Mister Runnings is back ! 2 (la suite)

Septième aventure (suite)

Dans l’épisode précédent, le lecteur (ou la lectrice) a appris la conséquence de l’entêtement absurde de Mister John Runnings. Partis à sa recherche dans Berlin-Est, David Olíve et son photographe découvrent un monde étrange, où l’enfermement est de rigueur.

Ma rédaction a décidé qu’il fallait retrouver la trace de Mister Runnings. Si l’on en croit une information très confidentielle, il aurait été libéré et se trouverait de l’autre côté du Mur, où il circulerait en toute tranquillité. Bigodet m’a assuré avoir reconnu le personnage que je lui avais décrit, sur un cliché polaroid pris à la sauvette devant la Porte de Brandebourg. « Bien sûr ! » m’a-t-il déclaré avec une candeur désarmante : « qu’il ne s’agissait pas d’annoncer la couleur aux autorités ; mais d’agir avec la même discrétion que son mystérieux informateur ». Je retourne donc à Berlin avec un photographe. Cette fois, pour le secteur-Est. Officiellement, nous voulons faire un reportage « objectif » sur la vie quotidienne là-bas. On a le droit de rêver !

Je passe sur les formalités – entrevues et interrogatoires -, auxquelles nous avons dû nous soumettre, avant d’obtenir l’autorisation du blockhaus, qui tient lieu de représentation de la RDA à Paris. Nous sommes finalement attendus au checkpoint Charlie. Officiellement. Nous avons quand même dû poireauter deux heures, avant qu’on s’occupe de notre cas ! Pas de denrées interdites, susceptibles de contaminer le cheptel communiste ? Whisky, cigarettes et autres friandises ? Nous avons laissé aux Vopos la boîte de chocolats Mon Chéri, que nous venions d’acheter dans la boutique de l’aéroport. Pas de ça ici ! On nous a fouillés au corps, pour s’assurer que nous ne transportions pas de tracts subversifs, pas de journaux qu’on aurait pu ramasser à l’Ouest. Il a fallu changer notre argent, en monnaie locale. On nous taxe à tant par jour. Nous avons constaté, par la suite, que c’était dix fois trop. C’est ainsi ! Ils s’arrangeront d’ailleurs, à force de droits, de charges et de contraventions, pour que nous n’ayons plus rien au retour. Notre voiture de location a été inspectée à la loupe, sur le pont de levage, quasi démontée !

Sitôt la ligne de démarcation franchie, changement de décor… Enfin, moins pour moi que pour mon compagnon, puisque au Stuttgarterhof je l’avais déjà un peu passée. Le même silence que dans le dernier tronçon de la Rue Anhalter, avant qu’elle n’aboutisse au Mur, la même absence apparente de vie. Des avenues droites, sinistres, avec de maigres arbres qui suffoquent entre les façades noires. Regard morne des gens. Visages vides, renfrognés. Gueules en coup de poing des Berlinois de l’Est. A deux pas de l’artère principale, Unter den Linden, le Palast Hôtel où les autorités nous ont assignés à résidence, le temps de notre séjour (c.à.d. trois nuits). Un immeuble anonyme et glacé, en bordure de la Spree, qui présente cette particularité de ne pas avoir d’entrée sur la façade. Elle est momentanément condamnée, pour cause de travaux. Il faut emprunter l’accès du parking, dans une rue latérale. Une façon de « conseiller » aux clients de circuler en voiture, et permet à la gardienne, dans sa guérite, de noter à la minute près toutes les allées et venues. Le long des avenues, où quelques façades récemment repeintes cachent mal la décrépitude des alentours, je surveille les passants dans l’espoir d’apercevoir la silhouette d’un petit homme en paletot, avec une grande barbe poivre et sel. Autant espérer trouver une affiche d’Oncle Sam sur ces murs qui montrent encore, par endroits, des impacts de mitrailleuses et d’obus de mortier. Ce n’est pas que je me berce d’illusions. On a dû le fourrer dans un poste de police quelconque. Je ne vais pas jusqu’à envisager la prison. Qu’a-t-il fait de mal ? Se balader dans le no man’s land ? Et alors ? Il n’a mis la vie de personne en danger, sinon la sienne ? On a dû comprendre à qui l’on avait à faire : un doux dingue, un rêveur… Mister Runnings doit se promener à présent de l’autre côté du Mur. N’était-ce pas là son désir ?

