Où il est de nouveau question de Franck…

Dixième aventure

Dans ce nouveau récit, David Olive reprend le fil de ses histoires parisiennes pour nous livrer des informations importantes sur son ami Franck et sur le milieu de la presse et de l’édition.

   Je reviens au sujet Franck. Il y a deux ou trois semaines de cela, un matin, en sortant de la station de métro Cité, je tombe par hasard sur lui. Je devais me rendre au BHV, pour y acheter quoi ? Je ne m’en souviens plus. Au coin du pont Notre-Dame avec la Place Lépine, il y a là un petit renfoncement entre les stands alignés le long du quai du marché aux fleurs. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Il m’a semblé attendre quelqu’un, ou s’en cacher ? Je ne cherche plus, depuis longtemps, à comprendre ce qu’il se passe dans la tête des gens. Pour quelqu’un qui était mourant, la dernière fois que nous nous sommes parlés au téléphone, je l’ai trouvé parfaitement normal. Si ce mot peut s’appliquer à un individu comme mon ami Franck. De nouveau, j’ai constaté sa faculté d’apparaître et de disparaître au moment où l’on s’y attend le moins, et toujours sous une autre forme. Assez Oudini… Tiens ! Une expression qui a disparu du langage (comme d’ailleurs le mot « homme serpent » pour désigner ces hommes au corps de caoutchouc), même plus dans le dictionnaire, en tout cas le Petit Robert. A croire que cette attraction n’est plus du goût des gens du cirque.
Un exemple de cette volatilité…

Je l’ai croisé un jour en babouches et djellaba, les pieds et les jambes nus, bien qu’on fût en hiver, assis sur un banc du petit square Saint-Bon. Ce devait être à la tombée du soir, et je sortais d’assez bonne heure du journal pour regagner mon domicile. Il était penché en avant, presque plié en deux, entre des gros sacs en plastique – ces sacs, noirs ou bleus, dans lesquels on se débarrasse habituellement des gravats, quand on fait des travaux chez soi. Leur nombre (ou leur poids) devait lui poser un problème, si j’en juge par le fait qu’il semblait de très mauvaise humeur, presque – je pourrais dire – furieux contre eux. Il les mettait en pièces avec ses yeux noirs, d’un air méchant, sa mâchoire contractée, ses mains serrant ses genoux qui pointaient sous sa robe orientale. Sa colère paraissait s’adresser surtout à un gros sac bleu, auquel il donnait de violents coups de pieds. Ce qui n’a pas manqué de me surprendre, car je sais Franck un être paisible et toujours maître de soi. C’était pourtant bien lui. Son teint cireux mangé par une barbe noire, son long cou décharné, son front chauve, barré de plis serrés, et jusque la tache sombre au sommet (bien qu’elle fût en partie couverte par une petite calotte en tricot vert et jaune) de la petite touffe de cheveux qui résiste, depuis que je le connais, au progrès de sa calvitie. J’ai même reconnu au bout de son nez – m’étant approché jusqu’à un mètre -, le vilain bouton violacé que je surveille d’un œil circonspect, chaque fois qu’il m’est donné de me trouver devant lui. Pour moi, c’est un furoncle et je lui ai conseillé de le montrer à un médecin. Mais, ce qui m’a surpris avant tout, c’est de le voir sur un banc public, contrairement à ce que je connais de ses habitudes, et dans cet étrange accoutrement. Vous me direz que j’aurais pu penser qu’il se rendait avec son linge sale à la laverie automatique, ou qu’il en revenait chargé comme un âne, ce qui provoquait sa colère. Mais, – outre le fait que la plus proche se trouve à deux cents mètres, dans la rue de La Verrerie, et que c’est la direction diamétralement opposée -, pourquoi se serait-il assis sur un banc public, alors qu’il habite à trois maisons de là ? Peut-être qu’un de ses sacs avait rompu ? Ce qui