Un Conte de Noël

Suite de la huitième aventure de David Olive, où ce dernier a appris que   son ami Franck allait être réduit à faire la manche,                           dans les rues de Paris.

A propos de manche… j’ai remarqué qu’il y avait de plus en plus de clochards dans Paris. J’ai même compté environ une personne sur trois. Si j’en juge sur la mine, bien sûr ! Je ne crois pas que toutes sont sans toit ou réduites à l’aumône, mais l’aspect y est. Je me dis que l’hiver, le sale temps, y sont pour quelque chose : les couleurs sans timbre, les gris fumée, les noirs chinés, les marrons-crotte, les tapenades qui font plutôt « tapés dans la panade » que « flambeurs flamboyants ». Leurs vêtements sont moches, usés, de coupe démodées – il y a des coupes démodées qui peuvent être belles ! Tandis que là, elles accentuent la tendance naturelle des corps à se régler sur la bouteille de Perrier : vestes trop courtes, épaules étroites, cintrées au-dessus du bide… On a l’impression que des générations de mauvais goût se sont données rendez-vous pour arriver à ce résultat. Et je parle du sixième arrondissement, limite septième… Qu’est-ce que cela doit donner à la Fourche, ou du côté de la Porte de Saint-Ouen ? Non ! Je suis méchant ! J’ai remarqué que les Blacks sont souvent très bien mis. Même très élégants, et avec naturel (ce qui n’est pas le cas de la plupart des autres). Pour les Beurettes, lorsqu’elles sont jeunes et jolies : des poupées ! Maquillées, coiffées, laquées… un peu trop, je trouve – ça fait un peu beurré parfois -, mais cela vaut mieux que les gens de mon quartier, entre l’Hôtel Lutetia et le Bon Marché, qui ont sur eux des choses qu’on a envie de se dépêcher d’oublier. Comme des anoraks (qu’ils appellent affectueusement des doudounes) vert-broccoli ou pisse-vinasse, qu’on croirait piqués dans les fagots de linge qu’on avait récupérés, à un moment, pour aider les Roumains en détresse. Ils n’en ont pas voulu. Et pour cause ! Fanés, blanchis par les lavages, avachis… des pantalons sans forme, trop courts, trop larges ou trop étroits, comme s’ils n’étaient pas à eux. Des pull-overs qu’on dirait tricotés dans des vieux stocks de laine, restés en rade depuis la dernière guerre. Des manteaux étriqués, qu’ils serrent frileusement autour de leurs cols de chemises élimés, d’une main sans gant ou pire, sous des vieux gants sales. Diable, c’est qu’il fait froid ! Je l’ai déjà dit. Et je ne parle pas de leurs pieds ! Des grolles cuites et recuites d’avoir été portées et qui exhalent, d’en bas, des effluves suspectes de fromage bien fait et de caoutchouc brûlé. Ce sont les toutous de luxe qui devraient se plaindre. Mais rien ! Ils continuent leur petite existence tranquille, comme si de rien n’était : un pipi par-ci, un caca par-là, que leurs clochards de maîtres ramassent avec une dignité qui ne sent pas la crise. Car, si crise il y a : au vu de ce qu’ils déposent sur les rues, elle ne touche pas encore les chiens.
Les jeunes ne sont pas mieux lotis : des mines égarées ; une certaine façon de marcher en titubant, comme s’ils allaient se jeter sur le premier banc public (il y en a qui ont carrément le cul par terre et se reposent, effondrés à même le macadam ou sur le bord d’un trottoir, d’avoir déjà tiré vingt ans de cette minable existence). J’ajoute, à leur crédit, qu’ils se soucient en général encore un peu de sauver les apparences. Oh ! Pas beaucoup. Un reste d’amour-propre les retient de grappiller, de droite et de gauche, comme leurs parents quand ils font leurs courses. J’ai observé leur petit manège chez Ahmed. Une mandarine ou deux, pour s’assurer qu’elles sont douces avant d’en prendre une demi-livre. On croque quelques amandes, négligemment, en passant. On goûte aux fromages, avant de faire son choix. Un petit morceau de celui-ci ! Une petite tranchette de celui-là!… Lorsqu’ils sont devant la caisse, il n’y a plus que la moitié des achats dans le panier. L’autre est déjà dans le circuit digestif. Tout cela ne se fait pas toujours dans la légalité. A l’épicerie du Bon Marché, j’en ai vu qui dévorent sur place, entre deux rayons, le contenu des emballages. Je pense que c’est la raison qui a incité la direction du magasin à les renforcer. Il faut s’armer de ciseaux pour ouvrir une barquette de fromages ou déballer une tranche de pâté. Et encore, est-il nécessaire de s’y prendre à plusieurs fois. Je suggère l’emploi du tourne visse et de la clef anglaise !

