Une drôle d’expérience

Douzième aventure

Où David Olive, sous l’influence de son ami Franck Gazoille et celle, plus maléfique, des informations diffusées par les médias, commence à ne plus distinguer quelle personne sociale il peut bien être.

     Franck est à la Santé. On ne pouvait pas le voir, tant qu’il n’avait pas rencontré le juge. C’est chose faite, depuis dimanche. L’affaire est grave. Il aurait agressé quelqu’un dans une rame du RER, de façon assez violente. D’après ce que j’ai lu dans un entrefilet du Parisien, il s’agirait d’un employé de la compagnie « assommé à coups de planches par un individu vraisemblablement en infraction ».
Étant donné que le journaliste ne donnait pas le signalement de l’agresseur, je n’ai pas pensé d’abord que ce pouvait être Franck… Ensuite, il y a eu cet appel bizarre d’une femme dont la voix me semblait familière. Elle se présentait comme étant la compagne de mon ami. Elle ne paraissait pas autrement surprise par ce qui arrivait à son conjoint.
— Voilà, où l’ont mené toutes ses conneries ! a-t-elle déclaré, en détachant le mot comme s’il ne faisait pas partie de son vocabulaire, lui faisant endosser la culpabilité dans cette histoire.
Moi, je trouve que cela ne lui ressemble pas du tout. Certes, c’est un type très spécial, Franck. Il peut s’emporter facilement, et de façon assez inexplicable d’ailleurs. Au moment où l’on s’y attend le moins, il monte soudain sur ses grands chevaux et « bing ! », c’est le coup de poing ! Mais enfin, de là à assommer quelqu’un… Surtout qu’il n’est pas vraiment ce qu’on appeler un costaud !
Au parloir, il m’a paru accepter son sort avec résignation. Il m’a répété, en hochant tristement la tête, que « cela devait finir ainsi » ! Puis il m’a donné sa version des faits.

