Mister Runnings is back !

 Septième aventure

A Berlin, David Olíve découvre un curieux hôtel, hanté par un personnage qui est obsédé par le Mur.

Depuis une semaine, tout le Stuttgarterhof attend des nouvelles de John Runnings.
Mister John Runnings est citoyen américain, depuis 69 ans. Et, depuis huit mois, il est le client le plus encombrant de l’hôtel Stuttgarterhof. Les passants sont rares dans ce coin écarté de la Rue Anhalter. En fait, on marche très peu sur le bout de trottoir où il est situé, parce que quinze mètres plus loin il finit dans le Mur. Cette partie de Kreuzberg était, avant la guerre, un endroit très animé ; le centre même de ce quartier populaire, autour de la plus grande gare de Berlin dont il ne reste qu’un pan de ruines conservé je ne sais pour quelle raison. Les quelques rares promeneurs qui s’y hasardent, avant de s’apercevoir presque aussi vite qu’ils se sont engagés dans une impasse, ont des chances de tourner les talons sans remarquer qu’il y a là un hôtel. Ils verront au mieux des terrains vagues et, en arrière-plan, des grands immeubles badigeonnés de crasse, probablement squattés. Est-ce pour appeler l’attention de ces âmes égarées, que le propriétaire a fait couvrir sa façade (ou plutôt, ce qu’il en reste) de trois bandes horizontales, épaisses et alternées, de peinture rouge, blanche et verte ? Monsieur Weinreich ne le dira jamais. Dans la petite loge vitrée qui fait fonction de réception, Hans-Joachim Weinreich répond à toutes les questions de ses clients, sauf à celle qui concerne les trois couleurs de sa façade.
La cause en est peut-être que cela a été mal fait ? Ou bien que le résultat ne répond pas à l’effet qu’il escomptait ? Ces trois bandes de peinture ont, il faut le dire, un air improvisé qui renforce l’aspect triste et minable de cette construction en rez-de-chaussée, à quoi se résume son établissement… Pas tout à fait. Pour être honnête, il conviendrait d’ajouter à la description de cette façade, les deux distributeurs automatiques qui la flanquent, sur sa droite. Un peu comme la signature de l’artiste, au bas d’un tableau. Le jaune pour les cigarettes, le vert pour les condoms. En fait, on s’attendrait à trouver, en franchissant ce qu’on hésite à nommer un porche – tant cette ouverture a été dénaturée -, un dépôt de ferraille ou un atelier de mécanique, comme il s’en voit fréquemment dans les extensions industrielles des grandes villes. Il n’en est rien. J’ai engagé ma voiture de location dans un passage étroit, si étroit que j’aurais dû y renoncer avant d’écouter mon instinct. D’autant que j’ai compris, en arrivant au bout, qu’il me faudrait ressortir en faisant marche arrière. Ce qui ne serait pas une simple affaire, étant donné que j’étais seul et n’avais personne pour diriger la manœuvre. J’y ai trouvé une entrée discrète, flanquée de quatre ou cinq fenêtres garnies de pots de fleurs, de vieilles boîtes de conserves, de débris de mille choses disparates. Sur six mètres précédant cette entrée, une bande étroite de terre s’acquittait à regret de quelques salades, d’une poignée de salsifis et de poireaux étiques, entre deux perches à cornichons.

Stuttgarter 1Au milieu, une planchette de bois mettait en garde les intrus : « Les clients de l’hôtel sont les bienvenus. Les curieux sont priés de faire demi-tour ». Le propriétaire avait apparemment le sens de l’humour. J’ai tout de suite associé cette heureuse disposition aux bandes tricolores qui recouvraient tout, autour de moi : les pots de fleurs, les vieilles boîtes de conserve, l’entour de la porte d’entrée et des fenêtres, le soutien de la planchette et jusqu’aux perches à cornichons. Etant donné que je cherchais un endroit tranquille, à l’écart du trafic et du bruit, j’ai décidé d’élire domicile chez cet original. Mais, j’en reviens à mon propos…