Enfin, je ne m’appesantirai pas davantage sur ces détails, propres peut-être à mon quartier ou à la clientèle de la Grande Épicerie, ni sur la présence de fardeaux volumineux sur bon nombre de passants ; qu’ils portent le plus souvent sanglés dans le dos – ce qui les fait presque doubler de volume. Quand ils ne tirent pas derrière eux des appendices roulants qui m’ont tout l’air, aux soins qu’ils en prennent, d’être des annexes de leur domicile : paquets mal ficelés, valises avachies, cartons et vieilles couvertures, sacs bourrés de vieux journaux, tintinnabulants de bouteilles vides qu’ils emmènent vers la gueule de je ne sais quel Moloch, qui se nourrirait de leurs déchets. Et ils ont des gestes attendris pour leur paquetage. C’est d’ailleurs la première chose qu’ils garent avec précaution dans un coin de l’autobus, après s’être escrimé à le faire monter, en dérangeant tout le monde. Et, une fois assis de traviole, comme ils peuvent, à la « vas sans gêne », à cause du gros appendice qu’ils ont dans le dos, ils en tirent une gamelle en plastique pour dévorer gloutonnement son contenu. Comme s’ils n’avaient pas mangé depuis trois jours. Puis, ils se lèvent pour se débarrasser par saccades des miettes qu’ils ont répandues sur leurs vêtements, et ils s’essuient la bouche avec leur manche, et ils frottent leurs doigts graisseux sur le coin de la banquette. On en voit souvent aussi qui transportent des choses dégoûtantes, comme du saucisson à l’ail, dans des récipients qu’ils ont calés sur leurs genoux.
Quand ils ont fini de se nourrir, ils sortent de dessous leur paletot un petit journal miteux, qu’ils ont piqué dans la pile des gratuits, à l’entrée du métro ; et ils le parcourent avec l’attention forcée que requièrent les mauvaises nouvelles. Car les médias les distribuent par pelletées, à la veille des fêtes : grève des trains de banlieue, dérapage d’un poids lourd sur l’autoroute A4 – 5 morts, manifestation des gardiens à Fleury-Mérogis, le froid a encore tué un SDF à Bordeaux… Un sondage révèle que 57% des Français redoutent de se retrouver un jour sans toit ! Il est vrai qu’à 380.000 euros le 35 m2 dans un quartier convenable, on a le droit de connaître des angoisses existentielles. Alors, on improvise pour que ça continue. C’est qu’il faut absolument que ça continue ! Ils sont à l’image de la décoration de Noël, sur la place du Palais-Royal : quatre sapins fabriqués avec quatre égouttoirs à bouteilles, une ampoule et des goulots de Badoit… Sans doute un trait de génie de quelque artiste contemporain. Les innombrables réserves du ministère de la Culture sont remplies de vieux pots de yaourt accrochés à des fils de fer, de compositions à base d’allumettes et de rouleaux de papier hygiénique, d’assemblages de poubelles et de cartons recyclés… Toutes choses qu’il faut protéger de l’injure du temps, des écarts de température, de l’humidité, des courants d’air. Plus qu’un Véronèse, un Tintoret ou un Poussin. L’Assemblée de la Compagnie royale des Philippines de Goya rissole en été sous la cagna, dans une salle du musée de Castres. Elle se les gèle, quand il fait froid comme en ce moment. Les pastels de La Tour pâlissent dans un musée de Saint-Quentin, où l’on n’a que les vieux volets de bois des fenêtres, pour les protéger du soleil. Encore faut-il penser à les tirer, les jours de beau temps. Ce qui n’a pas été le cas pour les tapisseries des Gobelins, dans le dit musée, complètement décolorées par leur exposition permanente à la lumière. Foutues. Mais que voulez-vous ? On en a trop, de ces belles œuvres anciennes ! Alors que les compressions de carrosseries à la casse, les dégueulis de gélatines, les enfilades de vieux mégots, les bâtons merdeux, nous font cruellement défaut. Pour ma part, à la veille de ces festivités de fin d’année 2014, je propose que l’on ouvre à Paris un concours de la décoration la plus moche. Tout le monde a bien, au fond de ses tiroirs, des vieilles sandales dont il ne sait que faire, des stocks de vieux sacs en plastique, des collections de vieux bouchons, de vieux couvercles et capsules en tout genre… Si, avec tout ça, on ne se mitonne pas un Noël de rêve, c’est à désespérer de connaître un jour, ici-bas, un peu de bonheur.