     Ce n’était pas la première fois que Franck transportait des planches dans le RER. Il aurait même arrangé un jour, m’a-t-il dit, le déménagement d’un ami entre Saint-Michel et Boissy-Saint-Léger. Enfin, le voyage avait plutôt bien commencé. Il avait fait sans encombres le trajet entre le BHV et Les Halles, où il devait prendre son train pour le Vésinet. Bref, c’est pour cette affaire de planches, non pour ses « provocations » que les affaires de Franck ont commencé à se gâter.
Sortie de bureaux, une veille de 11 novembre… La rame était bondée. Il trouve néanmoins à se caser, sur le côté de la porte. Ses planches de sapin de 2,30 mètres, un peu de biais, mais ne gênant personne, d’après ce qu’il m’assure. Des usagers l’auraient même blagué en lui demandant, s’il ne voulait pas leur en céder une, pour des travaux qu’ils devaient faire chez eux.
A hauteur de La Défense, le train passe la maison des examens lorsqu’il s’aperçoit qu’il y a un contrôle des billets dans la rame. Le type est seul apparemment, à moins que son collègue se trouve plus loin derrière. Franck fouille nerveusement dans ses poches, car il a, comme moi, l’angoisse d’avoir perdu tout le temps quelque chose. Enfin, il trouve sa carte orange. Un long moment se passe. Entre-temps, le train s’arrête, repart. Des voyageurs sont descendus. Le contrôleur n’est plus très loin. C’est un grand type rougeaud, à la face criblée de taches de son. Sa direction a dû lui imposer des contrôles au moment le plus difficile de la journée, et il s’en venge en ayant une remarque désobligeante pour chacun. Ici avisant les pieds d’un enfant sur la banquette, là un jeune assis de travers, tandis qu’une vieille dame se tient debout, agrippée à la barre.
Chargé de ses planches, Franck appréhende le pire. Arrivé à sa hauteur, le type saisit son billet, le déchiffre et le lui rend avant de passer à son voisin. C’est à ce moment, qu’il remarque les planches :
— C’est interdit dans la rame ! fait-il. Si vous blessez quelqu’un, vous risquez des ennuis sérieux avec la RATP !
Franck marmonne des excuses, en prétendant qu’il ne va pas loin. Mais l’autre ne l’entend pas de cette oreille :
— Vous descendez à la prochaine gare, c’est compris ! lui ordonne-t-il avec un ton de roquet.
Et, il poursuit son contrôle, sans plus se soucier de Franck qui m’assure qu’autour de lui, personne n’a pris l’injonction au sérieux. Deux ou trois usagers lui auraient même adressé un sourire de connivence, en haussant les épaules.
— Vous en faîtes pas ! lui aurait jeté une petite dame qui faisait du crochet, ses lunettes au bout du nez, son fil passé autour du cou, remuant à toute vitesse ses doigts, comme une araignée affamée qui se dépêcherait de finir sa toile avant la nuit.
En effet, au prochain arrêt, le type avait disparu. Aussi, Franck ne jugea pas utile de descendre et le train s’était remis en marche. Il roulait entre les rangées de pavillons de Rueil-Malmaison lorsque le contrôleur revint, toujours aussi rougeaud sous sa casquette bleue. Arrivé devant Franck, il lui lança d’un ton haineux :
— Je vous ai dit de descendre !
Franck eut beau essayer de calmer le préposé, en lui expliquant qu’il n’en avait plus que pour deux stations et, qu’en plus, il ne dérangeait personne…
Rien n’y fit. L’homme était hors de lui. Éructant, comme s’il tenait enfin le fléau de sa compagnie, le saccageur n°1 de banquettes, le tagueur fou qu’on recherchait depuis un an sur toute la ligne, le responsable du trou du déficit de la SNCF (qui se « creuse indéfiniment », comme on le sait).
— Vous avez des papiers français ? aboya-t-il, sans écouter aucune justification.
Pourquoi français ? Franck ne réfléchit pas. Il sort docilement sa carte d’identité de la poche intérieure de son blouson. Le contrôleur s’en saisit avec rage et fait mine de s’en aller avec le document, sans donner la moindre explication. C’est alors que la dame au crochet aurait soufflé avec gentillesse, mais aussi fermeté :
— Ne lui laissez pas vos papiers, enfin ! Vous n’êtes pas en infraction…
Comment Franck a-t-il réagi ? De quoi a-t-il eu peur ? Que l’autre les garde par-devers soi ? D’être obligé de courir au diable, pour les récupérer ? Bref, mon malheureux ami s’est agrippé au col de la veste (la seule chose qui était encore à portée de sa main) et il a tiré, pour l’empêcher de partir. Il prétend qu’il n’a pas tiré bien fort, et qu’il est même surpris du résultat de son geste. En effet, les planches se sont écroulées sur le dos du contrôleur ; des voyageurs ont crié ; la casquette bleue marine a roulé au sol et, par un mystère que Franck ne s’explique toujours pas, il s’est retrouvé avec un bouton d’uniforme dans la main ; mais aussi, avec sa carte d’identité écornée, à demi déchirée, dans l’autre.
Alors, le type est soudain redevenu très calme. Cela en était même inquiétant, m’a souligné Franck. Il a noté les noms de quelques usagers autour de lui et il est reparti en jetant à mon ami, que l’affaire n’en resterait pas là. Ce dernier s’est contenté de hausser les épaules en lançant à la cantonade, moins par bravade que pour dédramatiser la situation :
— Pourquoi les boutons d’uniformes des contrôleurs du RER ne sont-ils pas mieux cousus ?
Ce qui a fait ricaner certains et acquiescer la dame au crochet, avec un sourire de connaisseur. Puis, le train s’est arrêté en gare de Chatou-Croissy. Les voyageurs ont commencé à descendre.
C’est alors qu’on a vu entrer les gendarmes, des deux côtés du wagon en même temps. Une voix, dans le haut-parleur, a demandé que personne ne descende avant que l’autorisation n’en soit donnée. Sans comprendre, Franck s’est retrouvé encadré par quatre gendarmes. Deux l’ont ceinturé, en lui recommandant de ne pas bouger ; un autre lui a passé des menottes ; tandis que le troisième s’emparait de ses planches… Et, ils l’ont entraîné sur le quai, sous les regards curieux des voyageurs, bloqués dans la rame en attendant qu’on les autorise à descendre, persuadés qu’on venait d’arrêter une grosse pointure de la pègre internationale, ou bien quelque dangereux individu, un « terroriste dormant » qui, sous l’aspect débonnaire d’un bricoleur du week-end, se préparait à faire sauter un train ou à jeter un avion fou contre la Tour Montparnasse.
« La suite s’est déroulée, m’a raconté Franck, comme dans une mauvaise série télévisée. On m’a poussé, entre deux flics, à l’arrière d’une voiture de police qui a aussitôt démarré. Retour Paris ! J’ai alors connu les privilèges de la célébrité sur l’autoroute, avec des voitures qui se rangeaient à nos coups de sirène, des deux côtés de la voie, pour nous laisser passer ; les ordres jetés dans le crépitement de la radio ; l’escorte momentanée de deux motards ; de nouveau la sirène à l’entrée dans Paris, par la porte de Saint-Cloud, et la descente à fond la caisse de l’avenue du Général-Leclerc. Quelques minutes plus tard, j’appuyais mon pouce sur un tampon encreur ; un type me photographiait de face, de profil, de dos, d’en haut, d’en bas. Et, je me retrouvais, à la veille d’un 11 novembre, en prison à la Santé. Je m’attendais à ce qu’on me remette une tenue rayée… Il n’en fut rien ! On m’a laissé mes fringues, non sans m’avoir soustrait le contenu de mes poches, ainsi que ma montre et ma ceinture.
— Vous retrouverez tout cela en sortant, m’a déclaré le type qui m’enregistrait.
— C’est à dire quand ? lui ai-je demandé.
— Après que vous aurez vu le juge !
Et il est parti en me laissant seul dans une petite pièce, juste éclairée par l’ampoule faiblarde d’un plafonnier.
— C’est là qu’on est venu me chercher, a ajouté Franck, pour me conduire à ma cellule. Il devait être vingt-trois heures. Par chance, le premier soir, je me retrouvai avec une pour moi tout seul.
— Un régime de faveur, m’a fait observer le surveillant qui m’accompagnait, mais pas pour longtemps, l’hôtel est complet ! »
Avant de le quitter, j’ai demandé à Franck pourquoi il avait eu besoin de planches. Il m’a dit : « A ton avis ? » Et il a ricané en me regardant d’un air curieux.
J’ai croisé son avocate en sortant du parloir. Plutôt carton, la défense ! Une blonde sémillante, parfumée, toilettée. J’ai eu l’impression, qu’elle s’intéressait davantage à sa coiffure qu’à l’affaire qui a conduit mon ami derrière les barreaux. Elle a d’abord refusé de me répondre, sous prétexte que je ne suis pas un membre de la famille. Enfin, comme j’insistais, elle m’a seulement jeté à la face, avant de tourner des talons de dix centimètres, qu’il risquait cinq ans de réclusion. C’est triste, mais il ne faut pas le laisser tomber. Aussi, suis-je allé le voir, le week-end dernier. Il me semble que ma visite lui a fait plaisir, bien qu’il m’ait répété à plusieurs reprises que je ne devais pas me sentir obligé de venir. Il m’a raconté qu’ils étaient trois dans une cellule de 9 m². En plus, il est tombé avec un maniaque, un type qui lave le sol quatre fois par jour et qui range ses affaires sans arrêt. L’autre gars, d’après ce qu’il m’a dit, serait un Antillais qui aurait tué sa femme à coups de couteau et n’arrêterait pas de rigoler. Dans un si petit espace, je comprends qu’on devienne fou.