expliquerait son air accablé et cet abandon de toute sa personne en face de la difficulté ? J’aurais pu imaginer encore un coup de fatigue, un malaise soudain. Ayant connu moi-même cet état labile, avant mon opération du cœur, j’aurais dû être effleuré par cette idée charitable, au lieu de penser immédiatement, comme je le fis, que Monsieur Raoul avait fini par le mettre dehors du domicile qu’il avait mis gracieusement à sa disposition, dans cette même rue de La Verrerie, et qu’il occupait depuis des mois, plus d’une année, sans se soucier du lendemain et chercher à gagner un peu d’argent pour lui payer, ne serait-ce qu’un modeste loyer. Je me précipitai sur lui avec une feinte exclamation de surprise, comme on se jette aux nouvelles d’un ami qu’on n’a pas vu depuis longtemps. Car, c’était bien lui ! Cela ne faisait aucun doute. Je l’aurais reconnu, sans les détails que je cite plus haut, au petit keffieh en laine tricotée verte et jaune que je lui ai déjà vu porter pour se garder des courants d’air. Je m’attendais à ce qu’il me salue ou, du moins, qu’il me retourne ma surprise. A mon grand regret, il a vaguement levé sur moi un regard morne, indifférent, comme si je lui étais parfaitement un inconnu. Et il l’est devenu du coup pour moi. Ne sachant quelle attitude adopter, perdant contenance devant ce refus évident de me reconnaître, car il a haussé les épaules – comme on le ferait devant le geste hors du bon sens d’un passant qui vient vous distraire dans vos pensées – et s’est remis à frapper du pied son ballot, j’ai décampé sans demander mon reste, assailli à la fois par le doute et la pensée alarmante que j’étais peut-être en train de perdre la raison. Que faisait-il là, sur un banc du square Saint-Bon ? Dans cette tenue excentrique ? Avec ces ballots de linge ? Tout le reste de la soirée, j’ai pensé à cette scène, me demandant si je n’avais pas rêvé, auquel cas il faudrait peut-être songer sérieusement à me faire soigner. Par ailleurs, je n’ai toujours pas la clef de l’énigme. Je suis sûr que c’était lui. N’a-t-il pas levé les yeux, lorsque j’ai prononcé son nom? Et puis, son petit bonnet vert, sa barbe en pointe, le furoncle au bout de son nez, la proximité de son domicile ? A moins qu’il n’ait été à un tel degré de colère, à ce moment-là, qu’il ne reconnaissait ou ne voulait saluer personne ? Quelques jours plus tard, me trouvant en sa compagnie, je n’ai pas résisté au désir de lui poser la question. Il a ri franchement, comme je ne l’avais jamais vu rire avant. Il en avait les yeux mouillés de larmes : « Tu peux me redire, s’il te plaît, comment j’étais habillé ?» m’a-t-il demandé à plusieurs reprises, comme si ce détail était du plus grand comique. Mais son furoncle, rougissant au bout de son nez, me disait : « Ne vois-tu pas, qu’on se moque de toi,  grand naïf ? »

Je comprends que son impécuniosité soit un sujet d’ennuis pour Franck. Il n’a pas trouvé de travail, depuis qu’il a quitté Jeanjac ; et je crois même qu’il ne touche plus d’allocations chômage depuis belle lurette. S’il en a jamais touchées, car je connais sa répugnance devant les démarches administratives. Il n’a certainement plus de compte bancaire, ni davantage de papiers d’identité. Il les aurait perdus (ou sacrifiés pour une raison quelconque) et, comme il me l’a avoué un jour, il trouve cette situation plus commode et n’a pas l’intention d’entreprendre quoi que ce soit pour la changer. « Serait-ce être un danger pour l’État, que d’exister sans l’en informer ? » m’a-t-il répondu avec un sourire de merle fin, lorsque je lui en fis la remarque. En fait, il s’est volontairement marginalisé. De quoi vit-il ? Il a des amis (moi en l’occurrence) à qui il emprunte régulièrement