Une belle arnaque

Quatorzième aventure

Où David Olive s’aperçoit que le monde est en plein chaos, qu’il est de plus en plus difficile de savoir qui est qui, et qui fait quoi, dans           cette histoire… Et que ce n’est que le début.

     On n’a pas tout dit sur Rennes-le-Château, loin de là, mais avant d’aborder ce chapitre, je voudrais raconter ici une mésaventure qui m’est arrivée cet été et qui en dit long sur les temps qui courent.

    Je mène une vie réglée comme d’un moine : ce qui ne m’empêche pas d’habiter, sous le même toit, avec Bettina et de travailler dans un journal. C’est l’avantage d’une grande ville comme Paris, qu’on peut y mener une vie solitaire, sans être néanmoins seul. Question d’état d’esprit ! Étant instable de nature et assez sujet aux interventions imprévisibles du hasard (comme celle que je veux rapporter ici), j’ai pour principe que mon existence quotidienne se doit- autant que possible est, du fait de mon métier -d’être solidement encadrée par une série d’actions à heure fixe, toujours les mêmes, afin que, sachant ce que je dois faire à chaque moment de la journée, je ne me vois pas tenté par la dissipation, qui est par trop le penchant naturel de mon caractère. Je ne parle pas bien sûr des périodes où je suis en reportage. Durant ces parenthèses, je me donne entièrement- je dirais exclusivement –à cet imprévu, que je tiens dans la plus grande défiance en temps ordinaire ; mes sens le recherchent même comme une chose délectable ; et les signes qu’il m’adresse alors viennent remplir mes petits carnets d’impressions, diverses et variées, qui iront par la suite donner du corps à mon article, l’ancrer dans un réel, hors duquel, il me semble que l’information n’est plus qu’une vaine illusion. Ayant appris, avec le années et l’expérience, que cette petite touche personnelle- et il faut le dire, très subjective -, était la première chose que le secrétaire de rédaction supprimait dans un article (ne serait-ce que pour faire entrer le texte dans le cadre rigoureux de la maquette), cela ne m’a pas dégoûté pourtant de cette donquichotterie, et je réserve ces notes pour la fine bouche des lecteurs (et lectrices) du blog <leopod-diego-sanchez.com>. Lequel, entre parenthèses, n’est pas le mien (David Olive), mais celui d’une personne (journaliste comme moi) que vous croiserez probablement, plus loin, dans le cours de mes récits, qui a accepté de relire ces textes, le plus souvent quand on se retrouve devant un café, à l’Horizon ; éventuellement, lorsque le cas s’est présenté, de les corriger et, pour certains, de les publier. ATTENTION ! Léopold Diégo Sanchez n’est pas responsable de ce que David Olive publie sur son site. Il n’en connaît pas même la portée ni l’usage que je veux en faire, moi, David Olive. Je l’entends d’ailleurs qui acquiesce en lisant cet avertissement. Ce n’est pas lui d’ailleurs qui a trouvé le titre « La Théorie du complot », mais votre serviteur. Lui, préférait visiblement « Les Aventures de David Olive »… Le pauvre ! Il n’a vraiment pas compris où je veux en venir.

    Cette mise au point une fois faite, j’en arrive à mon histoire. Lundi matin-là, ça ne s’est pas du tout passé comme mon emploi du temps l’avait prévu. En consultant ma messagerie électronique, je tombe sur le message suivant de Franck, dont je suis sans nouvelle depuis quelques temps :
« Bonjour David, Comment vas-tu ? J’ai urgemment besoin de ton aide et soutien pour me sortir d’une situation épouvantable et catastrophique. Pourrais-tu m’appeler rapidement sur mon portable? » et il me redonne son numéro, bien que je l’ai déjà enregistré sur ma boîte.
Je l’appelle aussitôt, mais je ne peux pas l’obtenir. Le noir. Silence sidéral de l’autre côté. Pas de tonalité, rien ! Je lui signale par e-mail, que je ne peux pas le joindre comme il me l’a demandé.
Trois minutes plus tard, sa réponse m’apporte un complément d’explication :
«Je m’en doutais car l’appareil a été endommagé, ce qui l’a sauvé ! Je serais(sic) joignable que par mail pour l’instant. J’ai été victime d’une sévère agression pendant mon voyage et déplacement à l’étranger. Ne souhaitant pas inquiéter grand monde j’ai opté te joindre personnellement pour te faire cette confidence. Dans l’attente de te lire rapidement ».