Partout, je remarque des gens qui font la queue. Attendre, toujours attendre… cela semble être ici une habitude, ou plutôt – au vu de leurs visages fermés, une philosophie. On est blindé de patience, cuirassé de résignation. Un père et son fils, un enfant, emmitouflés dans leurs cache-nez couleur muraille, filent sur le trottoir de la Rue Wörther une boite en carton gris à la main. Ces boites en carton mou, dans lesquelles on emballe les chaussons d’appartement ou les chaussures de sport bon marché. Soudain, ils traversent pour se diriger vers une pâtisserie. Dans la vitrine, des alignements de petits napperons attendent qu’un miracle fasse apparaître les gâteaux absents. Vide. Tout est absolument vide. Le père et le fils hésitent à s’en aller. On en a vu des miracles, et plus improbables, se passer in extremis. Pourquoi pas ici ? Ils essayent de pousser la porte ; collent désespérément leur nez contre la vitre ; attendent quelques instants, comme si quelqu’un allait leur ouvrir. Rien. Ils rebroussent chemin avec leurs boites en carton, sous le regard d’une vieille femme penchée à sa fenêtre, sur un rayon de soleil qui écorche à vif la façade d’en face.
Dans la solitude des rues bleutées par la tombée du soir, des ombres noires attendent. Elles attendent quoi ? Des filets de pommes de terre, des seaux de charbon ? De la viande, des clous, des chaussures ? Le savent-ils au moins, ceux qui attendent ? Autour d’un écriteau hâtivement tracé, des queues se forment sans qu’on sache exactement pourquoi. On attend, devant la porte close d’un grand magasin, dont rien de l’extérieur ne trahit l’affectation. On a entendu, ou bien on a lu sur une annonce, que c’était aujourd’hui, à une certaine heure, qu’on devait déballer on ne sait quoi… On est donc là et, comme soi, des dizaines de silhouettes qui ont surgi de nulle part. La file d’attente s’allonge, serpente sagement le long du trottoir, pour finir en confusion, au bout ; là, où l’on sait que l’espoir d’avoir quelque chose est vain. On se réchauffe en battant la semelle ou en buvant du café, un jus tiédasse qui montre le fond de la bouteille thermos. On s’impatiente pour la forme, car on sait bien que cela ne changera rien. Et puis, lorsqu’on est fatigué d’attendre, on repart dans la direction d’où l’on était venu, en se retournant quand même, sans trop y croire. On ne sait jamais, des fois que ça se produirait, qu’on se trouverait soudain là, face à l’aventure… L’aventure ? C’est une voiture qui passe avec un bruit de ferraille dans une rue droite, morne, sans surprise. Un citoyen de « l’État paysan et ouvrier », ça ne rêve pas. Alors, on s’engouffre dans le trou métallique d’une station de métro, pour repartir à l’escalade du vide.

On l’a attendu quinze ans, dix peut-être (avec un peu de chance), la Trabant ou la Wartburg qui file sur la chaussée déserte, avec le bruit mécanique d’une voiture d’enfant. Elle ressemble à la voiture de tout le monde, à toutes ces petites boites de couleur pastel, sagement alignées le long des trottoirs. Aussi, pour qu’elle soit un peu plus la sienne, a-t-on cherché à la personnaliser avec des idées et du temps… Du temps ! On en a plus qu’il n’en faut, lorsqu’on attend. Les carrosseries, les enjoliveurs, les pare-chocs sont partiellement dorés. Les sièges, recouverts de housses en fourrure synthétique, façon zèbre jaune ou tigre vert. Tout un chapitre, la Trabant ! Elle coûte entre 13 et 14.000 marks de la RDA (un employé gagne en moyenne 600 à 700 marks par mois). Sans les options ! C’est-à-dire, sans les sièges, les ceintures de sécurité et les enjoliveurs. Sa couleur est arrêtée en fonction de l’année. Mais, il existe un modèle de luxe, pour les apparatchiks, dont ils peuvent choisir la couleur et le motif des housses.

