Un cœur fragile.

Comment David Olive, malade du cœur, commença à Paris une vie solitaire et comment il découvrit l’emplacement probable d’anciens supplices, et leurs auxiliaires :les corbeaux de Montfaucon.

 

Je n’ai jamais été sérieusement malade, du moins depuis que j’ai atteint l’âge adulte. Et là, brusquement, tout m’est tombé dessus en même temps. Cela a commencé comme une mauvaise grippe, qui refusait de guérir. C’est vrai que je fumais trop. Mais c’est mon métier qui veut ça. Vous croyez que c’est facile de s’arrêter ? En tous cas, l’alerte a été chaude. L’opération s’est bien passée. Il ne devrait pas y avoir de séquelles, à condition que je fasse attention. Le docteur du service cardiologie de la Salpêtrière a été formel : fini les petits « calva » et les cigares après les repas. Il m’a donné un régime, que je dois suivre très sérieusement. Au fond, je crois que ça me fait presque plaisir, d’en être arrivé là. Cela ne pouvait pas durer éternellement. Dix ans que je rame à faire ce boulot. Dix ans de nuits à se crever les yeux devant les écrans, dix ans de stress et de frustration… Voilà, je viens de récolter la facture.

— Plus de tabac, plus d’alcool, plus de bons petits plats. Une vie saine, du calme, beaucoup de repos… 

Je revois le jeune toubib si clean derrière son bureau en imitation Louis XVI, très « jeune cadre dynamique » avec ses fines lunettes d’écaille et, j’imagine, certainement aussi une Porsche noire garée à quelques centaines de mètres de son cabinet, rue Boissière.

— Et pour commencer, vous allez vous arrêter trois mois. 

— Trois mois ? Je le regarde interloqué. Mais c’est impossible ! on a besoin de moi a journal.

Il esquisse un sourire.

— Ne vous en faites pas. Je vous revois dans quinze jours. A bientôt, monsieur Olive!

   Il m’avait raccompagné jusqu’à la porte, et je lui avais serré une dernière fois la main avant de confier mon corps convalescent à la descente hoqueteuse d’un ascenseur vétuste.   Au sujet du boulot, il avait raison. On se passe très bien de moi à la rédaction. Cela doit faire six semaines que je suis arrêté. Et, j’ai presque tout oublié. J’occupe mes journées à bricoler à la maison ou à me balader dans Paris. La plupart du temps, j’essaie de concilier les deux. Une virée au BHV, pour acheter de l’outillage, est prétexte à flâner dans le Marais. Je me suis découvert une passion pour l’histoire depuis que j’ai déniché à Saint-Ouen un vieux bouquin sur Paris à l’époque de Louis XIV. C’est formidable ce qu’on peut apprendre en suivant le tracé des vieilles rues.  

Par exemple, je cherche depuis des jours à quel endroit précis pouvait se trouver le gibet de Montfaucon. A croire qu’il a disparu sans laisser de trace. J’ai d’abord cru le localiser entre la gare de l’Est et le canal Saint-Martin. Pourquoi là ? Eh bien, parce qu’une surélévation de terrain, occupée par des immeubles relativement récents, me paraît capable d’avoir supporté, en d’autres temps, les fourches patibulaires de la capitale.

Pour guider mes recherches, je me base sur la description qu’en donne l’auteur de mon bouquin. Voyons ce qu’en dit Auguste Maquet :

« Nous ne voudrions pas quitter le quartier de Saint-Martin, sans parler d’un autre genre d’établissement public, tristement mais universellement célèbre, le sinistre Montfaucon, le grand charnier patibulaire, l’amphithéâtre d’infamie où se traitaient impitoyablement par le fer et par le feu, par l’horreur des tortures et des supplices, par l’épouvante des exemples, les plaies honteuses, les ulcères, les gangrènes morales de la ville. Mais devant une pareille exhibition, la plume recule. »

Allons bon, voilà qu’il s’arrête juste quand cela devenait intéressant. Rideau ! Couvrez ce sein, Madame. Heureusement qu’un peu plus loin, il revient sur le sujet, pour décrire l’endroit :

« Montfaucon était un gibet de forme quadrangulaire, construit sur une éminence située hors la ville, entre le faubourg du Temple et le faubourg Saint-Martin. Seize piliers de pierre, hauts de trente-trois pieds et reliés entre eux par des traverses de bois et de fer garnies de chaînes, formaient une vaste cage à claire-voie. On accrochait entre ces piliers les cadavres des suppliciés qui demeuraient là, suspendus dans le vide, livrés aux corbeaux, et dont les débris infects finissaient par tomber dans une cave ouverte sous eux et s’y confondaient avec leurs immondes prédécesseurs. » Stop ! L’horreur… Il va sans dire que ce genre d’endroit devait se voir de loin. Et surtout se sentir… Ne serait-ce que pour l’exemple.