    Sur le moment, je n’en reviens pas. Une agression ? Mais qu’allait-il faire au Maroc ? Je savais qu’il était plus ou moins en pourparlers avec un député, je crois UMP, pour prendre la direction d’une radio locale… Est-ce lui, qui l’aurait envoyé là-bas ? Pourquoi ne l’appelle-t-il pas dans ce cas ? (« Pourquoi c’est toujours sur nous que ça tombe ? » comme avait répondu, à ma demande très polie de les photographier devant leur pavillon, ce couple de retraités qui prenait le frais, les coudes à la fenêtre… C’était pour le reportage Vivre heureux à Marnes-la-Coquette). J’en reviens à mon ami, que tout cela ne sort pas d’affaire ! Je lui envoie un nouveau message :
«Que t’est-il arrivé Franck ? Comment puis-je t’aider ? Veux-tu venir te réfugier chez moi, le temps de te soigner et de régler tes affaires, si tu ne veux pas inquiéter tes proches- ce que je comprends. Je t’accueillerai avec grand plaisir en cette situation difficile. J’attends des nouvelles. David»

La suite arrive dans les trois minutes qui suivent :
«Cher David, Ravi de te lire et précisément ce que j’ai à te demander me gêne énormément et je suis suffisamment peiné et honteux de ma situation.
Je me suis rendu au Maroc dans la ville de Tanger pour concrétiser une affaire, mais malheureusement les choses ne se sont pas déroulées comme prévue.
Dépouillé entièrement et blessé au bras, j’ai besoin d’une aide financière pour régulariser ma situation sur place car j’ai des arriérés de factures à régler dans l’immédiat avec ma chambre d’hôte puis frais d’hospitalisation.
Je pourrais(sic) te rembourser dès mon arrivée avant la fin de la semaine. Dans l’attente de recevoir rapidement (sic) tes nouvelles, je t’embrasse ».

    Ah ! Je me doutais bien que ça devait un jour finir ainsi ! N’ai-je pas raconté ailleurs le petit manège de mon ami avec ce gamin, devant le Starbucks des Halles ? Et les sous-entendus presque injurieux du Capitaine Jaubert, du C.E.A. Albert Faivre ? Franck est coincé ! de toute évidence. Il mène une double vie et n’arrive pas à l’assumer. Je comprends : son milieu, sa famille, son passé de diplomate, son QI… Mais enfin, quelle inconscience d’aller suivre ainsi quelqu’un, croisé probablement dans la rue. Le coup classique ! Le mouton qui l’aura conduit dans un endroit tranquille, à l’écart des passants, vers quelques murets en ruines qui cuisent et recuisent au soleil de midi, où ça sent la merde et l’urine, au pied d’un figuier qui s’étale en propriétaire des lieux, et derrière- c’est classique ! le reste de la bande qui l’attendait. On lui saute dessus, on l’entraîne dans un coin pour le frapper et le voler… Encore heureux qu’il n’ait été blessé qu’au bras, et non pas assommé ou lardé de coups de couteau ! Dépouillé… J’imagine qu’il ont dû lui enlever jusqu’aux chaussures. Ne sont-ce pas des choses que les gamins français font déjà à l’école, lorsqu’ils se rackettent entre eux ? Il a dû arriver en petite tenue à son hôtel… Non! Sa chambre d’hôte. C’est moins officiel ! Plus difficile aussi de faire comprendre à l’autochtone, qu’il vous est arrivé quelque chose de fâcheux, pour vous et pour lui ! D’habitude, on n’aime pas beaucoup ça : les ennuis avec la police, le consulat lorsqu’on a affaire à un étranger, plus de chéquier, plus de carte de crédit… Les premiers soins dispensés, on a dû le planter devant un ordinateur et démerdes-toi pour te faire envoyer de l’argent ! C’est qu’ils ont compris comment nous fonctionnons, là-bas.
Enfin, je ne peux pas le laisser mariner dans cette situation. Je reprends le contact :
«Combien te faut-il Franck? Et comment puis-je te faire parvenir cette somme? Est-ce qu’un virement de compte à compte par le net? »

