Le Diable s’est arrêté à Sarraza

Treizième aventure

Chargé par son journal d’enquêter sur certains phénomènes et pratiques en marge de la normalité, que la science matérialiste ne peut reconnaître, David Olive découvre un cas étrange d’envoûtement qui s’est passé dans un village au pied des Pyrénées.

   Tout a commencé quand Glinglin a raconté devant la trentaine d’employés qui prend place tous les jeudis autour de la grande table pour la conférence hebdomadaire, comme quoi sa voisine souffrait du petit mal et qu’elle déclarait entendre les murs de sa chambre crisser comme si quelqu’un les grattait avec ses ongles et qu’il en sortait des longues traînées de sang noir, ce qui faisait hurler l’enfant de terreur et accourir ses parents au milieu de la nuit pour la calmer ; qu’après ces crises, elle proférait des paroles insensées sur l’air de « Fais dodo Colas, mon p’tit frère », du genre :
♫ Maman se défonce, Papa suce des bites
Et May coince la bulle, le cul sur la chatte ♫.
♫ Fais dodo, Colas mon p’tit frère,                                                               Fais dodo, tu auras d’la coco ♫                                                                  -que sa famille avait consulté les médecins, lesquels n’avaient rien remarqué d’anormal dans le cerveau de la fillette. Enfin, des scènes dignes du plus sombre Moyen Age dans ces immeubles modernes construits à la fin des années quatre-vingt derrière la gare Montparnasse, sur l’emplacement de ce qui fut longtemps un quartier mal famé. Surtout après que la ville avait décidé de l’assainir en rasant toutes ces vieilles masures entrelardées de ruelles mal éclairées, devenues des repaires de délinquants et de trafiquants de drogue, des refuges de squatters, en dépit des descentes de police et du grignotage des bulldozers qui procédaient presque maison après maison. Car il se rencontrait partout des opposants à ce projet, tant du côté des défenseurs du Vieux Paris que des habitants du quartier, lesquels n’entendaient pas se laisser déposséder ainsi de ce qui faisait leur vie- voisinages, incommodités, habitudes -, même si on la leur promettait meilleure dans des appartements dotés de tout le confort où, pour certains, il était question de les reloger. Je dois dire que le contraste entre ces volumes de béton tous pareils, et qui n’avaient pas réussi d’ailleurs à rendre le quartier moins sinistre (au contraire !), et ces scories d’obscurantisme, m’avait alors fortement impressionné. Comme s’il y avait là quelque chose qui se révoltait dans l’ordre naturel et que ce sang noir, qui suintait des murs d’une chambre d’enfant à l’orée du 21e siècle, était celui des pauvres gens qui avaient passé leur existence de misère dans ce quartier. Je vous surprends ici à penser que j’aurais peut-être dû, moi aussi, consulter la médecine. D’autant qu’au sujet de l’hémoglobine, tout le monde semblait d’accord pour dire que c’était de la peinture ; et pour la victime, qu’elle était une enfant turbulente, bien connue dans le quartier pour asperger les passants depuis sa fenêtre avec un pistolet à eau.

   Enfin, de fil en aiguille, autour de cette table de rédaction, on en était venu à parler des phénomènes paranormaux, non point comme il pourrait se faire entre copains, au moment où la fumée du tabac divague par-dessus les assiettes sales, mais le plus sérieusement du monde, ce qui ne laisse pas d’être surprenant pour une réunion de journalistes. Chacun y allait de son histoire, lorsque Glinglin avait prononcé le nom « Grand Exorciste de Paris »…C’est qui ça ? C’est quoi ? Ça existe ? Où ? Comment ? Ce fut à l’instant un déluge de questions. « Bien sûr que ça existe, avait répondu posément l’intéressé, son officine est à cinq cent mètres des tours de Notre-Dame, rue Gît-le-Cœur ». Un porche discret dans une rue tranquille du Quartier Latin. Une plaque de cuivre sur une grosse porte close, avec un numéro de téléphone. On ne reçoit que sur rendez-vous.
C’est ainsi que nous avions appris qu’en appelant le numéro en question, on tombait sur le standard du diocèse et pour cause : l’exorcisme faisant partie des missions du prêtre, au même titre que le baptême, la confession ou l’extrême-onction. Ce qui est tout à fait logique : Quand on croit au Bien, il faut bien croire au Mal ; là où il y a des anges, il va de soi qu’il y a aussi des démons et que leur maître à tous se démène comme un damné pour perdre les hommes, comme l’Autre, son ennemi juré, pour les gagner. Mais, fermons-là discrètement la lucarne que nous avons entrouverte sur des questions qui nous dépassent : des esprits forts pourraient nous entendre et, dans leur exploration des espaces infinis qui effrayaient tant Pascale, l’accorte caissière de la boucherie Bageon, les chercheurs n’ont pas encore rencontré de vieillard à barbe blanche qui leur demande où ils vont comme cela. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons seuls. Mais ça, c’est une autre question. Revenons rue Montmartre.

   Bigodet nous avait écoutés patiemment, en tirant sur sa bouffarde, les yeux à demi clos. Ce n’est pas qu’il eut crû à ces histoires, lui, un fils d’instituteur, élevé dans la pensée positive et rationnelle défendue par Jules Ferry ; mais il sentait là quelque chose de titillant pour ses méninges et, lorsqu’il éprouvait cette sensation, c’était en général un bon signe. Signe d’un bon sujet pour son journal. Pas l’histoire de la nymphette au système pileux précoce de la rue de l’Ouest. Trop réaliste, trop de gauche pour nos lecteurs, sentant trop la grande ville, le bobo*. P1000663Non ! Quelque chose de plus bucolique, de plus traditionnel, de plus vert. Il était alors en train de glisser de sa période païenne, où il pensait que le salut de notre pays passait par le combat contre- ce qu’il appelait- «la culture judéo-chrétienne», pour un entre-deux indéfinissable, dont nous ne nous doutions pas encore qu’il annonçait sa conversion prochaine au catholicisme. En attendant, l’instinct et la nature prenaient doucement le relais des druides, vikings, solstices, légendes nordiques. Déjà, on l’entendait évoquer les traditions, les vieux métiers, les vieilles pierres, les lavoirs, les vieux moulins… bientôt les vieilles églises. Sa chute, au sortir de sa piscine, en provoquant la rupture du col du fémur, allait être son Chemin de Damas. Il faut dire que l’époque y était propice. On commençait à se regrouper en associations- l’exemple venant de l’autre côté du Rhin -pour sauver les arbres, la forêt, certaines espèces animales, tout ce qui menaçait de disparaître faute d’argent, et surtout d’intérêt. Les mots « patrimoine » ou « bio » n’avaient pas encore l’aura qu’ils ont acquise depuis. C’était encore affaire d’initiés.