Une rue sinistre, bordée d’une rangée de maisons noires aux façades rongées par l’humidité du canal, évoquerait assez bien, en contrebas du boulevard Saint-Martin, ce qu’auraient dû être les abords d’un tel lieu — s’il y avait eu des maisons dans le coin. Mais, à l’époque, la ville ne s’étendait pas jusque là. Elle s’arrêtait beaucoup plus bas, autour de la porte Saint-Martin. Il n’empêche que la proximité du gibet devait donner à ce coin de campagne un aspect macabre. On devait y croiser, après le passage du tombereau reconduisant au palais le bourreau de Paris, les besogneux de la mort : les détrousseurs de cadavres, ceux qui venaient la nuit pour voler les frusques à revendre, couper les cheveux, récupérer ce qui pouvait encore servir, amputer un membre qui irait alimenter le cours d’anatomie ou la leçon de peinture. Sans compter tous les brigands que la mort et son odeur putride attiraient en ces lieux. Et, bien sûr, les filles qui fréquentaient les gargotes comme le rappelle, à quelques mètres de là, la rue de la Grange-aux-Belles, dont le nom sent encore l’endroit mal famé.

Pourtant, un détail me disait que Montfaucon devait se trouver plus loin, vers l’est. Sur le plan de Paris qui accompagnait mon bouquin, le gibet était situé — vous m’excuserez de me répéter — presque à la hauteur des anciens bâtiments de l’hôpital Saint-Louis. Ceux-ci existant toujours, il était facile de se repérer sur un plan moderne et de comparer avec le tracé ancien. Seulement voilà, dans ce coin, c’était beaucoup moins évident de trouver le lieu que je cherchais, vu que les hauteurs ne manquent pas. Celle de la place du Colonel-Fabien, qui se prolonge avec l’élévation portant l’immeuble du PC ; celle du monticule de la rue des Ecluses Saint-Martin ou encore celle de la place Robert Desnos.

Comme je n’ai rien d’autre à faire, je parcours les alentours du quai de Jemmapes. Sur la carte, c’est pourtant très clair. Je vois bien, dessinée à droite de l’hôpital Saint-Louis, une petite butte surmontée d’une croix coupant en deux le mot : Montfaucon. Mais sur le terrain, là, ce n’est pas la même chose. Les rues sont extensibles ; chacune se présente comme l’amorce d’un monticule. Dans quelque direction que j’aille, j’ai impression de monter par rapport à l’endroit que je viens de quitter. Je n’ai pas franchi cinquante mètres vers l’est qu’il me semble que la chaussée s’élève sensiblement en direction du nord. Je me dirige donc par là, pour m’apercevoir que je suis descendu, sans m’en rendre compte, par rapport au point sud. Je reviens donc sur mes pas, et me retrouve sur le bord du canal. Je longe la rive est sur une centaine de mètres. La promenade n’est pas désagréable. On ne se croirait pas à Paris. En tous cas, c’est un aspect de la ville que je ne connaissais pas encore. A hauteur des écluses, il y a un square où des gamins s’amusent autour d’une table de ping-pong. J’observe le manège d’un gosse qui emprunte le faîte des vannes, fermées en amont, pour s’assurer que l’éclusier ne le voit pas… et hop ! Il est de l’autre côté. Je pense à Benoît et quelque chose me fait mal, comme si c’était lui qui était en ce moment en danger. Je me surprends à crier : « Attention ! », mais l’enfant s’est envolé.