des petites sommes – et nous sommes peut-être plus nombreux, qu’il ne le laisse supposer. Manquer d’argent ou se vouloir en marge de la société, ne l’auront cependant jamais empêché d’entrer dans une pâtisserie, lorsque l’envie lui en prend, pour s’acheter une religieuse, un saint-jean praliné ou quelque autre douceur et aller la déguster dans un café. Je connais, pour en avoir l’expérience, son petit air gêné, à la limite scandalisé, lorsque le serveur s’approche pour prendre sa commande. Il aimerait pouvoir lui répondre qu’il ne veut rien, sinon qu’on le laisse finir paisiblement son gâteau ; mais, comme il faut se conformer aux règles en vigueur dans ce genre d’établissement, il demande, presque à contrecœur, qu’on lui serve un allongé. Et puis, il se fait plus petit, dans son coin, à côté du chauffage central, caché derrière le journal qu’il a ramassé sur le comptoir, ou absorbé dans la lecture d’un bouquin qu’il tient ouvert sous ses bésicles, un pince-nez antique qu’il range avec des petits mouvements appliqués dans un étui en bois, jusqu’au changement de service. Alors, craignant que le nouveau garçon l’interrompt pour lui demander s’il reprendra quelque chose, il se lève précipitamment, comme un qui aurait passé dans ce lieu un temps plus que convenable, sans toucher aux limites de l’ennui, et s’en va aussi discrètement qu’il est entré.

Lors de notre rencontre fortuite, sur le quai du marché aux fleurs, il était, une fois encore, embarrassé d’un gros sac, qu’il me déclara être des livres qu’il voulait vendre à la librairie Gibert. Celle-ci n’étant pas tout proche, je lui ai proposé de l’aider à les porter jusque là. C’est ainsi qu’il m’a raconté, tout en marchant, comment il avait trouvé un domicile – en me précisant bien que c’était pour quelques temps seulement, chez ce fameux Monsieur Raoul, dont je parle plus haut, qui laissait faire des travaux dans un appartement qu’il voulait aménager, près de Saint-Ruffin, et avait besoin que quelqu’un soit sur place, pour surveiller leur avancement. Il m’a laissé entendre, qu’il lui avait même remis une petite somme d’argent -ce qu’il considérait comme une sorte de dédommagement pour le service qu’il lui rendait-, laquelle lui permettait d’envisager avec sérénité son existence pendant les prochains mois. Qui eût pu penser alors, que cela allait durer des années ? Franck m’avait décrit son bienfaiteur comme un type un peu original, veuf depuis une date assez récente, vivant avec une enfant encore jeune, pour qui il faisait remettre en état cet appartement, dans l’intention de le louer plus tard et de placer cet argent, afin qu’il lui soit une source de revenus supplémentaire. Ce Monsieur Raoul aurait été sensible aux difficultés matérielles de mon ami (je suppose qu’il s’agissait de la parenthèse qui suivit son départ du Centre Albert-Faivre) et lui avait offert un toit inespéré, à la condition de ne pas gêner les ouvriers dans leurs allées et venues, de vérifier que les travaux se déroulaient correctement et de l’en aviser si d’aventure il remarquait quelques anomalies, notamment des absences ou des pauses prolongées. Comme il n’habitait pas le quartier et que son emploi ne lui laissait guère de temps pour se charger lui-même de cette corvée, la présence d’une personne de confiance lui évitait les déplacements et le laissait plus libre de consacrer ses loisirs à l’éducation de sa fillette. Franck m’avait aussi confié, qu’il avait espoir de se fixer durablement dans ce nouveau domicile, vu l’âge de cette dernière, et le fait qu’il lui semblait qu’elle ne dût pas vivre longtemps. La réflexion m’avait un peu surpris. Mais, je pensais qu’il devait avoir de bonnes raisons pour s’en ouvrir à moi.
