Les dernières réflexions de Jean-Michel Frank.

– Où suis-je ?

Il sort du sommeil comme d’un long coma, sans conscience et sans vie. Ouvrant péniblement les yeux sur le trou noir de sa chambre. La main cherche à tâtons la poire de la lampe, heurtant des objets que son oreille identifie : le téléphone, un crayon, le tube d’aspirine qui a dû rouler sous le lit. Une voix grésille, juste le temps de reposer le combiné. Le large abat-jour s’éclaire enfin au-dessus de la boule blanche en céramique, froide comme ce réveil au milieu de la nuit, hostile comme cette chambre inconnue. La pendule, énorme au milieu du mur blanc, indique trois heures. Il faut essayer de dormir encore. Un peu. La bouche pâteuse, il se lève pour se diriger en titubant vers la salle de bains. Un gros bouton, à gauche de la porte, choquant comme une insulte à la raison, sépare les lettres ON et OFF. Il hésite avant de le tourner. Dans la lumière blafarde des sanitaires, une odeur douceâtre d’antiseptique. Il s’assied sur la cuvette du bidet. En face de lui, le visage défait d’un vieil homme.

– C’est moi, hélas ! se dit-il : cet amas d’organes, ces morceaux de viande pas fraîche qui n’ont plus la pudeur de tricher.

Il se dit vaguement qu’il faudrait qu’il reprenne la gymnastique… faire des séances… Il se répète ces bonnes résolutions sans y croire. Il faut retourner à ce lit vaste et froid, vague promesse de repos pour son corps usé.

– Il est très bien ce matelas. Mon dos ne me fait pas souffrir…

Il éteint la lampe avant de replonger, avec un soupir de jouissance, dans la moiteur des draps. Trois points rouges l’observent dans le noir, impassibles, oppressants comme le silence, cette chape qui a soudain englouti le monde autour de lui. Est-il seul? Il n’entend rien, pas même un ronronnement électrique, ou le glissement furtif des aiguilles de la pendule, comme c’est souvent le cas dans les chambres d’hôtel.

– Gilles me disait que les appartements new-yorkais étaient très mal insonorisés. Je suis peut-être seul ? Dans ce labyrinthe de couloirs et de portes…

Deuxième réveil. 6 heures 30.

– J’ai dormi trois heures. C’est bon. Il faut penser à se lever, à rassembler dans la malle les affaires qui traînent sur cette table, en face de son lit, à laquelle personne ne s’est probablement assis.

Entre l’abat-jour conique de la lampe en céramique, parfaitement identique à celle qui occupe le chevet de son lit, et le rectangle sombre du rideau dont le jour naissant dessine les plis, il distingue une chose qui pourrait être une bouilloire électrique. A côté, deux boîtes qui peuvent contenir du thé et du café. La chambre est toute occupée par son lit, avec une courte-pointe ridicule à grosses fleurs jaune et brun…

Ah ! La petite douleur le reprend, là, au creux du cœur. Ted l’a quitté. Il est seul, et la petite douleur lui dit qu’il va recommencer à souffrir. Lui, qui voyait, en une fraction de seconde, l’erreur de goût ou de jugement chez les autres, il est incapable de cette lucidité pour lui. Il a encore eu la naïveté de croire qu’on pouvait l’aimer pour ce qu’il est : un être doux et conciliant, qui hait la haine… Mais possède un caractère impossible. Est-ce de sa faute ? Lorsqu’on s’appelle Jean-Michel Frank et qu’on a vu, tout ce qui compte dans le monde, vous encenser comme le Messie… du décor !