« Seuls sont grands, les peuples qui savent attendre ». Ils ont dix-sept ans et, comme tous les jeunes du monde, des intérêts qui planent au-dessus des réalités du quotidien. Pourtant, ils ont compris cet axiome, tracé en lettre de pluie sur la façade de la Maison du Peuple. Il faut savoir attendre, toute sa vie s’il le faut. Car l’avenir appartient à ceux-là seuls qui ont su attendre le plus longtemps. Toute la philosophie existentielle de la République démocratique est résumée dans ces mots : « Attendre que se lève pour toi un Futur radieux ! »

Ils sont là, depuis des heures, dans le froid humide d’une arrière-cour de l’Allée Prenzlauer, attendant qu’on ouvre ce local de la FDJ (Front de la jeunesse allemande) où se produisent, certains jours, de façon plus ou moins autorisée, une petite formation musicale qui se veut un peu punk. Oh ! Ce n’est pas Rammstein ! L’endroit est prévu pour 150 personnes, mais ils sont déjà plus de 200 qui trépignent d’impatience de danser et d’écouter du rock. Ils ont les mêmes dégaines, les mêmes coupes de cheveux et les mêmes tenues noires, que leurs frères de l’Ouest. Des grandes ombres zèbrent les murs clos, suintant l’ennui et la médiocrité. Comme tous les lieux affectés à la jeunesse, celui-ci peut être fermé du jour au lendemain. Aussi, aucun des jeunes de l’Allée Prenzlauer ne sait si l’entrée, devant quoi il patiente depuis des heures, va s’ouvrir ou pas. Pour combien de temps ? Tant de choses en dépendent. Ce qui explique, qu’ils sont arrivés longtemps à l’avance, préférant attendre dehors, autour d’une caisse de bières, ou assis en grappes sur les marches d’un escalier sous le regard inquisiteur d’un concierge.
Ils attendent et, comme eux, tout le monde ici attend. Ceux qui n’attendent pas dans la rue échappent au regard des autres. Ce sont des privilégiés, mais ils attendent aussi : un emploi, une promotion, un appartement, quelques miettes de la manne que leur jette, de temps en temps, le gouvernement. On attend partout, pour s’habiller ou pour manger. Qu’il pleuve ou qu’il gèle, en hiver comme en été, en groupes d’amis ou de collègues, en famille, on attend qu’on veuille bien ouvrir les portes enchantées de la consommation. Le grand magasin ou la salle de restaurant. Et, lorsqu’on est enfin autorisé à y entrer, on encombre les lieux de sa curiosité importune ; on s’y réchauffe l’âme à flâner autour des rayons moroses, à rêvasser devant une chope ou une assiette vide. Sans se préoccuper des autres, de ceux qui attendent dehors, sous la neige ou la pluie. Pas de risque, à l’intérieur, qu’on vienne vous demander de déguerpir. Tout est désespérément lent et inutile. On réclame vingt fois le menu. Il faut vraiment être un étranger pour ignorer qu’il suffit de jeter un œil sur la table voisine, pour savoir ce qu’on peut commander : viande surgelée et desséchée par la cuisson, pommes de terre bouillies en salade (c’est-à-dire noyées dans une infâme mayonnaise)… Grande exception, lorsqu’il s’agit d’un restaurant réputé : pied de cochon cuit, servi sur une tranche de pain noir ! Pas de légumes, aucun accompagnement dans ce menu frugal. Ce n’est pas la ration congrue du Kamerad Kotikov, mais sa version à peine améliorée.
Lorsqu’on a fait son choix, il faut attendre pour passer la commande. Le garçon a l’air d’avoir mille choses plus importantes à faire. Il vous donne l’impression d’une intense activité. Pourtant, la taverne est loin d’être pleine. C’est ainsi ! Je fais prudemment remarquer à mon compagnon photographe, ce gâchis de temps, de place et de rendement. Guy me signale qu’il y a une grande salle vide au premier étage. Absolument vide. Et, dehors, la file des gens qui attendent s’allonge sous les fenêtres de l’établissement.
Attendre fait partie de la vie. Il faut attendre le quidam qui prend soudain une initiative, le remballer durement parce qu’il enfreint le règlement, qu’il pénètre sans y avoir été autorisé dans la salle de restaurant, le bureau, le magasin. Une garde-chiourme en uniforme vert-de-gris est là pour le remettre à sa place, celui qui s’enquiert du temps qu’il lui faut encore attendre avant d’avoir une place au Paradis. Mais, nous sommes peut-être plus sensibles qu’eux sur ce point ?

