Les reliques de l’armée soviétique à Berlin

De 1945 à 1991, les Russes ont occupé des positions stratégiques en Allemagne de l’Est afin de parer à un éventuel conflit avec l’Occident. Frappés en leur temps du « secret défense », ces lieux sont aujourd’hui des enclaves protégées où pourrissent les vestiges de la force de frappe soviétique.

Aucune carte ne signale ces zones interdites autour de Berlin. On tombe dessus par hasard. La route trace son sillon d’asphalte sous le dôme vert des grands arbres. L’ombre blanche d’un bouquet de bouleaux glisse, telle un fantôme égaré, entre les lignes noires des sapins. La Prusse profonde. Quelque part entre Teupitz et Halbe, où se déroulèrent de février à mars 1945 les derniers combats qui ouvraient Berlin à l’Armée Rouge. Le paysage est idyllique, mais on n’y entre pas. Tout le long, la forêt est fermée d’un grillage et des panneaux signalent qu’il est dangereux de s’y aventurer. Fort heureusement pour nous, la clôture présente quelques points faibles. Nous laissons notre voiture, pour continuer à pied. A quelques mètres d’un poste de contrôle abandonné, un amoncellement de cailloux et de troncs, sur deux ou trois mètres de hauteur, barre le chemin. L’obstacle franchi, on découvre une autoroute à quatre voies traçant une longue ligne blanche à travers la forêt. Elle est là, déserte et silencieuse, toute droite jusqu’à l’horizon, tachée par l’ombre vagabonde des nuages qui courent vers la Pologne. Autoroute ? Piste d’atterrissage ? Les deux. C’est ici, à Brand, que les Russes avaient leur principale base aérienne. Les grandes ogives de fer des hangars élevées autour d’un terre-plein dallé, servaient à abriter entre autres les Mics 21. Les dalles de béton n’ont pas bougé d’un centimètre. Seuls les bas-côtés sont un peu envahis par la végétation. Ce qui ne rend pas l’endroit moins imposant.
Après cinq kilomètres de marche dans cette profonde solitude – et un second talus franchi, la piste de béton continue sur un kilomètre ou deux et puis un mur gris se dessine, à gauche, entre les éboulis et les barbelés. Derrière, se cache l’un des cinq dépôts de missiles stationnaires en Europe, avec Himmelpfort, Stolzenhain, Waren et Bischofwerda, des 31 sites d’armement nucléaire soviétique dans l’ancienne RDA. Le dépôt de Brand-Wusterhausen (que les Russes désignaient sous le nom de code Totschka) était particulièrement important du fait qu’il rassemblait, dans un même lieu, la force de frappe aérienne, les missiles nucléaires, ainsi que les réserves d’artillerie lourde et les armes chimiques de combat. Un arsenal entreposés ici, dans un vaste complexe militaire aménagé sous la forêt, sorte de grand bunker dont la rampe d’accès semi-circulaire ouvrait à flanc d’une butte, plus au moins artificielle et cachée par la végétation. En cas de conflit, le haut commandement des forces soviétiques aurait donné au chef de l’état-major du dépôt de Totschka l’ordre de convoyer les têtes de missiles, les fameux 9K79, vers les autres bases. Un réseau souterrain de rails et de rampes motrices facilitait leur acheminement jusqu’aux camions blindés et de là vers les pistes de béton et les abris aériens que nous avons traversés.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette machine de guerre ?
