David Olive au Pays des Dogons.

Troisième Aventure

Comment David Olive se retrouve, sans l’avoir voulu, d’un fameux voyage au pays des Dogons où l’équipe d’Hebdo Magazine perd une princesse mais gagne un Grand Reporter.

     En arrivant à la rédaction du journal, ce matin-là, j’avais assisté à une petite scène entre un baroudeur oriental, du genre vieux beau pour magazine de mode italien, et un groupe de jeunes stagiaires. A cette époque, la direction prenait des stagiaires, à la fois pour répondre aux nouvelles conditions sociales que le gouvernement essayait d’instaurer dans le pays, et donner une première expérience du travail à des jeunes, qui étaient en droit d’en attendre au sortir de l’école. Grimaçant de façon un peu ridicule, ce qui jetait sur sa face bronzée des reflets d’or répondant au double rang de boutons de son veston croisé, il se plaignait amèrement qu’on ne sache plus travailler de nos jours, et qu’on n’avait jamais vu cela de rester les bras croisés à bâiller, lorsqu’on avait dix-huit ans et la chance de se trouver dans un milieu passionnant, comme Hebdo Magazine.
Il s’agissait de Brizio (de son vrai nom : Albert Barca) qui se payait trois nouvelles recrues en manque apparent d’ouvrage. Il rentrait d’un reportage chez le général Traouré, chef suprême de l’armée malienne, lequel entamait son 3e mandat à la tête de son pays (ce qui devait lui faire une bonne trentaine d’années de règne), mais cette fois en tant que président démocratiquement élu.

A quelques semaines de cette scène, et autant de l’arrêt temporaire du journal pour une période de quinze jours, du 18 décembre au 2 janvier (clôture que la direction justifiait par l’interruption saisonnière des annonces publicitaires, laquelle se répétait plus longtemps l’été – entre le 15 juillet et le 15 août -, à mon grand désespoir, car en tant que pigiste je n’étais pas payé pendant quatre semaines), Bigodet faisait irruption de son bureau, suivi du même Barca (alias Brizio) brandissant une lettre, dont il venait visiblement de lui lire le contenu. Nous étions invités par le président Traouré à passer la semaine avant Noël au pays des Dogons.


Enfin, nous… c’est une façon de parler. Dédé Frossard, la secrétaire de Bigodet, devait établir une liste d’une vingtaine de noms (la direction comprise) parmi les employés qui avaient mérité. Étant tout nouveau dans l’équipe (j’avais à peine sept mois d’existence dans le journal), je ne devais pas y songer. Si la secrétaire en question ne m’avait présenté la chose sous un jour différent :
– Je vous ai inscrit sur la liste, m’avait-elle déclaré avec un sourire entendu : parce que, de tous mes garçons (elle désignait ainsi les membres masculins de la rédaction)… vous m’êtes le plus sympathique !
J’avais remarqué à cette occasion, qu’elle avait des yeux bizarres, d’une couleur précieuse, rare, indéfinissable, féline… Je vérifiai plus tard qu’elle abusait de ce détail zoophysiologique pour se prendre pour une grosse chatte blanche, et miauler lorsque nous étions en tête à tête.

Quelques jours plus tard, le journal mettait la clef sous la porte pour deux semaines et nous nous envolions, la fine fleur de l’équipe d’Hebdo Magazine, à destination de Bamako, sous la conduite de Brizio Barca.

Je n’ai jamais su exactement quel était le statut de ce dernier, dans notre journal. Il avait la liberté d’action d’un grand reporter – je veux dire que, sur une idée qu’il proposait en conférence, il pouvait partir du jour au lendemain pour un pays lointain – ; mais il pouvait aussi s’occuper du suivi de l’article d’un confrère : intervenir sur sa forme, mais aussi sur son contenu -c’est-à-dire, trouver que cela ne correspondait pas à la ligne éditoriale et sanctionner son malheureux auteur d’un lavage de méninges des plus carabinés ; voire barrer d’un double trait à l’encre rouge des passages entiers et réécrire dans la marge, force zigzags, créneaux, tenailles et autres signes cabalistiques, un texte complètement différent de celui qui lui était soumis. C’était là la partie la plus discrète de son activité. Pour l’autre, Albert Barca se signalait par des interventions intempestives et des commentaires, la plupart du temps désobligeants, sur les sujets les plus divers, proposés autour de la table de conférence. Même, lorsqu’ils l’étaient par son supérieur hiérarchique, notre respecté directeur général de la rédaction, Lucien Bigodet ; lequel se dépêchait d’émettre alors l’avis contraire de celui qu’il venait de prononcer devant l’assemblée, avec une sorte de spasme nerveux dans la gorge, comme s’il voulait le déglutir tout entier, pour la seule raison qu’il n’avait pas plu à son premier collaborateur. Un air, à la fois mélancolique et sémillant, dans ses yeux profonds – un peu, à en croire les propriétaires de chiens, ce qui fait le charme ineffable de la compagnie du cocker -, trahissait alors chez Bigodet le degré extrême de la confusion, et disait combien il aurait voulu pouvoir gommer jusqu’à la trace même du souvenir de sa méprise, dans l’esprit de chacun d’entre nous.
Si la réaction de Barca pouvait déclencher, sur les visages rassemblés en conférence, le signe violent de la protestations comme le vague sourire de la condescendance ; elle pouvait aussi leur imposer un silence, expression consensuelle d’une admiration générale, qui donnait à son objet une sorte de prestige ; lequel se déployait – du moins, un temps – avec toutes ses ressources en civilités de larbins et séductions grossières, jusqu’à ce qu’une étourderie le fasse rétrograder aussi brusquement à la place qu’il avait quittée.

Le journal était cloisonné en trois niveaux, parfaitement étanches, comme ils peuvent l’être sur un bâtiment de guerre. Tout en haut, se trouvait Dieu le Père : le propriétaire officiel d’Hebdo Magazine, l’homme invisible dont l’argent était la garantie de l’honorabilité du titre, l’homme qui encaissait sans sourciller les gains et les pertes, les éloges comme les commentaires malintentionnés des autres médias, et dont on aurait pu penser parfois qu’il n’avait pas la moindre idée de ce qui s’imprimait dans le sien. Sous lui, immédiatement, les huiles : politiques, financiers, publicitaires (lorsqu’ils étaient à la tête de grands groupes)… gens de pouvoir et d’influence, qui avaient l’oreille du Président et pouvaient, à tout moment, pousser la porte de son cabinet, ou celui de tel ministre ou conseiller d’État, et dont on pouvait supposer qu’Il (Dieu le Père) les consultait régulièrement pour connaître la santé de son patrimoine. Tout en bas, à l’autre bout de l’échelle, la troupe, la valetaille, les journalistes, différenciés entre eux par leur talent à manier la plume ou à s’entremettre dans les magouilles : grandes gueules, authentiques consciences citoyennes, faux courages, arrivistes, imposteurs, lèche-cul… Pâte molle dont une poigne avisée aurait pu faire ce qu’elle voulait, une œuvre d’art ou un merdier, ou les deux… Seulement voilà, entre les deux il y avait la direction ! Et ce niveau se trouvait constitué de bouffons subalternes. Chefs de tout poil, responsables de tout et de rien : de la culture, de la photographie, de la politique, de la publicité, de l’économie, des loisirs, de la santé, etc. Et là, ça s’agitait dans tous les sens, ça tirait à hue et à dia, ça voulait une chose aujourd’hui et ça ne la voulait plus demain, ça s’engageait dans une direction et ça revenait dessus la minute d’après, c’était rouge, c’était blanc, c’était bleu, tatoué jusqu’à la pointe du gland ou pourléché comme un berlingot. Et, malgré tout cela ; ça ne tenait pas longtemps dans son numéro d’acrobaties : deux ans, trois en moyenne, cinq au maximum ! Et ça tombait fatalement, un jour, et avec sa chute se trouvait bouleversée toute la belle ordonnance du journal. On coupait des têtes et, avec elles, changeaient les idées, les styles et les hommes. Des accords se défaisaient, les protections se dissolvaient, les bureaux déménageaient- ce qui faisait travailler les appariteurs chargés des déménagements. Des nouvelles cloisons s’élevaient en une nuit, d’autres s’abattaient. Une telle, qui occupait toute seule un bureau, devait désormais le partager avec deux consœurs ; un autre quittait l’étage noble, celui des portes capitonnées, que les forces vives du journal traversaient avec des mines pénétrées, sur les lèvres le sourire des meilleurs jours, pour des niveaux inférieurs- généralement réservés aux parties administratives du journal ; ou pis, pour l’étage situé au-dessus de la direction… Comme s’il pouvait y avoir une existence possible, au-dessus de la direction ? Seule ne bougeaient pas, aux deux extrémités du système, les huiles saintes et la base; l’onguent renfermé dans le costume en mohair finement rayé et la chemise de Charvet taillée sur mesure et, à l’autre bout, les petits employés aux coudes culottés comme des vieilles selles de vélo : la brigade des secrétaires et des dactylos, des caissiers et des remplisseurs de fiches à trois exemplaires pour passer commande de trombones, des distributeurs du courrier et des réceptionnistes…et plus bas encore, la troupe indisciplinée des reporters.

