Il est mimi le lieu du crime…

   Je ne sais pas si vous avez remarqué, comme moi, comme ils sont coquets les lieux de crimes- je veux dire des grands crimes, des Crimes contre l’Humanité… Ravensbrück, par exemple ? C’est joli, c’est fleuri, paisible au bord d’un lac. J’ai eu l’impression de me trouver dans le jardin municipal d’Annecy. Il faut dire que c’était au mois d’octobre, plutôt vers la fin du mois, et que la douceur du ciel, la lumière dorée de l’arrière-saison… L’endroit était désert. Seul un petit garçon qui joue au ballon. Quelqu’un peut-il me dire: Pourquoi un petit garçon joue tout seul au ballon à Ravensbrück?

   IMG_prison berlinLa première fois que je me suis rendu chez IKEA (il a bien fallu passer par là pour mon installation à Berlin, et par le centre commercial voisin, le Bauhaus – le Castorama local), j’ai pris le 204 sur le pont Julius-Leber. J’avais pensé, en consultant mon plan, que ce n’était pas du tout dans le coin où j’habitais. C’est à cause de l’usine à gaz. Elle a l’air si proche, et je n’ai pourtant jamais réussi à l’atteindre. Comme le centre commercial se trouve bien au-delà, je me suis dit que ce devait être beaucoup plus loin, et qu’il était inutile d’essayer d’y aller à pied. J’aurais pu prendre la S-Bahn (l’équivalent chez nous du RER) mais, à première vue, il n’y avait pas de station dans ce coin. Voilà pourquoi j’ai pris le bus, pour m’y rendre la première fois.

     – « C’est au terminus !  » m’a déclaré le chauffeur…

   Sinon qu’il est arrivé plus vite que je ne le pensais, et qu’en descendant du bus j’ai constaté que je me trouvais en face d’un long bâtiment et que l’objet de mon voyage, d’après les indications que le chauffeur diligent me donnait depuis sa cabine, se trouvait de l’autre côté. Si j’ai compris tout de suite qu’il s’agissait de la gare Südkreuz (c’était écrit en gros sur sa façade de verre); j’ai mis par contre plus de temps pour son invitation à sauter par-dessus à saute-mouton. Il fallait simplement entrer dans la gare, prendre l’ascenseur ou l’escalator, jusqu’au 1er étage, celui des quais des grandes lignes, les longer pour ressortir à l’autre bout, par les mêmes moyens…  C’est comme si, pour aller acheter des clous au BHV, il fallait passer devant le portier de l’Hôtel de Ville, prendre l’escalier d’honneur jusqu’au premier, traverser les salons de réception, pour redescendre de l’autre côté, en face de l’avenue Victoria. Même chose pour le retour, avec son paquet de clous sous le bras…  Bref ! Je me suis retrouvé sur la rue Pape, Général-Pape plus exactement, qui conduit à l’esplanade du parking d’IKEA.

   Curieuse, cette rue qui surgit comme cela de derrière une gare ? Sans crier gare (c’est le cas de le dire), ni qu’on se doute de son existence, lorsqu’on est de l’autre côté. Où mène-t-elle, à part vers des centres commerciaux ? A présent que je suis familiarisé avec le chemin, j’ai voulu le savoir :

kaserne 3   On y voit des bâtiments en briques rouges, à hauts pignons, tout à fait hollandais. L’un d’entre eux, en particulier avec des volets verts au rez-de-chaussée sur le Voss-Damm. Une rue, à la sortie de l’école, pleine de cris joyeux et d’agitations… très pimpante. Sinon que, justement, ces bâtiments rouges sont une ancienne caserne, affectée au 2e régiment d’infanterie des chemins de fer. La plus importante de Berlin intra muros, me suis-je laissé dire. Construite en 1892, sur la rue en question, elle abritait près de 1000 soldats. D’ailleurs, tout ce morceau, entre la Général-Pape et la rue Gontermann, forme sur mon plan de la ville datant – il est vrai – de 1936, (il a sans doute été publié à l’occasion des Jeux Olympiques), un espace gris, sans aucune affectation particulière, ni noms de rues. Secret défense ! Au milieu des bâtiments, se trouvait un terrain d’exercice où, en temps de paix, les hommes du 2e régiment prussien devaient se préparer aux parades et défilés. On en a fait, après la deuxième guerre mondiale, au temps où les Berlinois crevaient la dalle, un vaste espace potager. L’idée de donner à la population le moyen de se fournir en légumes et en fruits, en récupérant les terrains vagues, ne date pas de la dernière guerre ; mais de l’autre, celle d’avant, où le besoin s’était déjà fait cruellement sentir, surtout à partir de 1916. Depuis, on l’a redivisé en jardins ouvriers, à l’usage peut-être des employés des chemins de fer. Ces jardins ouvriers, c’est une idée de la fin du 19e siècle. Pour des raisons de santé sociale et surtout de productivité, l’Etat a décrété que les travailleurs devaient happer de temps en temps un petit bol de chlorophylle. On leur a attribué ainsi, suivant leurs mérites et conditions familiales, des petits lopins pour y faire pousser salades, pommes de terre et choux, mais aussi quelques fleurs. On en voit encore pas mal, dans ce coin, de ces jardinets et enclos grillagés, autour de baraques en planches et en tôles où pourrissent des vieilles transats, des bancs en ciment, des tables rouillées que doit agrémenter, l’été, la compagnie d’un parasol. Sinon que tout cela ressemble à des chiffons sales, sous un ciel morne et gris.

