Le roman de Paul Follot (Suite 44)

Chapitre 44

Les hommes de 14 ne font pas des vieux os !

 Paul en 1942 dernière image    Paul est tombé malade à la veille de la grande Exposition des Arts et des Techniques. Une mauvaise bronchite qui l’a obligé à garder le lit durant quelques semaines. Une fois encore, son médecin lui a conseillé d’arrêter de fumer : « Prenez garde ! Les hommes qui ont fait la guerre ne font pas des vieux os ! » Dans la fièvre des travaux à finir, des conflits sociaux, des assemblées et des décisions importantes… ce n’était pas vraiment le bon moment, pour suivre son conseil. Il se refera une santé dans sa propriété de Beauvallon, lorsque tout sera terminé (PF à l’UCAF – 27 septembre 1937)

    Les festivités parisiennes se sont prolongées un peu, jusqu’à la fin de novembre, avec la Rétrospective des Arts Décoratifs Français, dans les salons du Royal-Monceau (39, avenue Hoche), organisée avec le concours de la Société Internationale des Amis de la Musique Française et le patronage de la Cie. Générale Transatlantique : Debussy, Fauré, Saint-Saens, au menu pour la partie musicale ; Dupas, Max Ingrand, Besnard, Dunand, représentaient les arts décoratifs. On a exposé, entre autres, les maquettes du paquebot La Normandie.Bild (56)

    Le 25, l’équipe du Pavillon du Mobilier a donné un grand dîner de clôture, au Palais d’Orsay, suivi d’un bal. Ces réjouissances ne sont pas du goût de tout le monde, notamment d’un certain M. Gouffé (exposant de la Classe 38) qui a accusé publiquement le Président Follot, de « dilapider l’argent du groupe ». Il est allé jusqu’à parler, dans un article, d’un « détournement de fonds » ! Le cahier des doléances de l’Expo’ 37 est ouvert :


– Il y a les frustrés, comme ce M.Gouffé, artiste-décorateur, qui a envoyé à Paul Follot une lettre recommandée l’accusant de malversations financières et de gaspillage des deniers publics. Accusation qui donnera lieu à une interpellation en assemblée plénière.
– Les blessés dans leur amour-propre, comme le peintre Lotiron, qui a vu sa fresque du Pavillon de la Chasse amputée de 20 cm, pour entrer dans l’emplacement qui lui était réservé. Il a porté « l’affaire » devant les journalistes, dans un article intitulé : L’Exposition qui ne défend pas ses artistes ! (Beaux-Arts – 5 novembre 1937) ; ou, plus grave, les blessés- sinon dans leur conscience, du moins dans leurs convictions politiques, -comme le décorateur René Prou, qui a renvoyé son bulletin d’inscription déchiré, en signe de protestation pour avoir dû exposer à côté du Pavillon de l’Allemagne.
– Les oubliés, comme cette Société bordelaise de photographies, qui n’a pas été mentionnée sous les agrandissements panoramiques qu’elle avait réalisés gracieusement pour la Section des Technologiques ; ou ces décorateurs du Brésil demandant une compensation financière, parce qu’ils ont été omis sur la liste des exposants officiels.
– Les déçus, comme la Société d’ameublement Lévitan ou les Galeries Barbès, qui mettent leur médiocre résultat sur le compte de l’emplacement qu’on leur a attribué ; ou encore ceux qui ont participé à leurs frais à l’événement, sans se voir attribuée la récompense qu’on leur avait promise, comme Mme. Lucie Renaudot (LR è PF – 10 décembre 1937).
– Les laissés-pour-compte, comme celui-ci qui a offert le bois du Pavillon du Mobilier et n’a pas été mentionné ; celui-là, qui est le client n°1 de la France en matière d’outils d’ébénisterie ; cet autre, comme l’Atelier Rinck (115, Fbg. Saint-Antoine), qui s’étonne de n’avoir rien obtenu, alors qu’il a exécuté la plupart des meubles primés…
– Les politiques, comme le groupe des sociaux-démocrates à l’Assemblée, qui déplore que le crédit d’un million, accordé par l’État aux artistes de la Classe 38, n’était toujours pas versé la veille de l’ouverture… Ce qui a placé les exposants en grande difficulté, vis-à-vis de leurs fournisseurs, et les ruine aujourd’hui en agios.
– Enfin, il y a Paul Follot qui rend la CGT responsable pour tous les déboires de l’Expo : « La vérité est que les 40 heures par semaine en représentent à peine 30, encore diminuées par toutes les raisons qu’on peut appeler : fêtes, grèves, congés payés, etc. Ce qui les ramène à 22 ou 25 heures…Au grand maximum ! » (PF à Sté.L – 16 juillet 1937) Le syndicat de gauche est devenu sa « tête de turc », avant la guerre.Bild (57)