Nous nous quittâmes devant la librairie Gibert, sans avoir fait la moindre allusion, tant de son côté que du mien, à son appel nocturne et à mon intervention auprès du directeur du C.E.A. Albert-Faivre – si tant est, qu’il l’eût apprise par ce dernier. Le temps de notre petite marche concertée, arrimé chacun à un coin de son lourd sac de livres, à propos duquel j’aurais pu légitimement me demander par quel miracle il était arrivé à le porter seul jusqu’à l’endroit où nous nous étions rencontrés, Franck était redevenu pour moi un sujet de réflexion et, je le concède d’autant plus qu’il m’en semble digne, un personnage fascinant à observer. Non pas comme le ferait un voyeur, mais plutôt un entomologiste. Sous des dehors calmes et même, pourrait-on dire, flegmatiques, c’est un être nerveux, complexe et indéfinissable. Au premier abord, froid et inhibé, un cérébral qui serait curieux de tout, des choses de l’esprit comme des réalités plus prosaïques, doué d’un sens critique et analytique qu’il exerce en toutes circonstances, ce qui expliquerait peut-être son scepticisme devant l’action. Il semble s’être donné pour ligne de conduite dans la vie : qu’on en fait bien assez en ne faisant rien ! Ce n’est pas qu’il craigne l’effort ; il peut se montrer d’une endurance hors du commun, aussitôt qu’il s’agit de mener à bien une tâche intellectuelle. Opiniâtre, entêté, possessif, généreux et sans calcul, dès qu’il faut défendre ou réaliser une idée ; il devient prudent, inadapté, rigide, lorsqu’on attend de lui qu’il prenne une décision sur un sujet secondaire, tel que rechercher un appartement, entreprendre des démarches pour trouver un emploi, ouvrir une lettre qu’il n’attendait pas, rompre avec un ami qui lui a donné maintes occasions de déplorer sa malveillance… De ce dualisme de caractère, entre un fonds d’indolence naturelle et des sursauts d’ambition poussés jusqu’à l’idée fixe, vient, qu’aux yeux de certains, il pourrait passer pour un velléitaire. Une catégorie de gens, narcissiques de la pensée, auxquels il manque juste un pouce d’énergie supplémentaire pour aller au bout de leurs aspirations, préfèrant par faiblesse, et plus certainement par lâcheté, spéculer à l’infini sur les chances de réussite ou d’échec de l’entreprise qu’ils ont commencée. Le cas de Franck est plus complexe : une partie de lui-même le pousse à agir vite et avec fermeté, tandis que l’autre s’inscrit dans le réel, lequel déroule son cours avec une lenteur désespérante, qu’on ait choisi ou pas de vivre dans l’oisiveté. Débat éternel entre la matière et la pensée.

Pendant le laps de temps, de deux ou trois ans, qui suivit mon déménagement du Vésinet, nous nous étions perdus de vue. Ce fut l’époque de mon installation en province, dans la petite ville d’eau d’Ahun, en ce beau pays vert du centre de la France, de mes épreuves pour récupérer la succession de Mamie Andrée, des escroqueries de maître Vénot et du major Joël de Coëtquidan… Événements que je rapporte ailleurs. Une époque difficile, où j’essayais de recommencer une nouvelle vie, après le dépôt de bilan de Sogegraphic ; mais où, les premiers espoirs de changement passés, je m’étais retrouvé me débattant au milieu de difficultés matérielles et d’ordre privé, dont ce n’est ici ni le lieu, ni le moment, de parler, et que je croyais avoir laissées définitivement derrière moi, en quittant Paris. Enfin, tout cela devait finir par un accident cardiaque et un séjour à Cochin, auxquels succéda une période assez longue de convalescence.

