Le roman de Paul Follot (Suite 41)

Chapitre 41

La mode de La Doulce France

  Georges V - Salle à manger En 1935, Follot est enfin le président de la SAD (Société des Artistes Décorateurs). A ce titre, il a la charge de préparer, avec les principaux membres de cette association*, l’Exposition Internationale qui doit se tenir à Bruxelles. Ce sera l’une des manifestations les plus marquantes de l’avant-guerre… Car, personne n’en doute plus : un nouveau conflit se prépare en Europe. La conjoncture économique semble pourtant favorable : le chômage a diminué avec la reprise de l’activité dans les secteurs industriel et manufacturier, les Français recommencent à consommer… Mais « la crise de 30 » n’a pas cessé de hanter les esprits. Face aux nouveaux défis mondiaux, les artistes sont conscients de la nécessité de faire bloc. Ces défis sont essentiellement économiques et la grande question est alors : Quel rôle la France peut-elle encore jouer sur le marché international ? La culture et la tradition sont des béquilles toutes trouvées. L’UCAF (Union Centrale des Artistes Français) a décidé d’élargir son action fédératrice en créant, dans chaque région de France et des colonies, un Comité d’Art Régional « qui a pour mission de provoquer par tous les moyens une renaissance aussi complète que possible des anciennes traditions locales, et de les orienter vers une adaptation aux goûts et aussi aux servitudes de la vie moderne » (UCAF – 5 février 1935). Sous l’impulsion de ses membres, un Congrès de l’Art Régional est organisé les 4, 5 et 6 avril au Grand Palais, affichant bien haut les 34 blasons des provinces françaises.

     Ce phénomène socioculturel, qu’on verra se prolonger après la guerre, jusqu’à la fin des années 50, correspond en fait à l’émergence de classes nouvelles qui défendent, par voie syndicale, des droits sociaux récemment acquis, dont celui de tous les salariés à une vacance annuelle, qui sera officiellement établie l’année suivante. C’est l’invention des « congés payés » et le début des grands départs sur les routes estivales. Mélange de redécouverte des traditions189 Intérieur modesterurales (dont on s’est coupé pour entrer dans le monde urbain du travail) et d’un sentiment communautaire exacerbé (on trouve ce qui vient de chez nous bien beau, comparé aux autres peuples, et qu’on pourrait se passer de tout le monde, au vu de la richesse et la diversité de notre pays). La mode est à l’artisanat, au patrimoine national et à la défense de l’art populaire… On renoue avec la vie paysanne et il est même question qu’elle tienne une place importante à l’Exposition de 1937. Dans cette perspective, l’UCAF a d’ailleurs créé une commission d’enquête, chargée de dresser un bilan de l’état général de nos monuments, parmi lesquels on range le « savoir-faire français» et la tradition perpétuée par les ateliers régionaux. Paul Follot en a été nommé responsable pour les Alpes Maritimes, les Basses-Alpes et le Var. (UCAF – 29 mars 1935)
Tout cela débouchera sur Les Entretiens de Royaumont, consacrés au régionalisme et à la perpétuation des traditions françaises, qui se tiendront les 18, 19 et 20 mai dans le foyer de l’abbaye de Royaumont, sous le patronage du Sous-secrétariat aux Beaux-Arts et la présidence du critique d’art Waldemar George (voir IMEC – Fonds Waldemar George).

Pomone Bahut 2

     De quoi pourrait-on s’inspirer pour créer un Art Français du XXe siècle ? L’armoire dauphinoise, le lit normand ou la commode aixoise, sont-ils de force pour lutter, avec ces « intérieurs moroses et froids, aux murs nus, aux meubles anguleux, faits souvent de métal ou de verre et sur lesquels règne une lumière blafarde et crue ; intérieurs d’usine, de laboratoires ou de clinique, les mêmes pour tous les pays et pour tous les gens… » (Conférence de PF – 2 juillet 1932) Sont-ils des choses du passé, dont l’artiste est condamné à faire des pastiches ? Un style ne se créé pas du jour au lendemain ; il doit répondre à une nécessité… Est-ce le cas alors en France ? Ce sont-là les questions qu’on se pose, en ce milieu des années 30.