La réponse est instantanée :
«J’aurai(sic) besoin d’environ 2.500 euros. N’ayant plus accès à mon compte à l’étranger et surtout à l’endroit ou je me trouve en ce moment, pourrais-tu me transférer cette somme par mandat international western union sur mon identité? »

    Là, je vous entend venir : « Tu n’as pas envoyé d’argent, j’espère ? » Et bien, Si ! Ou du moins… Je me suis dit d’abord : 2.500 euros, ce n’est pas rien ! Je connais Franck depuis près de dix ans ; je l’ai vu en période faste, lorsqu’il travaillait chez Jeanjac, puis en situation pécuniaire plus trouble, et enfin, carrément dans la dèche ; je l’ai aidé lorsqu’il me l’a demandé… Il s’agissait bien sûr de petites sommes. Mais là, il y va fort ! Et où veut-il que je les trouve, ces 2.500 euros ? D’un autre côté, je ne peux pas le laisser tomber. Je le connais : il me remboursera dès qu’il sera rentré. Il ne me ferait pas cela ! Il s’adressera à sa famille. Pour l’occasion, ils enterreront leurs vieux griefs…Ce sont des bourgeois avec des principes… une dette est une dette, surtout quand elle vous a tiré d’une sale affaire. Une dette d’honneur, comme ça s’appelle. Enfin, il se débrouillera ! Il connaît suffisamment de monde… En ce qui me concerne, ma banque m’autorise jusqu’à 3.000 euros de découvert. J’ai dû les grignoter un peu, mais la somme doit y être encore… Tant pis ! Je serai dans le rouge. De toutes façons, c’est temporaire… D’ici la semaine prochaine, la somme est retournée sur mon compte. Je connais Franck, sérieux, pointilleux même, il ne me fera pas attendre. C’est un être singulier, très à part du commun- il le mépriserait même un peu (je le crois volontiers), avec ses règles, ses codes et ses principes… -mais pas, quand il s’agit d’histoires d’argent ! Surtout dans la situation où il s’est fourré…Il me devra une fière chandelle. Et puis, il est normal qu’on s’aide entre amis ! Ce ne sont, au fond, que des problèmes d’argent. Il serait à l’hôpital avec un traumatisme crânien, ou un poumon perforé…
Je me fais ces réflexions, lorsque Bettina sort de la chambre, les yeux encore alourdis par le sommeil. Elle s’arrête dans le cadre de la porte, comme pour une première impression de ce que va être la journée ; me regarde, comme le cas qui se pose à elle tous les matins, depuis que nous vivons ensembles ; demande enfin :
– Qu’est-ce qu’il t’arrive, Bouba, tu as l’air soucieux ?
Je lui raconte l’histoire, avec Franck. Elle parcourt en même temps les mails, par-dessus mon épaule :
– Et alors ? fait-elle, agacée : Il n’y a pas de consulat, au Maroc ? Son homme d’affaires (comment l’appelles-tu ?), le type qui l’a envoyé là-bas… Il ne peut pas ?
– Je pense qu’il vaut mieux, qu’il ne le mêle pas à ça… S’il veut garder son job !
Elle continue :
– Il n’a pas de famille ?
– Tu sais bien, Bettina, qu’il est fâché avec elle !
– Raison de plus ! Tu ne reverras jamais ton argent ! Où veux-tu qu’il le trouve ?
– Mais, Betti, c’est un ami ! On ne peut pas le laisser dans cette situation… Il me dit qu’il ne peut joindre personne, de l’endroit où il se trouve… Il a dû suivre quelqu’un, dans un bouge quelconque. (Tiens ! je change de version, ce n’est plus sous un figuier)… Qu’est-ce que j’en sais, moi ?
Elle ne dételle pas :
– Et, par hasard, tu es le seul qu’il arrive à joindre !
Enfin, à court d’argument, elle ajoute (et c’est pour cela que je l’aime) :
– Tout ce que je peux dire, c’est que ce ne sont pas mes affaires… Fais d’après ton cœur !
Avant de s’éloigner pour préparer son thé, en grommelant qu’elle ne me savait pas aussi généreux, que c’est bon à savoir. Etc….
Je clique sur le site de ma banque, je vais à la rubrique et je suis la procédure qui est indiquée sur l’écran, pour envoyer à Franck les 2.500 euros que je n’ai pas, sur un compte de la Western Union à Tanger. Voilà ! Pour la suite ? Parviendra-t-il à les encaisser, s’il n’a plus de papiers ? Est-ce que son logeur le laissera sortir ? Est-ce qu’on l’escortera jusqu’à un guichet ? C’est quoi d’ailleurs la Western Union, une banque ? Toutes ces questions, je me les pose après… C’est son affaire !

