Le Voyage à Anticosti

Onzième Aventure

Où David Olive est de retour, après un long encart dans le monde de Paul Follot (un autre destin remarquable), pour nous entraîner en reportage sur l’île d’Anticosti, dans la province de Québec.

    C’est dans un bistrot parisien, à deux pas de chez moi, le genre d’endroit où je me rends tous les matins, à la même heure, pour prendre mon café, que j’ai entendu parler pour la première fois d’Anticosti. Si ce nom ne m’avait pas été expliqué par la personne qui l’avait employé, j’aurais pensé qu’il s’agissait d’un détergent ou d’un anti-virus particulièrement puissant. Le matin, j’ai horreur qu’on me casse la tête avant que j’aie bu mon premier café ; et ce matin-là, en posant ma commande sur le comptoir, le garçon avait enfreint la règle en faisant à mon adresse un petit mouvement énergique du doigt, qui pouvait se traduire par « amènes-toi vite par ici, j’ai quelque chose d’important à te dire ! »…Par ici, c’est-à-dire dans le petit coin des élus, entre la caisse et l’escalier des toilettes. Comme je suis curieux de nature (je ne suis pas journaliste pour rien), je m’étais empressé d’obéir. Seulement, il n’avait pas pu s’exécuter car des clients étaient arrivés à ce moment, et il m’avait laissé en plan pour les servir. Je m’étais mis alors à causer avec mon voisin de coude.


C’était un type de taille moyenne aux cheveux gris argenté, avec un long visage ouvert, des mains soignées, de belles dents blanches (qui pouvaient être fausses) et un sourire avenant de gynécologue. Le teint bronzé, comme il se doit lorsqu’on exerce cette profession. Il a commencé –je ne sais pas pourquoi –à parler pêche. Je crois qu’il s’est plaint d’avoir trop de travail pour se livrer comme il l’aimerait à ce passe-temps. De fil en hameçon, il s’est lancé sur les grandes aventures de l’océan et j’ai appris ainsi qu’il était le descendant d’une famille de Terre-neuviens, qui avaient affronté toutes les mers du globe. En passant, il a mentionné le nom d’Anticosti. Il m’a décrit cette île de l’estuaire du Saint-Laurent comme une sorte de grande réserve naturelle, protégée par des récifs sournois, -sournois car on ne les voit pas, ou trop tard quand on est dessus. Pour finir sur une note plus sympathique, il m’a vanté les mérites de l’endroit pour les pêcheurs en rivière, chasseurs et autres amateurs de vastes espaces forestiers. L’île en serait en majeure partie couverte. Ce qui explique que ses habitants -350 têtes au mieux- se sont reconvertis à des activités plus sédentaires : trappeurs, guides, trafiquants en peaux. Il m’a dit aussi qu’on y trouvait des milliers d’animaux sauvages, cerfs, chevreuils, oiseaux migrateurs tels que oies et outardes, que ses rivières regorgeraient de saumon, et qu’on y ramasserait les langoustes à pleins paniers sur les récifs.

Quand j’ai raconté cette histoire à Lucien Bigodet, il en a eu les yeux qui s’humectaient d’appétit. Mon directeur est un petit homme replet, que je soupçonne d’envisager la nature comme un vaste garde-manger. Quarante-huit heures plus tard, j’étais dans l’avion qui volait vers Montréal. Sans photographe cette fois-ci –ce qui n’est pas dans les habitudes de mon journal-, mais chargé de préparer le terrain pour qu’on y envoie un par la suite. En ses débuts, Hebdo Magazine changeait de formule tous les ans. Cette année-là, mon journal expérimentait l’étanchéité de deux métiers distincts liés au reportage : le rédacteur et le photographe. La direction avait décrété, que l’auteur du texte n’avait rien à faire avec l’auteur des photos. Le résultat fut surprenant, aussi se dépêcha-t-on de revenir, l’année suivante, à l’ancienne formule. Bref ! Bigodet me laissait partir seul pour Anticosti, la mort dans l’âme, avec pour recommandation de lui ramener le premier animal comestible que je jugerais assez frais pour supporter le voyage du retour.

Quelques minutes avant que le petit bimoteur, contre quoi j’avais échangé ma place dans un jet à l’aéroport territorial de Montréal, se pose à Port-Menier, sur une espèce de champ pelé, j’ai pu admirer, par le hublot, la toison vert sombre qui recouvre presque entièrement le relief. Elle se découpe d’un trait net sur le bleu violacé de l’océan, sans transition de rochers ou de plages. Une digue végétale qui tient en respect les éléments. Je m’aperçois, à mesure que nous nous approchons du sol, que le pays est plat, si plat que le point culminant semble être son phare qui marque la limite de la forêt. Je me suis promis, en mettant le pied à terre, d’aller voir tout cela de plus près. Mais d’abord, quelques mots sur Jack Lesclapart, le propriétaire de la pension où je passe mon séjour.