     Cette rue Pape, si on la prend dans la direction opposée où me menaient originellement mes pas, c’est-à-dire vers le nord, en longeant la voie ferrée, elle conduit à une espèce de château d’eau ou de grand silo peint en rose bonbon… On aura voulu en faire un gros éléphant rose. Pourquoi pas? C’est le genre de chose, qu’on voit beaucoup en ce moment. J’ai même lu quelque part qu’on allait donner des formes amusantes aux pylônes de haute-tension, pour les rendre moins choquants- (Les entreprises des pompes funèbres fardent bien les visages des défunts avant de les présenter à la famille).  En m’approchant, j’ai constaté que c’était le couchant qui me donnait cette illusion. Le cylindre est bien gris béton.  On l’a qualifié sur un panneau-indicateur de Schwerbelastungskörper (une masse). Bien que l’objet en question soit peu impressionnant- même pas impressionnant du tout, on a élevé tout à côté une sorte de mirador métallique qui le dépasse de quelques mètres, je crois. Depuis sa plate-forme supérieure, on a un point de vue sur Schönberg et l’arrondissement de Tempelhof. J’ai trouvé, à l’entrée de cette construction, un imprimé qui donne quelques indications sur elle : Erigée en 1941, cette masse devait servir à tester la fermeté du sol, à l’endroit où Hitler voulait que son architecte, Albert Speer, lui dressât un gigantesque arc de triomphe. Là où vont, sans trop savoir où et comment, des petites voies qui ont partiellement gardé leurs pavés, devait s’élever un monument de 170 mètres de longueur sur presque 120 de hauteur, soit 49 fois la taille de son modèle parisien de la Place de l’Etoile. Le projet T (nom de code sous lequel il était porté) devait couronner l’axe Nord-Sud, artère principale du nouveau Berlin, dont le tracé de sept kilomètres (de Moabit à Tempelhof) aurait été bordé d’édifices publics et d’administrations, les plus importantes du régime. Avec un volume de 2.366.000 m3, cet arc de triomphe aurait été dédié à la mémoire des soldats allemands tombés pendant la Première Guerre.

   A ce propos, il est intéressant de souligner que la plupart des édifices publics construits sous le IIIe Reich, pour répondre à des fonctions officielles, sont voués au culte des morts. Ici, les noms des 1.800.000 soldats allemands devaient être gravés sur des parois en granit, ornées d’une frise de 10 mètres de haut, œuvre du sculpteur Arno Breker.

   Cette volonté de faire en plus grand, plus haut et plus imposant, ce que Haussmann avait fait à Paris, se traduit jusque dans les détails. Ainsi, on avait prévu de supprimer les innombrables petites gares, caractéristique du Berlin de 1900, par  deux énormes édifices qui auraient fermé l’axe principale à ses deux extrémités. Tous ces projets colossaux de réaménagement auraient signifié la fin de ce mélancolique paradis de verdure et l’arasement des vieilles bâtisses militaires. Mais, j’en reviens à ce qu’il en reste…

   Si la plupart abritent aujourd’hui entrepôts de pièces détachées, garages, bureaux, entreprises et aussi quelques habitations ; on peut voir une construction plus discrète, à l’allure sobre, mais néanmoins élégante, de presbytère adventiste. Avec son haut pignon badigeonné de blanc, à bordure de briques découpée d’élégantes consoles, ses murs rouges à festons ocre, ses croisées à meneaux, on pourrait l’imaginer à l’arrière-plan d’une toile de Vermeer ou de Gabriel Metsu. C’est l’ancienne prison de la SA. De sinistre mémoire : le 54 Werner-Voss-Damm.

   « La police militaire de la SA Berlin-Brandenbourg avait installé ici une prison provisoire,  nous dit un panneau montrant une photographie déchirée du Truppführer, Ulrich Geguns : C’était l’époque des grandes rafles contre les opposants au régime. Plus de 2.000 personnes ont été détenues dans ses caves, parmi lesquelles de nombreux médecins et avocats juifs. Après de longues années d’oubli, les anciens cachots ont été redécouverts vers le milieu des années 90. Le lieu de mémoire de la Rue Pape commémore les victimes ».SA Prison - couloir central

(A suivre… dans la prison SA)

Adresse :Werner-Voss-Damm 54AA – 12101 Berlin <www.gedenkort-papestrasse.de>         (Entrée libre du mardi au  jeudi et le dimanche, de 14 h. à 18 h.)