Je prends la prochaine rue à gauche, pour poursuivre mes recherches. Au bout d’un moment, il est clair que je tourne en rond. J’en ai marre de marcher au hasard, aussi, j’ai envie d’abandonner, me disant que mon gibet pourrait être partout et nulle part et que d’ailleurs cela n’a aucune importance. C’est alors que j’avise, à l’angle de la rue Vicq d’Azir, un café donnant sur une petite place occupée par trois arbres disposés en triangle autour d’une fontaine Wallace.  La première chose qui me frappe en entrant, c’est la couleur du lieu. C’est vert, marron, violet et rose… avec des rideaux de dentelle blanche relevés sur les vitrines. Un vrai boudoir. Je connais ce genre d’endroit, pour avoir souvent traîné dans le quartier de la gare du Midi, à Bruxelles. Une publicité vente les mérites d’une bière, à côté d’un calendrier des postes montrant un village savoyard sous la neige. Au bout du comptoir de bois verni, qui coupe la salle en deux, un poêle en fonte, relié au plafond par un tuyau noirci, sert de support à une fougère. Un percolateur flambant de tous ses chromes, trône au milieu des pyramides de verre et des colonnes de bouteilles. Le lieu tient à la fois du salon de charme et de la salle à manger alsacienne, avec un zeste de vitrine d’Amsterdam dans les rideaux en dentelle drapés sur la rue. Je sens qu’il va falloir revenir plusieurs fois, pour se rendre compte de tout ce que renferme ce café. Il y a un yucca dans un coin, et une lampe en gros verre de bouteille qui diffuse une lumière aquatique. Un portemanteau tarabiscoté et un vieux lampadaire en fonte surmonté de globes blancs, et plein de choses encore. Un cheval de bois domine le tout, tel un cheval de Troie perché sur la cloison qui sépare le bar de l’arrière-salle.

Il n’y a pas une minute que je suis accoudé au zinc, que je m’aperçois, en voyant le patron s’approcher pour prendre ma commande, que je me trouve dans l’endroit que je cherchais.

Le cou épais, le cheveu dru, planté bas, le front saillant du primate, le sourcil charbonneux donnant à son regard cette ineffable mélancolie de la charolaise qui regagne son étable. Bref, il ne lui manque qu’un anneau dans les naseaux. Pas de doute, je suis bien devant le descendant de l’homme qui pendait, empalait, strangulait, rouait vif, essorillait, tenaillait et faisait subir à ses contemporains moultes autres raffinements de ce genre, il y a quatre cents ans, en ces mêmes lieux.

 — Pour monsieur, qu’est-ce que ce sera ?

La question me ramène sur terre.

 — Un double allongé.

Avant de s’éloigner, son gros mufle esquisse un sourire qui me fait découvrir les remparts de Carcassonne (avant leur restauration). Je l’observe en buvant mon café. La première surprise passée, je dois dire que l’homme n’est pas si terrible que cela, il serait même plutôt sympathique. Sous ses airs de bourreau de Béthune, il dégage une certaine bonhomie. Son visage affiche en permanence un sourire de commerçant bienheureux. Je suis attentivement ses gestes, tout en épiant les expressions de sa physionomie. Je ne crois pas qu’il s’en aperçoive. L’idée qu’il est un sujet intéressant à observer ne doit pas pouvoir l’atteindre. Ses gros battoirs s’activent entre les bouteilles, les verres, l’évier. D’où peut venir ce type ? Il ne présente aucune des particularités du Parisien. Je pencherais pour l’est. Le côté brutal du physique, l’aspect pimpant du bistrot. Il porte un gilet noir ouvert sur son gros ventre maintenu par une ceinture de satin. Un nœud papillon au sommet de la chemise blanche, à petits plis, lui donne une allure impeccable. L’uniforme des garçons de tous les cafés de Paris, me direz-vous. Oui, mais tellement naturel sur lui, qu’on a l’impression qu’il n’est là que pour le remplir. Je connaissais un type dans ce genre dans un café à Laon, juste devant la cathédrale. Quand j’y suis retourné, on avait complètement retapé l’endroit, et le serveur faisait figurant d’opérette. 

Embarqué dans mes pensées, je n’ai pas encore vu la chose noire qui sautille dans une cage, à trois mètres de moi. Il est vrai qu’on ne la remarque pas tout de suite, car elle est posée sur une chaise derrière le comptoir. Pourtant, le jeu des habitués a fini par attirer mon attention. Il s’agit d’un corbeau apprivoisé à qui chacun à son tour vient jeter un morceau de pain, un bout de couenne ou une pelure de saucisson. Il est conseillé d’éviter les noyaux d’olives et les mégots si l’on veut rester en bons termes avec le patron. D’un coup de bec, l’oiseau attrape au passage les dons, et les avale à la grande joie des clients. Aussitôt, le patron ordonne :

— Oscar, qu’est-ce qu’on dit ? 