Albert Brizio-Barca en était sans en être, reporter. Comme la tique sous l’écorce de l’arbre, il s’était logé entre la peau satinée de la direction et la sève turbulente des rédacteurs, lesquels faisaient s’épanouir le titre, tous les samedis, à la devanture des kiosques. Il n’était pas arrivé là par hasard. Un zeste de réflexion montrait qu’il avait été parachuté à ce poste par une huile quelconque, peut-être par DPP (Dieu le Père en Personne). Mais, sans en arriver à cet extrême, le fait qu’il ait survécu jusqu’à présent à tous les bouleversements, disait assez qu’il bénéficiait d’une haute protection. Ce n’était pas Bigodet qui aurait plaidé le contraire, lui qui se montrait tout penaud lorsqu’il avait sorti une nouvelle bourde. Mais, motus. On n’éclaire pas les caves ! comme le dit mon pote Seb. D’abord, on vous en veut d’y avoir donné de la lumière et, à la première occasion, on vous montre qu’on n’a pas besoin de vous pour tenir la torche. Quels services rendait-il en échange, ce Brizio-Barca, aux huiles invisibles ? D’aucuns disaient, qu’au même titre que Bénichol, l’expert-comptable, était les yeux de la direction ; lui en était l’oreille et qu’il la renseignait sur les pensées secrète des hommes qu’elle avait mis à des postes de responsabilité. D’autres, qu’il était la main d’une autorité supérieure, sinon égale à celle de DPP, les banques qui lui prêtaient de l’argent pour qu’il continue à s’amuser avec son journal.

En attendant, le Brizio-Barca en question, il se tenait bien au chaud à sa place à l’écoute et il n’en bougeait qu’aussitôt que quelqu’un émettait une idée originale au sein de l’équipe, soit pour lui asséner un coup de trique ou se jeter dessus et l’ingurgiter incontinent, comme la mante femelle le mâle après accouplement. Voilà pour le personnage, à qui nous devions l’aubaine de ce voyage malien. Et pour répondre à la dualité des voix qui se prétendaient bien informées sur le rôle secret de l’un et la finalité de l’autre : il y avait, celles qui disaient que ce voyage était une sorte d’épreuve à laquelle nous soumettait la direction, afin de se faire une opinion sur la juste valeur de chacun ; et celles qui en voyaient la raison dans la rumeur d’un profond remaniement des effectifs du journal – lequel devait s’opérer à notre retour, sur des bases établies en haut lieu, et depuis longtemps. En somme, nous constituions- la vingtaine d’employés invités- la prochaine charrette des licenciements. A les en croire, on déclouait des moquettes et on déplaçait les cloisons de nos bureaux à Paris, tandis que nous prenions un peu de bon temps au soleil.

Au lieu d’entretenir des idées noires, cette perspective excitait notre hilarité, en cette pâle et glaciale matinée de décembre, où nous formions devant le comptoir d’Air France, un ensemble soudé, bien qu’hétérogène, qui aurait pu passer, aux yeux d’un témoin neutre, pour quelque organisation commerciale emmenant ses clients vers un pays du Sud. Rien que de très normal en hiver. Personne n’aurait songé qu’il pût s’agir d’un groupe de journalistes en sursis, tant cette profession a depuis habitué le public à son laisser-aller et sa désinvolture. Est-ce le fait de ne pas être n’importe quel groupe de journalistes, mais un que l’on récompensait pour ses mérites professionnels en le gratifiant, tous frais payés, d’une semaine de farniente, au Mali ? Est-ce le caractère officiel de l’opération ? Ou la présence des huiles, à côté du petit personnel ? Ce premier rassemblement avait quelque chose d’une remise des prix.

Côté vêtements, si Bigodet avait incontestablement fait un effort en optant pour une chemise à manches courtes Lacoste vert pomme et un pantalon en tissu mastic, à laquelle un soigneux repassage donnait un aspect cartonneux, ainsi que sa veste assortie ; Bénichol avait dû estimer qu’il n’avait pas d’effort à fournir, dans sa double position de comptable et observateur de la direction générale. Sans aller jusqu’à porter des sandalettes, à la place de ses grosses bottines en cuir noir qui tentaient de corriger une claudication peut-être congénitale, celui qu’on tenait pour l’œil de Francis Mordrel, le confident chargé de lui rapporter les faits et gestes des membres de l’équipe et de leur rappeler, en toutes occasions, qu’il n’est pas de bon reportage sans petites économies, avait conservé, pour sa part, son vieux costume gris de tous les jours et la même chemisette blanc jaunasse au col serré du double décimètre d’une cravate, au nœud depuis longtemps pétrifié. Pour seule entorse au quotidien, son crâne chauve était garni d’un bob à carreaux bleu et blanc ; ce qu’il semblait considérer comme une bonne farce, si j’en crois un sourire béat qui lui donnait l’air d’être un peu dérangé. La tenue des membres de l’équipe aurait pu former un manuel s’intitulant : «Comment partir en vacances sans déroger au sérieux de ses fonctions ».