On va me rétorquer que je ne suis pas tolérant. La question n’est pas là. Je me fous complètement que le chauffeur du bus arbore une crête verte fluo et des piercings plein le corps ; que le caissier du supermarché égrène son chapelet en enregistrant mes achats ; que ma banquière me reçoive dans son bureau aussi voilée qu’un catamaran, (avec ou sans tchador, je ne lui ferais pas plus confiance). Ce n’est pas la même chose que d’avoir des gens mal nippés, pelant leur pomme ou mâchouillant consciencieusement leur bout de sandwich en face de soi, comme si on se connaissait depuis longue date ou qu’on aurait gardé les cochons ensemble. Là que oui, je me fais l’effet d’un voyeur ! Est-ce que je les ai invité à partager mon intimité, moi, pour qu’ils me montrent l’extrémité dentée de leur tube digestif ? A moins qu’ils estiment – à tort – qu’elle est plus présentable que l’autre ?
Que dire alors de leur regard, quand ils ont remarqué que vous suivez avec inquiétude leur exercice de déglutition ? Si, en plus, on porte à ce moment-là un beau chesterfield croisé en cachemire, d’un bleu d’encre presque noir, sur une cravate de soie serrant un col anglais… C’est qu’on éprouverait presque une sensation de gêne ? A la limite du délit. Il est vrai qu’avec mes deux mètres cinq, ma pâleur byronienne et mon pic de nez, je ne passe pas inaperçu. J’ai connu cette impression désagréable, pas plus tard qu’hier, en croisant dans la rue une fille, en manteau de chinchilla mauve et capeline assortie, nouée d’un ruban rose-bonbon sous son petit menton pointu. Tout le monde la regardait, outré, comme s’il s’agissait d’un acte manifeste de sympathie avec l’ennemi. En France, depuis la Révolution, on est pour ou contre quelque chose. Et on dit que nous sommes un peuple d’individualistes !
Oui, croyez-moi, les Français ont honte. Mais, de quoi ? Ils ont un beau et grand pays, des monuments réputés, un art de vivre qu’on leur envie. Ils se sont jusqu’à présent relativement bien sortis des catastrophes de l’Histoire. Il ne se fait rien d’important (ou presque) sur la planète, sans qu’on demande leur avis. Ils ont des résidences secondaires, des voitures qui se vendent partout, des films, des livres, des vaisseaux de guerre, des navettes spatiales, une armée respectée, des marques de luxe, des hommes et des femmes mondialement connus… Moi, je crois plutôt qu’ils sont malins : ils se cachent derrière cette façade de petitesses et de morosité, pour dégoûter d’aucuns de venir s’installer chez eux. Oui, c’est cela ! Comme ces petites filles qui font semblant de bouder, pour qu’on les laisse s’amuser avec leur poupée, toutes seules. Na ! Zut, alors !

Bettina, à qui j’en ai parlé, m’a dit que ce n’était pas cela : que les Français n’étaient pas heureux, et que c’était pour cette raison qu’ils faisaient la gueule, et pas parce que le café avait augmenté de dix cents au comptoir. Mais, ils ne sont pas heureux pourquoi ? « Parce que, vous diront-ils, tout ce que vous venez de citer : les résidences secondaires, les monuments, les grandes marques… Tout cela c’était avant ! Avant que la citadelle se retrouve assiégée par les taxes et tout ce qu’ils doivent payer pour être Français ; avant que les étrangers viennent en nombre prendre leurs aises chez eux, et qu’ils soient obligés de partager… » Entendons-nous bien ! Pas les riches Saoudiens, avec leurs ribambelles de femmes et de limousines. Ceux-là, ils ont déjà tout acheté. On n’a plus rien à leur vendre : châteaux, hôtels particuliers, palaces, marques de luxe, banques… Ils nous ont laissé les canards boiteux ! Et en plus, ils nous envoient les pauvres types, ceux-la dont ils ne veulent pas chez eux ! Les laissés-pour-compte de leur foutu printemps, les poches trouées, ceux qui ont des ampoules aux pieds de courir après l’échalote. On n’en avait pas assez des jaunâtres, des verdâtres, des faces de navets ; on avait à peine réussi à les fondre dans la couleur locale, à leur donner une forme de Gaulois à peu près présentable, qu’ils nous fourguent les rissolés au soleil d’Afrique, les grilleurs de pépites salées, les découpeurs de pastèques, les vendeurs de grigris… des gens qui se régalent avec une boîte de Canigou, et qui ne savent même pas qu’ils sont au pays des 1.200 vins et des 400 fromages !