En me promenant à pied sur la Rue Liebknecht, ce matin, j’ai été le témoin d’une scène qui en disait long sur les rapports des Allemands de l’Est avec le pouvoir. A l’annonce d’un cortège officiel, un agent de police avait bloqué les feux. Ce qui, en soi n’avait rien d’exceptionnel. Ce qui l’était, c’était sa façon de surveiller les piétons, massés en bordure du trottoir. Comme s’il avait été également responsable de l’alignement des pieds. Gare à celui qui aurait osé briser le rang ! Son visage exprimait à la fois l’affolement et une brutalité meurtrière, tandis que passaient à toute allure, dans un déchaînement de klaxons, les limousines noires. Il disait, son regard, qu’il n’aurait pas hésité à frapper, au premier signe d’indiscipline. Oui, mais voilà ! On ne frappe pas un citoyen en République démocratique. Ce sont les officiers soviétiques qui frappent sur les crânes durs des Mongols ou des Kirghizes. Ici, on a des façons plus raffinées pour faire respecter l’ordre… Vous attendiez une voiture depuis sept ans ? Et bien, vous attendrez sept ans de plus ! Vous deviez déménager, avec votre femme et vos deux enfants, du petit appartement que vous habitez avec vos parents ? Tant pis, vous continuerez à attendre ce deux-pièces dans un HLM, pour lequel vous avez souscrit l’année de votre mariage… C’est comme cela ! Se révolter ? Pour aller vers quoi ?

Attendre, toujours attendre… Attendre dans un bureau de police du premier district de Berlin-Est, qu’on me rende mon sac avec mes notes à l’intérieur. Ces mêmes notes que je recopie ici. Cela s’est passé la veille à la taverne du Kamerad Kotikov, où l’on m’avait dit que se rendaient habituellement les étrangers. L’apparition parfaitement inattendue de Mister Runnings traversant cette vénérable salle lambrissée, avec son vieux paletot trop large, sa barbe poivre et sel et ses petits yeux réjouis, aurait eu sur moi l’effet d’une double tequila sur une bonne cuite. On s’attendrait à ce que cela soit pire et l’on ressent au contraire une profonde sensation de soulagement. Dans la paralysante mélancolie qui s’était emparée de ma personne, cette rencontre m’aurait apaisé, rendu plus ouvert aux charmes de la ville, redonné le goût d’y faire des découvertes… au lieu de cette gueule de bois. Et puis, j’aurais eu le sentiment de travailler et de ne pas perdre mon temps, comme cela me semblait le cas, depuis que j’étais ici.
Nous n’étions pas assis depuis un quart d’heure, qu’un serveur vient me prier de déposer mon sac au vestiaire, sous le prétexte qu’il gêne le passage. Pourquoi mon sac spécialement et pas celui du photographe ? Je le mets sur un siège, à coté de moi, et on n’en parle plus. Le serveur s’en va en maugréant. Je m’absente quelques minutes, pour aller aux toilettes. A mon retour, plus de siège (le serveur en aurait eu besoin, paraît-il) et plus de sac aussi. Il est au vestiaire. Je fais le reproche à Guy de l’avoir laissé partir. Il m’assure qu’il n’y est pour rien et qu’il pensait, de bonne foi, que le type le prenait avec mon autorisation. Il me remet en échange un ticket de vestiaire. Au moment de partir, je me dirige vers la cabine en question et c’est alors que la ruse montre son fil blanc. Elle est fermée. Rideau de fer baissé. La dame aurait fini son service. Comment, je ne le savais pas ? Les horaires sont pourtant affichés. Mais, je n’ai pas de souci à me faire, mon sac est à l’intérieur. Il ne risque rien. Demain. Elle sera là demain, dès 11 heures du matin…
Voilà, je me suis fait avoir comme un bleu ! Les agents de la police populaire ont toute la nuit pour éplucher mes notes. Ils vont pouvoir apprendre ce que j’ai fait à Berlin-Ouest, Mister Runnings et son poste d’observation au Stuttgarterhof ; se mettre au courant de mes impressions et mes nouvelles rencontres dans leur beau pays ; consulter mon carnet d’adresses et mon agenda… et même feuilleter le manuscrit de Bingo! que j’avais emporté pour le relire et éventuellement le corriger. Après quoi, ils me restitueront le tout avec un petit bristol : Avec nos Félicitations ! Comme cela se fait à Hebdo Magazine, lorsqu’on répond à un courrier de lecteur.