    La suite ? Elle m’arrive trois heures plus tard, sous la forme d’un nouvel e-mail de Franck Gazoille :
«Chers Amis, comme celle de Wall Street, mon adresse électronique a été piratée cette nuit (bien que je ne sois pas un trader, en dépit des apparences que je sais trompeuses)»
(Toujours ce sens de l’humour !) Je continue :
«Merci par avance de ne prêter aucun crédit au message farfelu que vous avez reçu. Et merci de ne pas enrichir des pirates, fût-ce en envoyant un euro.
(En revanche, que tous ceux qui en ont exprimé le désir reçoivent au centuple l’expression de ma gratitude. C’est là l’aspect sympathique de cette petite mésaventure, que de savoir qu’on a des vrais amis, sur qui l’on peut compter).
A très bientôt. Franck, au soleil sur son île bretonne ».

    Je suis stupéfait. (Je risque un regard dans la glace) Non ! Je n’ai pas changé de tête. Par chance, Bettina est partie au boulot. Elle se payerait bien la mienne, en ce moment. Avec raison! Ce message me semble plus farfelu, que tous ceux qui l’ont précédé. Je soupçonne même, qu’il n’a pu m’être envoyé par Franck. Ce n’est pas son genre, pas sa manière de s’exprimer. Alors que les autres ? C’était bien lui ! Incontestablement. Enfin… j’ai quand même été frappé par des fautes de syntaxe ? Il semblait fâché avec les temps des verbes… Dans quel jeu cynique ai-je été entraîné, sans que je n’aie jamais manifesté la moindre envie de m’amuser, avec personne. Je n’ai acheté de billet pour aucun spectacle de cirque ; je ne me suis mis aux premières loges d’aucune manifestation, aucun rassemblement inopportun ? Mais, je comprends néanmoins que je viens d’entamer sérieusement mon crédit à la banque, et peut-être sûrement aussi de le dépasser largement, compte tenu de l’échéance de mon loyer qui arrive, aujourd’hui ou demain, du prélèvement automatique des impôts, à la fin du mois (et on y est presque), du gaz, de l’électricité, de l’assurance machin… J’appelle aussitôt ma banque.

La galère ! Essayez d’avoir un être vivant au bout du fil, de nos jours ? Vous avez plus de chance d’attraper des truites dans votre baignoire ! Faîtes trois fois le 5, puis dièse et étoile. Objet de votre appel ? Rien de ce que la voix électronique vous propose, ne correspond à votre cas. Retour. Rappel. Le mieux est de dire, qu’on veut ouvrir un compte chez eux. Votre conversation est susceptible d’être enregistrée. Oui ? Non ? Toutes les lignes de votre correspondant sont occupées, merci de rappeler ultérieurement. J’insiste. Enfin, une voix humaine :
«Ce que vous me dîtes-là ne me surprend pas, bien qu’on vous ait dirigé sur le mauvais service ! Je vous mets en relation avec l’un de nos conseillers. Ne coupez pas ! Cela risque d’être un peu long »
Cinq minutes plus tard, je raconte de nouveau mon histoire à un type qui n’a pas que cela à faire. Il me coupe net dans mes explications, pour me dire que cela est fréquent ; qu’il ne peut rien faire- qu’on ne peut rien faire contre ce genre de cas… De plus en plus fréquents ! Qu’il me conseille de consulter mon compte le plus souvent possible, afin de signaler à ma banque d’éventuelles opérations dont je contesterais la légalité. Que j’aurai, bien sûr, des droits à payer pour les prélèvements automatiques qui ne seraient pas crédités. Etc. C’est tout juste, s’il n’a pas ajouté avant de raccrocher : « Sortez de votre tour d’ivoire ! » Ou bien, c’est moi qui me le suis dit- ou qui le lui ai dit, comme pour m’excuser de l’avoir distrait de taches plus sérieuses, avec mon histoire.