Je vous le dis : C’en est fait de cette Muraille de Chine qui avait résisté à l’invasion allemande, à la perte des colonies, à Mai 68, à l’arrivée au pouvoir des socialo-communistes. Et ce n’est pas avec des idées généreuses ou avec le laxisme de nos gouvernements qu’on va pouvoir relever la situation. Il faut une main de fer ! En rétablissant dès la petite école l’avancement d’une élite. Dans tous les domaines. Que les meilleurs gagnent ! Les autres, ils iront grossir les rangs des journaliers, de la main d’œuvre de plus en plus nécessaire pour faire bouger la machine, les « Tiens-moi la porte, pour que je passe ! », «Appelles-moi un taxi ! », « Grattes-moi cette tôle ! »… En échange, on leur permettra de vivre, ou plutôt d’exister, avec 700 euros par mois ? C’est beaucoup trop ! Pour un euro de l’heure… L’État s’occupera de les tenir propre, au jet et au savon de Marseille, et de leur fournir un toit, de préférence loin des yeux. Ce n’est pas différent ailleurs. C’est même pire. On ne prend pas tant de soins de leur hygiène, encore moins de leur santé, dans les pays dits émergents : en Asie, l’Inde, l’Afrique… ces concurrents avec qui la France d’aujourd’hui est obligée de compter, si elle veut continuer à tenir la place qui lui revient naturellement. Et elle a intérêt à se dépêcher, si elle ne veut pas passer derrière. Ils la piétineront sur le ventre, avec tous les milliards de leurs populations, avant qu’elle ait eu le temps de citer le premier article de sa sacro-sainte institution des Droits de l’Homme. Il faut que les gens qui viennent chez nous y trouvent la vie plus dure, plus impitoyable, que dans leur patrie. Pas de quartier ! On veut l’élite seulement, ceux qui parlaient déjà le meilleur français dans la case, les coutumiers du foie gras et des bouchées à la Reine dans le gourbi. Les autres, les pileurs de mil, les mangeurs de manioc, qu’ils aillent engraisser les langoustines qu’on servira au Réveillon !
Retrouvez le sourire, mes chers concitoyens ! Le goût de vous habiller chic, comme vous saviez le faire. Retrouvez le chemin des restaurants étoilés, où le chef se surpasse pour que la salle soit comble tous les soirs ; des boutiques de luxe, des défilés de couture, des premières en tenue de soirée, des rues en fête… C’est dans ce domaine que vous êtes incomparables. Bannissez le pataquès de vos théâtres, de vos livres, de votre société ! La France est une liqueur subtile et qui ne se laisse pas savourer en mauvaise compagnie. Est-ce qu’on sert des truffes dans les Restaus du Cœur ? A nous les Sauternes, les spaghettis au caviar*, les champagnes millésimés ! D’ailleurs, on devrait décréter que ces choses-là sont kami, trésors nationaux, comme au Japon, et interdire leur sortie du territoire français. Laissez les mauvais esprits rire des extravagances de nos palais. C’est notre culture ! Il faut la défendre, bec et ongles. Ne les laissez pas s’en approcher de trop près. Il faut des barrières, des flics pour les protéger, de la police partout, comme sous Franco ! Des règlements affichés sur les portes. Des chaînes pour fermer les rues habitées par les gens bien. La France doit devenir le Triangle d’Or de l’Europe. L’Hexagone d’Or, clos de grilles à pointes dorées que des huissiers en gants blancs ouvriraient pour laisser passer les limousines et les Porsche. « Chauffeur, chez Cartier ! chez Fauchon ! Lauboutin ! à la boutique Hermès ! » Que les autres s’en retournent d’où ils viennent ! Le quota de pauvres est dépassé. Dans quelques années, peut-être, on en prendra un nouveau contingent. Mais là, c’est pas possible. Retour à la case Départ, comme on dit au Monopoly, et à vos frais ! Vous verrez qu’ils seront moins nombreux à tenter l’expérience.