Si Mister John Runnings se montre un client très encombrant du Stuttgarterhof, ce n’est pas parce qu’il y prend beaucoup de place, ni qu’il s’y montre un client odieux ou particulièrement bruyant. Au contraire. Il est le plus civil et le plus discret des clients. Cette dernière qualité s’expliquant peut-être par le fait qu’il occupe le dernier coin, le plus retiré de l’établissement. Il loge tout en haut d’une sorte de grosse cheminée en briques ocre, comme on en voit encore quelques-unes debout dans les quartiers pauvres, où elles signalent la présence d’une ancienne forge ou d’un atelier mécanique, souvent reconvertis en lofts. Sinon que ce n’est pas une cheminée, dans le cas de Mister Runnings, mais tout ce qu’il reste de l’aile principale de l’ancien Stuttgarterhof : un mur haut de quatre étages environ, resté miraculeusement debout après les bombardements de février à avril 1945, et qu’on ne s’est pas encore décidé à démolir, peut-être parce qu’on tient à montrer ce qu’on a vécu ici, qu’il est encore solide malgré les épreuves qu’il a subies – plus certainement, par manque de moyens. Ce morceau de construction, aussi étroit que haut, résume à lui seul : l’escalier empreint de noblesse, la distribution des couloirs, les enfilades des portes, les chambres avec leur confort – vastes salles de bains et dressings lambrissés… tout ce qui fut un grand hôtel de luxe. En son temps, le rival de l’Hôtel Adlon, à ce que dit son actuel propriétaire.

Cette ruine, dressée dans un paysage lugubre qui évoquerait plutôt la fin du monde que la campagne, malgré sa ceinture de champs envahis d’orties et de Stuttgarter 2ronces, avec quelques beaux arbres parfois au milieu, a sa raison d’être dans le fait qu’elle a conservé, tout à son sommet, une seule et unique chambre, sans fenêtre, sans commodités, avec un modeste escalier pour y accéder (sans doute celui que prenaient les bonnes qui logeaient sous les toits). De l’imposante volée de bois qui conduisait la clientèle vers les étages, il ne reste que les premières marches et les deux lions appuyant leurs pattes avant sur les armes de la ville de Stuttgart, aujourd’hui l’ornement du buffet de la salle à manger, en entrant à gauche de la réception. Pas de chauffage, ni d’eau courante. Le propriétaire de l’hôtel se servait de ce réduit comme de remise (bien qu’il faille y monter : il faut les grimper les marches étroites et branlantes qui se déroulent en piston jusqu’au sommet !), où il entreposait des choses inutiles et qui encombraient la cour, avant qu’il ne se décide à en faire un jardin potager. Aussi, est-ce la chambre la moins chère de l’hôtel. Mister Runnings ne paye que dix marks par jour, petit-déjeuner compris. Naturellement, il ne lui est pas servi dans sa chambre… On comprend aisément pourquoi.