    Qu’est-ce qu’on fait dans ce cas ? Le tour des confrères… Une manière de se rassurer.
«Comment vas-tu, Jérôme ?
– Mieux qu’en avril 45, mais moins bien qu’en mars 33 ! A qui ai-je l’honneur ?
– David… David Olive !
– David Olive? Division Azul? Potsdamerplatz… à 200 mètres de la Chancellerie ? Je t’écoute !
Je lui raconte ma mésaventure.
– Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? L’arnaque classique… Ce qui m’étonne un peu- je dois le dire ! c’est que l’Obersturmführer, croisé sur le front de Silésie, se soit laissé prendre comme un pimpfe….Mais peut-être as-tu, comme l’ami Röhm, des mauvaises fréquentations ? Attention… Tu vois où ça l’a mené ! Tu ne passes pas au journal, aujourd’hui ?»

    Une arnaque. Classique, en plus, comme il dit. Je laisse-là la voix bougonne qui accuse, aux approches de 13 heures, l’agacement d’un estomac devant les premiers tiraillements de la faim, pour appeler une consœur que je sais trouver à son bureau, à cette heure. La ligne est occupée. J’envoie un message sur son ordinateur, lui racontant en quelques mots ce qu’il m’est arrivé et m’enquérant si, elle-même, n’a pas été la victime du personnage. Elle connaît Franck, peut-être mieux que moi.
Sa réponse est presque immédiate :
«RAS, bisous !»
(Elle n’aura pas même eu besoin d’interrompre sa conversation téléphonique, pour tapoter la réponse sur son clavier).

    Une troisième tentative, auprès d’une voisine d’immeuble, est plus fructueuse, du moins en paroles :
«Banal, mon pauvre! Je croyais que ça ne se faisait plus depuis des lustres. Je connais une petite vieille qui a vidé son épargne, pour aider un soi-disant neveu qui venait d’avoir un accident de la route. Elle lui a payé une moto neuve et des frais d’hospitalisation, qui n’ont jamais existé. Sa famille voulait la mettre sous tutelle… Tiens! Je profite que je t’aie au bout du fil, pour te demander un petit service»

Et ainsi de suite. Celui-ci n’a pas le temps. Celle-là a une névralgie et ne peut pas m’écouter jusqu’au bout. L’autre est bien content de m’avoir au téléphone, car il voudrait me demander un conseil. Etc. Il n’y en a pas un (ou une) qui s’intéresse à ce qu’il peut m’arriver. Chacun est dans sa bulle, bien au chaud : « Tu sais que je me suis décidée à vivre avec Daniel ! » ou «Ça ne marche pas avec le Cap-Vert, j’ai annulé mon voyage ! »
Je reste marron de mes 2.500 euros, sans même avoir la satisfaction de condoléances.

    Les copains ? Ils pensent à vous, à la moindre merde qui leur traverse la tête. La blague à trois balles : Tu te mets le doigt dans le cul et tu tournes, tu tournes, tu tournes! Elle est bonne, n’est-ce pas ? La vidéo de Daesh, à vous faire vomir ; la menace d’extinction des abeilles ; la caméra dans le vagin d’un éléphant ; les dangas qu’il ne faut pas consommer, parce qu’on les élève dans des bassins d’urine… Mais, dès qu’il s’agit d’une chose qui te concerne directement : On t’a piqué 2.500 euros ? T’as le moral à zéro ? Tu voudrais savoir, s’il y a d’autres cons comme toi sur la planète, ou si tu es le seul ? Personne. Silence Google… Vous avez lu tous les messages ! Et l’autre : Tu as vu le dernier Saint-Victor ? C’est un must read ! Et mon cul ! –que j’ai envie de lui répondre : ce ne serait pas aussi un must read ? Bien sûr, ça ne se fait pas. Ils sont au courant de rien, bien au chaud dans leur bulle, eux aussi. C’est quoi, ce Saint-Victor ? Un bouquin ? un film ? un bordel ? Son bordel en photos, avec quoi il me harcèle sur facebook depuis deux ans… Un asile d’aliénés ! «Sors de ta tour d’ivoire, David» Tu pensais que c’était quoi, le net ? Un nouveau moyen pour continuer à s’enculer… à la chaîne, avec plus de monde. Teuf-teuf ! Avec tous ces trains-trains, on fait le p’tit train… Teuf-teuf !