J’ai un peu honte d’écrire tout cela. Mais c’est vrai, quoi ? Les Français, qu’est-ce qu’ils aiment, à part leur argent ? Et leur bonne éducation de merde, qui ne leur sert qu’à faire des enfants coincés ? Tiens, lorsque je croise à Berlin un type agité en costume-cravate, ou pire en loden avec des baskets rouges : c’est un Français ! Cela fait mal, après ce que je viens de vivre dans le RER qui me ramenait de Bois-Colombes. Quais enneigés, vent glacial qui vous pénètre jusqu’aux nerfs. Ambiance de Noël. Partout des guirlandes de lumières, des lampions, des étoiles filantes et des sapins ruisselants de paillettes, qui viennent (entre parenthèses) infirmer mon jugement à l’emporte-pièce devant la décoration minimaliste de la place du Palais-Royal. Dans la rame, les voyageurs se serrent pour se tenir chaud. Beaucoup de Turcs ou de Khurdes. Des hommes surtout, qui bravent le froid avec leurs chemises ouvertes et leurs moustaches hérissées de givre. A quelques mètres de moi, en bas de l’escalier qui conduit au niveau supérieur, un chant triste qu’une voix frêle psalmodie en sourdine. Une voix d’enfant, sur une note aiguë, suspendue, qui se traîne, se prolonge, obsédante, douce comme un air de flûte dans l’ombre des roseaux. Au bout d’un moment, intrigué par ce chant sans fin, j’en cherche l’auteur au milieu de la foule. Une jeune femme, dont je distingue à peine un bout du visage, à cause du foulard qu’elle porte, noué à l’orientale, pleure, le menton contre son anorak. Elle pleure, et ses larmes et ses morves font une tache brillante sur l’étoffe mate. Je pense d’abord qu’elle est malade. Personne ne lui prête l’attention. Elle n’est pas seule. A côté d’elle, un homme jeune, blond, lui parle d’une voix basse, ferme. Peut-être cherche-t-il à la consoler d’un chagrin ? J’ai plutôt l’impression qu’il est gêné, à cause du monde, et qu’il la prie de s’arrêter. L’air de flûte reprend, de plus belle. Quelle douleur, cette jeune femme éprouve-t-elle, pour gémir ainsi ? Est-ce qu’il l’a brutalisée ? Souffre-t-elle dans son corps ? D’une douleur physique, d’une nouvelle qu’elle viendrait d’apprendre ? Le décès d’un proche, que sais-je ? Je remarque qu’elle ne s’appuie pas contre son compagnon. Elle se tient penchée en avant, la tête sur la poitrine, fermée dans son malheur. A la gare Saint-Lazare, ils se sont fondus dans la foule qui courait en tous sens. Je les ai suivis des yeux, aussi longtemps que j’ai pu : lui, l’entraînant par la main ; elle, derrière, trébuchant, et toujours dans ce doux chant de flûte. Mille fois maudite sois-tu, ville de tant de misères, passées, présentes et à venir ! Quels terribles lendemains ce chant funèbre nous annonce-t-il ?

Une fois chez moi, je me suis servi un verre d’un excellent whisky irlandais que j’ai acheté au duty-free de Tegel, et je me suis calé dans les coussins, pour écouter la diffusion sur France-Musique, de la Demoiselle élue. Un envoi de Claude Debussy à la Villa Médicis, sur un poème de Dante-Gabriel Rossetti. Sublimement belle et triste, une musique où tout ce que je viens de vivre dans le RER est exprimé… Mercredi, je m’envole pour l’Espagne.

Aucun rapport avec la Demoiselle élue… J’ai lu dans un journal enlevé à la pile des gratuits, qu’on avait découvert, dans les environs de Paris, un charnier clandestin. Il s’agirait d’une sorte de fosse commune où étaient entassés des dizaines de nouveaux-nés, fœtus et compagnie. C’est l’activité fébrile des corbeaux qui aurait donné l’alerte. Les renards, parait-il, venaient la nuit déterrer les cadavres. Les gendarmes cherchent dans le secteur une faiseuse d’anges. Ils disent que ce serait lié « à la présence illicite de populations en provenance des pays de l’Est ».

*Recette des Spaghettis au caviar (pour deux personnes) : Plongez trois minutes 250 grs. de spaghettis au seigle (des plus fins, des cheveux d’anges) dans une marmite d’eau frémissante minérale (de préférence Chateldon). Égouttez puis rincez-les avec une bouteille de Champagne (Cristal de Roederer, Krug ou Dom Perignon). Faites revenir une poignée d’algues séchées dans du beurre (évitez les algues japonaises à cause du réacteur de Foukoujima. On en a de très bonnes, de Bretagne). Ajoutez aux pâtes les algues sautées et une grosse boîte de caviar Petrossian, avant de servir. Vous accompagnerez avec une bouteille du même champagne ou une bonne vodka glacée que vous aurez achetée avec votre caviar. Bon appétit!