Je dois attendre, encore attendre, entre quatre murs badigeonnés au beurre rance, en essayant de déceler la nuit à travers les plis, raidis par la poussière, des rideaux de Tergal gris à grosses fleurs marron. Sous le sourire confit du président Honecker. « Le Futur radieux de la nation », qu’on peut voir se lever dans le ciel bleu phosphore de la photo officielle. J’ai laissé Guy à l’hôtel, pour venir réclamer au bureau central de la police, sur Alexander Platz. Je demande qu’on ouvre le vestiaire de la taverne du Kamerad Kotikov et qu’on me restitue mon sac. Cela fait deux heures que je suis là, entre une plante grasse qui nargue la mesquinerie ambiante et la protubérance hygiénique d’un lavabo, sous la clarté aveuglante d’un tube fluorescent. Dans la pièce voisine, martelant le silence opaque, le crépitement d’une machine à écrire me dit trop bien qu’on s’occupe de mes carnets. Ne serais-je pas en pleine crise de parano ?

Attendre, toujours attendre… me dit Simone, que j’ai rencontrée la veille dans les couloirs de l’Université Humboldt. Échange d’un sourire. Ses yeux verts, d’une matière rare, précieuse, qu’on ose à peine sonder, tant ils sont désirables. Un visage doré à l’or fin. Un corps fragile, qui se donne comme une chose infiniment douce, glissant entre mes jambes. Cette fille, à l’Ouest, elle aurait fait du cinéma ! Elle serait devenue une star. Elle est belle comme Marlène à vingt ans. Un salaud de dentiste lui a remplacé une incisive par un chicot en bois. Chaque fois qu’elle sourit, j’ai envie de pleurer.

« Attendre, à l’école, que sonne la cloche qui nous délivrera de l’angoisse de devoir passer au tableau noir. Enfant, attendre la caresse maternelle qui vient nous réchauffer l’âme ; à treize ans, ronger son frein en attendant que s’achève une poussive enfance ; à seize, attendre avec plus d’impatience encore que viennent les dix-huit pour avoir enfin le droit d’entrer dans le monde adultes ; à vingt ans, attendre les premières responsabilités, attendre l’âge d’avoir un toit, de se marier, de voyager, de faire des enfants ; à trente ans, admettre qu’on s’est trompé, qu’on a perdu du temps, en attendant d’avoir dépassé ce cap pour reprendre, récupérer, acquérir, posséder… A trente cinq ans, attendre quarante pour faire un premier bilan de sa médiocre existence. A quarante cinq ans, attendre le moment de quitter le bureau, le commerce, la famille qu’on s’est créée, pour faire autre chose dans la vie que travailler, aspirer au repos, éprouver les angoisses d’une volonté qui défaille ; à soixante ans, attendre soixante-cinq, pour être libre, enfin… Attendre le printemps, en hiver ; l’été, au printemps ; en été, que la chute des feuilles tapisse la chaussée. Attendre que son fils rentre de l’école. Attendre d’avoir assez d’argent pour voyager. Attendre que la nuit tombe et que le jour se lève. Attendre d’être vieux… Attendre, attendre, toujours attendre. Je ne veux plus attendre. Je crois que je vais mourir. Envoie-moi cette photo que j’avais prise de toi avec Benoît. La dernière… J’attends ta lettre. Je t’aime ! »

J’enverrai ces lignes à Catherine, aussitôt que nous aurons repassé la frontière. Le malaise laissé derrière eux, par ceux qui s’en vont ; ceux qui ont choisi de quitter un jour parents, amis, collègues, voisins. Devant le fait accompli, leurs proches s’interrogent, des mois, des années. Ils se demandent s’ils ne devraient pas, eux aussi, plier bagages, abandonner ce plexus d’habitudes qui fait mal. On se guérit difficilement de ces plaies. Un émigré de Dresde, rencontré lors de mon séjour au Stuttgarterhof, me disait que, pendant le voyage en train (car, on ne l’avait pas autorisé à emporter sa voiture) entre sa ville natale et le lieu assigné pour son passage à l’Ouest, il avait eu l’impression qu’on lui arrachait la peau du crâne. « Emmène-moi ? a murmuré Klaus, lorsque je l’ai quitté : Je me cacherai dans le coffre de ta voiture ». Non, il n’imagine pas la suite.