    Pour aller à la prison, je prends le métro jusqu’à Denfert. En sortant de la station, je tourne à droite pour rejoindre le boulevard Arago. La présence de Franck à la Santé, m’a presque rendu familier ce coin que certains vous diront trouver sinistre. Je m’y balade quelquefois après le dîner, bien que ce soit un peu loin de la rue du Cherche-Midi. Après le départ de Bettina, j’ai connu un passage difficile. Pendant quelques mois, j’ai partagé ma vie entre le boulot et le lit. C’est curieux ? Je me suis aperçu que je pourrais facilement devenir grabataire. Cela a commencé comme une douce maladie, une indisposition causée par un quelconque excès alimentaire, ou un commencement de grippe. Je n’avais pas de fièvre, mais j’ai préféré, ce jour-là, rester couché. Lorsque je me suis levé pour aller au boulot, le lendemain, je n’aurais pas su dire si j’allais mieux ou moins bien. J’éprouvais seulement un petit regret de devoir quitter la place, confortable et chaude, en même temps, un sentiment doux et apaisant me disait que j’allais la retrouver, le soir, en rentrant… Je dors donc, et je sors pour me distraire en attendant que ce soit l’heure raisonnable de retourner au lit, et aussi, parce que je sais que, si je reste chez moi, je vais fatalement me remettre à boire et à fumer. Tandis qu’en me promenant le soir, je fume des cigarettes uniquement… Ce qui est un demi-mal !
J’ai remarqué qu’on croise peu de passants dans ce quartier d’Arago, sinon quelques gens qui promènent leur chien ou un piéton lancé dans une longue course, si l’on en croit sa marche pressée. Comment expliquer cette solitude ? C’est peut-être, parce que le boulevard est à l’écart des lignes du métro. D’ailleurs, on y voit également peu de commerces, du moins dans la partie haute. Que viendraient-ils faire sur ce tronçon occupé essentiellement par une clinique, le jardin de la Société des gens de lettres et un établissement carcéral? La seule animation que j’y aie découverte, survient à la tombée du jour, sur la place triangulaire qui précède le mur de la prison. Une sorte de soupe populaire attire là un groupe de SDF auxquels se mêlent des habitants du quartier. La misère ou des ennuis passagers les obligent à attendre, dans la queue silencieuse qui se forme chaque soir, sous le socle vide de la statue d’Arago, un bol de soupe, un bout de fromage et un quignon de pain. Chacun s’en va manger sa ration dans son coin, sur un banc public ou contre une voiture en stationnement, le long du caniveau. Pour les plus délicats, sur le trottoir d’en face, dans l’ombre du feuillage roussi des marronniers, qui fait aux réverbères comme un abat-jour violet.
Il y a longtemps, que nous n’avons eu un automne pareil. C’est comme une deuxième version de l’été qui vient, sur un mode mineur, illuminer le cours de plus en plus bref des journées. Comme pour rendre plus triste l’appréhension de la fin, l’angoisse du saut final dans le froid, la grisaille et la pluie.
Lorsque je passe le long du mur, je m’arrête parfois pour écouter les bruits qui proviennent de l’autre côté du mur. Il forme sur la partie droite du boulevard, une barre de cinq cents mètres de long sur une vingtaine de mètres de haut, légèrement rejetée comme une fortification, noirci et lézardé par la poussière et le temps. Sa présence fait peser comme une menace. D’ailleurs, lorsque je me promène dans ce coin, je prends l’air contraint d’un passant tranquille. C’est comme si quelqu’un là-haut, le Grand Justicier, avec son glaive et sa balance, me regardait passer. J’ai remarqué d’ailleurs, qu’on y marche plus droit qu’ailleurs, en se disant qu’il faudrait un cas de force majeure, un malaise, une crampe, une attaque d’apoplexie, pour nous obliger à nous asseoir sur un banc. Y en a-t-il d’ailleurs, des bancs ? Je n’en ai pas vus le long du mur, et c’est peut-être pour cette raison, que je n’y croise jamais d’amoureux. Il y a seulement, plantée là par hasard, presque au coin du boulevard et de la rue de la Santé, simple, sobre, coquette sous son feston de tôle ajourée, odorante comme il se doit, une bonne vieille pissotière, aérée en toute saison et ouverte 24 heures sur 24, ce que les chauffeurs de taxi savent bien, puisqu’ils s’y arrêtent, à la file, entre deux courses, pour pisser.
C’est étrange comme c’est calme une prison ! Je m’attendais à entendre le brouhaha qui s’élève d’habitude d’une concentration de vies humaines. Une rumeur faite de cris, de discussions animées, d’appels d’une cellule à l’autre, d’étage en étage, de portes qui claquent, de coups de marteau, de hurlements, d’échos de musiques et d’éclats de voix diffusés par les postes de radio ou les téléviseurs… et qui ferait penser à l’écho lointain d’une mer déchaînée. J’ai constaté qu’il n’en était rien ! Mis à part un bruit de vaisselle, auquel se mêlent parfois des accents de musique arabe, c’est le silence ! Peut-être les cellules sont-elles trop éloignées de l’enceinte qui borde la rue, pour que leurs bruits me parviennent ?