Les quatre critiques (littéraire, dramatique, cinématographique et gastronomique) avaient, plus ou moins volontairement, opté pour la politique du pire et montraient, en gens décomplexés et qui se placent au-dessus du sens commun, des mollets velus et grêles (pour certains, jambons blancs ou cuisses de dinde au rayon des surgelés), sous des shorts qu’il eût été préférable d’attendre, d’avoir pris un peu de soleil ou d’être en situation locale, pour les exhiber. Il serait juste aussi de dire que la chef de la publicité, Micheline Maurin (la seule femme à être chargée d’un poste de responsabilité dans le journal) portait un tailleur à grosses fleurs, peut-être un peu daté dans les séries policières produites par la BBC, avec plissés, frous-frous et foulard en étole. Ce qui confirmait la rumeur qu’elle s’habillait à Londres, chez les fripiers. Raison économique ? Bien que nul, à ma connaissance, ait jamais fait allusion à son salaire, il ne devait pas lui poser de souci; étant donné qu’on l’avait débauchée d’une entreprise de fret parisienne, où elle occupait (paraît-il) un poste important. En fait, c’était une fille gentille, avec des yeux clairs grands ouverts et une petite bouche pincée, un peu mémère avant l’heure, qui avait dû faire des efforts surhumains pour se composer un personnage fatal, dont elle surestimait l’effet sur les hommes. D’où une lutte permanente avec les kilos en trop, les cheveux rebelles, les poils incongrus, les teintures, les maquillages, les changements… l’enfer, quoi ! Derrière un sourire triste de petite fille à qui l’on avait caché sa poupée. Son expérience, aux antipodes du journalisme, lui avait valu dans la rédaction le surnom de Colissima, trouvé par Olivier dans un moment de génie. De façon moins officielle, elle était la maîtresse en titre de notre administrateur général ; lequel, non moins pénétré qu’elle de son importance, avait adopté pour le voyage, une tenue d’explorateur pour bande dessinée, qui comprenait, outre le casque, la veste multi-poches et le bermuda de rigueur, des chaussettes blanches montantes et des godillots lacés, assortis à un large ceinturon de cuir, le tout flanqué d’un étui à lunettes de soleil pouvant passer de loin pour abriter un revolver. Ce qui, de l’avis général, n’était pas un choix heureux, dans un pays qui avait longtemps souffert du colonialisme. Personne ne se serait pourtant risqué à lui en faire la remarque, tant ses colères – qui faisaient régulièrement trembler les cloisons fragiles du journal – étaient à l’image de ses fonctions, ronflantes mais sans conséquences. Il avait été, pendant des années, à la tête d’un grand quotidien de la capitale, qui avait été mis en liquidation avec l’arrivée au pouvoir de la Gauche. Cela avait été l’un des premiers gestes de François Mitterrand, lequel, disait-on, avait voulu lui faire payer certaines prises de position lors des élections. En retour, on l’avait parachuté chez nous au titre d’administrateur général. Un poste fantoche dont l’unique emploi était de répondre devant la justice, à la place de Bigodet, en cas de faute majeure de la rédaction. Quant à Albert Brizio-Barca, il s’était costumé en producteur de cinéma s’embarquant pour le tournage d’un épisode des aventures de Tarzan. Sa chemise, ouverte jusqu’au nombril, et ses shorts courts, donnaient déjà une idée de la température dans la jungle.

Pour les dames (en majorité les secrétaires des messieurs sus-nommés) elles s’étaient mises, soit pour une excursion en bords de Marne, soit endimanchées – et, dans ce cas, elles ricanaient, confuses de n’avoir rien trouvé d’autre à se mettre. Il y avait aussi, confinés dans leur neutralité, les types de l’encadrement technique : secrétaire de rédaction, responsable de la fabrication, du service des voyages ou encore le chef des informations générales.

Enfin, tout au bout de la chaîne, l’élément incontrôlable : les trois grands reporters (du nombre desquels on m’avait fait l’honneur de me compter), dont on espérait bien qu’ils apporteraient un peu d’imprévu dans ce voyage. Mérite dont le hasard s’était déjà en partie chargé, en adjoignant à la dernière minute à notre équipe, une jeune stagiaire qui devait sa présence (c’était plus que probable) au fait qu’elle était à la fois la nièce du roi de Belgique et la fille que le prince Axel avait eu sur le tard avec la comtesse Carpathy. Elle avait été confiée par son oncle à Lucien Bigodet, avec toutes les recommandations d’usage et les autorisations du Palais, sur l’assurance qu’il se portait garant de sa sécurité. En effet, c’était la première fois que la jeune princesse Consuelo voyageait seule, sans dame de compagnie. Notre directeur n’était pas peu fier que ce fût avec nous. Il avait tenu aussi à ce que nous soyons accompagnés d’un photographe. Un garçon plus ou moins attaché au journal, gentil, sans prétentions artistiques, qui avait commencé à nous bombarder dès notre arrivée au comptoir d’Orly. Chose dont il s’acquittait avec bonne humeur, comme si nous fussions une noce à la sortie de l’église. Ah ! J’oubliais, car il n’était pas tout à fait du métier, ou bien de façon très marginale, en faisant de temps en temps une infidélité à la Sorbonne pour se commettre d’un article dans notre journal, le très sérieux professeur Jeansen.

Le professeur Jeansen était le spécialiste des questions scientifiques, de toutes les questions scientifiques, sans spécificité aucune. C’était l’homme qui affirmait aussi tranquillement que la nature était profondément misogyne, en donnant pour exemple- chiffres à l’appui -le fait que les cellules vieillissaient plus tôt chez la femme que chez son compagnon de route ; qu’il pouvait expliquer, avec cette légère hésitation que lui donnait un cheveu sur la langue, et en se fondant sur les récentes découvertes de l’ISC (International Society of Cryptozoology) à Washington, que les espèces animales que l’on disait disparues, comme la Pieuvre géante de Sumatra, le Mégamouth, le Gigantopithèque (un énorme primate mesurant près du double de l’orang-outang, rescapé du Pléistocène) ou, plus simplement, l’abominable Homme des neiges, existaient toujours, mais qu’elles avaient appris à se méfier de l’homme et se dérobaient ainsi à toutes nos investigations. Docteur Folamour de la rédaction, le Professeur Jansen avait fait sienne l’opinion de Rémy de Gourmont : « La vraie science commence au-delà de la science » (Les Promenades philosophiques).

La réception de l’équipe au complet, dans le salon d’un grand hôtel, à deux heures de Bamako, s’était déroulée pour le mieux, dans la décontraction et la bonne humeur ; loin des contraintes du protocole (ce que l’aspect officiel de notre voyage nous faisait redouter), des serrements de pinces et des discours sans fin. Le président Traouré s’était décommandé à la dernière minute, pour des raisons de sécurité, mais il nous avait envoyé pour nous accueillir, son ministre de la culture- sorte de Jack Lang local (également chargé de la communication et de la presse), et le directeur du plus important journal du pays, qui semblaient tous les deux avoir hâte de finir pour rentrer chez eux. Ils ne nous épargnèrent pas cependant les discours de bienvenue et les toasts à la santé de nos présidents respectifs, Mitterrand et Mémé Traouré. Philippe (c’est le nom du photographe), qu’on surnommait Filou, s’est consolé en les tenant au bout de ses objectifs, tout le temps qu’ils ont été là. Autour du buffet, nous avions aussi fait connaissance avec notre guide, Monsieur Mamoun, qui parlait avec l’accent de Montpellier.

Ensuite, il y eut un dîner oriental (où même la lune avait fait un effort en se montrant dans son premier croissant), auquel un jeune Mozart, natif de Kairouan, prêta son concours, sur un petit piano électrique. Nous aurions préféré une fantasia avec séance de transes et tamtams, d’autant que son répertoire se limitait à quelques tubes de Julio Iglesias et à la chanson de la Panthère Rose, aussi lui comptâmes-nous chichement nos applaudissements. L’estrade, sur laquelle il jouait, se trouvant séparée de nous par la foule des parents, amis et admirateurs, venue pour le soutenir (ce qui donnait une cinquantaine de personnes accroupies autour du piano miniature), il ne put mesurer l’ampleur de son insuccès. Nous le lui exprimâmes pourtant en chantant au dessert des airs bien de chez nous. Il y eut même une tentative, menée par Roger Bénichol, que la chaleur et le vin blanc avaient fait sortir de sa réserve habituelle, pour entonner en chœur Le doigt du Seigneur, mais il fut sévèrement rappelé à l’ordre par notre directeur. Enfin, nous nous séparâmes, tard dans la nuit, pour regagner nos chambres. Pour certains, seuls ; pour d’autres, déjà accompagnés… Pour ma part, je me trouvais avoir le choix entre Line Michel, qui se faisait de plus en plus pressante, et Colissima qui m’avait glissé à l’oreille, au moment de quitter la table, qu’elle s’était débrouillée pour faire lit à part avec son explorateur. Je me contentai d’occuper seul le mien. Première erreur dans ce voyage, qui fut (je m’en rends compte aujourd’hui) une succession de malentendus.