    Il ne restait qu’à déterminer si cette poussée d’irrationnel dans le paysage ferait l’objet d’un gros article, d’un dossier ; serait le thème de son éditorial de la semaine, la une d’un prochain numéro avec collage d’affichettes et flashs publicitaires sur les radios. Décision délicate et susceptible d’évolution, en fonction de ce que ses journalistes allaient ramener de leurs enquêtes. En attendant, il avait trouvé le titre et il n’en était pas peu fier : Le Diable dans nos campagnes ! Cela faisait France profonde, avec un petit côté «sous-préfet aux champs» qui n’était pas pour déplaire à notre lectorat. On imaginait Lucifer aux pieds fendus couché au milieu des foins, souriant au ciel d’août tout en mordillant une brindille, sous l’œil inquiet d’un groupe de vaches occupées à ruminer à l’ombre d’un chêne, à distance néanmoins respectueuse. Tout se tait, tout s’abîme dans le silence écrasé, en ces heures les plus chaudes de l’année, hormis les grosses mouches bleues qu’elles chassent d’un coup de queue de leurs culs crépis de bouse. C’est là le talent d’un directeur de journal, de faire naître instantanément, au seul énoncé d’un titre, une foule d’images dans le cerveau de ses rédacteurs. Pour les photographes, c’est plus compliqué car il y a le réel (mais on est de plus en plus en voie de s’en passer).

   Bref, on avait aussitôt lancé les enquêtes et on s’était partagé l’Hexagone, suivant les thèmes et les affinités. Pour moi, j’avais reçu en lot le Sud-Ouest, pour terrain de mes investigations ; et j’avais pris dès le lendemain le TGV pour Carcassonne, muni d’un contrat de location pour une voiture et d’une recommandation pour le directeur du principal quotidien de la région, lequel- échange de bons procédés entre confrères faisant partie du même groupe de presse- devait me faciliter l’accès de ses archives et me fournir des contacts auprès des correspondants locaux, les PCE, comme on les appelle entre nous, «les préposés aux chiens écrasés ». Le diable si je ne trouvais pas, avec tout cela, des cas croustillants d’exorcisme à me mettre sous la dent.

   Depuis trois jours, je sillonne les routes du département en quête d’un sujet intéressant. J’ai rencontré un patron d’auberge, régulièrement tiré du sommeil par le bruit d’un volet qui claque ou la chute d’un plateau garni de verres dans la salle du restaurant : « Et quand on descendait, ma femme et moi, plus rien ! » Un couple de retraités qui ratissaient tous les soirs le gravier de l’allée entourant leur pavillon, avant de s’enfermer à double tour : « Vous savez ce que c’est que d’être réveillé en plein milieu de la nuit par une équipe de rugby qui piétine et souffle sous vos murs comme une harde de sangliers ? » Le lendemain, aucune trace du vacarme. Qu’est-ce qui les faisait penser à une équipe de rugby ? « Dans le chahut, ils avaient entendu le mot « troisième mi-temps » ». Un pompier de Quillan m’avait raconté que sa brigade avait eu maille à partir avec un fou que le démon poussait, affirmait-il, à s’immoler par le feu les jours de pleine lune…

   Enfin j’avais surtout rencontré des jeunes prêtres, dans une abbaye bénédictine perdue au milieu des vignes, qui parlaient avec scepticisme de toutes ces diableries mais se targuaient d’avoir mis en place, dans leur communauté, l’une des antennes consacrées à la détresse humaine les plus performantes de France : avec cabines d’écoute, liaison Internet, banques de données traitées par ordinateur, concours de médecins généralistes et de psychothérapeutes, assistantes sociales, psychologues et éducateurs, avec des chambres d’accueil pour des sortes de retraites qui pouvaient durer plusieurs semaines, le temps de se refaire une santé mentale. Le nec plus ultra dans le domaine des phénomènes parallèles, en faisant exception de l’université de Toulouse ; laquelle possédait, m’avaient-ils dit, une section de recherches parapsychologiques avec cours et travaux pratiques en laboratoires, unités, examens et diplômes. On pouvait sortir avec un titre de docteur ès paranormal de l’université de Toulouse.

   Leur directeur, le jeune Père Larseneur, m’avait confié : « Sur les 1.200 personnes que j’ai rencontrées, depuis le début de mon activité au monastère, je n’ai pas encore constaté un seul cas de possession véritable ! D’ailleurs le Père Tonquédec, le grand spécialiste de l’exorcisme entre les deux guerres, disait avoir croisé deux possédées dans toute sa carrière ». A l’en croire, la plupart des cas concernait des gens souffrant du mal de vivre et qui cherchaient une solution à des problèmes quotidiens : conflits conjugaux, harcèlement sur les lieux de travail, malaises psychologiques. « Tout cela, affirmait-il, fait une accumulation de souffrances qui finissent par devenir insupportables ». Les chiffres qu’il citait à l’appui étaient éloquents. Une moyenne annuelle de 30.000 personnes ferait appel à un exorciste, dans notre pays. Ce sont : pour 9% des ouvriers (en majorité du secteur agricole) ; 16,2% des chefs d’entreprises (exclusivement des PME) fragilisés psychologiquement par les difficultés qu’ils rencontrent « et qui se sont persuadés être les victimes d’un envoûtement ou d’un mauvais sort » ; 12,5% des cadres moyens (surtout du secteur bancaire) confrontés à des conflits familiaux et professionnels ; 8% des fonctionnaires. « Mais nous avons aussi des intellectuels, et même des professeurs de philosophie. Plus on est dans les sphères élevées de l’esprit et plus on est tenté de croire à l’irrationnel et à la magie. Alors qu’on pourrait penser le contraire ! » Le Père Larseneur est psychologue de formation.