Le corbeau saute alors sur son perchoir et, écartant ses ailes d’encre, il ouvre son bec pour laisser échapper une série de cris rauques, brefs et répétés, si hauts qu’ils couvrent les rires. Lorsqu’il s’arrête enfin, le brouhaha reprend. Chacun y va de son commentaire sur l’intelligence de l’animal. Ce qui est directement perçu comme un compliment à son égard, par le patron de l’établissement, comme le montre le sourire béat qu’il adresse à la cantonade.

Oscar est la vedette du café. On se lève pour le voir pousser entre ses pattes un quignon, avant de le saisir avec son bec pour le lancer droit dans la mangeoire. But ! crie alors la salle. Et l’oiseau salue l’exploit en poussant de nouveau ses croassements.

Je suis tellement fasciné par la scène que je n’ai pas vu entrer un gamin d’une douzaine d’années qui arrive probablement de l’école, avec son sac à dos. Il passe de l’autre côté du comptoir, s’arrête un instant devant la cage pour glisser ses doigts entre les barreaux. Oscar les mordille amicalement, puis il les laisse glisser sur son plumage de satin noir en clignant ses paupières bleues. Le père s’approche alors du gamin et lui colle un baiser sur chaque joue, avant de l’envoyer vers l’arrière-salle. Quelques minutes plus tard, il le rejoint avec un plateau portant une tasse de café au lait accompagnée de deux tartines beurrées. J’attends qu’il soit revenu pour régler ma consommation et m’en aller.

Le lendemain, vers la même heure, je retourne dans mon petit café, plus par goût pour cet endroit que par curiosité. Je n’aime pas être témoin de la vie des gens que je ne connais pas. D’ailleurs, lorsque je suis assis, dans le métro, à côté d’un couple qui bavarde, je change de place ou je me plonge dans mon journal, pour ne pas les écouter. Je dois m’avouer pourtant que je suis fasciné par le patron. C’est le genre de type dont on aime se dire qu’il est bon père, bon mari, bon ami et bon troquet…

Cette fois, je ne reste pas au comptoir. Mais je passe dans l’arrière salle où il y a, comme de l’autre côté, un gros poêle hors d’usage, qui fait également office de jardinière. Je m’installe dans la partie « fumeurs » et je commande un double allongé. Le gosse est déjà là, à trois mètres de moi, sur la banquette qui jouxte la vitrine. Les coudes sur la table, immobile, ses yeux baissés, absorbés, sur son cahier. En face de lui, une jeune femme donne des signes d’agacement. Elle a le nez retroussé, un peu canaille, des cheveux courts, blondis à la teinture, qui montrent des racines foncées. Ses formes provocantes, moulées dans un corsage en tricot rouge, accentuent son côté vulgaire. Elle est plutôt jolie. Visiblement, elle est en train de l’aider à faire ses devoirs.

— Quinze pour cent de deux cent vingt, combien ça fait ?

L’enfant reste immobile, les yeux rivés sur la page ouverte.

— Tu as entendu ma question. Qu’est-ce que ça fait quinze pour cent de deux cent vingt ? 

Silence. Le gamin n’a pas sourcillé. Il est là, immobile. Son visage buté entre les poings, attendant que ça passe.

La femme explose :

— Bougre d’âne ! Tu comprends au moins ce qu’on te demande ?

Elle lui arrache violemment le cahier.

— Même pas fichu de lire ! On te donne l’exemple, six lignes plus haut : tu divises ton chiffre par cent, là, (elle écrit) et tu le multiplies ensuite par quinze. Ça fait trente trois ! C’est vraiment pas sorcier.

L’enfant a levé la tête.

— C’est fini ?

— Mets tout ça au propre, au moins.

L’enfant pousse un grand soupir. Quelque chose entre eux montre que ce n’est pas sa mère. Le sourire aguicheur qu’elle coule vers moi, en remarquant ma présence, ou la brusquerie un peu forcée qu’elle adopte envers l’enfant ? Je ne saurais dire quoi exactement. Sa façon de lui parler, comme à un petit frère difficile, avec qui on joue à l’école. Le patron, par contre, c’est bien son père. Le même front buté, la même plantation de cheveux, juste au-dessus de la ligne des sourcils. Il n’y a que les yeux du gamin, de grands yeux noirs comme le jais, perçant tout, sauf les hiéroglyphes tracés sur ses cahiers.