Des baraquements aux toits effondrés, assez vastes pour abriter des blindés et leurs remorques, des pistes d’atterrissage, des successions de bureaux aux verrières crevées ouvrant sur le ciel, des bâtiments à demi en ruine. Débris de verre, fenêtres arrachées, intérieurs dévastés où les derniers vestiges de la présence militaire soviétique sont livrés au vandalisme… Le chemin bétonné conduit jusqu’à une sorte de clairière, fermée du côté gauche par de grands hangars. A droite se dressent toujours les rampes de lancement des missiles. Six pylônes de béton tachetés de vert camouflage, auxquels sont rivés des têtes de pont métallique. Une loupiote, dérisoire, se balance encore au-dessus d’une longue inscription en lettres cyrilliques. Six totems qui flanquent l’entrée du bunker, à demi ensevelie sous les gravats. Une butte de cinq mètres, qu’on s’est apparemment dépêché de combler avec des bulldozers. Le sommet montre encore un bout du cylindre d’acier des vantaux qui glissaient latéralement sur des rails, pour livrer le passage. Ils doivent avoir une épaisseur considérable, si l’on en croit la blessure qu’ont laissée des intrus, en essayant de découper le métal au chalumeau. Une entaille d’à peine un demi centimètre de profondeur. Nous mesurons la folie de leur tentative, en heurtant la paroi métallique avec un caillou. Un bruit sombre, sans écho, montre assez qu’elle est aussi compacte qu’un rocher. D’énormes conducteurs, montés sur rails, devaient coulisser pour donner accès à l’intérieur.
Des conduites d’aération se dressent au milieu des ronces ; des trappes ouvrent sur des marches en ciment qui conduisent vers des passages souterrains. Combien y en a-t-il ? Sur quelle distance s’enfoncent-ils sous la forêt ? Le site de Brand était placé au plus haut niveau « Secret Défense ». Il n’existe aucun relevé de ce vaste complexe souterrain. Personne n’y avait accès ; pas même les militaires qui servaient cette base… Cinq cents, un millier, dix mille dit-on à l’époque de la guerre froide ! Sinon les ingénieurs russes chargés de l’entretien de ce matériel de guerre. Il est difficile encore d’en percer les secrets.
A Totschka, comme dans les autres bases soviétiques que nous avons explorées, à Zossen, Brand, Wünsdorf où stationnaient les troupes du maréchal Joukov – le vainqueur d’Hitler, l’homme qui prit Berlin à la tête du premier front biélorusse, Bernau au nord, dans les petites communes de Teupitz ou de Waldstadt dont les habitants (ou plutôt ce qu’il en restait en 1945) durent faire de la place à quelques 30.000 soldats soviétiques jusqu’à la chute du Mur… le sol est empoisonné par les produits toxiques, gaz, amiante, déchets chimiques et même, selon certains, radioactifs. Des bidons seraient encore enterrés sous ces décombres. Avis aux curieux ! Fichés en terre, à une cinquantaine de centimètres de l’humus, des petits panneaux métalliques représentant une tête de mort ou une mine avertissaient du danger. Ils ont depuis été arrachés et on ne sait plus trop sur quoi on marche. On constate seulement que le sol résonne sous nos pas, comme si c’était creux en dessous.
Des traces d’inscriptions en caractères cyrilliques, des caisses éventrées, des restes d’uniformes, des vieux manteaux, des vieilles chapkas qui disparaissent dans l’immense pourrissoir de la forêt, s’agrègent peu à peu avec l’herbe et la mousse… Voilà ce qu’il reste ici des Russes, vingt ans après leur catastrophe.
Avec la réunification de l’Allemagne et dans le cadre des accords passés avec les autorités de l’ex-URSS pour le démantèlement des bases militaires en Europe de l’Est, le site de Totschka (comme les autres dépôts d’armement soviétique), a été abandonné. Le déménagement de l’arsenal nucléaire s’est fait par voie de chemin de fer, jusqu’à la mer Baltique, pour être chargé sur quatre navires de guerre. Direction les bases navales en Russie. Le 29 juin 1991, le dépôt de Brand-Wusterhausen a officiellement cessé d’être une zone interdite. Seules sont restées, comme à Berlin-Treptow, Karl-Horst, Beelitz ou Lichtenberg, les traces de l’histoire des hommes. Quant aux animaux, ils savent que le danger n’est pas passé. Ils ne sont pas revenus…

Les photos à voir sur facebook Yan Morvan et Nicolas Donetti.

https://www.facebook.com/yan.morvan.1?fref=tl_fr_box

https://www.facebook.com/donettiniko.davakov