   J’avais rencontré aussi son antithèse, un vieil exorciste dominicain qui travaillait comme au temps d’avant Vatican II, avec exhortation à Satan, prière de délivrance et acte de foi, aspersion et bénédiction des murs, jetée au feu des objets, images, lettres ou livres (ce qui était rarissime) contaminés par le Malin. Qu’avait-il pu me dire ? Rien que de très général : Qu’on remplaçait le corbeau ou le chat cloués au-dessus de la porte par une branche de buis béni ou un rameau d’olivier ; qu’on enlevait la peau du hérisson séchée**cachée autourP1000661 de la meule de foin qu’on s’apprêtait à rentrer dans l’étable ; qu’on glissait quelques images saintes entre les piles de linge dans les armoires ou qu’on jetait une poignée de gros sel sur le toit de la maison… La routine du métier. Caché par la pénombre de son bureau, les persiennes closes sur la lumière implacable qui accompagne souvent, dans le midi, les premières chaleurs, le Père Gilbert parlait d’une voix douce, affable. Je ne voyais que ses longues mains blanches qui allaient et venaient de son visage invisible à la table encombrée de livres et de piles de papiers. Elles trahissaient, ses mains, une effervescence qui ne se laissait pas deviner dans sa voix, lente, presque pâteuse, toute en gentillesse mais aussi comme étouffée. Il me parlait de la dureté de sa tâche, de son poids écrasant ; qu’il n’avait pas suffisamment de santé pour en prolonger indéfiniment la charge. Les deux prêtres qui l’avaient précédé ici n’avaient pas tenu le coup. J’avais eu l’impression d’un homme au bout du rouleau, épuisé de lutter contre des forces sans cesse renouvelées, toujours aux aguets du moindre indice, de la moindre faille, pour se glisser dans l’esprit de l’homme.

   Lorsqu’il me raccompagna jusqu’à la porte de la maison religieuse où il exerçait son ministère, je fus surpris par ses cheveux couleur poussière, son teint blafard, ses yeux clairs sans expression, sa peau- je ne dirais pas ridée -mais fanée, sans fraîcheur ni tenue, comme un vêtement qu’on aurait usé à force de lessives. Le Père Gilbert n’avait pas d’âge, mais on aurait dit à le voir que cela faisait un siècle au moins qu’il combattait les armées du Mal. Il ne me cita personne, aucun exemple concret ; aucune histoire que j’aurais pu rapporter dans un article ne sortit de ses lèvres sèches qui suivaient, sans qu’il en eût eu la volonté, un lent monologue intérieur. Il prononça pourtant une phrase, qui allait me mettre sur la piste du récit qui va suivre, lorsqu’il me dit en hochant la tête au moment de nous quitter : « L’amour du prochain, mon Fils, tout le mal vient de là ! Si les hommes s’aimaient un peu plus… Et la prière, la prière. Je prie pour la petite commune de Sarraza qui n’a plus de curé depuis cette triste affaire ». Il n’en dit pas davantage, et moi, voyant l’homme entêté dans sa discrétion, je me gardais bien d’insister. Mais, le soir même, je téléphonais au correspondant qui couvrait la localité en question.

   Sarraza ( 1.650 habitants, maire PS depuis 1964) se trouve du côté des Pyrénées orientales, au pied du massif des Corbières, dans le département de l’Aube, au cœur du pays cathare. Pour la couleur locale, cela faisait vingt ans que le village avait chassé son curé. Ces paysans des terres pauvres ont toujours quelques vieilles rancœurs contre l’Église. La leur était fermée depuis, et on s’en trouvait pas plus mal. Mais comme les temps changent, que la campagne recule, que Toulouse, Carcassonne, plus proche encore, Limoux, prennent de l’extension et que les gens s’en vont habiter de plus en plus loin de leur lieu d’origine, on avait vu arriver dans le pays des têtes nouvelles, qui n’achetaient pas encore les pigeonniers et les fermes, mais occupaient les lotissements qu’on construisait pour elles aux abords de l’agglomération. Est-ce leur présence de plus en plus nombreuse ? Mais un jour, dans la stupéfaction générale, on avait entendu sonner, au-dessus de chez les Fournols, la cloche de Sainte-Madeleine. Quelques heures plus tard, tout le monde était au courant : Sarraza avait de nouveau un curé !

   L’abbé Brugey était un homme doux, un caractère droit et entier, qu’un manque total d’ambition pour sa personne mais un talent naturel pour venir en aide aux autres, avaient conduit dans les ordres. La charité étant certainement la plus belle des trois vertus théologales, on y avait besoin d’individus comme lui plutôt que d’ambitieux qui savent au pouce leur histoire de l’Église. S’il avait choisi de rester dans l’armée (il avait d’abord été tenté par la réserve), il n’aurait pas dépassé le grade de sergent-chef instructeur mais ses hommes auraient gardé de lui le souvenir d’un type formidable, qui leur avait donné le sens du service, le goût de l’obéissance et de la discipline, sans lesquelles il n’y a pas d’action qui sache aller jusqu’au bout. Il n’était pas d’une forme physique exceptionnelle, souvent sujette à toutes sortes de petits tracas de santé, mais d’une endurance et une volonté communicatives ce qui compensait largement cet inconvénient.

   Arrivé à Sarraza, la première surprise passée, l’abbé Brugey avait dû affronter quelques menus problèmes liés à son installation. Si l’église et sa dépendance, le presbytère qui se trouvait dans la rue principale du village, étaient restées dûment closes, tout le temps qu’avait manqué son curé- il avait suffi de débloquer portes et fenêtres, de passer partout chiffons et aspirateur, rafraîchir un peu les peintures et remplacer ce qui n’était vraiment plus utilisable, pour que ces lieux puissent décemment accueillir de nouveau le culte et la marche d’une personne attachée à son service -, il n’en avait pas été de même pour les biens environnants.