    «Bon anniversaire Monsieur de Vaucresson», c’est la rengaine du jour. Les journaux, les radios, la télé… tout le monde s’y est mis ! Comme si soudain on s’était rappelé- au milieu des menaces islamistes, du déferlement d’immigrants aux frontières de Schengen, des catastrophes aériennes, ferroviaires ou maritimes, du monde qui est en train de crever de la pollution, de la faim ou de la « mal-bouffe » -qu’il y a ce bon Monsieur de Vaucresson, qui habite à Château-Thierry. Je n’ai qu’un assez vague souvenir du personnage, qui date de bien avant l’histoire avec Consuelo… Je lui avais demandé, sur le conseil de mon directeur de rédaction, un texte de trois feuillets, à propos de je ne sais plus quoi : la pyramide de Khéops, l’île de Bora Bora, la dent de sagesse de l’émir du Koweït… Il m’envoie six pages de blabla, sans se demander comment je vais les caser. Aussi, je fais mon métier : je coupe ! Parce que, naturellement, elles arrivaient en plus en dernière minute, qu’on était dans la merde au journal, et que, même avec un chausse-pied spécial, on n’aurait pas pu les faire rentrer dans l’espace libre qui nous restait. Quelques heures après la parution du canard, je l’ai au téléphone : « Monsieur, on ne coupe pas du Vaucresson ! Vous allez entendre parler de moi! » Je m’attendais à ce qu’il me provoque en duel. J’oubliais qu’on ne se bat qu’avec des personnes de sa condition…Pfui!

    Tout le monde était mort de rire, à la rédaction. Bigodet le premier. En attendant, j’en suis pour mes 2.500 euros ! Et le jour, où mon salaire du mois a atterri chez lui, dans sa propriété de Château-Thierry, et le sien sous mon vieux paillasson élimé, où Ernestine Toupak glisse mon courrier. Son exercice du matin- comme elle dit ! Sept étages, marche après marche. C’est qu’on l’entend monter à son souffle, une vraie pompe ! A quatre-vingt-trois ans. Quand elle arrive aux mansardes, elle est quasiment à quatre pattes. Ça et le cirage de l’escalier, le samedi… Un luxe ! J’en ouvrais les yeux comme des soupières, en palpant le chèque. On ne m’avait jamais versé autant d’argent d’un coup ! Ah ! Je n’ai pas eu longtemps pour apprécier le grain du papier. Je l’avais à peine mis sous le nez de la comptable (histoire de me faire expliquer la raison de la somme), qu’elle me l’a arraché des mains, en gloussant comme si je venais de lui manquer de respect. J’ai dû attendre deux mois, pour qu’on me retourne le mien. Le journal, lui, ne faisait rien pour essayer de le récupérer. Soi-disant, ils avaient tout essayé… Tu parles ! Il n’y a pas de petites économies. Et c’est parce que sa secrétaire, à Paul de Vaucresson, a pris sur elle de fouiller dans ses papiers ; sinon, il l’aurait encore dans le foutoir de son bureau. Pendant ce temps, moi, je ne mange pas, je ne paye pas mon loyer, je ne m’achète pas mes cigarettes ? Je ne suis pas amer, mais vous avouerez que tout cela manque sérieusement de réalisme… Je ne dis pas de cœur ! Ce serait trop leur en demander. Mais tout cela n’est rien. Passons à autre chose ! Pour un peu qu’il clamse dans la nuit, je vais me mettre toute la France à dos.