John Runnings est un Américain très spécial. Lorsqu’il est arrivé pour la première fois, au Stuttgarterhof, il a vivement insisté pour l’avoir, cette chambre. Comment pouvait-il en savoir l’existence ? S’il l’a dit alors, personne ne s’en souvient. Et s’il n’avait pas affirmé qu’il voulait séjourner à l’hôtel quelques temps, et s’il n’avait pas tenu à payer à l’avance six mois de pension (parce que, pour cinq marks supplémentaires, on lui servait également un repas quotidien), la direction n’aurait pas consenti à lui débarrasser la pièce d’en haut. Sans aucunes commodités ! On avait bien insisté. Il devrait utiliser pour ses besoins les toilettes du rez-de-chaussée. Certes, en cas d’urgence, il y avait le pot de chambre. Mais Mister Runnings lui préférait une vieille bouteille d’eau minérale, qu’il vidait discrètement, tous les matins, dans le caniveau. Quelques jours plus tard, lorsqu’on l’avait vu arriver avec un escabeau pliant et un étui long de la marque optique Carl Zeiss sous le bras, on avait compris (ou plus exactement, on avait commencé à s’en douter), pourquoi le citoyen américain John Runnings avait tenu à louer la petite chambre d’en haut, plutôt qu’une autre. Ce n’était pas à défaut de lui en avoir proposées, sinon avec vue, du moins avec une fenêtre donnant sur le jardin potager. Ce que la sienne n’avait pas ! Par contre, elle avait une ouverture (si l’on peut appeler ainsi un rectangle de 28 cm sur 50 donnant sur l’extérieur, vers le milieu d’une cloison verticale, étroite et haute, en maçonnerie badigeonnée de blanc), qui avait longtemps servi d’aération pour les cabinets du personnel de l’hôtel, lesquels avaient été intégrés à la chambre contiguë, lorsqu’il s’était agi de gagner un peu de place là-haut. Cette cloison, ainsi que les trois autres qui lui tenaient compagnie, étant plus élevée que l’intervalle qui les séparait, la chambre de Mister Runnings faisait penser à une citerne, dans laquelle on l’aurait jeté, dans l’intention évidente de s’en débarrasser. A preuve, la partie supérieure de ce volume, lorsqu’il le contemplait allongé sur son lit, et sa surface plane et vide (on n’y avait pas même accrochée une ampoule) qui n’offrait pas le moindre indice pour lui permettre de deviner en quoi elle consistait : une fente, une cloque, un soulèvement quelconque de quelque chose… Cela lui avait tout l’air d’un couvercle qu’on avait rabattu sur lui, sitôt qu’il y était tombé. Elle aurait pu être en béton, en acier laqué comme une porte de coffre-fort, en carton, en feutre ? Elle pesait trop sur son crâne chauve, pour être faite dans ce matériau. D’ailleurs, la progression rapide de ce qui avait bien l’air d’être une mouche, lui montrait qu’elle était parfaitement lisse, sans la moindre embûche …. Alors, il tournait son regard vers la lumière blafarde qui entrait par le rectangle du vasistas.

Stuttgarter 3Que le vasistas de ces cabinets donne aujourd’hui sur le Mur ? se disait-il. C’est là le fait des hasards de l’Histoire. Lesquels ont voulu que la ville soit pratiquement rasée par les bombes en cet endroit ; que le secteur russe commence exactement à cent mètres ; que dans la nuit du 12 au 13 août 1961, on ait décidé de se séparer de la zone d’occupation des forces occidentales, en élevant un mur en béton et barbelés ; et qu’un morceau d’un hôtel de luxe restât debout là précisément… A quoi, il aurait convenu qu’il ajoute à ses réflexions : qu’il avait fallu aussi qu’au dernier étage de ce morceau de ruine, l’aération du petit coin des bonnes s’ouvrît sur le lieu de cette tragédie humaine, tel un œil désabusé qui s’éveillait depuis peu la nuit (car sa chambre avait l’électricité), pour le dominer de toute sa hauteur. Le surplomber même. C’était (j’emploie le passé, car ce lieu n’existe plus depuis que l’on a reconstruit entièrement ce quartier) le seul et unique endroit de Berlin-Ouest, à part l’orgueilleux immeuble que le patron de presse, Axel Springer, s’était fait élever au checkpoint Charlie, d’où l’on avait une vue plongeante sur la bande de béton, le no man’s land et tout ce qui se passait derrière, en terre soviétique. Comment Mister Runnings avait-il pu connaître cette particularité ? Encore une fois, c’est un mystère. Bien que dans une ville enfermée, comme l’était Berlin en ce temps-là, chacun ait été au courant de ce qui se cachait chez le voisin. A la différence des villes enfermées de province, on s’en fichait complètement. Du moins, à l’Ouest…

