Le roman de Paul Follot (Suite 42)

191 Grand Salon argent Gillow

Chapitre 42

Le temps du déclin.

 

 Bureau Expo 1932  Paul Follot a été très occupé durant l’hiver par ses conférences. Il n’en a pas données moins de vingt à l’Ecole Supérieure des Arts Appliqués, sur des sujets aussi variés que le meuble, les arts décoratifs, l’architecture intérieure, l’art dans la société moderne, les rapports entre le public et l’artiste, etc. Il n’est pas le seul intervenant. Souvent un confrère prend la parole pour illustrer le thème. Ses collègues conférenciers se nomment : Jean Luce, Dunand, Lapparra, Jean Martel, Malclès… et ils traitent tour à tour de la céramique de grand feu, de la laque, l’orfèvrerie, le bijou, la sculpture sur bois. Son vieil ami et maître, Frantz Jourdain n’est plus : il s’est éteint l’an dernier. Paul a repris le flambeau du métier « dans le respect de la tradition » ; une conception défendue par ce grand pourfendeur de tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, à de l’art officiel ou à un quelconque académisme.

     Au milieu de l’éclatement que connaît son époque, de la multiplication des courants (« tous ces théoriciens en -ismes » comme les décrit Follot), alors que les jeunes artistes éprouvent plus que jamais le besoin de voir clair, l’enseignement qu’il leur dispense, dans l’école de la rue Madame, peut-il les aider à entrer dans la vie active ? Rien n’est moins sûr ! comme le montre peut-être cette lettre d’un ancien élève de son cours de composition :
« Un ami me fit connaître votre cours et m’en dit des merveilles ; je m’y inscrivis dans le but de compléter ma formation artistique… et bien m’en prit. –En face d’un esprit aussi averti et pénétré de son art que le vôtre, mes préjugés fondirent comme neige au soleil et je restituai les Arts dits « mineurs » à l’Art tout court. Je m’étais aperçu que là, comme partout ailleurs, il fallait toujours vouloir P1000273« raison garder », comme vous le fîtes du reste si bien dans vos cours ; je compris que le Nombre jouait un rôle primordial dans l’Art (…) Les grands artistes de la Renaissance italienne ne furent-ils pas tous de grands mathématiciens ? Et la Règle de la Section d’Or ne joua-t-elle pas un grand rôle dans leur art ? Seul, celui qui était initié aux mathématiques pouvait, selon les sages grecs, pénétrer aux Champs-Élysées.» (ML à PF – 4 juillet 1933)

L'Homme de Vitruve   Initié… le mot vient-il là par hasard ? Dans son rapprochement avec les mathématiques, dans la lettre de son correspondant, on songe bien sûr à L’Homme de Vitruve, tel que l’a représenté Léonard de Vinci dans sa célèbre étude à la plume (Gallerie dell’Accademia, Venise), à l’Homme centre du monde, s’inscrivant parfaitement au milieu du carré et du cercle de la Terre et de l’Univers, la Vie et le Cosmos… pour certains « décodeurs » de mystères : l’équerre et le compas de la Franc-Maçonnerie. Il semblerait que Paul Follot fût franc-maçon, bien que nous n’ayons retrouvé dans ses papiers personnels aucune trace d’une affiliation quelconque à une obédience- sinon cet ami « maçon » du Cercle Hoche ? (A notre connaissance un cercle de l’avant-guerre) -,ce qui cadrerait bien avec sa formation de symboliste (il a illustré le frontispice d’une Bible, autour de 1900, avec l’image d’un Dieu à l’éternelle jeunesse, tenant entre ses mains les corps nus d’Adam et Eve) ou encore sa vision supérieure de l’Art et de la haute mission de l’artiste… Pied de meuble 3Toutes choses qui avaient déjà beaucoup vieilli à cette époque, mais trouvaient peut-être encore un écho en des jeunes gens, sensibles à l’enthousiasme «exalté» d’un aîné plein d’expérience et indéniablement arrivé à une place importante dans la société.