Je pense à tout cela, ce soir, allongé sur mon lit du Palast Hotel, à ces enfants sur le mur mitoyen du jardin de la synagogue, qui nous regardaient fêter Soukkot. Je pense à tout cela, en observant distraitement, par la baie vitrée de ma chambre, les lumières qui se détachent de la nuit pour raser le dôme de la cathédrale. Les avions qui décollent de Tegel passent comme une invitation à partir. Couloir aérien. Rêve d’un bonheur qui fuit, au-dessus des désirs d’une population en prison. Et l’étoile Mercedes qui tourne, sentinelle de pacotille dans le bleu vaseux de la nuit qui vient. La véritable Allemagne est-elle ici, ou là-bas ?

Les autorités m’ont appris, par la voie du portier de l’hôtel, que mon séjour prenait fin. Je pense que c’est à cause de mes notes. Ils ont compris que ma présence avait un rapport avec l’arrestation de Mister Runnings. Pourtant, lorsqu’ils me les ont rendus, mes papiers étaient apparemment en ordre. Ce qui avait apaisé mes inquiétudes. On nous a raccompagnés à la frontière. Sans commentaire. Exit. Expulsés.

Le monde que je découvre, après avoir repassé le Mur, est un produit synthétique, du toc! Pailleté, maquillé, plastique doré sur tranche sous l’œil omniprésent de la publicité. On a l’impression que chaque affiche, chaque panneau tournant vous demande vos papiers. Monde d’illusion, sans passé, sans culture, dérisoire. Je songe à la dignité rebutante des rues de Berlin-Est, à la lumière blafarde des réverbères, à la pauvreté des commerces, à sa population qui cherche à survivre dans ce marasme, entre le marchand de charbon de terre et la boulangerie déserte… Ouais ! Mais ils n’ont pas la chance, eux, d’avoir Bernard-Henri Lévy.
Le salon du « prêt à penser » parisien tient boutique à quelques pas du Disneyland de la consommation occidentale, le Ku’damm (le cul damne). Conférence dans la Maison de la littérature, sur le thème « Du terrorisme comme figure de roman ». L’ambassadeur de charme de notre belle culture française porte, largement ouverte sur son torse pâle, la chemise blanche du poète. La salle n’en attendait pas moins. On écoute religieusement cette voix un peu métallique, très parisienne. Voix médiatique de la France qui parle depuis une demi-heure, sans avoir encore rien dit. On connaît bien ça ici, à Berlin-Ouest. On connaît de réputation, lorsqu’on est trop jeune pour s’en souvenir, les discours du général de Gaulle. L’autre, le Führer, quand il parlait, c’était au moins pour dire quelque chose… On voit où cela a mené !
Tout y passe : les petites querelles nombrilistes, les avocats véreux qui défendent des causes ridicules, l’avenir politique d’un pays qui ne joue plus, depuis belle lurette, un rôle prépondérant dans le monde, mais qui continue à faire comme si la planète ne pouvait continuer de tourner sans lui. Tout cela est du meilleur ton. Parfait. Cette Maison de la littérature, à quelques mètres du Centre culturel français, est une ancienne demeure bourgeoise de la fin du 19e siècle, récemment restaurée, remise au goût du jour avec salon de thé et jardin d’hiver. Dans ses salons blancs, une exposition de photos noir et blanc a attiré la « chiquerie » berlinoise, à l’image de celui qui parle ici, ce soir. Même émotion contrôlée, même recul policé devant l’Histoire. In vitro. Le froid glacial de la pensée moderne. Tout cela est bien gentil, seulement ça fait mal quand on débarque, tout frais, de là-bas, de la Maison des Morts.
Ce soir, je pense à cette fille de l’Est, ma « Vénus au Chicot », dans son chemisier en nylon, trop fin pour les courants d’air d’Alexander Platz ; à ces rues sombres où flotte l’odeur suspecte du lignite ; à ces gros tas de charbon qui salissent les cours, mangent les pieds humides des maisons ; au tee-shirt de Simone, marqué des initiales d’un grand couturier français, qu’elle lave tous les soirs pour le porter le lendemain. Je pense à la chambre nue de Klaus, à ses fenêtres pourries à travers lesquelles on entend souffler le froid, à son poêle à baldaquin : un vieux poêle à charbon qu’il a transformé en lit. On y monte au moyen d’une échelle et puis on tire les rideaux, entre quatre poteaux de bois, pour conserver la chaleur. Le poêle à baldaquin… la version communiste de la vie de château ! La grisaille a aussi sa poésie. On dort dans le ciel, serré l’un contre l’autre. Le matin, le bonheur de découvrir la tendresse intacte des choses : la première cigarette sur les nuages blancs de l’édredon, le bruit de la vaisselle dans l’évier, la bougie allumée sur la table servie pour le petit-déjeuner, la cafetière qui gargouille, les petits pains dans la corbeille.