En se haussant sur la pointe des pieds – non qu’il soit petit (il avait exactement la taille moyenne des Américains de race blanche nés en 1913), sur la dalle de ciment qui avait remplacé la cuvette des wc., et en faisant attention à ne pas accrocher sa barbe poivre et sel à la crémaillère qui tenait la vitre levée, Mister Runnings pouvait survoler deux siècles d’histoire de l’Allemagne moderne, du moins ses pages les plus déterminantes. Un vaste espace désert, apparemment vidé de toute activité humaine, balafré de murs, fossés, déroulés de barbelés électrifiés, chevaux de frise (entre lesquels, certains disaient qu’on aurait placé des mines), tourelles de surveillance, postes de contrôle où personne ne semblait se manifester. Tout un appareil de mort, qui faisait de cette bande une zone de grand danger, pour quiconque aurait été assez inconscient pour s’y aventurer. Sans parler des Vopos (abréviation de Volkspolizeï) dans leurs miradors, qui avaient l’ordre de tirer sans sommation sur tout intrus. Au deuxième plan, l’immeuble gris de l’ancien ministère de l’armée de l’air (la Luftwaffe), le trou marquant l’emplacement de la chancellerie d’Hitler et du fameux bunker, le sommet de la Porte de Brandebourg avec son quadrige de profil ; un champ de cailloux qui avait effacé la mémoire du palais du prince Albert de Prusse et la coupole de l’église française, sur laquelle un arbre avait poussé… Le tout sur un horizon lointain de toits, transpercé par les pointes noires de clochers et l’alignement de cheminées d’usines, telles des batteries de DCA tournées vers le ciel. Toutes choses qu’il avait appris à désigner grâce à sa longue-vue Carl Zeiss et à un Baedeker de 1936, édité à l’attention des visiteurs étrangers de la capitale, qu’il s’était procuré chez un bouquiniste de la Rue Kant.

Mister Runnings était venu à Berlin car il ne voulait pas mourir sans avoir vu le Mur, comme il l’avait déclaré au journaliste qui l’avait interviewé une fois, dans un article de Die Welt am Sonntag que les documentalistes avaient retenu dans mon dossier. Il était resté à Berlin, à cause du Mur. En effet, depuis son arrivée dans cette ville, il était littéralement hanté par lui. Cette bande grise barbouillée de graffitis était devenue une obsession, son idée fixe.

John Runnings avait vécu toute sa vie à Seattle, où il avait exercé le métier de menuisier. Il s’était battu en 1945, avec des centaines de milliers d’Américains, jeunes et courageux comme lui, pour que triomphent en Europe la liberté et la démocratie. Marié à une jeune femme sérieuse, originaire de Vancouver, il avait donné à son pays quatre beaux enfants ; lesquels pensaient, comme lui, que les Etats-Unis étaient, sinon la panacée universelle, du moins la meilleure réponse qu’on avait donnée à ce jour aux problèmes des habitants de la planète. En bref ! Toute cette vie bien remplie de Mister John Runnings – et dont il entamait d’un cœur léger le dernier virage – était soudain venue buter, un jour d’octobre 1982, contre un obstacle. Une limite infranchissable imposée à son monde à lui, Mister John Evarist Runnings : le Mur de Berlin. Il avait aussitôt tout laissé – femme, maison, enfants et petits-enfants, crédits à la banque et projets de vacances -, pour rester là, interdit devant ce qui lui était interdit, bloqué dans son entendement. Même sa fille cadette, Jay, qui l’avait toujours suivi dans toutes ses décisions, avait dû renoncer à le faire revenir sur celle-ci. Elle était repartie sans lui, enceinte de son troisième enfant. Il avait seulement demandé qu’une part de sa pension de retraité américain soit transférée sur un compte, qu’il avait ouvert à la Caisse d’Epargne allemande.