    Je dors très mal, depuis cette histoire avec Franck. Je n’arrête pas d’y penser. La nuit, un tas d’idées me germent dans la tête qui m’empêchent de trouver le sommeil. Pourquoi m’a-t-il fait ce coup ? Pour ma part, je n’ai rien à me reprocher : j’ai écouté mon cœur. Je pense que le contraire m’aurait empêché de dormir. J’aurais pu refuser d’emblée de l’aider, ou bien encore discutailler, chercher une autre solution pour m’esquiver avec élégance : « Ah ! mon vieux, tu tombes mal, j’ai dû moi-même emprunter pour finir le mois ! » Il a de la famille, qu’il s’adresse à eux ! Il sont à froid… c’est pratique ! On se décharge de tout sur les copains ! Ce qui m’écœure le plus, c’est qu’il ne se soit adressé qu’à moi. Je dois avoir une tête de pigeon ? Une chose est sûre : c’est un mensonge, cette histoire de boîte-mail piratée ! Apparemment, personne n’est au courant de rien. Personne ! J’ai fait le tour de tous ses amis : téléphone, facebook, linkedine, twitter… R.A.S. ! Rien à signaler! Ni d’escroquerie, ni ses mails, ni son dernier message qui met les choses au point… On n’est au courant de rien ! Je suis le seul qui aurait eu des visions. Et l’autre, moins que tout le monde : il est au soleil sur son île bretonne. C’est quoi d’ailleurs, cette île ? Un biscuit belge. Le spéculoos pour faire passer l’amertume du café ? De tous ses messages, c’est le plus absurde. Surréaliste ! Il n’a pas 500 euros pour se payer une chambre de bonne, et il passe ses vacances sur «son île bretonne» ! Pour le coup, c’est à se demander si ce n’est pas le faux Franck qui m’interdit d’envoyer un sou au vrai, qui est dans la merde au Maroc ? Alors, mes 2.500 euros ne sont pas perdus. Le vrai Franck me les remboursera, c’est sûr ! Et si ce n’était pas le cas ? Tout ça pourquoi ? Une intrigue, bien entendu…Comme toujours dans ce pays ! Dans quel but ? Va savoir! Que l’âme humaine est parfois difficile à comprendre.

Voilà un ami, à qui je suis souvent venu en aide, à qui je ne demande rien… et il me fait ce coup pendable ? Tout cela tourne, se mêle, se relance dans ma tête, et m’empêche de trouver le repos. Je me cherche des raisons ; je lui trouve des excuses ; je me dis qu’il se venge… mais de quoi ? Cette façon de se rappeler qu’ils existent, en faisant du mal aux autres, de préférence à ceux dont ils savent qu’ils n’ont rien à craindre : parce qu’ils sont loin (peur physique) ou qu’ils n’ont pas de pouvoir (peur sociale), en tous cas pas dans les cercles qu’ils fréquentent. Mais patience ! On dit que ce qu’on crache en l’air, vous retombe un jour dessus. Et, jusqu’à présent, j’ai toujours eu l’occasion de payer les mauvais coups qu’on m’a faits. C’est ainsi ! Je ne l’ai jamais cherché- au contraire ! J’ai tâché d’oublier. J’ai la mémoire courte, pour les coups tordus ! Optimisme de nature. On ne se change pas ! Et puis, un jour, la riposte vous arrive toute cuite, sans que vous ayez rien demandé, servie dans votre assiette :
– «Vous connaissez Monsieur X. ? Nous sommes en tractations financières avec lui, pour une importante affaire…
– Oh ! Que si, que je le connais ! C’est un escroc ! Il m’a arnaqué de 2.500 euros ! Et pas que moi…
– Vous en avez la preuve ?
– Laissez-moi jusqu’à demain, et vous l’aurez, noir sur blanc !»
Et il ne faut pas chercher bien loin, avec ce genre d’individu. J’ai une mémoire d’éléphant, que je vous dis, et une mâchoire de rhinocéros. Des épines d’acacia, j’en ai broyées, et des plus grosses que cela ! Quelques coups de fil et j’ai une liste des plus conséquentes. Il y en a qui se font, bien sûr, un peu tirer l’oreille. Normal ! On n’aime pas se rappeler qu’on a été roulé, surtout par un ami. Mais, en insistant un peu ! Il y en a même qui écrivent…
Et le lendemain, preuves en main, à la personne qui vous avait mis au défi :
– «Vous disiez vouloir confier votre argent à Monsieur X. ? Allons donc, vous êtes bien imprudent… ou mal informé ?»