     La dernière fois que j’avais rencontré Franck, c’était dans la rue du Bac, et je ne l’aurais pas reconnu s’il n’était pas venu m’accoster. Je passais devant le petit square Chateaubriand, lorsqu’un gros individu s’est approché de moi avec un large sourire et surtout une bruyante exclamation de joie, qui ne laissait aucun doute sur l’identité de mon interlocuteur. Je n’ai pu cacher ma surprise en reconnaissant, dans ce poussah aux traits bouffis, aux cheveux agressivement décolorés, et au nez plus bourgeonné qu’un brocoli, le partenaire infatigable de nos combats de savate, à l’époque où nous fréquentions tous les deux la vieille salle de la rue de Turenne. Je dois avouer que s’il n’y avait eu ses yeux, ce regard goguenard, et l’expression un peu vulgaire de sa joie de me rencontrer, j’aurais hésité si j’étais bien en face de Franck et non d’une personne qui lui ressemblait vaguement, presque de façon caricaturale. Il s’en est d’ailleurs aperçu, puisqu’il a immédiatement pris les devants en déclarant, d’un ton très convaincu, que je n’avais absolument pas changé et qu’il trouvait même que je m’étais « bonifié » (c’est le mot, qu’il a employé) avec l’âge. (Il n’y avait pourtant que quelques mois que nous ne nous étions plus vus mais je crois qu’il voulait faire allusion à l’époque où je suis entré chez Jeanjac, par son entremise. Ce n’était pas la grande forme, alors. Je sortais tout juste d’un tas d’ennuis). Et puis, je l’ai retrouvé, dans cette manie insupportable de me secouer le bras ou l’épaule en me parlant, comme s’il voulait vérifier que j’étais bien là, devant lui, que je n’allais pas disparaître soudain, m’enfuir. J’en eus un instant le désir… mais, la curiosité de connaître la cause de sa transformation, et surtout de l’état de son nez, fit que j’acceptai de bon cœur lorsqu’il me proposa d’entrer dans le bistrot qui fait l’angle avec la rue de Babylone.
Nous n’étions pas assis depuis cinq minutes qu’il s’est mis à me raconter par quel concours de circonstances, il avait changé d’aspect et, surtout, doublé de volume. D’après ce que j’ai compris, il se livrait à une sorte d’enquête sociale que nul avant lui, n’avait tentée avec autant de rigueur et d’abnégation. C’est d’ailleurs, ce qui lui a valu de se faire casser le nez ! Nul avant lui, pas même les journalistes, qui, selon moi, auraient dû être les premiers à y penser… On m’a raconté qu’une expérience un peu analogue avait été tentée en Allemagne, il y a plus d’une vingtaine d’années, par un reporter du magazine Stern, qui en avait tiré un bouquin. Mais, je crois qu’elle est restée unique, du moins à ma connaissance, exigeant trop de sacrifices. On ne la renouvelle pas à volonté. Et Franck, ni journaliste ni payé pour, l’avait réalisée !