Depuis, Mister Runnings quitte, chaque matin, à pied, avec sa bouteille d’eau minérale, le Stuttgarterhof, pour aller à la rencontre du Mur. Il marche, marche, marche, qu’il pleuve ou qu’il vente. Il pourrait s’éviter cette fatigue, en se dirigeant droit devant lui. Il le trouverait à quinze mètres de son hôtel. Mais, il a besoin d’avancer, d’aller plus loin, au hasard de ses pas. Il marche donc, lentement, car ses jambes ont leur âge, et qu’elles ne sont plus aussi sûres qu’à vingt ans. Il marche en claudiquant un peu à cause de son genou, jusqu’à ce qu’il le trouve, barrant son chemin, dressé entre lui et sa volonté têtue de citoyen américain. Alors, il s’arrête et le regarde, tout ahuri, comme un obstacle inattendu qui aurait surgi dans la nuit, pendant qu’il dormait. Il reste là, de longues minutes, immobile, les bras ballants, devant sa paroi lisse, marquée ça et là d’un graffiti. Il en pleurerait de rage de le trouver sur son chemin. Parfois, un rideau de bouleaux, au vert tendre qui frissonne sous le vent, un vol d’oies sauvages passant très haut dans le ciel, lui disent que la vie continue. Rien n’y fait. C’est donc cela, le Mur ? semble-t-il se dire, en hochant le bonnet de laine tricotée bleu marine (un achat de Madame Runnings, avant qu’ils s’envolent pour l’Europe) qui couvre son chef, et en clignant ses petits yeux clairs qui paraissent avoir tout le temps des raisons de jubiler.

Les premiers temps, il a manifesté timidement sa désapprobation. En ouvrant largement les bras, tout en penchant ses épaules vers l’avant. Et puis un jour, il a profité de sa halte forcée pour sortir, de dessous son vieux paletot trop large, un papier griffonné de deux ou trois mots (en Anglais, bien sûr !), qu’il a levé entre ses mains, à la hauteur de sa barbe poivre et sel. Ce qui, – la nature lui ayant donné en abondance dans le bas du visage, ce que le temps lui avait trop vite ôté en haut – faisait l’effet d’une étiquette posée sur un ballot d’avoine mûre. Il se tenait coi, indifférent à ce qu’il était en train de faire, comme si ce n’était pas lui qui exhibait ce papier, mais un autre, un voisin qui ne se serait pas présenté en arrivant dans le pavillon qui jouxte le sien à Seattle, et qui serait, à ce moment précis, en train de faire la même chose que lui : arroser son gazon, par exemple, ou tailler sa haie de troènes. Comme il a remarqué que les passants, en général, ne prêtaient pas attention à son geste ou, dans le cas inverse, acquiesçaient à peine d’un dodelinement de la tête ou d’un applaudissement discret, il a décidé de se transformer, le temps de sa promenade, en homme-sandwich. Il a quitté un matin son hôtel, le tronc flanqué d’écriteaux appelant, en grandes lettres tracées à la peinture rouge, à la révolte contre ce qu’il qualifiait d’attentat à son statut d’homme libre, grandi dans la conscience d’appartenir à la nation où étaient le mieux garanties la justice et la raison. Le Stuttgarterhof se serait bien passé d’un client comme Mister Runnings. Non pas qu’il ait cessé de manifester, envers tout le monde, cette exquise politesse qui l’avait fait classer immédiatement par Madame Weinreich dans la catégorie des gentlemans, ces membres de la « cosmopolitan people » (comme elle le disait, en pinçant ses lèvres) qui ne manquaient pas à Berlin avant la guerre. Mais, il n’en était pas de même pour sa discrétion. Il revenait à présent de ses promenades, avec des rouleaux de papier blanc qu’il étalait sur le tapis du salon, sans demander l’autorisation à personne. Là-dessus, il traçait à quatre pattes en grosses lettres, au feutre rouge et noir, des mots agressifs, voire même franchement grossiers, comme « Shit », « Fuck », etc. et il s’en parait ensuite la poitrine ou le dos, pour sortir dans la rue, à la plus grande joie du personnel et des clients, lesquels l’entraînaient parfois à des excès par mauvais esprit ou par désoeuvrement. Que pouvait-on faire ? Ses papiers étaient en règle ; il payait sa pension d’avance… Puis, cela faisait de la publicité pour l’hôtel. Et on en avait bien besoin. Monsieur Weinreich bougonnait un peu, en le voyant passer ainsi affublé devant la réception. Madame haussait les épaules. Les dames du service se poussaient avec des mines hilares, à la porte de la cuisine. On le vit même sortir un jour en homme-sandwich, le bas tirebouchonnant de ses pantalons -et son genou qui lui faisait parfois si mal, entortillés d’inscriptions. Il était coiffé d’un cylindre en carton de même, qui laissait pendre dans son dos une bande de calicot tracé de gros caractères. Des badges Peace and Love, Nuclear-Park ? No Thank’s! , Cruise Missile Express et autres champignons atomiques et tong’and lips, piqués dans sa barbe poivre et sel, à l’instar de ses petits yeux plissés dans sa face réjouie, qui aurait pu passer pour la face avinée d’un ivrogne, si on l’avait vu jamais boire un verre d’alcool ou monter en cachette des bouteilles dans sa chambre. Armé d’une longue perche au bout de laquelle il avait fixé une pancarte, il avançait par saccades, en donnant à son parement l’aspect farouche d’une armure sur un samouraï qui, la lance au poing, marcherait au combat. Oh ! Pas pour aller bien loin… Du haut de leur mirador, à cent mètres de là, les Vopos du checkpoint Charlie l’ont longuement observé au bout de leurs jumelles.