Quelques minutes ont passé. L’enfant a fini de recopier ses devoirs. Il lève de nouveau la tête pour demander :

— Voilà. Je peux partir maintenant ?

Sans attendre la réponse, il s’est levé. De l’autre côté de la cloison, j’entends le corbeau qui sautille d’impatience dans sa cage. La femme acquiesce, résignée. L’enfant disparaît, en la laissant ramasser ses affaires. Elle se tourne alors vers moi.

— Quelle tête ! fait-elle en poussant un soupir.

Aujourd’hui, il n’y aura pas eu de croassement. Seulement deux ou trois couacs très brefs pour saluer l’enfant, lorsqu’il s’est approché de la cage. Je me sens un peu déçu d’avoir raté l’événement.   On s’est habitué à me voir arriver tous les jours vers la même heure, aux alentours de cinq heures. Aussi, quand je m’installe dans la deuxième salle, le patron ou la serveuse me gratifie d’un sourire ou de quelques paroles aimables, avant de prendre ma commande.

Le baromètre est brusquement descendu, ces temps derniers. Il fait jusqu’à moins huit, le matin. Le froid a d’abord mis une taie opaque sur le canal Saint-Martin et aujourd’hui, en faisant ma promenade, j’ai pu constater que sa surface est entièrement blanche, et d’aspect aussi ferme que la rive. Par prudence, on s’est pourtant dépêché de remplacer les panneaux « Pêche interdite », par des « Interdiction de marcher sur la glace ». Les quais sont déserts. Un petit vent sec, qui pique le visage, a dégagé le ciel. Entre les vannes fermées des écluses, deux grosses gerbes de glace pendent sur le bief d’aval, comme deux cascades congelées. A hauteur de la rue des écluses Saint-Martin, je dirige mes pas vers mon bistrot.

En m’installant dans l’arrière salle, je n’ai pas tout de suite remarqué le couple, dans le renfoncement à côté du poêle. Maintenant que j’ai commandé, j’hésite à changer de place. D’autant plus qu’ils m’ont souri, lorsque nos regards se sont croisés. Ils sont attrapés par l’épaule, les yeux dans le vague devant deux tasses vides, confondant les jacquards de leurs gros pulls marrons, qu’on croirait tricotés dans le même vieux stock de laine, datant de l’après-guerre. Leurs manteaux sont posés à plat sur les deux chaises, en face d’eux. A leurs pieds, tourné contre le mur, un châssis de tableau. Un couple d’artistes, sans doute.

Je sors un livre de la poche de ma veste, et j’allume ma première cigarette (c‘ es dur de s’arrêter). Cinq heures sonnent. Le gosse n’est pas encore rentré de l’école. Je me plonge dans la lecture et bientôt, plus rien n’existe autour de moi. J’oublie le va-et-vient des consommateurs, le couple muet qui rêvasse dans son coin et le clignotement des lumières de la rue scintillant en myriades d’étoiles derrière les vitres. Combien de temps suis-je resté ainsi ? Presque une heure, puisqu’il est six heures moins dix, lorsque je lève enfin le nez de mon bouquin. Les amoureux sont toujours là, aussi silencieux. Ils ne s’embrassent même pas. On les croirait de cire, si parfois ils n’échangeaient un regard plein de sollicitude. Dehors, la rue est passée du bleu à la nuit. Les voitures jettent sur la chaussée humide des zigzags de lumière rouge. Sur la petite place, les arbres découpent encore leurs branches noires sur un ciel orangé. Soudain, je sens qu’il se passe quelque chose de grave autour de moi. L’atmosphère n’est plus la même dans le café. Apparemment, le gamin n’est toujours pas rentré et ses parents sont inquiets. Je remarque la mine soucieuse du père, lorsqu’il passe devant moi pour se rendre à la cuisine. A plusieurs reprises, le visage de la femme blonde s’encadre dans la porte, pour interroger la salle du regard. Je l’entends dire :

— Mais qu’est-ce qu’il fout ?        