J’arrête toujours la climatisation avant de me coucher dans les hôtels. Aussi me réveillais-je, quelques heures plus tard, incommodé par la chaleur qui régnait dans ma chambre. Par la fenêtre, une pâle clarté éclairait un paysage étrange. Je me trouvais au pied d’une haute dune blanche, alors qu’il m’avait semblé hier soir gravir un étage pour trouver ma porte. Sa masse blafarde me barrait totalement la vue, ou presque. Elle ne montrait, sous son cerne livide, que l’œil à demi clos de la lune, un peu vexée que nous l’ayons plantée là pour aller dormir. Au fond de ce puits de sable, le silence prenait une dimension écrasante.
C’est d’en haut, qu’ils sont soudain tombés sur moi, ou plutôt qu’ils ont dégringolé comme des grains de sable dans l’entonnoir d’un sablier. Une dizaine au moins, qu’en ouvrant la fenêtre de ma chambre, j’avais fait surgir de l’obscurité, avec leurs gris-gris et leurs colifichets :
– M’ssié ! M’ssié ! Beau collier pour toi ! Main d’Fatma ! Dent de serpent ! Porter bonheur à toi… Pas cher ! Souvenir du Mali pour ta femme ! Pas cher !
Ils se bousculaient, en criant sans complexes malgré l’heure tardive, en riant de tout l’éclat de leurs jeunes dents blanches que je voyais briller dans la nuit, à un mètre du balcon de ma chambre :
– Pas cher, m’ssié ! Pas cher !
Il ne faut surtout rien toucher, regarder même. Sinon, on est fichu ! On rentre alors dans des palabres à ne plus finir et qui vous obligent, d’après les règles du pays, à leur acheter quelque chose… qu’on le veuille ou pas !
Non ! Non ! Et non ! D’un geste, je les ai chassés comme un essaim de mouches importunes et je m’apprêtais à retourner dans mon lit, lorsque le plus jeune d’entre eux, une dizaine d’années à peine, s’est détaché du groupe pour revenir vers moi avec, je l’ai deviné dans l’ombre, un air mélancolique et doux. Il a alors relevé sa djellaba jusqu’au nombril, et il m’a dit :
– Combien tu me donnes pour me toucher la bite ?

Le matin, on a pris le petit-déjeuner au bord de la piscine. Toujours avec le petit Mozart de Kairouan, qui m’a l’air d’être un client de notre palace. A défaut de nous casser les pieds avec son piano électrique, il a soigné au buffet son petit ventre replet. Sa chemise en satin bleu à jabot dessine les rondeurs d’un bel enfant prodige, qui respire la santé. Et cabotin, de surcroît…

Notre guide s’appelle en fait Mamoun Témé. Notre excursion commence demain par la vallée de Yendouma, dont les habitants s’appellent tous Témé… nous précise-t-il. Bigodet nous a encouragés à en faire partie, bien qu’il n’en soit pas. Il préfère rester avec Brizio, au bord de la piscine. Il ne jure que par lui. Passion pouvant s’expliquer par le fait, que c’est grâce à notre confrère que l’équipe se retrouve dans un cinq étoiles au milieu du désert. Certes ! Mais la faveur du personnage remonte à beaucoup plus loin. A un épisode de sa vie, que je voudrais rapporter ici, dont les conséquences pour sa réputation dans la presse ont été proportionnelles à sa brièveté. D’autant, qu’il n’en existe guère de traces, sinon sur quelques photographies anciennes, en noir et blanc (l’événement s’est produit plus d’un quart de siècle auparavant) et le témoignage de quelques confrères, disparus pour la plupart depuis, dont l’écho s’attarde – comme c’est le cas pour toutes les légendes -dans les couloirs d’une ou deux rédactions parisiennes. Explication :

Du temps où il travaillait à la pige, pour un magazine concurrent qui rapportait toutes les semaines à ses lecteurs les faits et gestes de tout ce qui comptait dans le monde, le Brizio (qui s’appelait alors plus simplement Albert Barca) avait été averti, par un informateur, que la veuve du président John F. Kennedy, assassiné quelques années auparavant à Dallas, arrivait par un train de nuit (du genre Train Bleu) à la gare de Lyon, accompagnée de ses deux enfants, de leur gouvernante et, bien sûr, d’une escouade de gardes du corps… C’était la fin d’un jour de grève générale des transports aériens, ce qui expliquait le moyen, le retard, l’absence d’accueil officiel, de service d’ordre à la gare. Etc…
Devant ce bouleversement du protocole, notre confrère avait eu la présence d’esprit de se comporter en gentleman. Laissant-là interview et photos, il s’était offert à aider l’ex-first, laquelle n’avait pas la moindre idée – pas plus que sa dame de compagnie, la gouvernante des enfants ou les membres de sa garde– de l’endroit où l’on se trouvait. S’emparant de la petite main de Caroline ; maintenant de l’autre les culottes courtes du petit John-John, qu’il avait juché sur ses épaules, il les aurait emmenés jusqu’au bout du monde – ou, tout au moins, jusqu’à la station de taxis qui les auraient conduits à leur hôtel -, sans l’irruption dans l’intervalle du service diplomatique, des agents de police, des officiels, etc. Chose qui avait fait que tout était rentré dans l’ordre rapidement.

C’est ainsi qu’Albert Barca et Jackie Kennedy avaient formé – le temps de franchir une dizaine de mètres sur un quai de gare, vers une heure du matin -, jeunes, beaux, élégants tous les deux et souriant aux photographes survenus eux aussi dans l’entre-temps, un couple idéal et si bien assorti que personne n’aurait alors pu imaginer que leur rencontre n’eût pas de lendemain. Et pourtant, c’est ce qui se passa. Pour la veuve du président américain, ce fut un épisode sans consistance dans une vie très mouvementée. Elle arrivait d’un séjour en Italie, au cours duquel elle avait revu Aristote Onassis. Pour Albert Barca, par contre, ce fut la clef de voûte de sa carrière de journaliste, le début d’un mythe et d’un regret éternel, celui de n’avoir pas trouvé- pendant les quelques minutes d’accalmie que «la tempête du destin » lui avait accordées pour s’accrocher à un rocher-, le mot, le geste, la chose qui auraient fait qu’ils se seraient revus, avec Jackie. Aujourd’hui encore, lorsqu’il consulte le registre des grandes émotions qui ont marqué son existence, il y retrouve, comme dans un songe, son pas alerte au milieu des ombres d’un quai de la gare de Lyon ; le poids du petit John-John sur ses épaules, ses petits doigts crispés aux revers de son veston Cerruti (afin d’éviter le contact antihygiénique avec un épiderme étranger – ou pire, avec ses beaux cheveux ondulés qu’il laquait alors vers l’arrière) ; la menotte gantée de sa sœur Caroline dans sa grande main paternelle ; marchant au milieu de la nuit, aux côtés d’une femme belle – en ce temps, la plus célèbre de la planète – émanation vivante et arrangée par la haute-couture de tout ce qui fascinait et fascine encore : le pouvoir, la richesse, le malheur lorsqu’il frappe les Grands. Sans qu’il eût su un traître mot d’Anglais (ce qui était encore une autre forme de tragédie) pour entrouvrir une brèche dans cette armure d’ondes, d’acier et de règlementations protocolaires, qui protégeait cette divinité moderne du reste des mortels.