Voyant qu’il n’émouvait personne – pas même un journaliste ne s’était dérangé pour savoir ce qu’il en ressortait, ou se fendre d’un petit article dans la dernière feuille locale -, ses actions sont devenues plus offensives, et aussi plus spectaculaires. Par ses placards, il a exhorté en juillet les Berlinois de l’Ouest à venir se soulager contre le Mur. Ce fut la fameuse journée « Pee-In » (littéralement : « Faîtes pipi dedans »), au cours de laquelle il a lui-même prêché par l’exemple, à maintes reprises. Une autre fois, il a entrepris, devant une assemblée de journalistes (il avait réussi à en convoquer deux, pour l’occasion), d’asséner des coups de masse sur le sommet du Mur, à un endroit où ce dernier forme une sorte d’avancée, sans issue bien sûr, dans le secteur Est. Il a d’abord tenu une conférence de presse, dans le jardin du Stuttgarterhof, qui était devenu son Q.G.. Après quoi, il s’est dirigé à pas lents, filmé et photographié par les deux représentants des médias locaux, vers le lieu qu’il avait élu pour son action. A l’aide d’une échelle, empruntée à son logeur, il a grimpé lentement jusqu’à la partie arrondie qui fait office de faîtage, qu’il a parcourue à califourchon sur quatre ou cinq mètres, une jambe dans le secteur Est l’autre dans l’Ouest, avant de s’arrêter trop essoufflé pour aller plus loin ; puis il a soulevé péniblement sa masse, pour donner deux petits coups dans le béton. Frapper plus fort, ou davantage, eût risqué de lui faire perdre son équilibre, et l’envoyer dégringoler de l’autre côté du Mur.
Sous le ciel gris et froid, les Vopos ont tout vu avec leurs jumelles, avant de le consigner par le détail sur leur grand livre de contrôle. Dans le secteur Est, sur la Place de Potsdam, des ouvriers, occupés à des travaux de terrassement, sont restés parfaitement indifférents à la scène. Par contre, du côté Ouest, un groupe de touristes qui étaient descendus de leur bus, pour prendre des photos, ont marqué leur surprise et demandé à leur guide si l’on avait le droit de faire, ce qu’ils étaient en train de voir.

Tout cela n’a pas fait bouger grand chose ! A part que Mister Runnings a réussi, en frappant une troisième fois plus fort, à détacher un petit bout de béton qui est exposé et répertorié aujourd’hui au Musée du Mur du checkpoint Charlie. Son entêtement se heurte à un autre obstacle, plus dur que le béton, avec l’indifférence de ses contemporains. Alors, le 14 avril dernier, il a décidé un jeune Allemand, Mirko Brahms, à l’accompagner dans le projet insensé d’une course de protestation à travers la ligne de démarcation entre les deux secteurs. Le no man’s land.