  Ce cortège de réclamations lui fait amèrement regretter d’avoir accepté d’être le président de la section de l’ameublement. Un autre, Dufrène par exemple !, aurait pris ce rôle avec plus de détachement. Il aurait su déléguer les pouvoirs à ses « adjudants » ; tandis que lui, il n’est satisfait que quand cela sort de ses mains ! Arts et Techniques… Il voulait montrer au public la variété des applications auxquelles pouvaient se prêter les matériaux nouveaux, dans la vie de tous les jours et surtout dans l’intérieur de la maison moderne.

    Dans la pratique, il a fallu se contenter de montrer des meubles et des objets, alignés dans des espaces trop réduits, «grignotés» encore par les escaliers, axes de circulation, gaines de la machinerie, et autres aménagements de coulisses… Car l’exposition a été avant tout un grand spectacle. Le dernier spectacle de l’entre-deux-guerres ! Le stand de la Classe 38 aura finalement ressemblé à un vaste chantier, avec un sol en ciment non achevé et quelques meubles épars. Paul Follot n’aura pas même réussi à achever le décor qu’il avait imaginé autour des deux compositions de Vuillard. L’architecte Raymond Lopez s’en plaint et lui attribue en grande partie l’échec du groupe d’artistes-décorateurs qui continuent de vouloir travailler dans le sens de la tradition. Pourtant, ces derniers ont remporté «une importante moisson de prix, diplômes d’honneur, médailles d’or et d’argent » (PF discours du 25 novembre 1937) et Follot peut, à juste titre, considérer qu’il a rempli son contrat avec les artistes de ce groupe. On discute même de donner une suite à cette manifestation en 1939, en organisant, à Lille, un second volet qui donnerait la part belle aux industries du Nord.

170 petit fauteuil Gillow    Las, l’époque n’est plus aux festivités décoratives, et les retombées économiques de celle qui vient de se dérouler ne sont pas suffisamment convaincantes pour que l’optimisme règne dans les rangs des artistes. En fait, l’avenir est plutôt sombre pour eux. Le goût français classique n’est-il pas une affaire terminée ? N’est-on pas entré dans l’ère de « l’usine à meubles » ? Les Lévitan, Galeries Barbes, Ateliers Saint-Antoine…devant quoi les anciens, les Follot, Dufrène, Jallot, ces artistes qui continuaient de travailler dans le sens d’une tradition du faubourg qui est en train de se perdre, songent sérieusement à se retirer. Tandis que les plus jeunes se remettent en question, ou envisagent la nécessité de repenser leur métier… Peut-on encore éditer du mobilier de belle qualité à un prix raisonnable ? Alors que la clientèle se partage à présent entre une classe moyenne qui veut du neuf à bas prix, et une classe fortunée qui cherche de l’exceptionnel à n’importe quel prix ! Une époque est passée… et la générosité proverbiale de Paul vis-à-vis des « petits nouveaux » s’en est allée avec elle. Sur la lettre d’une jeune créatrice de pièces en porcelaine de Limoges, qui s’adresse à lui pour appuyer une demande de subvention de l’État, il a tracé au crayon rouge : « Je n’ai aucune raison de protéger Mlle. G., ni d’accepter les porcelaines qu’elle m’a envoyées ! Retour à l’expéditeur ! » Qui lui vient en aide, en ces heures difficiles ?

159 Commode Gillow 1    La Société des Artistes Indépendants lui a proposé d’organiser la « Section Décorative » à l’exposition Les Artistes de notre Temps, qui doit se dérouler au Petit-Palais, du 8 au 29 janvier prochain : « Votre présence serait le plus sûr garant d’une présentation intéressante » (SAI à PF – 23 novembre 1938). Naturellement, il ne s’agit-là que d’honneurs, et aucune rétribution n’est envisageable !A soixante-deux ans, il doit se conduire comme un débutant, comme son fils Erwin, qui « n’a pas connu quatre ans de guerre et dix-huit mois de tranchées ! » et courir le cachet, de ville en ville, de conférences en conférences, la plupart du temps, très mal payées. Tirées de son calepin de l’année, ces notes : « dimanche 16 : Lille – lundi 17 : Luxembourg – mercredi 19 : Genève – jeudi 20 : Saint-Étienne – vendredi 21 : Toulon »… Et ainsi, semaine après semaine.