Et il doit se dire parfois que, malgré leur fortune et leur puissance, tous ces gens- ou presque -ne sont plus de ce monde : la belle jeune femme brune qui s’appuyait à son bras, le petit garçon blond en culottes courtes endormi sur ses épaules… et qu’il sourit aujourd’hui à de la poussière et des cendres. Et lui aussi, bientôt, il sera poussière et cendres comme eux ; lui, Albert Barca, qui avait inscrit son nom dans le Who’s Who des scoops ratés du journalisme. Avec une petite touche stendhalienne, il avait adjoint le pseudonyme Brizio à son nom, en souvenir (du moins le prétendait-il) du « Fabrizio ! Fabrizio ! », qui revenait sur les lèvres de la belle créature qui marchait à ses côtés. Peut-être, parce que, dans la confusion, elle avait mal compris son nom, ou qu’il s’était présenté sous son pseudonyme ? A moins qu’elle ait trouvé le temps, au milieu de ses activités sans nombre, de lire la Chartreuse de Parme ou qu’elle ait eu en tête une scène du film Le Guépard, dont le héros se prénommait Fabrizio… Depuis cette rencontre, Albert Brizio-Barca était entré dans la légende.

Je reprends le cours de notre excursion, dont j’ai consignée soigneusement les étapes sur les pages de mon carnet, vu que j’étais officiellement chargé par Bigodet de la relation de notre voyage au Mali, en prévision d’une publication dans son journal. Une lourde responsabilité, comme allait le montrer la suite…

Le lendemain de notre arrivée, tôt le matin, nous marchions au milieu des maigres champs de mil et de maïs, vers la bourgade de Bamba Irébané, en moyenne montagne, par un chemin qui serpentait à travers les éboulis. Une poignée de huttes en torchis, dominées par le cône de chaumes de la case à palabres. D’une épaisseur impressionnante, on dirait le bonnet géant d’un hussard. Il est multifonctionnel, comme tout en Afrique. Aussi n’est-il pas rare de le voir hérissé d’échelles, de fourches et de perches. Il sert aussi bien de lieu de séchage pour le mil, que de terrain de jeux pour les enfants ou de salle de justice pour les vieux du village.

Battement régulier des pieux dans les troncs évidés. Son mat de tambours frappés en cadence. Des femmes pilent le grain, que des enfants leur apportent dans des calebasses. A quelques mètres, une bande joue à l’ombre d’un acacia. Quand je lève les yeux de mon carnet, je croise autant de paires d’yeux qui me fixent avec un air inquiet. Ils doivent se demander ce que je gratte tout le temps sur mes papiers. Les plus petits ont levé leurs loques sur des ventres gonflés. Les filles portent des petits anneaux d’argent aux oreilles et des colliers en verroterie au cou. Les plus grandes ont leur jeune frère dans le dos. Je reconnais chez certaines, cet air boudeur, indéfinissable, de Bettina. A la fois candeur et volonté farouche. Leur regard grave est un mystère qui me prend au cœur. Mon amie me manque… Elle n’a rien dit, en me voyant partir pour son pays natal. Pourquoi cela lui ferait-il quelque chose ?

A quelques mètres de là, les pieds dans le marigot, des gosses façonnent des briques de boue et de paille qui sèchent en files rouges sur le champ alentour. Elles vont servir à construire des cases. Ils doivent avoir à peine une dizaine d’années et, lorsqu’ils auront fini leur tâche, ils iront (comme nous le dit notre guide) à l’école du soir. Il demande à l’un d’entre eux de nous montrer son cahier et le gamin part au galop vers le petit préau qui abrite leurs affaires, pour en revenir avec un cahier de classe d’une propreté exemplaire. Un défi à son activité de briquetier.

Nous poursuivons notre ascension à travers une végétation de plus en plus dense de manguiers, fromagers, papayes montrant leurs gros fruits, vert sombre, entre les éventails des feuilles, pour arriver jusqu’au village de Bamba Komogo, au niveau intermédiaire de la montagne, sur la montée de Bédié. A l’ombre d’un grand manguier, une source où le village vient puiser l’eau. Nous sommes escortés par des hordes d’enfants, comme tout au long de notre excursion. Ils dévalent les pentes en nous voyant venir de loin. Et c’est toujours les mêmes questions : Ça va ? Tu me donnes un Bic ? Tu me donnes tes lunettes ? Tu me donnes dix francs ? Mamoun Témé, notre guide, nous rappelle pourquoi il ne faut rien leur donner. Il les chasse avec des grands gestes.

Bédié, au pied de la falaise. Des grappes de volubilis se hissent entre les grosses pierres plates. Entre ces blocs que l’érosion a taillés en formes fantastiques, une plaque de terre brune sur laquelle sèche, en tas, la récolte de mil, toute la fortune du village. Au-dessus, un pain de boue creusé de trous. Les cases. Les habitants de Bédié seraient en grande partie des rebouteux. Une placette poussiéreuse à l’ombre d’un fromager à trois troncs, plusieurs fois centenaire. Le chef est le plus âgé du village. Il est à la fois conseiller, gardien des coutumes, conservateur des totems et des instruments agraires, mais surtout guérisseur. On vient de très loin pour le consulter.
Affectée aux soins de la population, la partie troglodyte du village surplombe une pente au sol boueux et gras. Elle fait, en quelque sorte, office de CHU. Dans la pénombre des cavités, les malades attendent des soins. Lorsqu’ils sont arrivés jusqu’à lui, l’ancien détermine le mal dont ils souffrent, en le localisant sur leur corps (ce n’est pas toujours l’endroit que désigne le malade). Puis, il l’oint de beurre de karité, avant d’y appliquer des bandelettes et prononcer des incantations. Quand c’est une plaie, il la recouvre de racines ou d’un cataplasme d’herbes séchées, un morceau d’écorce ou une peau de chèvre. En cas de guérison, le patient fera des offrandes, en fonction de sa richesse, en calebasses de mil ou en tête de bétail. Pendant leur séjour dans la montagne hôpital, les malades sont servis, nettoyés et nourris, par leur famille qui vient accomplir ses devoirs tous les jours. Lorsqu’elle n’habite pas à proximité, elle s’est installée chez un parent qui vit au plus près.
Après la végétation tropicale, le paysage s’est considérément asséché. Le bord de la route qui mène au prochain village, Bamba Tabaté, est poussiéreux et raviné par les pluies d’autant plus violentes qu’elles sont exceptionnelles ici. Au milieu de ce chaos minéral, notre attention est attirée par de grandes structures grisâtres émergeant d’une gangue de sable. Étonnamment légères, lorsqu’on les soulève, le Professeur Jeansen les attribue, après un rapide examen, à l’un de ces grands cétacés qui peuplaient ce qui était alors un vaste océan, il y a quelques millions d’années, et n’est plus aujourd’hui qu’un désert balayé par le vent. Un membre du groupe ayant fait remarqué qu’elles ont l’air d’être en polystyrène, notre guide nous explique qu’il s’agit des éléments d’un décor, oubliés sur place par l’équipe de tournage du dernier film avec Pierre Richard.

Bamba Tabaté. Un amoncellement de cases cubiques en pisé, au milieu du désordre des éboulis et des racines. Nous longeons en file des ruelles étroites, silencieuses et closes. Entre les planches d’une barrière, sur laquelle un bouchon de jerricane, tordu et martelé, forme un élégant cadenas, une chèvre pointe son museau. Une vieille femme accroupie est occupée à la traire. Son œil jaune observe notre passage. L’ouverture de sa cabane est fermée par un curieux volet, sculpté de personnages affrontés, hiératiques. A son usure, il m’a semblé très ancien. Il est mangé par les vers ; rongé par les pluies diluviennes et le souffle brûlant de l’harmattan. Ce vent du désert qui enfouit la nature sous le sable, tue la vie en chassant les populations vers les centres urbains. Notre chef de pub, qui l’a remarqué aussi, a manifesté le désir de l’acquérir. La vieille a compris. D’un geste, elle a poussé le cadenas celtique de son enclos. Il est convenu que nous attendrons notre consœur au prochain village…

Yandaga, sur le sommet du plateau. On a quitté le pays des Bambas, nous dit Monsieur Témé, pour entrer dans celui des Kamelous, qui vivent essentiellement grâce au campement touristique, installé là depuis deux ou trois ans. Derrière cette réalité, l’action des ONG qui ont construit des écoles et des dispensaires, protègent le développement de l’agriculture et, surtout, contrôlent |e tourisme. « C’est, ajoute notre guide, parce qu’il est règlementé que l’économie traditionnelle de la région a pu subsister ».