    Ah oui ! Qu’est-ce que je disais déjà sur le marquis de Vaucresson ? Vous aurez compris que j’étais bien prévenu contre le personnage, avant qu’il m’arrive cette histoire avec la princesse Consuelo. Cette gueule de curé ! Sûr qu’on ne pouvait pas en trouver une autre, pour tenir dans notre journal la rubrique hebdomadaire « Paul qui pleure, Paul qui rit ». J’ai été, dans ma tendre enfance, l’amateur fervent d’une friandise à la pâte de gruyère, qui devait incontestablement (mais elle existe toujours, je crois) une part de son succès à sa boîte ronde montrant la tête d’une vache rigolarde. Elle a fait longtemps mes délices et l’image qui l’accompagnait, ma joie. J’avais déjà le goût de la collection. Je me souviens qu’à la pension, on les pétrissait pour les ramollir, avant de les lancer contre le plafond. Elles s’en détachaient doucement ensuite, dans la moiteur de la cantine, pour former des stalactites du meilleur effet. Et bien, on avait trouvé un pendant humain à l’effigie de la Vache Rouge, avec la photo du marquis accompagnant ses réflexions personnelles sur l’actualité de la semaine, dans la rubrique en question. Le côté onctueux, fondant, irrésistible, ramollissant des volontés les mieux trempées, dans la veine des berceuses de la bonne conscience publique : les Chancel, les Vaucresson, les Eve Ruggieri… De la gelée de coing pour dames occupées à des travaux d’aiguille. Du fond sonore pour atelier de restauration de porcelaines et de vieilles faïences… J’en reviens à Consuelo.

    Après un bouclage du journal, qui s’était terminé plus tard que prévu, nous avions partagé un taxi pour rentrer. Il était tard, très tard… peut-être deux heures du matin, quand je l’avais déposée à son domicile, lequel n’était pas vraiment princier : elle habitait dans le quartier de la Goutte d’Or. Je la laisse devant la porte d’un immeuble, dont je ne peux pas vous dire à quoi il ressemblait (je ne voyais qu’elle !). Bon ! Nous nous embrassons encore une fois, et elle s’envole pour aller se jeter, comme dirait Glinglin, « dans les bras de Morphée ». Je lui aurais bien proposé les miens, mais la situation ne s’y prêtait pas vraiment. Bref ! Je la vois qui tapote sur le Digicode de sa porte et j’attends que celle-ci se soit refermée derrière elle, pour dire au chauffeur de continuer sa course. Et bien, soi-disant qu’il y avait quelqu’un dans le couloir de son immeuble ; et qu’il lui aurait sauté dessus, avant qu’elle n’ait eu le temps de donner de la lumière ; et qu’elle aurait eu la peur de sa vie ; et qu’elle aurait ameuté tout le voisinage avec ses cris… Je me suis senti un peu coupable. C’est normal ! D’autant plus, qu’elle a raconté à quelqu’un (qui s’est empressé de me le répéter), que cela ne lui serait pas arrivé avec le marquis, car il raccompagne les femmes jusqu’à leur porte, lui ! Il leur envoie peut-être aussi des fleurs, le lendemain ? Ce n’est pas comme ces pigistes qui sentent le tabac et le remugle de mansarde… Mais pourquoi cette comparaison ? Parce qu’ils se connaissent mieux que bien, Pardi ! Consuelo et lui ! Il l’inviterait à déjeuner chez Lipp, paraît-il, chaque dernier vendredi du mois.

Pour mes 2.500 euros, j’ai appris deux jours plus tard que ma banque n’avait pas fait le virement, parce qu’il n’y avait pas assez de fonds sur mon compte. Pour une fois, qu’il n’y a pas que des inconvénients à être pauvre.

Le 27 septembre: Le Mystère de Rennes-le-Château…

Une réflexion au sujet de « Une belle arnaque »

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