Il m’attendait sur sa moto, au bout du terrain où l’appareil avait fait en cahotant un nouveau tour de piste, pour se calmer de ses émotions. Une Norton 750 bleue, modèle Commando s’est mise à rouler vers lui aussitôt qu’on s’est arrêté. Ce que j’ai trouvé un peu scandaleux, car j’aurais pu être chargé de bagages…« Bleu d’époque ! » a déclaré son chauffeur, en guise de bienvenue. « Bouchon d’époque» a-t-il ajouté deux minutes après, en coinçant mon sac mou contre le réservoir. Le temps d’attacher un casque et d’enfourcher la vieille selle de cuir (je présume également d’époque) et nous foncions à 180 au compteur, à travers le paysage.
Jack Lesclapart n’est pas seulement peu causant –un taiseux, comme on dit ici-, il lui arrive aussi de se montrer insupportablement autoritaire. Je m’explique ! J’ai constaté, en consultant une carte topographique de l’île, qu’il existe sur sa côte un lieu au nom étrange : la baie Innommée. Aussitôt, mon imagination s’est mise à travailler dare-dare. Je me dis qu’il doit y avoir une bonne raison pour cela. Innommée ? Est-ce qu’on aurait oublié de lui donner un nom ? Ou bien est-ce son nom, pour une raison qui m’échappe, sans doute liée au lieu ? Ou à une chose, devant quoi la raison humaine se bloque, refusant d’apporter sa caution ? Comme on dirait d’un fléau inconnu, du cinquième cavalier de l’Apocalypse ? Les Grecs avaient bien interdit, sous peine de mort, à quiconque de prononcer le nom de l’incendiaire du temple d’Ephèse. Et bien, Jack Lesclapart, lorsque je lui demande de m’y emmener : C’est Niet ! Sans commentaire. Ce n’est pas qu’elle soit difficile d’accès, cette baie, ou trop éloignée de l’endroit où nous sommes. Elle serait juste en face, d’après ce qu’on m’a dit à l’auberge, de l’autre côté du bras de mer. Par temps clair, on l’apercevrait même très bien, depuis la cabine du phare. Et bien, quand je demande à mon hôte (qui en est le dépositaire, en l’absence d’un gardien) de me prêter sa clef pour y monter : C’est encore Niet ! L’entêtement, je suppose, est un trait de caractère qui va de pair avec le métier de trappeur. Chaque fois qu’il me voit prêt à sortir, les bottes aux pieds et le sac dans le dos, avec l’intention de me rendre au moins jusqu’au phare, comme je le lui explique sans m’énerver (lequel phare est à portée de voix de la fenêtre de ma chambre), il se lance dans des raisonnements embrouillés -où la raison n’a aucune place -, pour m’en empêcher. Soi-disant, c’est dangereux de s’y aventurer tout seul, parce que là commence la forêt. Je dois attendre qu’il ait un moment de libre pour m’y accompagner. Ce qui n’arrive jamais, car il a trop à faire à l’auberge, où il est seul, avec un cuisinier chinois, pour s’occuper d’une vingtaine de bûcherons. Lesquels arrivent tous en même temps, à la même heure, affamés comme une meute de loups, commandent tous le même repas, qui se doit d’être solide, et s’en vont en laissant la salle à manger dans un état indescriptible. Il y avait bien dans le temps, m’a raconté l’un d’entre eux, avec qui j’échange quelques mots du fait que nous partageons la même table, une Madame Lesclapart qui dirigeait l’auberge avec une main de fer, et même un fils Lesclapart qui aidait en salle lorsqu’il n’était pas à la pêche. Ce que tout cela est devenu ? Il n’en sait rien. Les bûcherons viennent sur l’île que dans la belle saison, quand ils sont chargés de nettoyer les arbres abîmés par la neige. Ce qu’il s’y passe l’hiver, quand il n’y a personne ? Seule la forêt le sait… et les quelques habitants fixes, qui restent calfeutrés dans leurs maisons en attendant la fonte. En plus, mon aubergiste prétend qu’il faut une autorisation spéciale pour visiter le phare. Résultat? Je suis là depuis trois jours, claquemuré dans son établissement, à me morfondre dans ma chambre, en écoutant les chevreuils grignoter les sangles de mon sac à dos, que j’ai mis à éventer dehors sur la corde à linge.