   Le jardin, qui jouxtait la cure sur l’arrière, était devenu une friche, où le voisinage s’était servi longtemps en cerises, prunes et nèfles, tandis que les chèvres avaient mangé le dernier trognon de chou, la dernière racine de carotte, la dernière pousse de salsifis. Il avait fallu les en chasser, redresser les murs partiellement effondrés, remettre des grillages solides, avant de bécher et de replanter, ce qui n’avait pas été du goût de leur propriétaire, une commère à demi impotente qui n’avait pour maigre source de revenus que le lait de ses biques et les quelques fromages qu’elle vendait en face de la fontaine, les jours de marché.
Elle n’était pas la seule que dérangeait l’arrivée du nouveau curé. Le maire de Sarraza s’était mis en tête d’acheter le presbytère, dans l’intention de s’y loger avec sa famille, et il avait avancé des démarches en ce sens auprès du diocèse de Carcassonne. En échange, il proposait à la commune de libérer le terrain occupé par sa propriété, derrière la mairie, pour y aménager un complexe sportif avec une piscine en plein air, un terrain de football et un court de tennis. L’installation d’un hôte légitime dans le presbytère enterrait définitivement le projet. Les curés avaient de tout temps eu maille à partir avec les gens du pays. On se souvenait de l’histoire de Bérenger Saunière, qui était arrivé pauvre à Rennes-le-Château, une bourgade à vingt kilomètres d’ici, et qui avait dû découvrir un trésor sous son église pour y mener bientôt le train de vie d’un évêque. « Avec ce que M. le Curé a laissé, disait sa servante Marinette, il y aurait pour nourrir tout Rennes pendant cent ans, et il en resterait encore ». On se racontait aussi le drame de Custauza, où une main inconnue avait assassiné une nuit le prêtre sans le voler, par vengeance de quelque chose. On n’avait jamais connu le fin mot de cette affaire. Qui c’était, ni pourquoi. Tout le village avait dû entendre les cris, et pour cause c’était un sacré bonhomme qui ne s’était pas laissé égorger sans se défendre. Rien ! Une chape de plomb. La petite église et la cure étaient fermées depuis. C’est une drôle de région que ce Manoac, où l’on cause encore entre soi de la grande injustice de la guerre des Albigeois.

   Un jeune éleveur, un autre enfant du pays, devait bientôt aussi avoir à se plaindre de la venue d’un curé dans l’église qui surplombait son exploitation. Il s’était étendu au détriment du chemin carrossable qui la traversait pour finir, cinq cents mètres plus haut, au pied de la belle croix de fer ouvragée qui ornait le parvis. Topographiquement parlant, la situation de cet édifice était un peu particulière. Construite sur une faille d’un vieux volcan éteint de temps immémoriaux (on pouvait voir encore les traces de la nuée ardente sur le rocher du fond), cette église consacrée à Marie-Madeleine, ou Marie de Magdala, s’élevait à l’origine sur un ancien chemin de débordage, ce qu’on appelle aussi une creuse, un tracé laissé en profondeur par le passage des chariots et des gens, qui avait été abandonné et en partie comblé quand les moyens de communication s’étaient développés entre les villages. Aussi l’église de Sarraza ne se trouvait-elle pas au milieu de ses fidèles, mais à un bon kilomètre à vol d’oiseau, au bout d’une route en lacets s’achevant sur une impasse, si tant est qu’on puisse comparer une église à une impasse. Mais c’était ici le cas. Il fallait dépasser les dernières maisons constituant le noyau ancien de l’agglomération, comme si l’on se dirigeait vers les nouveaux lotissements, avant de prendre sur la gauche un petit chemin qui descendait dans une sorte de vallon et, aussitôt un pont à une arche franchi, remontait en dessinant une courbe vers la croix de fer qu’on voyait tout en haut, par-dessus un bouquet de vieux châtaigniers. Il fallait se pencher un peu pour l’apercevoir, car elle n’était pas haute. C’est là, juste après le premier virage, que la famille Fournols avait sa ferme.

   De part et d’autre de la route, on voyait une succession de bâtiments, plutôt des hangars faits de vieilles ferrailles et de madriers, recouverts pour partie de tôles en fibrociment et de bâches en plastique bitumé, amarrées par des cordes à des gros cailloux, dont l’un de toute évidence était la borne qui indiquait le kilomètre avant l’embranchement du vallon. Ces constructions laissaient déborder de tous côtés le fumier, la saleté, la boue mêlée à la paille, le lisier entre les bouses de vache… Sur une centaine de mètres, la chaussée, assez inclinée à cet endroit, disparaissait sous une couche épaisse, huileuse, d’une couleur indéfinissable, brunâtre kaki, empestant l’air, faisant de sa traversée presque un exploit, du fait qu’elle la rendait glissante (surtout l’hiver par temps de pluie). La basse-cour y prenait ses aises, les poules nichaient dans les ornières, les oies traversaient d’un pas tranquille et les biques broutaient le foin tombé des camions et des machines agricoles, ce qui contraignait l’abbé, lorsqu’il se rendait en voiture à son église, à s’arrêter dans la montée et à klaxonner pour dégager la route. Cela faisait accourir aussitôt une poignée de chiens pouilleux qui accompagnaient son passage d’aboiements, jusqu’au sortir de cet enfer. Il apercevait alors un grand gaillard, d’allure aussi sale que tout le reste, le visage à moitié caché par une casquette, les manches retroussées, la fourche à la main, qui suivait du regard la vieille Fiat 600 rouge, qui avait viré au fuchsia avec le temps, jusqu’à ce qu’elle ait disparu dans le prochain virage.

   La famille Fournols se composait de trois personnes qui ne quittaient pratiquement jamais la ferme. Le père était décédé, un peu avant que commence cette histoire, d’un cancer du foie, ou de je ne sais plus trop quoi, laissant à son fils la charge de l’exploitation. Vincent ne devait guère avoir dépassé la vingtaine. Marie était sa sœur cadette, à deux ou trois ans près. Quant à la mère, on ne la voyait jamais. A croire qu’elle n’était plus de ce monde. Vincent et Marie Fournols, pour quelqu’un qui passait par la route, n’offraient aucun indice permettant de les distinguer. Il était seulement un peu plus grand qu’elle, peut-être plus sec, un peu plus baraqué. Sous le hâle et la couche de crasse qui avaient tanné leur peau comme une vieille paire de godillots, les mêmes yeux clairs, les mêmes cheveux hirsutes de couleur queue de vache, le même pull-over brun informe les couvrant jusqu’aux genoux, les mêmes pantalons flottants passés dans des bottes de caoutchouc. Avec l’habitude, on remarquait que Marie avait des traits plus fins que son frère, plus délicats. Elle devait même être jolie. C’était une sauvageonne, qui répondait avec un haussement d’épaules ou un mouvement méchant de la tête, quand on lui demandait quelque chose, avant de vous laisser-là pour se remettre au travail.  Que se passait-il entre ces deux êtres jeunes, qu’on ne voyait jamais se parler, enchaînés à la tâche du matin jusqu’au soir ? Dès quatre heures et demi, un peu plus tôt en hiver, la loupiotte de la cour s’allumait et on pouvait voir leurs ombres aller et venir, s’agiter pour donner à manger aux bêtes, porter le foin au bout de leurs fourches, entasser le fumier qui séchait au milieu de la cour, trimballer les seaux, remplir les auges, répandre les graines… Ils ne pratiquaient heureusement pas la traite, n’ayant que des vaches à viande. Mais ils avaient bien trop de bêtes pour la taille de leur exploitation. Dix fois trop! On entendait les bovins mugir lamentablement, entassés dans leur étable. Surtout par les jours de grosse chaleur. Les cochons, trop nombreux pour les auges, se dévoraient entre eux dans un épouvantable vacarme. Il n’y avait que les poules et les chèvres qui trouvaient leur compte et vagabondaient à travers le paysage, vivant de rapines et d’embuscades. Aussi, la campagne était-elle ratiboisée, à un quart de lieue à la ronde. Pas une jeune feuille, un brin d’herbe, une pâquerette, un ver sortis de terre la nuit qui n’aient vu leur sort réglé dans la matinée. Les alentours de la ferme Fournols n’étaient que ruine et désolation. Le plus curieux, c’est que personne ne s’en plaignait. Et même, malgré la saleté repoussante, la puanteur, l’incurie des lieux et des bêtes, l’exploitation bénéficiait du label vert écologique depuis des années. Pour quelle mystérieuse raison la mairie fermait-elle les yeux sur cette supercherie ?