    Sur le plan politique, on est passé tout près d’un conflit avec l’Anschluss (qui a réuni l’Autriche et l’Allemagne) et surtout les déclarations bellicistes d’Hitler, au sujet de la région des Sudètes. Craignant son annexion pure et simple, la Tchécoslovaquie a rappelé à la France l’accord d’assistance mutuelle signé à Locarno. Durant l’été de 1938, le préfet de police de Paris a enjoint par ordonnance, à tous les citoyens de la capitale, de prendre des dispositions pour se protéger devant d’éventuels bombardements, notamment avec des simulations d’alertes et en entreposant des sacs de sable dans les 193 table basse rectangul Gillowcombles et les paliers des immeubles. Les Accords de Munich ont empêché la guerre…pour le moment ! Le président Daladier est rentré en France, acclamé par une foule en liesse qui attendait son train à la Gare de l’Est. « Ah, les cons ! » aurait-il murmuré entre ses dents. Le pays est partagé entre la honte et le soulagement.

    Dans la lettre qu’il lui adresse à la fin d’octobre, Paul exprime à sa belle-mère, Madame Vendel, ses craintes que leurs deux pays soient de nouveau séparés… Est-ce pour profiter d’une accalmie, ou parce qu’elle est très malade et qu’on veut se revoir avant la tourmente pour régler certaines affaires ? Paul, Ida et Sylvie sont à Elberfeld, le mois suivant. Erwin n’est pas du voyage : il joue le rôle du duc Julien de Bénéval, dans le film Ils étaient neuf célibataires, de et avec Sacha Guitry, dont le tournage vient de commencer … avec, entre autres, ce dialogue qui en dit long sur l’esprit de ce temps :
-Mme Picaillon : – « Vous n’êtes pas étrangère, j’espère ? – Heu… non, Madame… C’est à dire… Je suis Israélite. – Grâce à Dieu, nous n’en sommes pas encore à considérer chez nous les Juifs comme des étrangers ! – Encore… Madame ? » (ex. Wikipédia)

Nuremberg 34 Triste séjour germanique, où il a beaucoup été question d’argent. Mme Vendel laisse à ses enfants 30.000 Rmarks en banque, plus 10.000 placés en hypothèques, qu’elle destine à sa petite-fille, et 1.440 en bons de la Sparkasse (Caisse d’Épargne allemande) pour son frère, en complément des sommes qu’elle lui a avancées, pour l’aider à démarrer dans la carrière d’acteur. Voilà tout ce qu’il reste de la fortune du vieux Vendel, après une guerre et de nombreuses dévaluations ! Sylvie aurait bien voulu lui présenter son fiancé, Claude Germain-Petit, mais il fait actuellement ses classes. Au moment de quitter l’Hôtel Kaiserhof, à Wuppertal, où les Follot sont descendus en famille, elle a encore promis au téléphone à sa Omika de lui écrire plus souvent ; quant au « jeune homme », elle le lui amènera, avant qu’ils se marient. Elle n’a pas dit à sa grand-mère, que Monsieur Germain-Petit Père n’est pas du tout favorable à cette union. Pour commencer, sa future bru n’en est pas à son premier mariage… Une jeune femme divorcée était encore mal vue, dans la bourgeoisie ; de surcroît, lorsqu’elle avait emprunté 4.500 Francs à son fiancé, pour installer un petit commerce en parfumerie. Enfin ce dernier, jeune maréchal des logis aux équipages, ne sera pas libéré de ses obligations militaires avant octobre 1939 ; et, au train où vont les choses, qui sait ce qu’il peut se passer d’ici là. Il ne gagnera pas tout de suite sa vie et son géniteur-qui a mené sa petite enquête pour savoir s’il y avait quelque aide pécuniaire à espérer du côté Follot, -vient réclamer sèchement que les biens des futurs époux soient séparés et « mis au net » avant leur union. Ce sont là des arguties qui ont dû rappeler à Paul des vieux souvenirs de son propre mariage.