    Une parenthèse. C’est la première fois que je vois autant de gibier, et aussi peu farouche. J’en ai fait part à mon voisin de table, qui m’a expliqué qu’il s’agirait d’une espèce de cervidés originaire de Virginie, qu’un Français aurait introduit sur l’île, il y a très longtemps. Qu’il s’appelait Menier et qu’il était fabricant de chocolats. Qu’il aurait acheté cette île pour épater ses copains et qu’au début il y venait avec eux pour chasser l’ours brun. Comme bientôt ils étaient tous devenus des descentes de lit, il se serait dit qu’il fallait les remplacer par des cerfs, si l’on voulait que l’île continue à avoir un quelconque intérêt pour lui. Il en avait fait venir une poignée du continent. Un type au comptoir, qui écoutait notre conversation, a même prétendu qu’il y en avait plus de 120.000 aujourd’hui. « Vous n’avez qu’à vous balader en forêt, pour ramasser des andouillers ! » a-t-il déclaré, en mimant le geste de se baisser. En dépit de la chasse intensive qui se pratique ici pour attirer les touristes, et des hivers rigoureux qui se chargent d’éclaircir le cheptel, leur multiplication serait un vrai casse-tête, tant pour la nature que pour les hommes. Ces derniers sont obligés de protéger leurs vivres et même leurs maisons, en se barricadant devant ces bestioles envahissantes. « Croyez-moi ! a-t-il ajouté : Les gens d’ici, on leur casse le moral quand on passe Bambi à la télé ! »
Qu’est-ce que je retiens de tout cela ? D’abord, que la forêt environnante peut être un lieu agréable d’excursion, si je réussis à détromper l’attention de mon aubergiste. Deuxièmement, que ce n’est pas la peine de me mettre en quête d’une boutique de souvenirs, puisque je vais trouver sur place de quoi faire le bonheur de mes amis avec des andouillers. J’imagine l’épidémie de portemanteaux qui va frapper mon entourage à Paris. La mise en œuvre de mon plan, n’est plus qu’une question de stratégie.

    Le lendemain, je me suis levé de bonne heure, alors que toute l’auberge dormait -même les bûcherons n’avaient pas encore fait entendre les rugissements qui marquent habituellement leur réveil. Je me suis habillé rapidement, alors que le ciel commençait à peine de bleuir. J’ai enfilé mes bottes ; j’ai pris mon sac à dos que j’avais préparé la veille, et je me suis glissé dehors, par la fenêtre de ma chambre qui se trouve, dieu merci, au rez-de-chaussée. Sans faire de bruit. Direction, le phare et la forêt !

    Le phare n’a aucun intérêt. C’est un phare blanc et rouge, comme ceux que j’ai déjà eu l’occasion de voir en Bretagne, avec son œil qui tourne dans la nuit. Mais, le sentier qui mène dans la forêt commence à trois cent mètres. Quand je pense qu’il m’aura fallu trois jours pour les franchir ! Vous auriez du mal à imaginer la sensation d’euphorie qui s’est emparée de moi, lorsque je me suis enfin approché des premiers arbres. Il faisait encore noir. Seule une faible clarté guidait mes pas. Je n’aurai su dire alors si j’étais parti pour une excursion d’une heure ou de quelques jours. J’avais fourré dans mon sac une carte de l’île, un paquet de biscuits salés, une bouteille d’eau et de quoi me couvrir si d’aventure j’étais surpris par un orage, bien qu’on fût au début de juin et que la journée s’annonçât radieuse. Je marchais sans repère, dans la clarté naissante qui traçait devant moi la bande étroite d’un sentier phosphorescent. Sous les semelles de mes bottes, la mousse humide et les brindilles sèches craquaient mollement. Un rêve, que le silence profond rendait encore plus excitant.
Le bûcheron avait raison, je n’étais pas seul. Je ne veux pas parler de tout ce qui gratte, fouille, farfouille ou grappille, sous le couvert des arbres, du corbeau qui sautille en poussant son cri lugubre, du piaillement du merle qui s’enfuit en jetant l’alarme : Qui Vive ! vive ! vive ! vive… Du chevreuil qui m’escortait de son pas léger, derrière les fourrés, si peu farouche, qu’en l’apercevant je sortis de mon sac le paquet de biscuits, pour l’engager à se rapprocher. Il fit mine d’être surpris de mon audace et recula de quelques pas, mais pour mieux s’arrêter. Une dernière fois, je me retournai pour apercevoir le plumeau blanc de sa queue, qu’il agita -du genre « Suivez-moi jeune homme »-, avant de disparaître sous les branches. Je le laissais partir sans regret. Il était trop grand pour le ramener à Bigodet.