   Après en avoir discuté avec l’évêque de son diocèse, l’abbé Brugey avait demandé à son voisin de régler le problème de voirie qui gênait indubitablement l’accès à l’église. Vincent lui avait rétorqué d’une petite voix fluette : « La bête n’a que quat’ pattes, M’sieu l’abbé. Mamân, la paouv’, faut pas y compter !» Six mois plus tard, rien n’avait été fait. L’abbé Brugey était trop occupé alors à recenser ses ouailles, comme le berger rassemble les brebis qui se sont dissipées pendant qu’il faisait un somme. S’il voulait célébrer la messe dominicale avec une certaine dignité, il fallait qu’il puisse compter au moins sur une vingtaine de fidèles, que les deux premières rangées de chaises au-devant de l’autel soient occupées. Ce n’était pas chose facile. En s’aidant du registre paroissial, il rendait visite aux familles susceptibles de combler ses vœux, en retrouvant le chemin de Dieu. On ne lui disait pas oui, on ne lui disait pas non. Vous savez comment sont les gens de la campagne. Il fallait voir ! Au milieu de ses démarches, tractations et virées en voiture à travers le pays, il n’avait pas encore eu le temps de voir le pire.

   La cure possédait, en annexe à son jardin, un petit terrain en terrasses, situé en contrebas du vallon, qu’on appelait improprement «le clos», vu qu’il n’était pas entouré d’un mur mais d’une sorte de haie qu’on avait ouverte pour un passage. On pouvait en voir une photo encadrée au-dessus du buffet, dans le bureau du presbytère. L’abbé avait trouvé que c’était un lieu charmant. Il y avait des arbres, quelques massifs de fleurs, un kiosque avec balustrade qui surplombait la rivière. Il s’était dit qu’il en ferait bien quelque chose, un lieu de retraite où se livrer à la lecture, peut-être à la méditation, en écoutant le gazouillis de l’eau. Qui sait, il y avait peut-être des truites dans la Dèche ?

   Un jour, il poussa jusque là pour s’en faire une idée… Ce qu’il vit dépassait ce qu’un cauchemar aurait pu lui montrer. Il se disait bien, en y allant, que toutes ces années d’abandon avaient dû changer l’aspect de l’endroit. La végétation avait dû pousser et le rendre sauvage, bien qu’on soit dans une région plutôt sèche. Mais, il y avait la rivière ! Le terrain avait quasiment les pieds dans l’eau. Les arbres n’avaient-ils pas pris trop d’importance ? Les racines auraient-elles travaillé les fondations du kiosque ? Il faudrait certainement couper, débroussailler, consolider… Il soupirait : « Encore du travail ! »

   En franchissant la haie, il crut d’abord s’être trompé de parcelle. Il n’y avait plus rien. Les murets de pierres qui soutenaient les terrasses n’existaient pratiquement plus. Les pierres avaient roulé dans le lit de la rivière, entraînant terres et cultures vers le bas, dans le courant qui les avait emportées. Les arbres étaient couchés ou penchaient au-dessus de la pente, les racines dehors, leurs branches mortes ou brisées. Un tronc, jeté en travers du cours, faisait un pont avec la parcelle d’en face. Il n’y avait plus un brin d’herbe, à peine quelques buissons d’orties et de ronces. S’il n’avait reconnu intacte, au milieu de ce désastre, la silhouette élégante du petit kiosque se mirant dans l’eau, il aurait douté (une fois encore) qu’il se fût trouvé au bon endroit. La garrigue brûlée et caillouteuse avait remplacé ce qui avait été jadis un jardin. Visiblement, tout cela avait été piétiné, défoncé… Par quoi ? La présence un peu partout de grosses bouses sèches et de crottes de biques lui disait assez qui était le coupable. Il en trembla de rage.

   En déboulant dans la cour des Fournols, il faillit écraser un veau encore dans sa prime fraîcheur et une demi-douzaine de poules. Vincent était nonchalamment appuyé à sa fourche, en train de s’éponger le front. L’abbé se dirigea vers lui à grands pas, en essayant de maîtriser sa colère (ne serait-ce que par respect pour l’institution qu’il représentait). D’emblée, il lui demanda si son troupeau était le fauteur des dégâts qu’il avait constatés dans son clos. L’autre lui répondit, le plus calmement du monde, avec cette petite voix fluette qu’on n’attendait pas dans la bouche d’un tel rustre, qu’il avait un droit de passage pour son bétail ; que c’est son père qui l’avait obtenu du curé précédent, cela faisait belle lurette ; que c’était nécessaire, quand il l’emmenait par la rivière sur la parcelle d’en face, laquelle était à eux ; et qu’il pourrait lui en donner la preuve, s’il lui laissait seulement le temps de retrouver la feuille : « Parce que la bête a huit pattes et deux têtes, mais dix-sept yeux… Notre paouv’ mamân voit tout ! Seulement faut pas compter sur elle ».