La folie ! (Il n’a jamais cessé de se le reprocher) La folie de croire tous les êtres semblables, frères en amour et en sensibilité, l’avait fait partager avec cette fille inconnue (ou presque, il avait fait sa connaissance peu avant) quelques jours de vacances en Italie. Pourquoi se rappelait-il brusquement cet épisode de sa jeunesse ? Il se rappelait ses paroles haineuses, ses mots cruels pour décrire une amante, une situation, un lieu ; son absence de cœur qu’elle lui avait révélée un jour en barbouillant des mots exaltés et sales sur les murs de sa chambre à Capri. Au mépris du ciel pur et de la beauté immatérielle du paysage. Au mépris de cette loi sacrée qu’ils instauraient entre les êtres jeunes et beaux qui s’y mouvaient… Elle lui avait infligé la double peine, morale et physique, de leur souillure de citadins que le bonheur avait trop gâtés. Lui, qui désirait tellement vivre en paix avec les autres.

Gosse déjà, à l’époque de Janson, il était le premier à saluer ses ennemis, lorsqu’il lui arrivait de les croiser dans la rue, accompagnés de ses parents. Peu lui importait qu’un regard surpris ou ironique réponde alors à son geste amical, laissant trop imaginer quels commentaires malveillants il attirait sur lui. Ces bourgeois inquiets de savoir qui leur fils fréquentait. Il se sentait l’âme sereine d’avoir montré à son agresseur d’hier, que ses coups ne lui vaudraient jamais que politesse et noblesse en retour. Il avait un besoin viscéral d’être aimé. D’ailleurs un peu de supplication se lisait dans ses yeux, lorsqu’il les croisait dans le miroir. Ah, ce miroir et lui !

– Quel malheur d’être sensible à ce point ! se disait-il, à la fois surpris de lire encore cette attente dans un cœur qu’il croyait définitivement trempé.

On le disait dur et tyrannique, sans cœur pour les petits… C’est qu’il les connaissait : ils veulent que tout leur ressemble ! Ils mettraient même leur goût au-dessus du sien… Affaire de couleurs.

Il était revenu de tout, après tant d’amères expériences. Mais, reste l’inquiétude de savoir comment les autres le voient. On aurait pu nommer cela le point faible dans la cuirasse, s’il y avait eu cuirasse ? Ce n’est pas du galuchat, contre quoi s’use sans succès le fer de la lime. Pas même du parchemin… Non ! que de la paille. Un fragile brin de paille, blond et lisse, qu’il était toujours sur le point de déchirer, pour se jeter dans les bras de l’autre et lui dire qu’il l’aimait et qu’il lui demandait pardon d’être si compliqué. En somme, le contraire de ce qu’on pouvait connaître de lui.       D’un geste, il écarte le rideau de sa chambre sur la façade morne de la maison d’en face, encore plongée dans la nuit. Il regarde le crépuscule envahir la pièce. Pâle clarté qui noue dans sa gorge une irrésistible envie de pleurer. Trop de hontes. Il pense à ses frères en infamie, à tous ces Juifs qu’il a vu chassés de leurs pays, jetés sur les routes d’Europe, sur des quais de gare dans l’attente d’un train… Victimes apparemment consentantes, comme lui, devant des hommes jeunes et forts qui les regardent, impassibles, s’entasser dans des wagons à bestiaux. L’humanité est en loques, se disait-il, en pleurant…

Qui cela pourrait-il bien émouvoir, que la souffrance d’un petit homme, maigre et laid, aux joues creuses, marquées d’une ombre bleue qu’aucune lame de rasoir n’aura jamais réussi à effacer ? Si pitoyable, dans ses costumes bien taillés, qu’on dirait un malade qui se serait forcé à sortir pour faire quelques pas, dans un maigre rayon de soleil… Tout ce qu’il peut encore attendre de la vie ? Ses lèvres mauves esquissent un sourire dédaigneux, un peu ridicule. Il y a du singe, sous les plis amidonnés de ses manchettes, jetées au milieu du linge qui l’attend sur sa table. Deux discrètes boucles d’or les retiennent encore. Tout est là ! Et ses mains sont d’une blancheur transparente et semblent à peine effleurer ce qu’elles touchent.

(A suivre… Les dernières réflexions de Jean-Michel Frank)