Nous attaquons la rude montée de Yandaga. Une balade de deux heures et demi, au milieu de la pierraille et des gros blocs de grès, auxquels l’érosion a donné les formes fantastiques de grandes idoles de l’île de Pâques. On croise des petits hameaux de montagne, avec leurs cases en pisé flanquées d’un petit jardin potager où poussent, à l’ombre d’un manguier ou d’un karité, tomates, courgettes, oignons, plans de maïs, un peu de coton… Au milieu, l’imparable case à palabres, où se repose un vieux. Tête de fouine, coiffée d’un drôle de bonnet à trois pointes. Avec ses oreilles qui dépassent, cela en fait cinq. Des femmes passent, très droites, portant sur le sommet de leur tête des charges parfois aussi hautes qu’elles.
Un visage rieur se penche à une fenêtre :
– Ça va la France ?
– Ça va, merci ! Et le Mali ?
– Ça va, ça va ! glousse-t-il, en levant la main.

Micheline Maurin nous a rejoints, serrant sous son bras le vieux volet de case enroulé dans un sac Tati. Elle n’est pas peu fière de l’avoir eu pour une somme dérisoire :
– Le prix d’un CD en promotion à la Fnac ! répond-t-elle à ceux que son achat laisse perplexes.

L’équipe au complet amorce à présent la descente vers le village de Yanda Touloukou. Brisés de fatigue, nous traversons un massif de grès ocre, dominé par la silhouette imposante de Dama Songo, aux airs de vieille forteresse maure. Un étagement de maisons cubiques, serrées autour d’un minaret. Nous ne nous y arrêterons pas, ou juste le temps de boire et de tirer de nos sacs de quoi reprendre des forces. Toujours d’excellente humeur, Filou a pris de nous plus de photos qu’il n’y avait de pierres sur le chemin.
Dans la touffeur qui monte de la terre rouge, le soleil vacille au-dessus de l’horizon. Un coq, quelque part, claironne la fin du jour. Le ciel d’un bleu de pois de senteur se poudre de rose. Glissant entre les branches des acacias, un troupeau de chèvres rentre au bercail. C’est ici que nous allons passer la nuit.
Comme la plupart des vieux villages dogons, Yendouma s’élève au flanc d’une falaise. A une vingtaine de mètres par dessus les toits de chaume, une cavité creusée dans la roche sert de maison aux esprits.
A l’entrée, des constructions cylindriques en torchis, couvertes de jolis toits pointus, que nous prenons d’abord pour des ruches. Ce sont des greniers collectifs, élevés sur des grosses pierres plates pour les protéger des rongeurs et des eaux de pluie. Les villages ont été, eux aussi, élevés sur des hauteurs, à flanc de falaise ou au sommet d’un promontoire, pour se protéger des razzias des Peuls. Ces derniers, pour l’essentiel éleveurs de bétail, ont été longtemps un danger pour les cultivateurs Dogons. Les affrontements, qui auraient commencé au XVe siècle, se sont succédés jusque dans les années 60. Aujourd’hui encore, les Dogons doivent (du moins nous l’ont-ils affirmé) protéger les points d’eau et leurs maigres récoltes contre les attaques de l’ennemi héréditaire. L’an dernier encore, la fin de la belle saison, ce moment de calme serein où le guetteur (togouna) annonce de village en village, qu’il faut éteindre plus tôt les feux car c’est demain la rentrée des classes, a été marquée par des violents affrontements entre Peuls et Dogons. Il y aurait même eu des morts.

Entre la case à palabres et celle du sorcier, une sorte de borne en boue séchée. L’autel de l’esprit du village. Il est strictement interdit de le toucher ou de le prendre en photo. Avis à Filou, qui range soigneusement ses appareils, dans son sac. Au même titre que les statuettes et fétiches, qui sont autant de demeures pour les esprits. Les Dogons croient en la réincarnation. A la naissance d’un enfant, les vieux essayent de déterminer à un indice (cicatrice, trait marquant du physique, forme du crâne) qui, parmi les derniers défunts du village (ici, on ne pense pas en famille, mais en communauté) s’est réincarné en lui. Il n’y a pas de karma (comme en Inde), mais le nouveau-né aura les côtés positifs ou négatifs du mort qui est revenu parmi les hommes, sous cette nouvelle forme. D’où l’importance d’une mémoire collective, et l’explication du grand respect qui entoure les membres les plus âgés de la tribu.
Nous avons pu le vérifier, lors d’une commémoration de funérailles qui a commencé, à trois cent mètres de notre campement, vers le début de la nuit. Il devait être neuf heures. Température printanière, bien que ce soit l’hiver sur le Tropique du Cancer. Ils étaient une bonne centaine, hommes, femmes et enfants, à piétiner la terre battue sous la voûte d’un grand tamarinier, que la lueur des torches éclairait d’ombres fantastiques. Lente mélopée, au son des tambours et des crécelles. Les femmes poussaient des cris gutturaux, entre les décharges de fusils et les détonations des pétards. Mystère de ces silhouettes qui tournaient dans l’ombre, frappant le sol avec de longs bâtons, au bruit des tambours et des chants. La nouba a cessé un moment, avec l’arrivée de tribus voisines qui a obligé tout ce monde à chercher un lieu plus vaste. Et puis, le vacarme a repris de plus belle, au fond d’une fissure dans la roche. La paroi faisait chambre de résonance, ce qui nous donnait l’impression que cela se passait tout à côté de nous. Et, en même temps, elle projetait les ombres immenses des silhouettes, agitées dans les lueurs rougeâtres des feux. Quand le soleil s’est levé, ils chantaient et dansaient encore. Après le café matinal, j’ai pris la sente qui grimpe jusqu’à eux, à travers les éboulis. Épuisés, ils tournaient, tournaient encore. Et puis, sur un ordre, tout s’est arrêté. Ils sont tous retombés sur place, assommés de fatigue. Le silence est enfin venu…

Filou est le seul qui garde sa bonne humeur, après cette nuit sans sommeil. Il est très content de ses photos de nouba. Tandis que nous rassemblons nos affaires pour rentrer à l’hôtel, il en parle avec un enthousiasme bavard, proportionnellement égal au silence de Ned Simson, au retour de sa première expédition chez les Bororos du Tanganyika. Vivement le confort d’un palace et un bon bain, dans une belle et grande salle de bains de quatre étoiles ! Encore une demi-journée de marche sur le plateau, à travers les sentiers que nous avons empruntés la veille. De nouveau, le sable rouge tacheté de bouquets d’acacias, le fossile de cétacé que le professeur Jansen n’a pas même daigné regarder… Nous croisons des Peuls surveillant leurs troupeaux. Ils sont physiquement très différents des Dogons. Leurs traits sont plus fins. Appuyés sur leurs longs bâtons, ils nous regardent passer. Un cri rauque rappelle un chien qui s’est lancé à notre poursuite. Le ciel est couvert aujourd’hui, plus propice à la marche. Un petit vent sec vient nous ragaillardir les jambes.
En traversant, en sens inverse, le village de Yandaga, j’ai constaté que le vieux volet de case avait repris sa place. Ou, du moins son frère jumeau. On jurerait que c’est le même, s’il n’était pas dans le sac à dos de notre chef de pub.
– Ils doivent les fabriquer en usine du côté de Saint-Ouen ! lance-t-elle pour sauver la face.