C’est durant ce temps de réadaptation, à la fois à la capitale (que je retrouvais avec une joie certaine, mêlée toutefois d’appréhension) et à une normalité marquée au coin de la sagesse, si je ne voulais pas rechuter, que nous nous rencontrâmes, Franck et moi, par l’un de ces hasards dont la vie se montre parfois généreuse, avec un à-propos qui laisse confondu. Sentiment que j’eus tout loisir d’éprouver, lorsqu’un ancien employé de la boîte pour laquelle j’avais travaillé, et avec qui j’étais resté en relation après la rupture forcée de notre contrat, nous mis en face, l’un de l’autre, à l’occasion d’une pendaison de crémaillère – ou peut-être d’un anniversaire ? dans l’intention évidente de nous présenter. Si la chose n’avait pas en soi d’importance (je me rappelle seulement qu’il y avait beaucoup de monde, et notamment des gens de la presse et de l’édition), elle devait en prendre par la suite, puisqu’elle marqua mes débuts dans la carrière du journalisme et mon entrée dans l’équipe rédactionnelle d’Hebdo-Magazine, qui n’en était alors qu’à ses premiers numéros. La place n’était pas encore prise d’assaut. En attendant, le fait marquant de cette soirée fut mes retrouvailles avec Franck. J’aurais en vain évité les vestiges de la muraille de Charles IX et les alentours de la Porte Saint-Honoré, le carrefour du Trahoir, le coin du Jean-Bart et la place des Initiés, lieux où je savais risquer de tomber sur lui, m’obligeant à faire un grand détour lorsque de ma Rive Gauche je voulais gagner à pied les Grands Boulevards, pour le faire dans une banale party : le genre de réunion qui répugnait le plus au monde à mon ami ! Je passe sur les détails touchants de notre mutuelle surprise, les questions qu’on se pose en cette occasion et les petites tricheries qu’on se permet alors avec la vie. Il me confia qu’il accompagnait un jeune éditeur ayant le projet de créer une radio libre -c’était l’époque (le premier mandat de Mitterrand) où elles poussaient sur les ondes hertziennes comme muscarilles après la pluie -et avec qui il s’était plus ou moins associé. Il fut peut-être intrigué de me voir amaigri et les traits prématurément vieillis, conséquences de ma maladie et aussi de l’existence aventureuse que j’avais menée, ces dernières années, dans mon refuge de province. La vie lui avait visiblement porté aussi des coups. Je le trouvais plus désabusé que par le passé et quelques plis supplémentaires barraient son front dégarni. Mais, il n’avait perdu aucune des qualités que j’admirais autrefois chez lui : finesse d’esprit, une intelligence posée, presque méthodique, qui répandait sa clarté sur le moindre échange d’idées, lui donnait le calme et le recul nécessaires pour une estime réciproque de l’adversaire (qualité assez rare chez nos polémistes modernes, pour qu’on soit en droit de la louer), son humour sérieux et mordant… J’avais retrouvé le Franck que j’avais connu du temps où je vivais avec Catherine et Benoît dans la maison du Vésinet ; de nos longues discussions, chemin faisant, sur l’écriture et la création littéraire, qu’il considérait comme une métaphysique personnelle, la Bible, l’Al Qu’ran, le texte originel que tout individu pensant avait le devoir d’écrire avec sa conscience, pour son propre usage, quel que soit son talent ou son aptitude à le faire, loin des influences extérieures : milieu social, culturel, éducation, médias… C’est dire que ce texte était perfectible à loisir par son auteur, tout au long de sa vie, et qu’il n’y mettait un terme qu’avec sa mort. Sans verser dans la philanthropie, Franck se faisait une très haute opinion de l’activité intellectuelle de l’homme.