BHL a soudain cité Kierkegaard et il y a de la pâmoison dans l’air. Kierkegaard, c’est un peu le Shalimar des intellectuels français. C’est passé de mode, mais fait toujours son effet. Pauvre BHL qui travaille avec application ses devoirs.

Avec mon retour à l’Ouest, j’ai également retrouvé le Stuttgarterhof, où l’on attend toujours que le boa constrictor communiste dégurgite l’os « John Runnings ». Cela a beau n’être pour lui qu’un osselet, un citoyen américain c’est plutôt difficile à passer. On se demande seulement quand, où, et dans quel état ?
Derrière la cloison vitrée de la réception, où Madame Weinreich s’affaire comme d’habitude à la besogne administrative qui accable les propriétaires d’hôtels, la pile du courrier pour Mister John Runnings in Germany grossit de jour en jour. On a appris, par la télévision, qu’il allait être jugé. Ce qui laisse penser que sa détention va durer. Depuis, plus rien ! Sinon un bref appel du consulat des États-Unis, au sujet duquel Helga Weinreich se montre très discrète. Elle a dit seulement qu’on continuerait de lui garder sa chambre. On suppose que des démarches officielles sont en cours. Son époux trompe le temps et son ennui, en essayant de donner un intérêt muséographique à son jardinet. Il y expose maintenant, de façon assez fantaisiste, des vestiges du quartier récupérés dans les tas de gravats des alentours. J’ai noté un vieux landau tout criblé de balles.
Avec Guy, nous faisons de jour en jour des progrès en allemand. Nous conversons, la nuit de préférence (car il est insomniaque) avec Hans-Joachim Weinreich. Je me propose d’ailleurs d’écrire prochainement son histoire. Guy prend tout le temps des photos. Il travaille comme un peintre en posant ses objectifs quelque part, dans un endroit qu’il a certainement mûrement choisi, et puis il arrange autour le décor. Il place ici une chaise ; là, une étagère de livres qui ajoutera, dit-il, une tache de couleur… Il construit un premier plan et puis creuse le champ « comme dans les paysages italiens ». Son goût, très sûr, l’aide à retrancher le superflu. Juste le nécessaire. Lorsque c’est fini, il fait entrer le sujet. Alors, il bouge, s’avance, recule, zoome… Je pense qu’il joue avec la matière vivante, comme un sculpteur avec la glaise. De ce combat entre la vie et l’appareil, il va tirer sans doute l’émotion. Pendant ce temps, j’écris sur mes carnets.