Du haut du mirador 30 et, cent cinquante mètres plus loin, depuis l’entonnoir en béton du mirador 31, que séparent des guérites trouées de meurtrières et des postes téléphoniques qui font des points noirs sur les lambeaux de neige souillant le ciment gris, les Vopos qui montaient la garde ont vu arriver le petit groupe, dans le secteur Ouest. A première vue, il ne leur a pas semblé plus suspect qu’un autre, que ces groupes de touristes qui viennent, de jour comme de nuit, rôder autour du Mur. Dans la journée, ils choisissent de préférence une position élevée, pour mieux se repaître de l’Est. Et, quand ils aperçoivent une ombre, quand ils croient distinguer du mouvement, quelque chose de vivant, une silhouette, là-bas en face, ils crient très fort, comme à la corrida, et agitent désespérément leurs mouchoirs. Il y en a même qui se munissent d’un porte-voix, comme les capitaines des bateaux en détresse. Et ils vocifèrent des choses qu’on ne comprend pas. On pourrait imaginer, si on les laissait franchir la frontière, qu’ils n’auraient qu’une hâte, sitôt le Mur passé, d’aller faire la même chose de l’autre côté. On aurait ainsi les mêmes qui s’adresseraient réciproquement des signes et se prendraient en photo à qui mieux. Par malheur (ou par bonheur) ce n’est pas le cas dans la zone Est, où toute manifestation d’intérêt pour ce qui se passe à l’Ouest est strictement interdite. A l’exception de quelques groupes de touristes Ukrainiens, Mongols ou Chinois de la Chine rouge, en visite officielle en RDA, on ne s’y occupe pas davantage du Mur, que d’une chose qui n’existerait pas.

Pourtant, jouer l’autruche dans l’affaire qui nous intéresse, aurait été – non seulement difficile (voire impossible), mais surtout fatal pour l’avancement de la carrière des occupants des miradors 30 et 31. D’autant plus que deux silhouettes, portant une échelle, s’étaient détachées du petit groupe pour s’approcher ostensiblement du Mur. Quelques minutes plus tard, les gardes ont vu pointer deux têtes au sommet de la barre de béton. Ils se seraient crus à la baraque de tir, avant que le marché d’hiver ne plie bagages pour laisser à sa solitude glacée la Place des Gendarmes. Les corps n’ont pas tardé à les suivre, du moins jusqu’aux hanches ; et puis l’échelle, qui a été appuyée de l’autre côté. Le plus vieux des deux, avec une grande barbe poivre et sel, gesticulait comme un forcené, en lançant des injures. Ensuite, il a imité son acolyte. Il a passé ses jambes pour se percher sur les barreaux de l’échelle, et il est descendu derrière lui, en boitillant un peu, dans la zone interdite. Là, ils ont commencé tous les deux à courir à cloche-pied puis en en zigzags, en se tenant par la manche de leurs manteaux. Leur course aura été brève. Ils n’ont pas fait cent mètres, que les autorités sont venues les cueillir… En fait, les policiers n’ont attrapé que le vieux. L’autre a réussi à regagner l’échelle, pendant qu’on ceinturait son compagnon, et à s’en retourner plus vite qu’il n’était venu. Mister Runnings a été menotté, fouillé et conduit sous bonne garde, vers un camion bâché. On ne l’a plus revu. Tout s’est passé tellement vite, que personne n’a eu le temps de monter sur le Mur pour prendre des photos. De toutes les façons, l’échelle était restée de l’autre côté.

Depuis, tout le monde au Stuttgarterhof attend des nouvelles du disparu. Chaque matin, les visages s’allongent en interrogeant le casier où sont accrochées les clefs des chambres. La 85 est toujours à sa place. Bien que l’hôtel ne dispose plus que de sept chambres (lui qui en avait plus de deux cent, jadis !), on a tenu à conserver une numérotation décente en utilisant l’ancien casier. Et la chambre de Mister Runnings a hérité, par le plus grand des hasards, de la serrure, de la plaque de cuivre gravée et de la clef aux armes de Stuttgart, de sa voisine du dessous, la 85, qui est aujourd’hui une porte condamnée sur le vide.

                                                                                                    (A suivre Mister Runnings à Berlin-Est…)