     Tout avait commencé il y a quelques temps de ça, avec un fait divers en région parisienne. Comme des millions de Français, Franck avait appris en suivant les informations à la télé, qu’une jeune femme avait été agressée dans le RER, par une bande de voyous qui, présumant qu’elle était juive, l’avaient insultée, brutalisée, en lui coupant les cheveux avec leurs couteaux et en traçant des croix gammées sur son ventre, avant de s’enfuir en renversant la poussette qui transportait son bébé.
Face à une telle ignominie, chacun y était allé de son couplet — des hommes politiques de tous bords aux représentants des associations pour la défense des Droits de l’homme ou la lutte contre le racisme et l’antisémitisme… Chacun s’indignait, qui de la persistance de l’antisémitisme dans un pays déjà « compromis par son passé », qui de l’absence de réactions des témoins (ils étaient apparemment nombreux, puisque l’incident avait eu lieu pendant les heures dites de pointe). Tous cherchaient l’origine de cette apathie dans « l’ethnicisation » de la société française qui se montrait de plus en plus indifférente devant les problèmes du voisin. Enfin, tous étaient unanimes à déclarer qu’il y avait urgence à agir « énergiquement » alors que tout partait en couille dans ce pays. Les journaux ne parlaient plus que de cela ; la télé ne passait plus que des émissions sur le problème, que des films retraçant les horreurs de la Shoah. Je suis journaliste, je sais de quoi je parle : une rédaction s’excite au sujet d’une information et, au bout de la chaîne, ça donne la Troisième guerre mondiale. L’effet papillon. Nos dirigeants avaient vu dans cette histoire une opportunité pour se refaire (ils étaient au plus bas dans les sondages), et le Premier ministre du moment avait annoncé manu militari qu’il y aurait un plan de cent millions d’euros, pour lutter contre le double fléau du racisme et de l’antisémitisme. Il y a de plus en plus d’entreprises, dans ce pays, qui ferment en mettant leurs employés au chômage ; de plus en plus de vieux qui vivent sous le niveau de la pauvreté ; de plus en plus de jeunes sans perspectives d’avenir ; de plus en plus de précarité sociale et de plus en plus de taxes à payer… Mais, pour tout cela, nos dirigeants n’ont pas de plan miracle !
Bref ! Tout cela aurait été très bien, s’il n’y avait eu retournement de situation. La jeune femme agressée avait fini par avouer à la police qu’elle avait tout inventé pour attirer l’attention de son ami qui, semblait-il, venait de la quitter. Il n’y avait donc pas eu d’acte antisémite, pas de scandale, pas d’ignominie. On avait eu à faire à une mythomane. Le soufflé médiatique était retombé aussi vite qu’il était monté… Pas pour Franck, cependant, qui restait persuadé que, pour un coup foireux, il y avait combien de vraies agressions de cette nature, chaque jour, dans les transports en commun, ce qui montraient bien que notre société n’avait pas réglé le compte à ses « vieux démons ». Loin de là ! Il avait eu l’occasion de le constater, en s’épanchant sur Internet, où des dizaines de témoignages l’avaient éclairé sur la question.
Une institutrice lui avait raconté que la présence d’élèves juifs, dans sa classe, était un vrai casse-tête pour l’éducation nationale qui obtenait des parents, souvent par la persuasion et l’appel au bon sens, de scolariser leurs enfants dans une école de quartiers moins exposée à ce type de ségrégation. Tout cela, comme les insultes qu’il avait pu recueillir sur le site de ses débats, en se présentant (faussement, je dois dire) comme un membre de la communauté israélite, l’avait convaincu de la nécessité d’une enquête sur le terrain.
C’est ainsi, qu’il avait emprunté une rame du RER dans une banlieue au nord de Paris, déguisé en caricature de juif orthodoxe : paletot sombre boutonné jusqu’au cou, chapeau noir vissé sur la coiffure typique avec ses deux longues papillotes en tire-bouchons, affublé d’une longue barbe, rousse comme il se doit.
De cette première expérience, il n’avait pas tiré de grandes leçons. Sinon, une sorte de gêne pour certains et une curiosité amusée chez d’autres, une grande indifférence pour la majorité, qu’il avait attribué à l’étrangeté presque officielle du costume, lequel imposait une sorte de respect, voire de crainte, face à une autorité si ouvertement déclarée. « Lorsqu’on se promène habillé de la sorte, reconnut-il, c’est qu’on ne craint rien ni personne et qu’on est capable de se défendre en cas d’agression. » Il admit également, qu’il y avait là quelques « renseignements comportementaux », qu’il était dommage de négliger. Il avait alors décidé de tenir un compte-rendu journalier de son enquête.
Sur une grande feuille de papier quadrillé, qu’il avait divisée en colonnes, il écrivit les rubriques suivantes :
Lieu d’investigation : ligne D1 du RER, entre Gare du Nord et Saint-Denis.
Date : 14 juillet 2015.
Horaires : entre 9h 30 et 12h 30.
Personnage choisi : juif orthodoxe rouquin.
Position-aller : assis à l’étage inférieur.
Position-retour : debout, se tenant aux barres latérales, couloir inférieur.
Nature des faits : RIEN (sinon, peut-être, que les voyageurs ont semblé en majorité préférer s’asseoir en face de moi, plutôt qu’à côté — et noté : 67 regards curieux et 25 ironiques…)

Franck me dit qu’en traçant ces mots, il avait pensé qu’il n’y avait pas là de quoi secouer les Droits de l’homme. Aussi, quelle idée de limiter son expérience à un tronçon alors qu’il y avait des chances pour que les dangers se multiplient s’il éloignait dans la banlieue.
Le lendemain, il reprenait la même ligne de train, mais pour se rendre, cette fois, jusqu’à la dernière station, avec des arrêts aux gares de Garges-lès-gonesse, Goussainville, la Borne-Blanche et une attente de 15 minutes pour le retour, sur le quai puis dans une rame vide, à Orry-la-Ville-Coye.
En rentrant, il écrivit sous la rubrique :
Lieu d’investigation : ligne D1 du RER, entre Gare du Nord et Orry-la-Ville-Coye.
Date : 23 juillet 2015.
Horaires : entre 9h 30 et 14h 30.
Personnage choisi : juif orthodoxe, rouquin.
Position-aller : debout, se tenant à la barre centrale, devant la porte automatique.
Position-retour : assis dans le sens de la marche à l’étage supérieur.
Violences : RIEN (sinon les mimiques de deux jeunes individus, faisant semblant de tirer sur des tresses imaginaires, avec l’intention évidente de se moquer de moi. Bousculé à trois reprises, et apparemment sans raison, par des gens qui ne se sont pas excusés. Conseil appuyé d’une vieille dame, de rejoindre la voiture de tête.)
« Tiens ! » avait remarqué Franck, en écrivant ces lignes dans sa liste, « ça commence à devenir intéressant ! »