Un coup d’œil sur ma montre me dit qu’il est six heures. Le sentier a quitté le littoral pour s’enfoncer dans le taillis. L’air a changé de consistance. Il fait soudain plus frais. A l’odeur de goémon et d’eau croupissante, se mêlent des relents de cave et de vieux bouquins moisis, qui me rappellent ce bout de trottoir, dans la rue Vavin, quand je passe devant cette maison si triste, aux volets toujours fermés. Les branches des épinettes s’entrecroisent pour former un toit, à deux mètres du sol. Je marche dans une clarté diffuse, sous-marine, au milieu des tourbières. Tout est mousses, feuilles pourries, végétaux croupissants. Ce que je prenais d’abord pour des cailloux, sont de grosses racines dans lesquelles se prennent mes pas. Oubliées par l’hiver, des plaques de neige trouent la pénombre de leur masse blafarde, m’obligeant à les escalader pour poursuivre la marche. A un détour du chemin, un petit monument élevé à la mémoire du navigateur Louis Jolliet. Plus loin, la tombe d’un certain Olivier Gamache, né à l’Islet en 1787. Mort sans date. C’est un type, m’a-t-on raconté à l’auberge, qui pillait les épaves des bateaux échoués et trafiquait en contrebande. On dit encore, qu’il se refaisait une santé tous les matins en avalant cul-sec un grand verre de rhum suivi d’un verre d’eau. Il serait mort un jour d’avoir oublié le second…
Une autre histoire se raconte, à quelques centaines de mètres de là, celle d’Henri Menier. Une tourelle de pierres, la base d’un pylône rouillé, un bout de vitrail et quelques carreaux de faïence jaune et bleu scellés dans une plaque de ciment : « En cet endroit sauvage, un caprice de milliardaire, passionné de chasse, a élevé une maison de style normand ou norvégien, la Villa Menier, qu’on avait surnommée «le Château ». Commandée au constructeur de ses usines de Noisiel, Stephen Saulvestre, elle fut ornée d’objets fastueux, de meubles et d’étoffes, qui n’auraient pas déparé une riche demeure parisienne vers 1900. En particulier, un mobilier scandinave sculpté par l’architecte Borgensen. Tout a disparu dans l’incendie qui ravagea la demeure, dans la nuit du 3 octobre 1953 ».

    Sur l’un des grands panneaux sculptés qui ornent l’entrée de la pension Lesclapart, j’ai bien remarqué une fougueuse Chevauchée des Walkyries. Son bois est d’un beau brun roux, aussi luisant qu’une porte de sacristie. Où est passé le reste de la Villa Menier ? Sans doute chez le curé. Mais, comme l’église a elle-même brûlé. Les habitants ont dû se partager ses vestiges. On n’aime pas parler de ça ici, du temps où Monsieur Menier était le seigneur de l’île. Il l’avait achetée, comme il l’avait fait avec le château de Chenonceaux. Parler de lui ici, c’est parler de son contremaître, et Georges Martin-Zédé n’a pas sa place dans les cœurs. Un triste personnage, dont le nom pourrait figurer dans une anthologie d’Emile Zola. Le type même de l’administrateur de domaine, brutal et odieux. Plus dur que son maître. Le vrai maître de cet endroit, où Henri Menier n’a dû venir que deux ou trois fois dans sa vie ! On m’a raconté qu’il était si intransigeant avec les règles instaurées pour protéger la réserve de chasse, qu’il en faisait bannir tout individu surpris à les enfreindre. Comme l’on renvoyait à l’époque un domestique surpris à dérober… Ce qui équivalait à Anticosti, à se voir chasser du Paradis. Le riche chocolatier assurait une existence confortable à ses administrés. C’était la moindre des choses après qu’il les ait obligés à quitter la Baie Sainte Claire, où se concentrait, avant son arrivée, l’activité maritime de l’île -quelques familles de Terre-neuviens qui vivaient-là de la pêche-, pour les transporter à une quinzaine de kilomètres à l’ouest, dans un lieu offrant plus de fond pour son yacht.