Derrière son comptoir, le patron peste contre son rejeton, ce qui incite les clients à y aller de leurs histoires, et à raconter leurs frasques quand ils étaient gamins. Il n’y a qu’Oscar qu’on n’entende pas. Le corbeau est très silencieux dans sa cage. Même pas un couac discret. Vous me direz, qui songe en ce moment à jouer avec lui ? Sept heures ont sonné. Le patron du bistrot passe quelques coups de fil, et je vois de minute en minute sa mine s’allonger. Le couple d’amoureux est parti. La plupart des clients aussi. Aux dernières nouvelles, il fait de plus en plus froid dehors. Pourtant, la femme sort à plusieurs reprises sur le trottoir, sans prendre le temps d’enfiler un manteau. Il est huit heures moins le quart, et je me décide aussi à partir, si je veux encore trouver ouvert le kiosque à journaux devant la gare de l’Est. 

Le lendemain, au moment de pousser la porte, je suis surpris de constater que mon bistrot est fermé. A travers les carreaux, je regarde à l’intérieur. Personne. La salle est obscure, le comptoir désert, pourtant rien n’indique que c’est aujourd’hui le jour de fermeture. Pas de panneau accroché derrière la vitre. Les chaises sont restées autour des tables, dans l’ordre où je les ai laissées hier soir. Je réfléchis quelques minutes, planté sur le trottoir, indécis. Et comme je n’aime pas beaucoup voir bousculer mes habitudes, je me dirige vers le café PMU d’en face. Cela tombe bien, il fait aussi tabac. Comme j’ai renoué avec mes mauvaises habitues, j’en profite pour m’acheter des cigarettes avant de m’approcher du comptoir.

Je suis là depuis un quart d’heure, dans cet état de bienheureuse hébétude qui vous prend lorsqu’on est bien au chaud et que dehors il fait très froid, indifférent aux propos des clients qui échangent des commentaires avec le garçon, quand je réalise qu’on parle du bistrot d’en face.

D’après le serveur, c’est une locataire des immeubles neufs, en bordure du quai de Valmy, qui a alerté les pompiers. Elle aurait vu, vers trois heures de l’après-midi, un vol de corbeaux se poser sur la surface gelée du canal. Qu’est-ce qui les attirait en ce lieu ? Rien de particulier, sinon qu’ils avaient envie de se poser là, pour se réchauffer et se chamailler, dans les rayons du soleil qui déclinait dans l’axe. Une demi-heure, peut-être une heure plus tard, elle a remarqué qu’un gosse cherchait à s’approcher d’eux, en s’aventurant sur la glace. Elle a alors ouvert sa fenêtre pour lui crier que c’était interdit. Le gamin a rebroussé chemin sans insister. Un moment après, lorsqu’elle est ressortie sur son balconnet pour ranger des affaires dans un petit placard, le canal était désert. Les corbeaux étaient repartis et le gamin aussi. Elle ne sait pas pourquoi elle a pensé de nouveau à tout cela avant d’aller se coucher.

C’est vers deux heures du matin que l’immeuble a été réveillé par le bruit. Dans la lumière des gyrophares, on distinguait un car de police et les deux voitures de pompiers. Un homme grenouille encordé avançait prudemment sur la glace. Quelques minutes plus tard, on repêchait le gamin.

Voilà. Depuis cette histoire, je suis passé une fois ou deux devant le bistrot, mais il est toujours fermé. Je n’ai pas envie de retourner au PMU, car le café y est vraiment dégueulasse. De toute façon, j’ai dû bientôt abandonner mes promenades, puisque c’est vers cette époque que j’ai repris mon boulot.

Des semaines, des mois se sont écoulés. J’ai oublié le bistrot et le drame qui est venu mettre fin à mes après-midi de flânerie. Pourquoi suis-je repassé aujourd’hui dans ce coin ? Je crois que c’est après l’opération de Franck. On m’avait dit à la rédaction qu’il était à Bichat. Les malades sont souvent solidaires entre eux. Je suis allé lui rendre visite au pavillon de stomatologie.