     Ses leçons en chaire, tout comme ses conférences, sont presque des cours de philosophie (on dirait aujourd’hui « des cours d’esthétique ») ; passant, dans les thèmes qu’il traite : « du rôle social de l’art à sa valeur métaphysique », de « la transcendance par la création artistique » aux réalités pragmatiques de l’existence. Il aborde ces grandes questions – art et transcendance, sujet-objet, esprit des formes – avec une liberté qui frôle parfois le délire, ainsi : « Les Formes sont de la matière conditionnée par des forces », ou tel axiome tracé à la craie sur le tableau noir : « ff = M x F.F. ». A vingt ans, il jetait sur ses carnets des notes brèves sur l’approche du Beau, l’objectivité en art, le but visé par l’artiste, Etc. Sur Kant et Hegel, le Japon, le Shintoïsme… plus tard sur l’art Khmer, avec cette brillante conférence de juillet 1933 sur Les temples gris d’Angkor et les temples d’or du Siam.  De façon beaucoup plus pragmatique, il donne aussi des conférences sur La Vie Moderne à l’Institut d’Esthétique Contemporaine (86, rue Notre-Dame-des-Champs – Paris VIe), où il commente l’évolution du costume contemporain, autour de créations des Sœurs Callot, Jeanne Lanvin, Chanel, Bianchini-Férier…

     L’abondant courrier que Paul recevra de ses anciens élèves, jusqu’à la fin de sa vie, parle assez pour ses talents de pédagogue et d’orateur. Ils le tiennent au courant du progrès de leur carrière, lui rappellent une formule, un axiome, qu’il employait pour marquer leur esprit, lui communiquent une demande d’emploi, sollicitent une recommandation auprès d’un confrère… Follot seul - Bureau tapis planète1C’est ainsi que le directeur de l’École des Beaux-Arts de Saint-Etienne (un ancien élève de ses cours) lui a envoyé il y a quelques temps une jeune fille, Mlle. Colette Guéden, en le priant de jeter un œil sur ses compositions. Il l’a chaleureusement encouragée et elle est devenue depuis une collaboratrice talentueuse de l’atelier Primavera.

     Le printemps et l’été de 1935 ont été employés à achever, dans les ateliers de la rue Schoelcher, les plans de l’escalier d’honneur pour le Palais Chakkri ; ainsi qu’en négociations pour une rupture équitable avec Waring & Gillow, entre les avocats de Londres et ceux de Paris. Pour résumer l’affaire :
En décembre 1929, la firme anglaise de décoration a dépensé une somme importante pour envoyer au Siam, pour un séjour de quatre mois, son collaborateur salarié, Paul Follot, chargé par le roi de cet Etat sud-asiatique de l’aménagement de l’une de ses résidences, la plus grande : le Chakkri.

Escalier d'honneur - Palais Chakkri

Escalier d’honneur – Palais Chakkri

Sur place, le décorateur n’a pas eu de mal à convaincre l’entourage du monarque,- et notamment son fils Iddhideb, qui a fait ses études à Paris et en Angleterre, -que ces lieux étaient mal adaptés à la vie moderne. Du coup, le projet s’est étendu aux autres palais, Hua-Hin, Amphorn, Borowa-Phunan… Quatre en tout ! De retour à Paris, Follot s’est lancé dans cette tâche immense, qui lui aura coûté vingt mois de travail, à temps complet, et des frais importants, puisqu’il a dû s’adjoindre les services d’une équipe d’architectes et dessinateurs… sans compter ses engagements avec divers fournisseurs.
La crise économique mondiale est arrivée sur ces entrefaites et, pour des raisons financières, la cour de Siam a suspendu les chantiers. Seules quelques miettes de cette commande ont été réalisées. Sept années ont passé depuis le voyage du décorateur, sans que le gouvernement de ce pays ait pris une décision sur la suite du projet. Il a engagé des avocats qui n’ont pas ménagé leurs courriers ; obtenu une audience du roi lors de son passage à Paris ; multiplié les rendez-vous avec son ami, le Prince Iddhideb, qui mène une vie cosmopolite ; il a diminué ses devis de 15 à 20%… Rien n’y fait !

Rampe de Subes - Chakkri

Rampe de Subes – Chakkri

Son unique espoir de pouvoir mener au moins à terme l’installation de l’escalier d’honneur du Chakkri, tient dans le changement de direction de la Waring. Mister Barrow, son nouveau directeur, a accepté de reprendre leur ancienne collaboration, à condition que Follot soit à présent un sous-traitant et non plus un associé, comme le stipulait leur premier contrat. Le 18 septembre 1936, Paul fait expédier de Marseille, sur le Félix Roussel, des fragments des rampes et balcons en fer forgé de Raymond Subes (100 kg.) avec leurs motifs ornementaux du « Naja à sept têtes » (symbole de la couronne de Siam) d’une belle dorure au mercure ; des panneaux du grand vitrail de Labouret ; des appliques en verres taillés et dorés à l’or fin, en forme de sabres (un autre symbole du régime), du verrier Max Ingrand ; ainsi que divers marbres, mosaïques, éléments d’albâtre, panneaux de laques et dalles lumineuses…