Au milieu des espaces déserts, quelques traces de pavés, les vestiges rouillés de vieux rails qui servaient à haler les wagonnets de poissons jusqu’aux hangars de salaison. Un sympathie, presque alchimique, entre deux maisons en ruines : portes et murs disloqués par les tempêtes, bardeaux des toits arrachés, partout l’herbe, la mousse et les cailloux… Au premier étage de l’une, un rideau agité par le vent, et tout autour la baie, silencieuse. Un grand lac immobile, cerné par la frange sombre de la forêt. Que s’est-il passé dans ce décor de western ? Le massacre de ses habitants par les Indiens Mohawaks ? Un drame à la Hitchcock ? La réalité est plus prosaïque : deux familles de Terre-neuviens ont refusé d’obéir à l’oukase de Monsieur Menier, préférant rester chez eux. Deux maisons irréductibles, encore debout au milieu d’un fantôme de village.
Au bout d’une vingtaine de minutes, je débouche sur une voie, large et droite, qui coupe en deux l’étendue des arbres. Je prends à gauche, pour me conformer à la direction que je pense suivre depuis Port-Menier, en me disant que, dès que je croiserai de nouveau le tracé du sentier, je repartirai dans la forêt. J’ai fait à peine un kilomètre sur cette route, qu’une vibration curieuse me fait dresser l’oreille. C’est comme un vrombissement qui grandit derrière moi et que j’identifie bientôt comme le bruit mécanique d’un engin fonçant à toute allure sur sa trajectoire. Lorsqu’il s’arrête enfin à ma hauteur, je reconnais dans un nuage de poussière la Commando « bleue d’époque» de Jack Lesclapart.
– Hey ! Le F’anzoué ! C’est pas des façons d’nous fôsser compagnie, d’bon matin ! crie la tête de son propriétaire, toute congestionnée sous son casque ridicule.
J’essaye de conserver un peu de sang-froid. La froideur n’est pas de mon partage :
– Vous croyez que je suis venu à Anticosti, pour faire une cure de sommeil ?
– Et tu vas où comm’ça avec ton sac, avant l’café ? Si cé pôs indis’ké?
– Visiter votre île…
– T’es au Québec, l’ami ! Pas à Gou’gou’naland !
La remarque me laisse perplexe. Il cherche visiblement à m’intimider. Je réponds :
– Ne vous en faîtes pas ! Je vais marcher sur cette route, jusqu’à ce que je trouve un coin pour me reposer et écrire. J’ajoute sur un ton plus ironique : Je ne sais pas si vous avez compris, que je suis ici pour un reportage ?
Cela ne l’empêche pas de continuer sur le même ton :
– J’voud’ais pas t’gâcher ton talent, mais c’est intê’dit de mâ’cher sur la ‘oute !
Je ne comprends pas. Mon interlocuteur semble être fâché avec les r. Il les remplace par une autre consonne (de préférence un l) ou laisse tout simplement un blanc, qu’il prononce comme un h aspiré. Ce qui donne, avec l’accent québécois : la liviê’ de la Lout’ pour la Rivière de la Loutre. Ça ne doit pas être facile, et je suppose que c’est pour cette raison qu’il ne parle pas beaucoup. Question d’habitude, et de discipline de la langue, comme d’autres parlent verlan. Il poursuit :
– Des fois qu’un camion t’ balance un caillou sul cit’lon en passant, tu vas comp’lende pou’ quoi !
– A part vous, je n’ai encore croisé personne sur cette route…
– T’en fais pas, c’la va veni’! Elle fait b’en deux cent miles !
A la réflexion, je trouve qu’il a raison. Je n’ai pas pensé aux distances dans ce pays. En plus, si je m’aventure trop loin, où vais-je passer la nuit ? Je n’ai même pas assez de vivres…
Je bluffe, pour m’en sortir :
– Ne vous en faîtes pas, je trouverai bien un coin dans la forêt, quand je serai fatigué de marcher.
– C’a m’étonne’ait ! C’est fô’mellemant intê’dit de mâ’cher dans la fô’êt !
– Je n’en crois pas un mot…
– Aussi v’ai que je m’appelle Jack ! Des fois qu’une b’anche d’a’be tomblait su’ ta tête ! Ou qu’une bête fôve avec l’intention, bien natu’elle, d’te manger tout clû !
L’homme se montre soudain généreux en paroles. Il m’en dit plus en trois minutes, qu’il ne l’a fait en trois jours. Je l’arrête :
– Si je vous ai bien suivi, je n’ai que le droit de rester bouclé dans ma chambre ! Je peux écrire, au moins ? Ou bien c’est aussi fô’mellement intê’dit !
Il pousse un profond soupir de découragement :
– J’sens tantôt que vous êtes venu pour m’appô’ter des ennuis !