   – « Vous aviez combien de vaches, à l’époque ? » lui demanda insidieusement l’abbé. – «Comment vous voulez que je m’en rappelle ? » fit l’autre : « J’étais peut-être pas né ? » – « Mais tu te souviens que ton père avait ce droit de passage par le clos ? » – « C’est lui qui me l’a dit avant de mourir. Il ajouta : Moi, je veux bien vous le rendre ce papier ! Si je remets la main dessus. J’y vais encore des fois, dans ce coin ! Bien qu’on ne fasse plus de laitières…Que de la vache d’étable maintenant ! » En se grattant la nuque, il glissa : « Moyennant une petite contrepartie. Parce que la vieille…Vous savez, celle qui a des chèvres au village ? On lui donne des œufs, une poule et même quelques fois du gigot. C’est M’sieu le curé d’avant, qui l’avait voulu sur le papier ! »

   Un double contrat. Une rente viagère pour une personne du village qu’il protégeait, en échange de l’usage d’un bien dont il n’avait pas le droit de disposer. L’abbé Brugey expliqua alors très posément à Vincent, que son prédécesseur avait agi contre le bon sens et surtout contre la loi ; qu’il écrirait à Monseigneur l’évêque de Rodez pour l’en informer ; que cette affaire connaîtrait certainement des suites ; qu’on prendrait s’il le fallait un avocat…Mais qu’on n’en resterait certainement pas là ! Et qu’il le priait de dégager la route dans les meilleurs délais, s’il ne voulait pas voir empirer son cas ! Et il le planta là, pour regagner sa voiture et disparaître en trombe dans la descente du village.

   A quelques temps de là, le curé de Limoux vint trouver l’abbé Brugey pour l’entretenir d’une étrange affaire. Il était accompagné d’un type assez vulgaire, à la mine dégourdie, qu’il avait pris d’abord pour un journaliste et que son confrère lui présenta comme un radiesthésiste qui avait des choses intéressantes à lui raconter. Le Docteur Naouri s’était occupé de deux jeunes qui avaient des difficultés matérielles, mais surtout psychologiques… ou plutôt spirituelles ! C’est la raison pour laquelle on venait le consulter. Il avait été voir le Père Gordolas, ici présent, qui se déclarait impuissant à régler seul le problème. A l’entendre, on touchait là une chose qui ne se laissait pas maîtriser ! Qu’on n’en venait pas à bout « avec le goupillon et des bénédictions ». Ce que l’abbé entendit avec déplaisir. Il ne pouvait admettre que son confrère résumât la fonction sacerdotale à cette caricature. De plus, donner à un jeune chômeur le conseil de travailler, c’était plus facile à dire qu’à réaliser. L’affaire semblait importante, le Père Gordolas plus propre à la gâter qu’à la résoudre, cela affirmerait incontestablement son autorité spirituelle dans la région… Il accepta de mener de son côté la sainte enquête.

   Deux jours plus tard, il recevait Jean-Pierre et Maïté Castagnou dans son bureau du presbytère. Le jeune homme avait un petit côté freluquet : mince, une face de moineau rieur, les cheveux blondins hérissés au gel, une tenue à la mode. Elle, d’apparence plus âgée, la mine renfrognée, une maîtresse femme, une vraie déesse de la fécondité.

   Ils lui racontèrent comment tout avait commencé, cela devait faire près d’un an, en septembre, pendant la fête qu’on appelle ici le Carnaval de Limoux, la nuit où ils s’étaient livrés avec une bande de copains à l’expérience du verre. Ils avaient à tour de rôle évoqué les esprits, sans qu’il se passe quoi que ce soit. Lorsque ce fut le tour de Jean-Pierre, le verre avait soudain bougé pour venir se placer devant les lettres J, puis P, et enfin devant le nombre 7. « Nous lui avons demandé ce que cela voulait dire » ajoutait le garçon. Le verre a alors épelé, en allant d’une lettre à l’autre, le mot « Invoquez »… Certains trouvant que le jeu commençait à devenir inquiétant, on décidait de l’arrêter et de sortir faire un tour en ville, histoire de se changer les idées. C’est au moment où Jean-Pierre se dirigeait vers la porte que la sous-tasse, sur laquelle on avait fixé une bougie pour s’éclairer, s’est soulevée à un bon mètre au-dessus de la table pour aller le frapper dans le dos, au niveau des reins. On imagine la panique. Le groupe se dépêcha de quitter les lieux.

   – « On marchait depuis quelques minutes » poursuit Jean-Pierre : « quand soudain la poche arrière de mon jeans prend feu ! » Cris, hurlements, rires comme cela arrive dans ces moments de tension. Les amis éteignent, comme ils le peuvent, les flammes et questionnent la victime qui déclare n’éprouver « qu’un grand froid ». Tout cela était consigné sur des attestations écrites, noir sur blanc, par les témoins de la scène, que le couple mettait sous les yeux de l’abbé Brugey, en affirmant que «si incroyable que cela puisse paraître, ce n’était hélas que la vérité ! ».

   La petite bande décide alors de ne pas se quitter de la nuit et, comme on n’est pas pressé de retourner chez Jean-Pierre et Maïté, on traîne de café en café jusqu’à ce qu’il se fasse très tard et, la fatigue aidant, qu’on se voit contraint de rentrer. C’est alors que les accidents reprennent. La porte de la maison ne veut pas s’ouvrir. La clef tourne bien dans la serrure, mais le pêne refuse obstinément de se dégager de la gâche. Jean-Pierre décide de passer par la fenêtre du premier étage, qu’on avait laissé ouverte, en escaladant le chéneau qui relie la gouttière du toit. Il raconte :

   – « Lorsque j’enjambe l’appui de la fenêtre pour entrer dans la chambre, c’est la catastrophe. Autour de moi, les meubles bougent dans tous les sens, les bibelots sautent, le feu prend aux fauteuils et au canapé, du sang coule le long de mon bras (sans qu’il y ait trace de plaies), les lettres JP et le chiffre 7 se dessinent avec plein de croix sur la paume de ma main, des voix retentissent…» Lorsqu’il accède à la porte, il constate de le verrou a été tiré de l’intérieur.

   Ces phénomènes sont constatés par une voisine : «Je, soussignée X…, déclare sur l’honneur avoir vu chez Monsieur Castagnou, des objets tomber de sur les meubles, tout seuls. J’ai vu le feu se déclarer au 1er étage, alors qu’il n’y avait personne ».

   Deuxième témoignage. La famille de Jean-Pierre : « Nous déclarons sur l’honneur, nous, père et mère de Jean-Pierre Castagnou, avoir été les témoins de manifestations de « feu », déplacements de meubles et objets (vaisselle, bibelots), sans compter de nombreux carreaux cassés ainsi que des couteaux qui viennent se planter au plafond ».