    D’autant que les grands projets officiels ont été remis à des jours180 Guéridon clair Gillow meilleurs, comme l’aménagement de l’Hôtel du Ministère des Postes (103, rue de Grenelle – Paris VIIe) qu’il est quasiment sûr d’obtenir. Il a bien essayé de négocier l’installation d’un petit salon contigu au cabinet du ministre, mais son devis de 29.191 Frs (mobilier, tapis, tapisseries et rideaux) a été jugé trop élevé pour les moyens actuels… Il faut attendre ! C’est ce qu’il entend partout. La joaillerie Boucheron lui a bien acheté quelques pièces, qu’il avait offertes à son épouse, au temps heureux où les affaires marchaient bien : deux pendentifs en Wedgwood, or et émail, des bijoux de cheveux ornés d’opales ou de topazes, comme cela se faisait avant 1914 ; une paire de bagues avec des améthystes et aigues-marines… Rien qui soit pour relever la situation financière du moment. Monsieur Germain-Petit sait-il que Paul a dû prendre une nouvelle hypothèque de 10.000 Frs. sur son hôtel particulier ? Ce qui fait monter à 19.914 Frs. les intérêts hypothécaires annuels du Crédit Foncier de France. A quoi s’ajoutent 12.500 Frs. d’impôts foncier et mobilier ; 21.855 Frs. en frais d’entretien de la maison et des ateliers… Et son quotidien, celui de son épouse et de ses enfants, ne sont pas payés !

    Par chance, il a encore ses cours de composition décorative qui lui rapportent 6.900 Frs. d’appointements bruts, et presque la même somme tous les ans, en gains réalisés sur la vente de ses meubles. Malgré cela, il a gardé sa Bugatti 31 CV, qui leur sert à aller en vacances à Beauvallon ; et il continue de payer à Ida, une femme de ménage pour faire dix heures par semaine. Ce qui oblige son épouse et sa fille à tenir la maison en ordre, le reste du temps.

Follor Rue Schoelcher2    La vie des habitants du n° 5 de la rue Schoelcher n’est plus ce qu’elle était. Paul et Ida se disputent de plus en plus souvent, et la présence de leurs enfants sous le même toit n’arrange pas les choses. Sylvie est vaguement à la recherche d’une activité, après l’échec de la boutique de parfums. Erwin a toujours des besoins financiers… Sur ce, l’hiver est arrivé, sans crier gare, avec la plus grande rigueur. Le gel a provoqué une rupture d’une canalisation et le bureau de Paul, ainsi que l’atelier, ont été inondés. Son beau bureau arrondi en chêne blond de 1910, incrusté de filets d’ébène entrecroisés, est complètement gâté. Il faut se mettre en travaux, au moment où l’argent manque le plus. Cet accident a forcé leur locataire, le dernier qui leur versait régulièrement un loyer, à quitter les lieux. Les charges et impôts fonciers ont doublé en six ans… L’architecture intérieure ne s’est jamais portée aussi mal. La maison étant déjà fortement hypothéquée, Paul s’est vu obligé de demander un prêt supplémentaire au Crédit Foncier. Au printemps de 1939, on attend la tournure des événements avant de lui répondre…

La suite et fin, le 16 juillet, avec : L’heure du bilan.


Fiche technique :

Projet theâtre 1937 - 2Les expositions de 1938 :

*Exposition d’Art Français du Caire (du 18 janvier au 5 mars 1938, au Palais du Guezireh).

Paul Follot expose à l’Exposition du Caire, un Salon-bibliothèque en palissandre de Rio, soit :
*1 Bibliothèque murale basse en palissandre de Rio, érable doré et dessus de marbre.

*1 Canapé en palissandre de Rio et sabots en bronze doré, recouvert de satin.

*1 fauteuil au même modèle.

*1 petit fauteuil – idem.
*1 Table basse – idem.
*1 Tapis Firmament (338 x 332) point noué main.
Avec quelques objets : lampadaire, lampe de table basse, vases pour fleurs, fragments de sculptures en pierre, livres, cendriers…

Remarque : Follot précise avec son envoi : « Si ces meubles ne sont pas vendus au Caire, je compte sur leur retour à Paris avant la date de réouverture de l’Exposition de Paris 1938 »… (PF à L.Hautecoeur –commissaire générale de l’Expo du Caire – 10 oct. 1937)…. début Mai.

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