– Pas du tout ! Je suis ici pour travailler. J’ai un article à écrire sur votre île, pour un grand magazine français ! On me paye pour cela, Monsieur ! Et pas pour faire des vacances… Aussi agréable que cela soit !
Il se gratte le menton :
– Dans c’cas, faut mett’e un casque et que j’te t’ouve un plan plus détaillé que l’gadget, que t’as là ! fait-il, en montrant la carte de l’île que je tiens dépliée devant moi.
Il hésite encore une poignée de secondes, avant de m’inviter à monter sur sa moto.
– Où est-ce qu’on va ?
– Fai’le le tou’ de l’île ! Bân Diieu ! Comme si j’avais qu’ça à fou’te !
– C’est vrai que vous êtes seul, pour vous occuper de l’auberge…
Il me lance un regard noir :
– Allez, let’s go Môsieu’ Olive ! On va pâssé pour des neuneus, si ça continue !

    Jack Lesclapart a une façon d’attaquer les virages dans les canyons, qui me fait penser qu’il a aimé le film Apocalypse Know. Il fonce entre les falaises, pour redresser son cap, à la dernière seconde, avec un rugissement de joie : Yaaaô-ooooo !!! Je n’aurais jamais dû monter sur cette machine… Notre razzia chasse des rochers une nuée d’oiseaux, qui s’égayent dans les airs avec des cris stridents. Contrairement à mon impression du début, Anticosti a plein de reliefs creusés par les rivières, comme la Jupiter qui serpente, coulée de verre entre les parois verticales des schistes. Mon chauffeur a décidé de s’arrêter sur une grosse pierre plate, au-dessus d’une chute. Il fait une matinée de roi. L’air est aussi pur que du cristal et le soleil brille au-dessus de la forêt. Le calme splendide au milieu des sapins et des épinettes, à peine traversé par l’appel monotone d’un oiseau signalant notre présence en quatre temps, un court et trois longs : Tuït ! Tuïïït ! Tuïïït! Tuïïït ! – L’pinson à gô’ge blanche, fait mon compagnon. En bas, c’est la coulée d’or liquide qui s’écrase, trente mètre plus bas, dans un vacarme assourdissant. La Chute Schmitt a la forme d’un grand buffet d’orgue, avec son front supérieur en tuyaux verticaux et des centaines de petites consoles qui font rebondir l’écume jusqu’au bassin du déversoir. Une haute colonne de buée blanche s’élève du fond, traversée par les couleurs du prisme qui dessine la courbure d’un arc-en-ciel. Et puis, c’est de nouveau le calme. Le torrent a recouvré ses bons génies. Il poursuit son cours entre les jaunes topaze, les béryls, les turquoises, les saphirs, les chrysoprases piquées d’escarboucles, selon qu’il glisse sur les cailloux ronds ou se fraye un passage entre les roches plates qui descendent en larges marches dans les profondeurs de son lit. Jusqu’aux fosses, couleur d’émeraude, où le saumon attend le moment propice pour remonter le courant. Paradis des pêcheurs (mon voisin de comptoir ne m’avait pas menti), mais aussi des loutres, de l’aigle à tête blanche qui plane, tout petit point là-haut, avant de se laisser tomber en piquet sur sa proie.
A quelques kilomètres en amont, le Camp Jupiter 30 se niche dans un coude de la rivière. Abritée par les parois abruptes d’un canyon, la fosse aux saumons se trouve à une centaine de mètres du chalet de pêche. Quelques embarcations prennent un bain de soleil sur la grève. Mon guide me propose d’en réquisitionner une pour descendre son cours. Nous nous laissons porter, entre les feuillées. De temps en temps, un caillou se détache de la muraille verticale pour tomber dans l’eau, avec un bruit mat qui ne trouble même pas le silence. Le remous clapote doucement contre la coque de notre canoë. Parfois, un mouvement plus nerveux nous entraîne, le murmure du courant se fait plus rapide, les sapins défilent plus vite. Nous passons des petits rapides, secoués par les remous. Et puis, c’est de nouveau le silence et nous retrouvons les eaux placides et les grands arbres qui s’inclinent majestueusement sur notre passage. La rivière serpente, paresse, hésite, comme si elle cherchait son chemin vers la mer. Sa couleur varie à mesure qu’on avance. Suivant le lieu et la profondeur du courant, elle est jade, mousse, bouton d’or. Soudain turquoise, elle vire, l’instant d’après au saphir, toujours avec cette limpidité qui fait une gemme du moindre caillou.