   Troisième. Un ami de ses parents : « Je déclare avoir rendu visite à Monsieur Castagnou. Devant moi, j’ai vu le feu prendre à son pantalon, veste, tricot, au canapé, fauteuil, lit, chaise et autres meubles. Monsieur le curé m’avait demandé de prendre Jean-Pierre chez moi, pour voir si cela cesserait mais hélas, on a eu le feu partout ! Aux fauteuils, canapé, couvertures, draps… A la douche, même ! Tout a pris feu : le linge sale, le support de serviettes, les bibelots… J’ai été voir le curé de Limoux, afin qu’il vienne se rendre compte de tout cela : il n’a pas daigné se déplacer. Il nous a adressé à M. Naouri, rebouteux à Cuiza. En ce moment, il y a du sang puant partout qui dégouline des murs, il se forme des dessins avec dates, on entend des applaudissements… Je tiens à dire que tout ce qui est écrit dans cette lettre est entièrement exact. Je le déclare sur l’honneur, car j’ai été témoin de la chose avec ma femme, chez moi, à Arques ». Date et signature suivaient.

   « Pour les pompiers de la région », reprit le garçon en rangeant ses papiers : « je suis un pyromane. C’est, en tout cas, ce qu’ils affirment dans leurs rapports. Car, pour Maïté, il ne se passe rien dès qu’elle est seule. En plus, je commence à avoir des embêtements sérieux avec les gendarmes. Après les crises, il m’arrive de me retrouver à Rennes-le-Château, là-haut, chez l’abbé Saunière. Je le vois et je lui parle, comme avec vous en ce moment ! Ils m’ont déjà ramassé sur la route en petite chemise et chaussons, en plein hiver. Ils me prennent pour un cinglé. Qu’est-ce que je dois faire ? Ma vie est devenue insupportable ! Depuis la nuit où nous avons invoqué les esprits, je n’ai plus jamais eu l’impression d’être seul. J’ai tout le temps envie de faire du mal ! »

   Jean-Pierre s’était caché la face dans les mains. Sa souffrance faisait pitié à voir. Sa compagne n’avait pas dit un mot. Elle le considérait en silence, sans doute accoutumée à ses crises. Son visage n’exprimait rien de particulier. Nulle gêne, ni compassion. Pas même de l’indifférence. Elle écoutait les bras croisés, c’était tout. Elle avait calé ses formes généreuses dans le fauteuil de l’abbé.

   Ce dernier réfléchit quelques instants. Il fallait procéder par ordre. D’abord, il convenait de vérifier s’il n’y avait là préméditation, supercherie. Ce qui semblait bizarre, c’est que tout rentrait dans l’ordre aussitôt que Maïté restait seule à Limoux. Les phénomènes étaient liés à la seule présence de Jean-Pierre. Avant de prévenir son supérieur à Rodez, lequel aviserait l’évêque de Carcassonne dont dépendait la paroisse, il fallait se rendre sur place à Limoux, pour constater les conditions dans lesquelles vivait le couple.

   Durant le trajet dans la vieille Fiat fuchsia, le feu prit à trois reprises sur la banquette arrière, puis à la ceinture de sécurité et aux vêtements de son compagnon, nécessitant l’intervention de Maïté qui avait eu la précaution d’emporter un bidon d’eau. Devant leur domicile, rue des Cordeliers, où Jean-Pierre était arrivé torse nu (sa chemise ayant brûlé), la porte d’entrée refuse de s’ouvrir, malgré leurs efforts. Elle ne céda que lorsque l’abbé posa sa main sur le loquet, pour découvrir une deuxième porte derrière, parfaitement identique, qui se laissa pousser sans résistance. Aussitôt qu’il a franchi le seuil, il est la proie d’hallucinations. Ses mains se couvrent d’une multitude de croix sanguinolentes, les meubles et les objets valsent dans tous les sens. Il profère des paroles insensés : « Je suis sans pouvoir sur celui qui est saint… Mon seul pouvoir est de me servir du pouvoir que tu as de voir ce qui va arriver… Chasse ce répugnant religieux de ma maison… Dis-lui que tu n’as pas de pensées, pour qu’il ne te pose plus de questions ! » L’abbé Brugey se jette à genoux pour prier la Vierge noire de Marcelle en lui demandant de les protéger tous les trois ainsi que la demeure de Jean-Pierre et Maïté. Cela ne sert qu’à faire redoubler les convulsions. Une voisine, attirée par ses cris- car le voisinage subit depuis des mois, furieux et impuissant, le vacarme occasionné par le déplacement des meubles, les vitres cassées et les vociférations, -réussit à calmer un peu le garçon et le Père en profite pour s’en aller.
Le lendemain, il appelle son supérieur hiérarchique pour le prévenir de ce cas très grave de possession et lui relater la scène dont il a été le témoin. Monseigneur Pujadas semble être déjà au courant. Il objecte qu’il n’y a pas d’exorciste officiel à l’évêché de Carcassonne et qu’il faudrait en faire venir spécialement un du monastère d’En-Calquat, à condition qu’il accepte de se déplacer. L’abbé Brugey lui suggère alors qu’il pourrait aussi bien s’en charger, bien qu’il ne soit pas un exorciste professionnel, mais qu’il a été touché par la « profonde détresse financière et morale » de Jean-Pierre et Maïté Castagnou et il serait prêt à les aider si son supérieur lui donne l’autorisation. Le droit canon est formel sur ce point : En cas d’hérésie, de sorcellerie ou de manifestations de satanisme, à défaut de l’évêque du diocèse, c’est aux évêques voisins à intervenir, et à défaut de ceux-ci, à n’importe quels autres. Même : Toutes les circonscriptions extérieures de juridiction cessent dans ces cas et chaque Chrétien peut devenir juge  et remplacer l’autorité spirituelle. D’autre part, cette affaire se déroule dans la proximité de sa paroisse et le curé de Limoux, directement concerné par elle, n’y verrait certainement pas d’inconvénient, puisque c’est lui-même qui est venu la première fois lui en parler, dans son presbytère, et lui demander son aide.

   L’évêque n’a pas tranché. Il a simplement recommandé d’agir avec la plus grande prudence et, s’il devait entreprendre quelque chose de ne pas la faire sans la présence de médecins et d’une autorité compétente en matière de psychologie et de troubles comportementaux. A partir de ce moment, l’abbé a préjugé de ses forces et le drame était fatalement au bout.