Les yeux graves des enfants nous regardent passer. A la fois curieux et étonnés de nous voir surgir en knickers, casquettes NY et sacs à dos, au milieu des champs où ils ont leurs terrains de jeux, dans l’affolement des poules et la fuite des moutons. Le cliquètement d’un métier à tisser s’arrête quelques instants. Je pense à mon travail sur le silence. Le silence qui se dégage de certains paysages, comme le désert, la savane, les sentiers de haute montagne… Bruit du vent dans les herbes sèches, effritement d’une pierre à notre passage. On entend soudain respirer la terre. Au milieu de cette immensité désertique, dans cette solitude profonde, on croise des rochers marqués de flèches roses ou d’une série de points tracés en triangle. Il s’agit, nous dit notre guide, des balises de la course de moto cross qui se déroule chaque année dans la région. Un événement sportif monté par une entreprise française, à l’attention de ses cadres.

La terre, comme une large blessure, montre une déchirure sanglante au milieu des ocres et des roux de la savane. Nous amorçons la descente vers la plaine. Le vent nous jette au visage des poignées de sable brûlant. Nous avons bientôt quitté le chaos minéral du plateau pour la vaste étendue plane de la plaine. Sous un fromager, deux hommes en boubous blancs jouent à l’awalé. Le battement de leurs paumes rythme le silence.

Fin du séjour au Mali. Nous nous reposons aujourd’hui, à l’hôtel. Le ciel est aussi serein qu’un plafond de cabinet de dentiste. Autour de la piscine, chacun y va de sa petite expérience personnelle. Bigodet a modérément apprécié l’achat de notre chef de la publicité. Il ne voit pas l’intérêt qu’on peut porter à un vieux bout de bois, si maladroitement sculpté qu’un petit Français de dix ans aurait certainement fait mieux ! En plus, le responsable de la rubrique littéraire, a trouvé le moyen de sortir une sentence, dont je doute fort qu’elle soit de son cru. Il a déclaré doctement que « L’intérêt pour l’art des peuples dits primitifs datait du jour où nous avions reconnu que nous n’étions pas plus avancés ». La remarque n’a pas été du tout du goût de notre directeur, qui lui a lancé un regard scandalisé. Je crois qu’il a remarqué à cet instant, qu’il portait un petit anneau à l’oreille. Voilà une carrière de critique compromise…

Pourtant, dans son boxer-short tahitien, Bigodet était d’excellente humeur au début. Il tirait voluptueusement sur sa pipe lorsque nous nous sommes assis autour de lui, tout en faisant des projets pour la rentrée. Il voyait sa revue devenir une sorte d’héritière de l’Illustration d’avant-guerre, toute en couleurs, avec des reportages inédits sur de lointaines contrées. La Terre est belle ! semblaient dire ses yeux, en souriant aux plumeaux des palmiers. Mais, il faut qu’il y ait partout des piscines et des palmiers… pensait-il aussi, en clapotant négligemment des orteils dans l’eau, sinon c’est l’Enfer. Tous ces gens noirs, sous une telle chaleur !

Tandis qu’il s’imagine en successeur de René Baschet, moi je pense aux grands articles d’art que je pourrais écrire, aux numéros spéciaux sur papier glacé. Au fond, je ne suis pas fait pour crapahuter à travers le monde ; mais pour traiter les grandes questions artistiques : l’Abbaye de Cluny, l’Or perdu de Troie, le mystère des Nazcas… Tout ce que Bigodet adore au fond ! Il a fallu que cette souris à deux balles de Véronique Desnos vienne m’enlever la rubrique qui m’avait été confiée à l’origine, sur la foi de mes compétences. Battez-vous, mon garçon ! Qu’il m’avait dit, le vieux renard. Comme si on se battait contre une femme qui couche ? Je ne l’ai pas dit, mais il m’aura compris. Et pas pour arrondir ses fins de mois. Non ! On n’est pas dans la série X de la ménagère : on laisse le cabas à l’entrée pour s’envoyer en l’air derrière un rideau de cabine. Et pas avec moi. C’est clair… Même si c’était pour connaître des sensations fortes. Je te lui en donnerais, des sensations fortes ! J’imagine qu’elle doit avoir sa chatte de blonde taillée en jardin à la française. Non ! Ça couche uniquement avec les huiles. Ce qu’on appelle dans son milieu : « coucher utile ». Heureusement qu’elle n’est pas venue ; j’aurais plutôt renoncé à ce voyage. Elle doit être en train de se faire retaper sa carrosserie à deux balles dans un Quiberon quelconque. En plus, elle plagie tout le monde dans ses articles, des catalogues aux revues spécialisées, en passant par les articles de ses confrères. Tout ce qui rentre ! Sans vergogne. Elle n’a peur de rien ! Le Canard Enchaîné a dénoncé ses pratiques, et pas qu’une fois. Elle pleure, quand la direction la menace de sanctions, elle déchire ses petits mouchoirs, mais elle continue. Elle nous épuise. Le problème c’est qu’elle est protégée. Par qui ? On dit qu’au ministère des Finances son mari rendrait des services à DPP. Ce n’est pas à elle, qu’il doit en rendre souvent… Elle a le feu au cul ! Nous glissait récemment Bigodet, entre quatre paires d’oreilles.

Tandis que je la vois succomber, la Desnos de malheur, des suites d’une overdose de botox, ce qui m’ouvre pour le coup une carrière de François Fosca ou d’Elie Faure dans la deuxième moitié du XXe siècle (et qui sait ? J’aurai à peine la cinquantaine en 2000…), Brizio-Barca survient, aussi fier que le jour où il s’est vu dans la peau du président des États-Unis, poussant devant lui trois mousmés, dans lesquelles nous reconnaissons Colissima, Dédé Frossard et Consuelo de Roumanie : envolées de cotonnades, œillades, trémoussements de croupes. La princesse roule des yeux langoureux de chamelle enamourée. Bigodet se contente de sourire. Entre nous, il aurait dû plutôt froncer les sourcils. Mais, (je me répète) : il ne jure que par Barca… N’est-ce pas grâce à lui, si nous sommes ici ? Quels désagréments il se serait évités pourtant, s’il lui avait rappelé amicalement, mais avec fermeté, que la princesse était sous sa responsabilité et qu’il trouvait déplacé qu’on en usât avec elle comme avec une vulgaire denrée tropicale. Peut-être voulait-il la rapprocher de l’équipe ? Et il était ravi qu’elle s’amuse bien avec nous. J’ai entendu dire, qu’il avait l’intention de lui confier une responsabilité rédactionnelle, à la rentrée. On parlait même d’une rubrique, alors qu’elle n’avait pas encore montré qu’elle sût écrire… En attendant, le Brizio-Barca couvre d’attentions sa jeune protégée. Cela ne fait pas l’ombre d’un doute. Elle est la favorite du harem, qu’il vient d’improviser dans le premier souk venu. Il faut dire aussi qu’elle est la plus jeune et que les deux rombières qui l’escortent lui servent de faire-valoir.

Dans la bonne humeur générale, je commets la première folie en piquant dans les eaux bleues de la piscine pour rejoindre Madame France (une respectable rombière) qui fait des longueurs. C’est sa façon de montrer qu’elle se fout totalement de ce qu’il se passe autour d’elle. Madame France- dont je n’ai pas parler jusqu’à présent car il n’y a pas grand-chose à en dire -, est une grande blonde, toujours tirée à quatre épingles, aux traits marqués par un passé difficile, et un regard en coulisse qui en dit long sur ce dernier. Elle prend un air supérieur – même cassant – quand elle vous parle, comme si elle se pensait au-dessus de tout le monde. Deuxième folie : j’ai eu l’impudence de lui saisir la cheville sous l’eau. Frayeur feinte, protestations, rires. Elle s’est appuyée des deux bras sur mes épaules, pour essayer de me faire couler. Demain, c’est le jour de notre retour à Paris. La grisaille, le froid, la pluie. Nous savourons, elle et moi, ces ultimes moments de soleil, de détente et de bonne humeur.