Projets de sièges - Palais Chakkri

Projets de sièges – Palais Chakkri

     Les affaires courantes n’en continuent pas moins. A l’automne, Paul s’est engagé pour deux ans à dessiner et composer, pour la manufacture de meubles, Harribey (253, Cours Maréchal Gallieni à Bordeaux et n°19, Bld. Voltaire – Paris XIe), vingt ensembles pour des chambres à coucher, que la maison de meubles s’impose, en contrepartie, d’éditer en séries de dix modèles chaque année. Le concepteur conserve ses droits d’édition et de commercialisation sur les pièces qui ne font pas partie des dites séries, à savoir des modèles isolés fournis pour des salles à manger, des salons, bureaux ou studios.
En décembre, le président du comité organisateur du 2e Congrès International d’Esthétique et de Science de l’Art, qui doit se tenir à Paris du 8 au 11 août de l’année prochaine (et qui deviendra l’Exposition Internationale des Arts et des Techniques Modernes de 1937), sous la triple présidence de MM. Henri Bergson, Paul Valéry, et Paul Claudel (deux académiciens et un ambassadeur), lui a demandé de participer à la préparation de l’événement : « Je suis certain, lui écrit le philosophe et cofondateur de la Ligue des droits de l’homme, Victor Basch (qui sera assassiné avec son épouse, par la milice de Lyon, le 10 janvier 1944) : d’être en cela l’interprète de tous les esthéticiens de notre pays et, singulièrement, de tous les membres du comité. » (VB à PF – 3 décembre 1936) Ce qui dit assez la notoriété qui accompagne désormais le nom de Follot, personnalité de premier rang dans la vie culturelle française, tant sur le plan esthétique, qu’institutionnel. Il signe le procès-verbal avec ses titres : Président de la Société des Artistes-Décorateurs, Vice-Président du Jury International de l’Exposition de 1925, Directeur de la Fédération des Artistes-Décorateurs Français, Directeur du Cours Supérieurs d’Art Appliqué de la Ville de Paris, Chevalier de la Légion d’Honneur, Officier de l’Instruction Publique… et bientôt, Président du jury de l’Exposition Internationale des Arts et des Techniques de 1937.Jack Erwin

Son fils, Erwin semble également marcher vers le succès. Il a été très applaudi sur la scène de la Comédie des Champs-Elysées, dans la pièce de Crommelynck, Chaud et Froid, où il jouait « un jeune premier éblouissant » (si l’on en croit la critique), aux côtés de Jean Tissier. Ces succès consolent un peu son père d’avoir perdu l’espoir d’écrire un jour Follot & Fils, à la tête de son entreprise d’architecture intérieure. Qu’en sera-t-il d’ailleurs de cette dernière, dans quelques années ?

     Après le demi-échec du projet pour le Siam, la situation financière de Paul Follot accuse un sérieux déclin, comme il le souligne dans le compte-rendu du litige l’opposant à un client indélicat. En août 1935, il a liquidé les valeurs qu’il détenait en banque, en même temps qu’il imposait à sa famille et à son atelier des restrictions drastiques : « Bien que j’ai (sic) réalisé immédiatement, au début d’août, et avec une perte importante, les valeurs que j’avais en banque ; bien que j’aie imposé à moi et aux miens toutes les restrictions possibles dans nos dépenses privées, je n’ai pu donner que des acomptes à nos fournisseurs ; je reste leur débiteur pour des sommes importantes, et j’en suis d’autant plus peiné que certains sont des artisans sans aucune fortune et tributaires de l’argent que je leur dois… » (PF – mai 1936)
Follot seul - Salle manger blancheIl exerce à son compte une profession libérale, et travaille donc essentiellement sur les commandes que des clients peuvent lui passer. Ses fournisseurs étant réglés au fur et à mesure des entrées de fonds, il suffit qu’une échéance ne soit pas financièrement couverte, pour qu’il se trouve dans l’incapacité de les payer : « N’étant ni marchand de meubles, ni banquier, mes moyens financiers, après trois ans de crise des affaires, ne me permettent pas de supporter inopinément « un manque à gagner » de cent trente-huit mille francs (la somme que lui doit Jean Cassel). » Aussi doit-il faire face, en cette fin d’année, à une série de mises en demeure par voie de justice, retours de chèques impayés, menaces de créanciers, venant tant des artisans qu’il avait coutume de faire travailler, que des grandes maisons de textiles, des ateliers de miroiterie ou de dorure… Paul Follot doit des sommes importantes à tout le monde et il va peut-être se voir dans l’obligation de mettre son entreprise en faillite.

La suite, le 2 juillet, avec : Comme un air d’avant-guerre…

Une réflexion au sujet de « Le roman de Paul Follot (Suite 42) »

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