     Durant plus d’un mois, il parcourut la ligne et d’autres aussi, telles que la B5 entre Blanc-Mesnil et Mitry, la E2 qui passe par Montfermeil, la C1 entre Gennevilliers et Pontoise, la D2 en direction de Melun, la C4 vers Etampes et la C5 qui conduit à Dourdan. Et, chaque fois, la liste des faits sans intérêt s’allongeait :
Interpellé par un voyageur apparemment éméché.
Remarque sans caractère antisémite (« Vous nous faites chier ! ») proférée au passage par une pauvresse dans un groupe de quatre individus.
Deux crachats qui ne m’étaient pas destinés.
Inscriptions plus ou moins racistes observables sur l’ensemble de la rame. Injures antisémites taguées sur les banquettes.
Propos de cinq individus aux fronts ceints de bandanas, incitant au meurtre et à la haine sans montrer personne du doigt.
Jet d’une cannette de bière sans rapport particulier semble-t-il avec ma présence par le même groupe d’individus.
Exhibition d’une boite de préservatifs et (circonstance aggravante), déroulement de deux unités par l’un d’eux, pour s’en garnir les oreilles (à la manière de mes deux papillotes).

     A ce stade, Franck aurait pu arrêter son enquête, estimant qu’il en savait assez sur les risques auxquels on s’expose en prenant le RER, lorsqu’on est juif orthodoxe et, de surcroît, rouquin. « Qu’est-ce que cela doit être, se demanda-t-il, si l’on est en plus une femme ? » Il faut dire que Franck présente cette particularité physique, qu’il a toute l’apparence d’un dur, même d’une brute mais qu’aussitôt qu’il se coiffe, pour s’amuser, d’un sac d’emballage ou même d’une vieille serviette éponge, on a en face de soi… une dame en turban ! (Une dame, c’est beaucoup dire. Du moins, Madame Irma, cartomancienne et diseuse de bonne aventure sur le boulevard des Italiens.)

     Donc, Franck a repris ses tribulations dans le RER travesti, cette fois, en dame juive d’âge mûr, affublée d’un foulard qui laissait juste passer une mèche de cheveux, égayée toutefois par une paire de lunettes de soleil coincées sur le front. Ses formes généreuses, un peu boudinées dans une robe moulante rouge, montraient sur sa plantureuse poitrine une grosse chaîne en or, ornée d’une étoile de David.
Le soir même, il notait sur sa liste récapitulative des faits inhérents à son enquête sur l’attitude générale de certains usagers du RER face à une femme d’âge mûr, plutôt liante, mais de confession juive affichée :
Regards insistants et non dépourvus d’agressivité, de deux femmes en fichus noués sous le menton, assises en face de moi.
Incident, au sujet d’un panier à commissions encombrant, qui a failli dégénérer en bagarre.
Mauvaise odeur suspecte, émise en ma présence. Rots, pets bruyants, sarcasmes.
Manque d’empressement à me laisser passer entre les banquettes.
Refus d’un jeune usager, d’origine africaine, de me céder sa place assise, sous prétexte qu’il est fatigué.
Violences : RIEN.

En même temps, il semblait à Franck qu’il n’abordait qu’une parcelle du problème. Car enfin, se disait-il, qu’est-ce qui m’autorise à croire que cela ne fonctionne que dans un sens ? Pourquoi une grosse dame musulmane en tchador serait-elle logée à meilleure enseigne qu’une grosse dame ostensiblement juive ?