   En quelques semaines, durant lesquelles il rendait régulièrement visite à Jean-Pierre et Maïté pour constater que les phénomènes de s’arrêtaient pas mais qu’au contraire, ils étaient en recrudescence depuis qu’il s’intéressait à eux, l’abbé Brugey avait contacté le professeur Lignon, de l’institut de parapsychologie de Toulouse ; le docteur Ambrezieu, qui exerçait à Cuiza et d’une force physique exceptionnelle, ainsi que son confrère, le docteur Kouder, 2e dan de judo et Naouri, le radiesthésiste. Il avait en outre prévenu un rédacteur et le directeur de la Dépêche du Midi de se trouver à l’église de Sarraza, le 5 mai à 11 heures, pour une prière d’exorcisme destinée à délivrer Jean-Pierre Castagnou du Démon qui l’empêchait de vivre comme tous les jeunes de son âge, depuis près de deux ans ; qu’il serait accompagné des personnalités scientifiques que j’ai citées, ainsi que d’un huissier d’Espéraza pour dresser procès-verbal de la cérémonie en question.

   Que c’est-il passé alors ? Tous les témoignages sont unanimes pour dire que l’intéressé, apparemment consentant, s’est mis à trembler de façon convulsive dès le début des prières, alors même qu’il était couché sur un matelas, par mesure de précaution. Avec des moments de paroxysme, lorsque le prêtre prononçait des phrases-clefs comme « Retire-toi Satan ! » ou qu’il était touché par l’eau bénite ou par un signe de croix. Qu’en outre, bien qu’ils aient été sept, ils avaient le plus grand mal à le maintenir, étant donné qu’il manifestait une énergie extraordinaire, ce qui le menait au bord de la syncope par suffocation et obligeait M. le Curé à s’arrêter pour lui permettre de récupérer. Enfin, phénomène le plus frappant, bien qu’il semblât inconscient et ne donnât plus aucun signe pouvant rappeler la fureur ou même l’épilepsie, des sons relativement distincts sortaient de son arrière-gorge.

   Un témoin assermenté déclare : « Jean-Pierre était très calme. Dès l’instant où nous avons parlé d’entrer dans l’église, il s’est dégagé de son corps une odeur horrible, comme une odeur de sang pourri. Il s’est mis à trembler… Nous étions huit autour de lui. Chaque fois que l’abbé Brugey faisait des signes de croix sur sa nuque ou sur son corps, il avait des réactions très violentes : il arrivait à déplacer les sept personnes qui le tenaient. Quand Monsieur l’Abbé a ordonné : « Retire-toi, Satan, cède la place à l’Esprit Saint ! », une voix caverneuse, qui n’était pas celle de Jean-Pierre mais qui sortait de ses lèvres, a répondu à diverses reprises : « Non ! Il m’appartient ! J’aurai sa vie ! ». »

   Ensuite, il y a ceux qui disent que la bouteille d’eau bénite aurait explosé et ceux qui maintiennent, qu’en se démenant comme un forcené, Jean-Pierre l’avait renversée ; ceux qui ont senti les médailles ou la croix qu’ils portaient autour du cou leur brûler la peau ; ceux qui ont vu le crucifix de l’autel s’écraser en feu à leurs pieds… Tout le monde est d’accord pour dire qu’on voyait très mal dans l’église, du fait que le curé avait choisi un endroit un peu étroit, alors qu’il aurait fallu faire cela au milieu, quitte à enlever les chaises ; qu’on aurait dû être plus nombreux que huit, car on ne pouvait pas être à la fois témoin et occupé à maintenir le sujet. Etc.

   Le dénouement de cette affaire survint le lendemain, lorsque Vincent Fournols fit irruption de bon matin dans le bureau de la mairie, pour annoncer qu’il avait trouvé la croix du parvis de Sainte-Madeleine par terre, tordue dans tous les sens. « La bête qu’a fait ça, affirmait-il en se grattant la nuque : n’avait peut-être pas d’tête, mais elle avait au moins vingt pattes ! Personne les a vu de la ferme, Mamân la paouv’, faut pas y compter ! » Cela devait faire beaucoup de bruit dans la région. Une belle croix en fer forgé du XIIIe siècle, un objet certainement d’une grande valeur historique, même qu’un monsieur de Paris était venu la prendre en photo.

   J’ai rencontré, pour les besoins de mon enquête, la plupart des témoins de cette histoire. Le serrurier de Sarraza, qui a été chargé de redresser la croix, m’a assuré que cela n’avait pas été facile et qu’ils avaient dû s’y mettre à quatre avec une barre de métal pour la remettre droit. Tous, ou majeure partie, m’ont confirmé les faits que j’ai rapportés dans mon récit. Seul l’huissier d’Espéraza m’a dit n’avoir vu qu’une crise de fureur d’un fou avec tous ces excès et c’est ce qu’il avait consigné dans son procès-verbal. Le professeur Lignon, de l’université de Toulouse, m’a certifié qu’il avait bien tourné un film en 16mm de la cérémonie d’exorcisme ; mais, quand j’ai demandé à le voir, il m’a répondu tout penaud qu’on lui avait dérobé les deux bobines. Le photographe, qui accompagnait le rédacteur de la Dépêche du Midi, a eu un problème avec son appareil. Chez Jean-Pierre et Maïté, la situation semblait être rentrée dans l’ordre. Je dois signaler cependant que, durant notre conversation autour de la table de cuisine (surtout avec lui, car elle est toujours aussi taciturne) le téléviseur s’est mis soudain à marcher et que j’ai pu voir un type piétinant son imperméable qui avait pris feu, une croix héliportée qui explosait en l’air, un arbre frappé par la foudre au milieu d’un champ… Le tout intercalé d’images de Patrick Poivre-d’Arvor, ce qui m’a laissé penser qu’il pouvait s’agir des infos du 20 heures. J’ai remarqué seulement qu’elles étaient en noir et blanc.

   Pour l’abbé Brugey, je n’ai pas pu le rencontrer. Certains disent qu’il a été suspendu par l’évêque de Rodez ; d’autres, qu’il s’est retiré librement de son ministère et qu’il vivrait chez sa sœur, dans un autre département. De ces mêmes gens qui bavardent, certaines affirment qu’il serait devenu aveugle à la suite de la « messe qu’a mal tournée » ; d’autres, qu’il aurait perdu l’usage de ses jambes, ce qui expliquerait sa mise à l’écart. Une chose est sûre, depuis son départ, Sarraza n’a de nouveau plus de curé.

Le 20 septembre : Le mystère de Rennes-le-Château…

Une réflexion au sujet de « Le Diable s’est arrêté à Sarraza »

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