En sortant, j’ai dû remonter la rue de la Grange-aux-Belles, pour prendre le métro place du Colonel-Fabien. Lorsque je suis passé devant sa vitrine, ce sont les rideaux en dentelle qui ont attiré mon attention. Mon bistrot était donc toujours là ! La clarté du jour m’a d’abord donné l’impression qu’il était fermé. Mais, en regardant à l’intérieur, j’ai vu que les lampes étaient allumées. J’ai alors poussé la porte, sans me demander pourquoi je le faisais. C’était comme un mouvement instinctif. Peut-être le besoin de retrouver cette atmosphère de quiétude qui avait accompagné ma convalescence. Tout cela était si loin, à présent.

Le cadre n’avait pas bougé. Même le cheval de Troie était toujours à sa place. Avec le patron, nous nous sommes tout de suite reconnus. Ou plutôt, j’ai vu dans son regard qu’il se souvenait de moi. Il avait beaucoup changé. Ce n’était plus la brute souriante d’autrefois, mais un pauvre type apathique et maussade, qui a posé devant moi le double allongé que je n’avais pas commandé. Nous n’avons pas échangé une parole. Je crois qu’il n’a même pas répondu à mon salut. Je l’ai observé pendant qu’il s’activait derrière son comptoir. Deux ou trois consommateurs bavardaient autour de la grosse lampe verte qui diffusait la même lumière aquatique qu’autrefois. Ce n’étaient plus les vieux habitués, avec leurs commentaires à propos de tout et de rien, mais des gens de passage, heureux de trouver là un coin tranquille pour se reposer, avaler un crème avant de poursuivre leur chemin. Quelques touristes, qui consultaient leur guide, et qu’on aurait dit paumés dans ce quartier où il n’y avait rien à voir. La femme ne tarda pas à apparaître. Elle, par contre, n’avait pas changé. Elle allait et venait entre la salle et la cuisine, maugréant contre le temps, la lenteur de la cuisson, la rareté des clients. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant qu’Oscar aussi était là. Des trois, d’ailleurs, c’était lui qui avait le plus changé. Comment décrire l’épouvantail qui gîtait dans la cage ?

Ce n’était plus le corbeau d’autrefois, qui égayait la salle avec ses pitreries, mais une pauvre créature déplumée, sur qui pleuvaient les brutalités du patron. Chaque fois qu’il passait devant la cage, il lui flanquait des coups de torchon. Ou bien, avec son journal, il tapait contre les barreaux pour l’effrayer. Et je voyais, au bout de son perchoir, la boule de plumes noires pointer sa tête décharnée à chaque accalmie, puis disparaître au passage d’une nouvelle attaque. L’absence d’une autre réaction chez sa victime excitait d’ailleurs la fureur du type, qui se fichait bien du regard réprobateur que lui lançaient les clients. Il grommelait en approchant sa grosse trogne rougeaude :

— Qu’est-ce qu’elle a, cette sale bête ? Hein ? Tu vas te bouger, oiseau de malheur !

Et, comme l’oiseau ne remuait plus de frayeur, il s’emparait d’une fourchette, qu’il glissait entre les barreaux pour le piquer. Le corbeau poussait un croassement plaintif en sentant les pointes de métal contre sa carcasse. Ce qui apparemment mettait en joie son bourreau. Le jeu était assez insupportable pour me faire rapidement quitter ce lieu.

Je devais pourtant revenir, des mois plus tard, poussé par la curiosité. Je m’installai dans l’arrière salle, dans le renfoncement où les deux amoureux rêvassaient, voilà plus d’un an. Il n’y avait pas un chat dans le bistrot. Seulement le patron, qui me jeta un regard d’assassin. Je compris que la femme était partie. Tout le monde était parti, en le laissant seul avec son corbeau. Sa haine pour lui était devenue son unique raison de vivre, le seul lien qui le rattachait à la réalité, dans ce bar qu’il ouvrait par habitude, parce qu’il y avait passé la plus grande partie de sa vie, et qu’il ne s’imaginait pas qu’il puisse vivre sans lui, comme sans son corbeau. L’oiseau avait perdu l’usage des pattes et il restait tout le temps roulé en boule au fond de la cage, les yeux clos. Il ne croassait même plus quand le type le tourmentait. Il ne bougeait plus quand il secouait sa cage. On aurait cru qu’il était mort. De temps en temps, il ouvrait vaguement un œil, pour le refermer aussitôt. Je m’empressai de payer et je partis. Depuis, je ne suis jamais retourné là-bas. Je n’en ai aucune envie.

(A suivre… les Aventures de David Olive dans Bingo!)