Jack Lesclapart a réponse à tout :
– C’est quoi ces pierres dorées que j’aperçois au fond de l’eau ?
– Du calcai’ gris ! Un composé de bâse pou’l béton !
Il dit aussi des choses plus élevées :
– Tu l’vois là-haut ? Ct’ê un aigle ! Ces zoiseaux n’battent pas des aîles! ê’planent, comm’ si ê savaient quêque chôse que les aut’ n’ont pas cômpli !

    C’est curieux, mais l’humeur de mon compagnon est aussi changeante que le cours de la rivière. Il y a un instant, il s’amusait comme un gamin à manier la pagaie au milieu des remous et le voilà soudain sombre et préoccupé. Je comprends qu’il ait d’autres urgences, que faire découvrir son île à un journaliste français ; mais, pourquoi m’avoir alors proposé cette virée en moto. Pourquoi prendre le temps de s’arrêter partout, s’il est pressé ? Jack Lesclapart est un drôle de type. J’ai l’impression qu’il voudrait tout me montrer et, en même temps, qu’il a hâte d’en finir.
Sur la côte nord, il tient à m’emmener en un lieu, qu’il me décrit comme extraordinaire : la cascade Princeton. L’instant d’après, c’est la Chute de Vauréal, puis le Cap de la Table, la Pointe du Rabast… ça n’en fini pas ! J’ai largement de quoi écrire un article pour mon journal. Surtout que c’est partout un peu la même chose : un vieux phare, quelques maisons en bardeaux au bord de la falaise, comme des jouets sagement rangées autour d’un lit d’enfant. Accrochés à une corde, des cirés jaunes s’agitent dans le vent. Des caisses à homards sont empilées dans un coin. Les pêcheurs sont sortis en mer et l’on ne voit même pas leur chalutier du sommet du phare. Le temps a viré à l’orage. Des gros nuages s’amoncèlent dans le ciel et un vent glacial couche les buissons d’épinettes. Jack a voulu pourtant me montrer encore un endroit, le dernier avant de rentrer à Port Menier…
Une petite baie sans nom, perdue au bout d’un terrain vague avec, sur des centaines de mètres, des débris de bateaux. Une décharge marine où s’entremêlent les caisses à homards, des lambeaux de filets, des câbles rouillés, des branches et des troncs d’arbres que la mer a rejetés. Dans ce spectacle de désolation, une vieille croix penchée par le vent, sur laquelle on peut encore lire quatre mots en Anglais : What sadness. What pity. Elle rappelle le drame qui s’est déroulé ici.
On sait peu de choses du naufrage du Granicus. Il se perdit dans les récifs, et l’on ignorerait encore dans quelles conditions terribles ses rescapés survécurent, sans le rapport du capitaine qui partit à leur recherche un an plus tard.
– Tiens ! Jette un œil là-dessus ! dit Jack, en sortant de sa poche un petit carnet noir et rouge.
« Le premier objet qui frappa nos regards, écrit Basile Giasson qui avait accosté là avec quelques hommes d’équipage : fut une robe de soie qui avait de toute évidence appartenu à une femme et, tout auprès, un vêtement d’enfant. Ils étaient couverts de taches de sang et la robe lacérée de coups de couteau sur le corsage, à la hauteur de la poitrine ». A quelques centaine de mètres de cette macabre découverte, ils trouvèrent une chaloupe, qu’on avait mise à l’abri, ainsi qu’une hutte en planches qui pouvait avoir servi de refuge aux rescapés… « A peine eûmes-nous poussé sa porte, qu’un affreux spectacle s’offrit à nos yeux : des débris de cœurs, de boyaux, des rates, des foies, des fressures, gisaient partout sur le plancher, comme à l’étal d’une boucherie. Accrochés au plafond, six cadavres éventrés pendaient, la tête coupée ainsi que les jambes et les bras, à la jointure des articulations. Un travail soigné. Un bout de bois tenait leurs cuisses écartées… » L’auteur en verve ajoute : « Nos cheveux se hérissèrent et notre courage faillit nous manquer, à la vue de telles horreurs… » Il poursuit néanmoins : «Ce qui nous parut fort étrange, c’est que tous ces cadavres avaient une tranche de chair, d’une largeur de sept à huit pouces carrés, enlevés sur l’intérieur de la cuisse. »
Mais, ce qui frappa l’attention du capitaine, en se hasardant plus avant dans la cabane, c’est une épouvantable odeur âcre venant d’une pièce un peu à l’écart, ainsi qu’un bourdonnement régulier, comme d’une machine bien huilée qui tournerait tranquillement, sans qu’on ait à la surveiller.