Le surlendemain, Franck prit le train, vêtu d’une sorte de housse noire, qu’il avait achetée sur le boulevard de la Chapelle, et qui le recouvrait jusqu’aux chevilles, ne laissant entrevoir dans sa partie supérieure, que la lueur de ses yeux à travers les mailles serrées d’une étroite ouverture. Fort impressionné par son propre costume, il s’attendait au pire… Il n’en fut rien ! Il lui sembla, qu’il passait aussi inaperçu qu’un compteur électrique ou l’échelle de service qu’on voit parfois accrochée dans un wagon. On devait le regarder, certes ! Mais, ces regards évitaient soigneusement de s’attarder, comme s’ils craignaient de le blesser. De même, il remarqua que les personnes assises à côté de lui, se montraient si discrètes, qu’il ne sentit pratiquement jamais le contact importun d’un coude ou d’une jambe. Visiblement, l’habit imposait un certain respect.
Est-ce à cause du noir ? se dit-il, en pensant au costume de certaines religieuses, aux veuves de guerre et à la tenue d’un grand gaillard barbu, qui ne lui avait pas même accordé un regard durant le trajet, et qui devait être un pope ou l’archimandrite d’un quelconque couvent des Cyclades, en visite à Paris. Est-ce parce que cette tenue ne peut exprimer une conviction personnelle ? (Qui songerait, en effet, à s’habiller ainsi de gaieté de cœur ? Ce n’est rien d’autre, pour l’opinion publique, qu’un vêtement imposé par une croyance religieuse, comme la blouse de l’infirmière, le bleu du mécanicien ou la vareuse du militaire, le sont par une nécessité professionnelle… Au fond, un uniforme !)
En rentrant chez lui, Franck put tracer, pour la deuxième fois, dans la colonne prévue à cet effet :
Violences : RIEN.
Il avait bien remarqué le regard courroucé d’une petite dame blonde, arborant un rang de perles sur son polo rose-abricot. Mais, s’adressait-il à lui ? Ce n’était là qu’un détail sans importance, qui l’engagea néanmoins à tenter un second essai sur le terrain conflictuel de l’intégrisme musulman. Il reprit donc le RER, après s’être déguisé en sectateur mâle de cette même doctrine. Visage mangé par une longue barbe mal entretenue, yeux ardents roulant au fond d’orbites creuses, une calotte blanche sur le sommet du crâne, assortie à une longue chemise pendant sur un pantalon bouffant, un gros sac de sport sanglé dans le dos… Il éveilla respect et ressentiment, hochements graves de tête et secouements nerveux, isolement et suspicion… Surtout, lui sembla-t-il, pour son sac à dos. On lui demanda à deux reprises ses papiers d’identité et il dut même attendre plus de cinq minutes qu’un groupe de policiers aient achevé d’interroger leur émetteur-radio. Enfin, partout, il fut accueilli par des regards effrayés et des attitudes de repli.
De cette expérience, il put noter sans aucune hésitation :
Violences : RIEN.

     Il ne s’expliquait pas cette quasi-absence d’incidents tout à fait contradictoire avec ce qu’il pouvait lire chaque matin dans les journaux. Il en fut de même, quand il se teignit la peau et se vêtit d’un boubou pour passer pour un Camerounais. Tout comme, lorsqu’il joua le Sri-lankais en camisole ; le travesti BCBG en jupe-kilt et chemisier de soie à jabot, le Brésilien transsexuel, le punk hérissé de clous, aux épaules tatouées, qui s’est fait greffer dans les narines des dents de phacochère, la tapineuse s’en revenant du Bois ou l’homo à moustaches transportant un gros godemiché dans un sac trop petit : RIEN, sur toutes les lignes ! Enfin presque.
Sinon qu’il y avait eu « le coup de boule d’un policier, alors qu’il rentrait chez lui, à Sarcelles, lequel lui avait démonté le nez. »
— Tu peux t’estimer heureux, lui ai-je fait remarquer, de t’en tirer à si bon compte. Tes expériences idiotes auraient pu mal tourner !
Je ne croyais pas si bien dire. Deux mois plus tard, j’apprenais par l’appel de son épouse, qu’il était à la Santé pour avoir agressé un contrôleur dans le RER. Mais là, il lui avait suffi d’être lui-même.

     J’ai lu quelque part que la prison de la Roquette, où avaient lieu les exécutions capitales, ayant été démolie en 1899, on transporta la guillotine au coin du boulevard Arago et de la rue de la Santé. Elle devait rester dans ce quartier jusqu’à l’abolition de la peine de mort même si, depuis 1939, les exécutions avaient cessé d’être publiques pour se tenir à l’intérieur de la prison. Je me demande s’il y a eu à cet endroit, comme devant la Roquette, quatre grosses pierres fixées dans le sol, au milieu des pavés, pour recevoir les quatre montants de l’échafaud. Il est difficile de savoir où elles pouvaient se trouver, à cause de l’actuel revêtement de bitume. Mais, la question m’intrigue assez, pour que j’observe la configuration du lieu, chaque fois que je vais voir Franck. Je longe d’abord le mur de la prison, avant de tourner sur la rue de la Santé, pour me diriger vers la rue où se font les entrées des visiteurs.
Je me suis demandé si la pissotière qui se trouve là, juste avant de passer le coin, n’est pas exactement à l’endroit que je recherche. Certes, elle n’est pas tout à fait à l’angle du boulevard Arago. Mais, en fouillant dans le cadastre, j’ai appris que c’est un modèle à deux stalles, de type « Morland », qui aurait été placé à cet endroit, vers la fin des années trente. Cela semble correspondre au temps où la Veuve s’est retirée, dans l’enceinte de la prison. En effet, comment expliquer qu’elle soit placée si loin du carrefour, sinon pour effacer son souvenir, de sanglante mémoire ?
J’étais en train de me faire ces réflexions, lorsqu’une autre question m’est venue à l’esprit. Pourquoi, cet édicule n’a-t-il pas été remplacé, comme les autres, par une sanisette JC Decaux ? Autre mystère. En effet, je n’en connais pas une deuxième qui soit demeurée en place, des anciennes vespasiennes installées dans la capitale par le préfet Rambuteau, vers 1840, et renouvelées au gré des progrès de l’hygiène et des modes, jusqu’à la veille de la Seconde guerre mondiale. C’est à croire, qu’il en manquait une dans la livraison de l’entreprise qui les a posées. Ou bien, qu’on l’a tout simplement oubliée dans l’inventaire des pissotières de Paris ? C’est la remarque que je me fais chaque fois que je la croise. A moins, qu’elle ne joue un rôle stratégique dans le plan vigie-pirate ? Ainsi, l’autre matin, j’ai pu voir tout un escadron de parachutistes, (trois jeeps et une voiture de police, arrêté sur le trottoir) en train de faire la queue devant l’unique urinoir de Paris. Une envie pressante, sans doute, me suis-je dit en passant — (tout en contestant qu’un besoin de cet ordre puisse être partagé au même degré et en même temps par un aussi grand nombre de personnes). Vu ainsi, elle faisait très officiel : « La pissotière de la République » ! Je m’attends, un de ces quatre, à rencontrer, pourquoi pas, la voiture présidentielle stationnant dignement, tandis que le chef de l’Etat, qui est aussi celui des armées…
Mais je m’égare.