Et, samedi matin, 5 mai à 7 heures 30 précises, tandis que nous sommes assis, Guy et moi, face à face, devant notre petit-déjeuner, la porte aux deux battants vitrés, blasonnés aux couleurs des régions d’Allemagne, s’écarte brusquement sur un petit homme à l’air fourbu, et surtout frigorifié. Il tient à la fois du président Abraham Lincoln et, vu sa taille, du gnome qui admoneste les poireaux dans le jardin de Monsieur Weinreich. Sa drôle de face, fripée comme une vieille pomme, étale un large bandeau de barbe poivre et sel qui finit en pointes autour de son menton crochu. Elle vient un peu compenser la calvitie de son front, pelé par le soleil et le froid. Le tout donne l’impression d’avoir été découpé dans le vieux carton d’emballage d’une boîte de corn-flakes. Ses vêtements offrent le même aspect déroutant : sa veste à carreaux trop serrée à la taille est couverte par un vieux manteau en laine, ses pantalons tirebouchonnent sur des godillots crottés. Pourtant, dans ses yeux bleus qui sourient, derrière des lunettes à monture noire réparée avec du sparadrap, je lis la franchise, la droiture et aussi la détermination bornée du paysan du Middle West. Du hall de réception au grand salon, ça n’a été qu’un cri : « Mister Runnings is back ! »

Les deux dames qui préparent les plateaux se sont précipitées de la cuisine, oubliant sur le fourneau café, lait et chocolat. Guy s’est jeté sur ses appareils. Une cliente matinale, arrivée la veille au soir du secteur Est, et qui savourait son breakfast en observant avec mélancolie l’anémie des géraniums sur le rebord de la fenêtre, a posé sa tasse pour saluer d’un applaudissement frénétique l’entrée du héros inespéré. Après quoi, elle s’est levée précipitamment pour lui serrer ses deux mains qui pendaient, confuses et gelées, hors des manches trop courtes de son vieux manteau. Un geste qu’elle a vu faire à la championne de formule 1, Ingeborge Kromschroeder, pour saluer sa rivale malchanceuse, lors du Grand Prix de 1957, sur le circuit de Neubourg Ring. Il ne manque que la fanfare de Kreuzberg (si jamais il en existait une), pour compléter dignement la scène du retour.
Tout le monde parle en même temps. Mister John Runnings, que personne ne comprend, car il ne parle que l’américain. Les deux serveuses, surexcitées, qui colportent de table en table, et en s’embrouillant naturellement, l’histoire de celui qu’on n’attendait plus. Dans le meilleur des cas, pas de sitôt ! La dame de l’Est qui raconte à son voisin de table (un jeune homme avec une tête de lapin sous sa casquette tibétaine rouge et jaune), à renfort de détails et gestes, comme s’il était le premier homme de la tribu Wurundjeri qu’elle eût rencontré, sa propre aventure en franchissant, hier, la frontière entre les deux Allemagnes. Avec ses lèvres carmin soulignées d’un trait, ses cheveux courts, abricot, ondulés vers l’arrière, assortis à son sweater ras de cou sur lequel elle a accroché un macaroni doré, elle ressemble à une vedette de cinéma des années 40. Malheureusement, elle louche à donner le vertige. Elle vient de la région montagneuse du Herzgebirge, où l’on fabrique ces jouets en bois tourné qui décorent les sapins de Noël. Comme elle a dépassé la soixantaine, on l’a autorisée à rendre visite à sa famille, à l’Ouest. Demain matin, elle poursuivra son voyage vers Stuttgart, où habite sa sœur jumelle. Laquelle, m’assure-t-elle, ne louche pas.

On attend avec impatience que la patronne soit réveillée pour en savoir davantage sur les tribulations de Mister John Runnings. « Elle parle couramment l’anglais » me dit, en pinçant les lèvres comme s’il s’agissait d’une delikatesse, l’une des deux dames du petit-déjeuner… « Et pour cause » réplique l’autre avec un sourire entendu : « elle a étudié à Standbridge ! »

En attendant qu’Helga Weinreich soit descendue, Mister John Runnings s’est laissé tomber sur un siège, en face de moi. Epuisé et affamé, encore plus ratatiné que d’habitude, dans sa veste à carreaux trop serrée et son vieux manteau poivre et sel. Ses pantalons tirebouchonnant à l’infini sur ses godillots crottés. Et, il m’a raconté son histoire, en avalant mon café et mes tartines beurrées.

Il nous a affirmé qu’il courrait demain acheter une batterie de pétards et feux d’artifice. « Tu piges, gueeyyy ? Le genre Orgues de Staline ! Et on va fêter mon retour en leur balançant tout ça dans la gueule, par-dessus le Mur. Après quoi, on y retourne avec mon pote Mirko. Il m’a promis que cette fois il ne se dégonflerait pas… That’s buull! « 

 

( À suivre…)