C’était toute une batterie de marmites et de casseroles, sans doute récupérées de l’épave du bateau, qui ronflaient doucement sur le feu : « Dans l’une d’elles, on avait mis des jambes à cuire ; dans l’autre, des bras humains, de sorte que les pieds et les mains affleuraient à la surface du bouillon, entre les plaques d’écume brune… » Le capitaine Giasson est un auteur réaliste, à qui les détails scabreux ne font pas peur : « Les mains surtout, dont certaines étaient à demi rongées, étaient tournées la paume en dehors, comme si elles imploraient miséricorde…» Ce n’est pas fini ! « Des coffres étaient remplis de chair humaine salée, avec autant de soins qu’un quart de lard ; d’autres, fumée comme des jambons ou des guirlandes de saucisses. » Enfin le bouquet: «En ouvrant la porte d’un réduit, qui était certainement une chambre à coucher, nous découvrîmes un homme tout habillé, couché dans un hamac et qui semblait profondément dormir. Il paraissait tellement tranquille, qu’on aurait pu entendre son ronflement, s’il n’avait été mort… Pas depuis bien longtemps ! Cela avait dû se produire, au plus une heure avant notre arrivée. A ses côtés, se trouvait un grand couteau, dont le manche était enveloppé d’un mouchoir. Un examen plus attentif nous apprit qu’il s’agissait du cuistot du Granicus, un colosse exceptionnellement fort et musclé… Nous fûmes convaincus qu’il était mort subitement d’une indigestion ».
Le type s’était crevé la panse en mangeant les rescapés de son naufrage. Mon éclat de rire, en refermant le carnet, est une saine réaction de défense. Ce maître queux qui essaye de survivre à la fortune du pot, en accommodant la chair de ses compagnons d’infortune. Ah !Ah !Ah ! C’est trop drôle… On passe de l’horreur anthropophage à la gastronomie aux fourneaux ! Pourquoi pas une potée paysanne au lard de passager de 2e classe? Une soupe au petit salé d’orpheline, agrémentée de gros haricots blancs, avec des Soissons de matelots… je vous les recommande, les Soissons. Après ça, on pète au lit comme un ronsin !
Je rends le petit carnet noir et rouge à son propriétaire, qui le fait aussitôt disparaître dans une poche de son k-way, visiblement désappointé par mon attitude. C’est curieux, comme la force d’un sentiment est souvent une question de nuance. Ce qui est excessif rate le plus souvent son but. Dans ce coin perdu, au milieu d’une nature hostile, de ces épaves de bateaux, dans cette île d’Anticosti toute entière, il y a quelque chose d’invraisemblable, de dramatique, mais de théâtralement dramatique ! Jusqu’au nom, la baie Innommée, qui sonne comme une mise en scène, et cette croix shakespearienne avec ces mots qu’aurait pu prononcer Lady Macbeth : What sadness. What pity ! Au fond, cette île est un film baroque avec sa séquence gore, la bonne vieille malle sanglante des films d’Agatha Christie…

    En marchant vers notre moto, en surplomb de la grève, j’ai aperçu un poteau blanc, que j’ai reconnu pour un mât de navire échoué. Un petit écriteau y était fixé par deux têtes de punaises rouillées. Ce n’était plus qu’une chose racornie, brûlée par le sel et le soleil, déchirée par le vent, sur laquelle on voyait une tache sombre, comme un caillot de sang qui se laissait encore déchiffrer : Je suis chrétien, veuillez appeler un prêtre s’il m’arrivait un accident, ainsi qu’un prénom : Vincent.
– C’tait mon fiston… a balbutié mon guide : L’avait vingt-deux ans.
Sur le bois encore solide et qui avait dû essuyer bon nombre de tempêtes, on lisait aussi le nom du bateau. Il s’appelait le Roule-Roule.

    Nous avons repris en silence le chemin de l’auberge. Jack a bien essayé de crâner, en poussant sa Norton Commando dans les virages. Mais le cœur n’y était plus. Je m’en voulais de l’avoir entraîné dans ce lugubre pèlerinage. Notre retour a été difficile, car la tempête a finalement éclaté et nous sommes rentrés trempés. Je me reproche de n’avoir pas su lui dire, combien j’étais désolé de ce qu’il s’était passé. Il m’aurait répondu, que je ne pouvais pas savoir. A quoi bon, d’ailleurs ! Le mal était fait… Est-ce à cause du nom du bateau, qu’il ne prononçait plus les r ? Je retournais en France le lendemain.