     Le coup de fil d’une femme, tout aussi étrange que le premier, m’a annoncé que Franck allait être libéré. Il devait sortir le surlendemain.
— Vers onze heures… après avoir vu le juge, a-t-elle précisé comme s’il s’agissait d’une espèce de rendez-vous.
Mon ami a certainement fait intervenir une vieille connaissance de son père, à la PJ. J’en suis soulagé pour lui : ce n’est pas drôle d’être derrière les barreaux, surtout pour une raison aussi absurde. Il est tombé sur un mauvais coucheur. Comme me l’a dit un gars à qui j’ai raconté l’histoire, alors qu’il rendait visite à un copain en taule : « La femme du contrôleur de RER avait dû le faire cocu avec un bricoleur!»

     J’ai pris ma journée pour attendre Franck à la sortie de la Santé. C’est la première fois que je remarque, en descendant le boulevard Arago, que la circulation y fait moins de bruit que sur les autres artères. Est-ce parce que les trottoirs sont plus larges ? Ou bien la couche de bitume qui recouvre les pavés est-elle plus épaisse qu’ailleurs ? On a l’impression qu’elles volent sans bruit sur la chaussée. Une sensation aérienne qui s’accorde mal, je trouve, avec la proximité d’une prison. Mes pas, sous les marronniers jaunissants de la contre-allée, accompagnent le murmure de l’eau qui court le long du trottoir.
Tiens ! une Opel blanche.
Elle s’arrête devant la pissotière mais personne n’en descend. Ce n’est pas un taxi. Elle n’a rien de républicain… Ni même de français. Une allemande blanche, toute lisse, moins pure que vide (je parle de l’extérieur), en parfait contraste avec mes mains.
Tout en marchant, je balaie, et je réfléchis à ma situation.
« Tout cela n’a aucun sens : mon mariage avec Catherine, l’enfant, ce couple pour lequel nous n’étions pas faits – pas plus elle que moi, d’ailleurs. Fallait-il rester ou devenir comme les Jacquet (au mieux), comme les patrons du Jean Bart ? Fallait-il… disparaître, comme monsieur Pélika, partir discrètement, sur la pointe des pieds, les souliers craquant dans un lourd nuage de musique ? trébucher et disparaître ? laisser vivre les vivants ? J’ai pourtant cru que mon heure avait sonné, un matin d’hiver, chez le docteur de la rue Boissière (moi qui ai recommencé à fumer, et à boire plus que je ne devrais).
Mais non ! Tout cela est absurde ! Catherine, Benoît, Franck, Bettina… C’est comme une vieille rengaine dont je suis fatigué. Pourquoi contester à — tient, le voilà, il sort ! — ces travestissements qui ne l’ont mené à rien qu’à prendre la mesure de l’universel mensonge ? Mais c’est encore trop dire. Moi aussi, j’ai fini par me travestir. Mais quand, et où ? C’étaient peut-être les mauvaises heures, le mauvais moment, les mauvais endroits. J’étais loin d’embrasser toute l’étendue du réel. Il me fuyait peut-être… Ah !
Je pense à une vieille photo de Mamie Andrée, élégante dans un tailleur sombre, avec un chapeau cloche incliné sur le front. Elle sourit à son image se reflétant dans l’ovale d’une psyché garnie de deux petits abats-jour de soie plissée ! Elle a un grain de beauté sur la joue, à moins que ce ne soit l’ombre d’une fossette ? »

     Me voici arrivé au coin de la rue de la Santé. L’Opel est toujours là, en stationnement. Elle est immatriculée 67, dans le Bas-Rhin. (Une Allemande blanche, ce serait bien le goût de Catherine !) Je m’approche, le caniveau glougloute, l’eau emporte les feuilles, cinq doigts desséchés, racornis, et hop ! Une femme est assise au volant, qu’un éclat de ciel courbe sur le pare-brise m’empêchait de distinguer, et un gosse sur la banquette arrière. Franck n’a pas trop maigri, plutôt grossi en prison. Je m’avance. Son sac de sport bouscule mon balai : « Pardon ! Il y a des moments heureux où l’on ne fait plus attention à rien ! » La voiture va repartir, la porte avant s’entrouvre. J’ai tout juste le temps de le voir mon ami Gazoille s’y engouffrer en disant :
— C’est gentil, chérie, d’être venu m’attendre !
Et l’Opel démarre.

Qui prête attention à la présence d’un balayeur africain, sur le boulevard Arago désert, à onze heures du matin ? Certainement pas Catherine, ni Benoît… Et c’était eux, dans la voiture.

 La suite des aventures de David Olive…

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