     Pour Follot, les conditions de travail ont changé également : il ne s’adresse plus désormais aux seuls ébénistes ou tapissiers du Faubourg Saint-Antoine détenteurs de la tradition, mais à des industriels, capables de traiter ses formes (qui par ailleurs sont demeurées classiques) dans des matériaux nouveaux, comme le Duralium (alliage d’aluminium), la Gomélite (une sorte de caoutchouc), ou autres… Ce ne sont plus les créations luxueuses des années 20, mais il continue de rechercher la qualité, pour ne pas dire « la perfection », de se servir d’un détail pour « personnaliser » un meuble, comme il l’a fait jusqu’alors, de placer le raffinement jusque dans la fonction. Il adopte ainsi, pour un dressoir qu’il expose en 1937 dans Le Pavillon de l’Architecture Privée, un système de tiroirs pivotants qui donne d’une part son « caractère » au meuble, mais aussi facilite son usage :
-« Vous me demandez pourquoi, dans le dressoir, j’ai fait des tiroirsChambre dame SAD 32 - Face tournants, puisqu’on peut les faire ouvrant droits ! Je sais que le montage en serait plus simple ; mais, d’une part, des tiroirs tournants bien montés sont d’un fonctionnement plus agréable ; -et d’autre part, le caractère du meuble vient en partie de cette attache latérale des tiroirs, motivée par les charnières apparentes (très) dorées, et les boutons, ainsi que le décor de marqueterie… » (PF à Ranmbaudi – 3 décembre 1936) Paul fournit toujours à ses artisans, avec le dessin du meuble à l’échelle, les profils des moindres détails : bas de pieds en bronze, raccords des sculptures, ceinture de table, devantures des tiroirs…Dans ce même Pavillon de l’Architecture Privée, il traitera les portes des placards comme des portes d’entrées, monumentales, avec des serrures et des plaques de propreté en métal doré.

 174 Armoire éventail La création d’un meuble passe toujours par une succession d’étapes, passages obligés qui appellent le concours de presque tous les corps de métiers. Il faut entre quatre et cinq mois, entre le moment où le client passe la commande et la livraison, pour réaliser une belle pièce de mobilier : 1°/ Le dessin du créateur – 2°/ le choix du matériau- car certains bois précieux (amarante, ébène, palissandre de Rio, thuya, etc.) ne se trouvent pas facilement dans le commerce et il faut s’adresser à la Maison Charles, au Havre, spécialisée dans l’importation de bois exotiques (Voir Fiche Technique) – 3°/ Le travail de l’ébéniste et du marqueteur – 4°/ Le sculpteur – 5°/ Le doreur, le laqueur ou le vernisseur, suivant le cas… – 6°/ Le dessinateur pour le motif de l’étoffe (lorsqu’il s’agit d’une création) – 7°/ Le coloriste pour la mise en couleurs du motif de celle-ci – 8°/ L’atelier de tissage (le mobilier métallique lui fait préférer, aux tisserands classiques, les Ateliers Mondragon qui fournissent ses étoffes d’ameublement à Charlotte Perriand) – 9°/ Enfin le tapissier, qui n’est plus le même s’il s’agit d’un tissu de soie, de laines ou d’une peau. (Pour la garniture de ses sièges en cuir, Follot s’adresse à une entreprise spécialisée dans le gainage des intérieurs d’automobiles)… Tout cela augmente notablement le coût de fabrication d’un meuble, comme le souligne la Maison Sénéchal (tapissier) en attirant l’attention du décorateur sur le fait qu’il a dépassé de plus de 50% le prix qui était prévu sur son devis (MS à PF – 1er juin 1937).

 Salle à manger Pomone Depuis qu’il ne travaille plus pour Waring & Gillow, Paul a installé ses ateliers dans ses murs. La récession économique, mais aussi les difficultés qui sont cause du retard de la commande royale de Thaïlande, lui ont fait ranger dans ses cartons, momentanément, le projet d’agrandissement de son hôtel particulier. Il avait notamment prévu d’en augmenter la surface, en diminuant la hauteur des espaces supérieurs, jusqu’à supprimer le dénivellement du toit pour créer quatre étages qui auraient été occupés par les ateliers de dessin et des appartements de location, en déplaçant à l’extérieur l’escalier de service. Ce qui aurait complètement changé l’aspect de la maison et en aurait fait un immeuble de rapport, où seuls les trois étages inférieurs, jusqu’à la mezzanine, auraient conservé l’état que nous leur connaissons aujourd’hui. Ces transformations ne se firent pas, faute de moyens, et ce lieu a gardé son aspect d’origine, voulu par l’architecte, Pierre Selmersheim, à la veille de 1914.

     Voici la description qu’en donne Paul Follot, dans son courrier à la perception du 14e arrondissement pour demander un dégrèvement d’impôts foncier et mobilier pour l’année 1934… Ses démêlés avec le fisc ont commencé, qui vont empoisonner la fin de sa vie  :2 - Facade Schoelcher
Il occupe avec son épouse le rez-de-chaussée et le 1er étage de sa maison (en gros, les salons qui étaient consacrés à la galerie d’exposition dans les années 20). Le 2e étage abrite les chambres de ses enfants, ainsi qu’un petit appartement sans cuisine qui n’a pas trouvé locataire depuis 1932. Le 3e comprend un atelier d’artiste avec son studio, resté vacant d’octobre 1931 à octobre 1932 ; puis loué jusqu’en octobre 1933 à une Américaine, Mrs. Curley, qui a réglé trois mois d’une année de loyers, avant de repartir, insolvable, vers les États-Unis. Paul fait remarquer qu’il a du mal à louer ces appartements, du fait que la maison a été construite en 1913-14, pour un usage familial : « et qu’il faudrait entreprendre de grands travaux d’aménagement pour cela : colonnes montantes, compteurs électriques indépendants, cloisonnements et portes, etc.. Encore, n’y aurait-il ni escalier de service, ni ascenseur permettant une indépendance à un locataire ».