Mon ami était issu d’une famille de négociants en vins du Mâconnais dont le nom, en grandes lettres noires tracées sur sept panneaux de fer rouillé, s’inscrivait à mi-flanc d’un vignoble en coteau visible au nord-est de l’autoroute A6, à hauteur de la bretelle de Thoissey. On avait constaté, dès qu’il fut en âge de donner quelques espérances à ses parents, qu’il n’était pas fait pour les affaires, et encore moins pour le dur métier du commerce qui demande un esprit pragmatique, un don naturel pour les relations humaines et surtout l’intérêt pour l’argent : autant de qualités qu’il ne possédait pas. Enfant, il aurait fallu que ses parents veillent à ce qu’il ne reste pas enfermé dans sa chambre, plongé dans les livres, et qu’il entretienne la corde sociale par l’exercice physique ou la pratique d’une activité de groupe, ce que lui défendaient sa santé fragile et une nervosité maladive. Il préférait le calme, la réflexion, la méditation et les spéculations philosophiques. Aussi avait-il été un élève brillant au lycée, autant qu’il m’en souvienne (car c’est là que nos destins s’étaient pour la première fois croisés) dans les matières littéraires et scientifiques. Le baccalauréat obtenu, il était allé à Paris pour entrer à l’École préparatoire, dont il avait franchi les étapes avec succès. Ces professeurs appréciaient son esprit de méthode, son goût de l’organisation et un talent sûr pour la direction de la chose politique. Sa famille lui avait alloué les moyens matériels pour goûter, jeune, à une certaine autonomie et à un train de vie plus que satisfaisant : il occupait un petit studio derrière la Bibliothèque Nationale, à deux pas du Palais-Royal ; possédait une voiture de sport italienne et une Norton 750 Commando bleue qu’il avait achetée aux États-Unis ; s’habillait sur mesure chez un excellent tailleur de la rue des Petits Champs ; faisait couper ses chemises chez Harvey et ses pyjamas chez Courtot ; fréquentait la succursale parisienne de la Factory, où il rêvait de rencontrer un jour Andy Warhol, Candy Darling ou Paul Morissey… Après Prépa, il avait opté pour la voie royale en entrant dans la carrière diplomatique. Son premier poste, en qualité de chargé des affaires culturelles à l’ambassade de France à Rangoun, l’aurait mené certainement à de plus hautes fonctions, s’il n’avait pas pris position, au moment du coup d’État qui marqua l’arrivée de la junte militaire à la tête du pays -ce qu’on appela plus tard « la Révolte du pavot » -pour l’opposition clandestine qui menait, dans les montagnes du Kokang, une lutte sans merci contre le nouveau pouvoir, allant même (c’est en tout cas ce qu’il m’a dit) jusqu’à autoriser le convoiement d’une mission humanitaire, en délivrant je ne sais quel sauf-conduit au nom du gouvernement français. Avait-il été officieusement mandaté pour le faire et l’entreprise avait mal tourné ? La raison d’État avait-elle voulu qu’il fût désavoué en haut lieu, dès l’instant qu’elle avait été mise à jour ? Il aurait abandonné son poste pour passer quelques mois dans les camps des partisans ; ce qui l’avait obligé à démissionner de ses fonctions, sans contrepartie, et, atteint d’une fièvre contractée dans les conditions précaires de son existence clandestine, à retourner en France. Il avait trouvé refuge dans la maison familiale, à Saint-Vincent-de-Courdes, un lieu où les renards se souhaitent une bonne nuit à neuf heures du soir, la tête farcie d’histoires de guérilleros et d’embuscades dans la jungle, avec d’autres ressources que ce qu’il pouvait encore espérer de sa famille après des revers de fortune, dûs à des mauvais placements en bourse et à l’éclatement du marché international des vins. Son père était décédé dans cette entrefaite, l’occasion de dresser un bilan de sa situation matérielle. Il faut dire qu’elle était loin d’être rose ! Quatre ans après son retour au bercail, Franck avait mangé sa part d’héritage et «il n’avait toujours pas recommencé sérieusement de gagner sa vie» pour reprendre une expression de son défunt père. Ses frères, qui avaient repris l’affaire, se montraient peu disposés à lui continuer une aide financière et, s’il avait encore les moyens de faire face à une dépense, c’était celle de la dernière chance. La mort dans l’âme, mon ami s’était résolu à rechercher un emploi à Paris.