Le soir, nous nous sommes tous donné rendez-vous pour l’apéritif, dans le salon de l’hôtel. Sur les canapés, les premiers arrivés attendent que le patron soit descendu pour boire. Le champagne rafraîchit dans les seaux à glace. Ils sont trop rouges de soleil, trop brillants de plaisir, trop chics dans leurs tenues de croisière : pantalons blancs, chemisiers transparents, costards écussonnés… En dépit du décor, on a tous un peu l’impression d’être au pied du sapin. Noël, c’est dans quatre jours. Dédé Frossard a laissé son boubou coloré pour mettre une robe normale. Dès qu’elle m’a vu, elle s’est précipitée, sa cigarette au coin des lèvres, pour m’apprendre que Madame France m’a fait réserver une chambre pour une semaine, aux frais du journal. Bigodet serait dans la combine. Elle jubile, comme si c’était une très bonne nouvelle. Elle ajoute qu’elle a toujours pensé que j’allais vite me faire une place au soleil du journal. Je la sens qui crève de dépit, en même temps qu’elle jubile en son fors intérieur de me voir compromis aux yeux de la rédaction. Je me rappelle qu’on raconte qu’elle-même serait arrivée par des coucheries à la place qu’elle occupe – notamment grâce à une liaison avec un sacré fusil, bien connu des femmes sous le nom du Beau Dunois. J’imagine que, pour mériter le surnom du compagnon d’armes de Jeanne d’Arc, il devait s’agir d’un vigoureux gaillard, taillé en force (comme on disait au moyen âge) et qui ne devait pas s’en laisser compter. C’était il y a bien longtemps, du temps de sa jeunesse ; et la dame en question est aujourd’hui d’un âge plus que mûr… Je n’y comprends rien. C’est vrai que je la trouve jolie, France, et que j’aurais pu lui glisser deux ou trois patins dans les couloirs et même lui peloter un peu les seins. Mais, de là à m’expédier la pipelette de service pour me proposer de fausser compagnie à la troupe ? Je remarque qu’elle nous observe à distance, depuis l’autre bout du salon. Elle a dû noter mon hésitation. Elle s’approche. Et Filou qui ne trouve pas de meilleur moment pour nous prendre en photo :
– On regarde le petit oiseau ! David, un sourire s’il te plaît!
Arrivée à ma hauteur :
– Tu n’as pas à t’en faire, me susurre-t-elle : Bigodet est d’accord pour que nous restions une semaine de plus ici. C’est pas formidable ?
Je n’en suis pas sûr. D’ailleurs, le voilà qui arrive, Bigodet. Et sa mine, longue comme le Calais-Vintimille, montre que cela ne va pas du tout. Silence ! Silence ! Il veut parler. On n’entend que le clic-clic des appareils. Il parle enfin pour nous annoncer que Son altesse, la princesse Consuelo de Roumanie, a disparu. Elle aurait quitté l’hôtel, il y a quelques heures, en compagnie d’Albert Brizio-Barca.

Les visages expriment la stupeur et l’hilarité, suivant qu’ils se tournent vers le boss ou vers ses sous-fifres. Les plus haut placés n’étant pas ceux qui montrent le plus de retenue. Proche de l’apoplexie, notre administrateur général a ôté son casque colonial, pour éponger son crâne chauve avec la serviette en papier qui tenait, il y a deux secondes, la crevette embarquée sur un œuf mimosa qu’il a encore dans la bouche. Le chef comptable, trépigne sur ses talons compensés en essayant de retenir son fou rire. Notre chef de pub bat des cils sur des yeux extatiques. Le professeur Jeansen hoche la tête, en voyant là une confirmation éclatante de la supériorité du mâle humain sur sa femelle. Il était justement en train d’expliquer, au milieu d’un cercle, que les espèces qu’on dit injustement « disparues » (voir plus haut) empruntent toujours les mêmes tracés naturels. L’instinct. La rue Saint-Jacques en faisant partie, comme le montre les traces nombreuses de mammouths exhumées par les géologues, le parvis de Notre-Dame est un lieu à éviter à des heures avancées de la nuit. Seul Filou, le photographe, exprime une joie sans retenue. Il le tient enfin son scoop : les derniers clichés de la princesse avant sa chute.

Bigodet est effondré. Il n’a rien trouvé d’autre à me dire, quand je me suis approché de lui, que combien il était désolé que je fusse le témoin de cette affaire. Il m’a demandé, avec des trémolos dans la voix, de ne pas la mentionner dans mon carnet. Il m’a aussi assuré que cela ne le dérangeait pas du tout, si je restais quelques jours de plus ici, avec Madame France : qu’on n’avait pas besoin de moi avant la rentrée de septembre- et même plus tard, on avait assez d’articles en réserve… D’ailleurs, a-t-il ajouté : il avait pris l’habitude des caprices de sa maîtresse ! Entre elle et lui c’était une vieille histoire… J’encaisse la nouvelle avec stoïcisme.

Cette fugue est un coup dur pour le journal, se dit-on en petit comité. D’autant plus que les membres d’une rédaction concurrente viennent d’arriver à l’hôtel. Ils seraient (paraît-il) déjà au courant. Ils n’auront certainement pas perdu une seconde, pour téléphoner la nouvelle à Paris. Bigodet ne s’en remettra pas, confient les mieux informés. Il s’est éclipsé pour boire sa honte. Notre guide prétend qu’il aurait reçu un appel du Palais. Cela doit barder avec Baudouin ! Les nouvelles vont vite ! Aux dernières, la princesse aurait pris l’avion de 18 heures, avec son ravisseur. Destination Le Caire. Est-ce une escale ? En tout cas, pour Brizio, une revanche sur le rendez-vous manqué de la Gare de Lyon. Notre consœur documentaliste raconte que la nuit dernière, les gémissements de la nymphette -qui était sa voisine de chambre -l’ont empêchée de fermer l’œil. La princesse est une Chimay, pure souche – « Décidément, c’est une manie dans cette famille : l’arrière grand-mère s’était déjà faite enlevée par un romanichel ! » En somme, Albert Brizio-Barca serait devenu un «Sexe-qui bourre-Gotha». La blague fait le tour du salon avec le torpilleur des crudités. Sur ce, quelqu’un souligne que le fugitif est marié et père d’une ribambelle d’enfants. Madame Barca est-elle au courant ? Qui voudra s’en charger ? Elle pourrait se retourner contre le journal, exiger une pension. Bigodet va-t-il lui verser le salaire de son mari ? Un salaire de proconsul, à ce qu’il paraît, tandis que pour nous, la piétaille : des clopinettes au compte-gouttes ! Enfin, on ne va tout de même pas laisser crever de faim quatre ou cinq mioches, pour un coup de folie de leur père ?

Et voilà la mère Frossard qui revient à la charge pour me demander, d’un ton peu amène, ce que je décide de faire avec France. C’est non ! Non et non ! Vous ne trouvez pas que c’est assez, ce qu’il lui arrive à ce pauvre Bigodet ? Vous voulez donc qu’il revienne du Mali avec deux collaborateurs au registre des disparus et sa maîtresse par-dessus le marché ? Un peu fort, non ? Pour moi, je sais que je ne compte pas pour grand-chose… Et puis, quelqu’un peut-il me dire quelle tête je devrai faire, quand je serai en face de lui, à mon retour ? Si je n’ai pas reçu entre-temps une lettre de remerciements. Cela n’a rien à voir, m’a répliqué Colissima. Elle est au courant de tout. Les langues vont bon train… Feignant l’indifférence, la principale intéressée nous épie de l’autre bout du salon. La cause est entendue : je rentre à Paris avec tout le monde… Enfin, ce qu’il en reste. Je suis marié, quoi !