Une solide culture générale et sa maîtrise parfaite de la langue française lui avaient permis de le trouver relativement vite, et sans qu’il eût eu trop à multiplier les démarches hasardeuses. N’était-ce pas un temps où l’on entrait dans le monde du travail plus facilement que de nos jours ? Ce n’était pas facile pourtant d’occuper avec peu d’expérience un emploi chargé de responsabilités. Il y avait alors aux postes importants, tant dans l’administration que dans les entreprises privées, des hommes mûrs, dont la carrière avait débuté après la guerre, et d’autres surtout, plus jeunes, qui s’étaient poussés des coudes avec Mai 68 ; ils n’étaient pas disposés, les uns comme les autres, à quitter la place ou à partager, ce qu’ils auraient fait, à la rigueur, pour des raisons politiques ou par calculs personnels …mais peut-être que Franck avait bénéficié d’une protection de cet ordre? Il avait trouvé un emploi comme secrétaire de rédaction dans une très sérieuse maison d’édition, sise à l’angle du boulevard Montmartre et de la rue du même nom, presque en face d’un des hauts lieux de sa dispendieuse jeunesse. J‘ai souvent entendu dire chez Jeanjac, où j’avais pris sa suite après son départ (à nouveau un chassé-croisé de nos existences parallèles), qu’on n’avait jamais eu aucun reproche à lui faire, rapport au travail, mais qu’il supportait mal la contrainte des horaires de bureau et la tension nerveuse des périodes de bouclage. (On nomme ainsi, dans le métier de la presse et de l’édition, le moment critique où les pages, montées et fin prêtes de la publication, sont une dernière fois soumises au contrôle du secrétaire de rédaction, avant d’être livrées à l’imprimeur avec l’aval de la direction, juridiquement responsable devant la 17e chambre correctionnelle (dont j’aurais-hélas! plus d’une fois l’occasion d’admirer les boiseries, depuis le banc des accusés) de tout ce qui est publié par sa maison. C’est l’étape la plus intéressante, dans la succession des opérations qui aboutissent au journal ou au livre, parce qu’elle requiert la présence coordonnée des équipes de la maquette et de la rédaction, du claviste aux huiles, jusqu’à des heures avancées de la nuit -de toute la nuit même, lorsqu’il s’agit d’une actualité brûlante, comme c’est parfois le cas dans les quotidiens -, afin d’apporter une modification de dernière minute, à la demande du directeur, ou de prendre en compte une information supplémentaire qui nous parvenait, à cette époque, à travers le crépitement de nos téléscripteurs).

Pendant les années qui suivirent le départ de Franck, jusqu’à la venue de l’informatique, laquelle devait profondément modifier le travail en bousculant des habitudes pour en mettre d’autres à la place et surtout en l’installant à demeure dans notre sphère privée, j’empruntais tous les jours, vers la même heure, la passerelle des Arts, tout récemment rétablie, allégée de deux arches et déplacée de quelques mètres afin de respecter la perspective, entre la coupole de l’Institut et le Louvre, pour traverser la Cour carrée, le temps de m’étonner devant une nouvelle surprise : un ballon captif bleu pervenche au-dessus du bassin rond ; une violoncelliste jouant de son instrument pour les colonnes de porphyre rose soustraites à la ruine des Tuileries, après l’avoir été de quelque orgueilleux édifice, arc de triomphe ou théâtre, dont Rome savait orner ses riches provinces d’Afrique ; dans la lumière poudrée d’or d’une belle matinée d’avril, la présence étrange et insolite sous le balcon de la Reine d’un parterre de tulipes noires qui, pareilles à ces artifices virtuels dont les professionnels de l’image ont trop abusés depuis, frémissantes et printanières sur leurs cornets vert jade, écrivaient un chapitre anticipé dans la chronologie des romans d’Alexandre Dumas -à moins que ce ne fût une expérience d’acclimatation d’un morceau de la Hollande, entre les sèches façades vermiculées du vieux palais des rois… Mais, je laisse là cette poussée de fièvre proustuleuse et marcelante (rassurez-vous) non évolutive, car Bigodet vient entre-temps de me faire appeler par sa secrétaire, pour me parler d’une espèce d’éden nordique, une île sauvage, entre Terre-Neuve et le Labrador. Les neiges commencent de fondre et il aimerait beaucoup m’y envoyer.

la suite des aventures de David Olive : Le voyage à Anticosti…