 Hôtel rue Schoelcher 1912-1913    Dès qu’il a franchi le seuil de la maison, le visiteur est frappé par l’atmosphère qui y règne, mélange d’activité laborieuse et de chaleur familiale, de sérieux et de bonne humeur, au milieu d’un cadre d’un goût parfait : « Le décor fait une large part à la couleur : boiseries laquées tilleul et gris tourterelle, sièges recouverts de tissus gris pâle et roses médians, rideaux aux reflets d’argent bleuté. Il semblerait que l’arrangeur de ces harmonies chromatiques emploie les teintes froides pour les textiles, et les chaudes pour le mobilier : vieil or, noyer foncé, acajou verni, amboine et bronze doré. Sur la tablette baissée d’un orgue de marque Américaine, une partition de Beethoven»… En travaillant à son compte, Paul a dû augmenter son équipe de quelques têtes nouvelles. A Mister Hug (Marcel Huguenin) et le vieux Micheau, sont venus s’ajouter Messieurs Jean Bonnet (artiste-décorateur) et Jacques Chevalier (en alternance chez lui et rue Schoelcher), René Cordier (pour la mise en plan des aquarelles, notamment sur le projet du Rumpelmayer), les dessinateurs Dumesnil et son assistant Dos Santos (tous les deux, à IMG_3649temps plein sur le projet du Siam) ; Mesdames Elise Million (qui travaille entre 150 et 200 heures par mois, à des tâches diverses, comme la reproduction des calques et dessins, les mises en plans, les menus retouches… mais aucune ébénisterie, tapisserie ou autres, qui sont confiées à des ateliers externes), Schils (pour les maquettes de tapis, en particulier pour les grandes compositions géométriques de la Salle du trône et du Salon de musique au Palais Chakkri) et Legagneur (pour les travaux de secrétariat et d’assistance). Madame Follot s’occupe généralement des commande, tant auprès des clients que des fournisseurs en textiles, comme Tassinari & Chatel, Cornille Frères. Elle ne prend bien sûr aucune décision sans en aviser son mari et c’est ce dernier qui a, en quelque sorte, la signature et donne son accord pour mettre en œuvre un chantier. Ida est généralement secondée par sa fille, Sylvie, qui reçoit clients ou journalistes et tape le courrier personnel sur la Remington portative (sa mère fait trop de fautes d’orthographe). Enfin, il y a encore Monsieur Louis qui fait office de concierge et Madame Marlot, chargée du ménage.

     Par un escalier de poupée, un solide gaillard en débardeur marin déboule d’une petite pièce en soupente, surplombant l’atelier du rez-de-chaussée. C’est Erwin : Jacques Erwin, pour le public des salles obscures, depuis qu’il enchaîne les rôles au théâtre et au cinéma… des « petits rôles, certes ! Mais son père est très fier du dernier. Il a gardé, pliée dans ses papiers, une coupure de presse disant, au sujet de la pièce d’André Josset, Elizabeth, la femme sans homme, mise en scène par René Rocher au Théâtre du Vieux-Colombier :

Jacques Erwin dans Ramuntcho avec Odile Rameau

Jacques Erwin dans Ramuntcho avec Odile Rameau

« Le personnage d’Essex est joué admirablement par Jacques Erwin. Sous ce pseudonyme anglo-saxon se cache un jeune acteur bien français. Il se nomme Follot et il est le fils d’un architecte-décorateur très réputé. » (Le Cri de Paris – 26 octobre 1935). Ses rôles ne sont pas encore du niveau de ses ambitions : dans Liliom (le dernier film de Fritz Lang en Europe, avant sa rencontre avec le producteur américain David O. Selznick et son départ pour Hollywood) son nom n’est pas cité dans la distribution… mais patience, son heure va venir ! Dans deux ans, avec Ramuntcho de René Barberis, auprès de Françoise Rosay ; et surtout dans Les Nuits Blanches de Saint-Petersbourg de Jean Dréville, il a enfin la vedette (le 3e nom de la distribution) avec le rôle de Toukatchevsky, le jeune violoniste dont s’amourache l’héroïne, Hélène Voronine (Gaby Morlay). Lorsqu’il ne tourne pas, Erwin se fait embaucher par son père pour donner un coup de main à Mister Hug : déplacer un décor, conduire une livraison ou aller chercher des rames de papier chez le papetier Jourde (15, rue des Beaux-Arts – Paris VIe)… A l’approche de la trentaine et bien qu’il mène une vie indépendante, Erwin habite toujours sous le toit paternel, à la charge de ses parents.

Guéridon octogonal en macassar et ivoire - W&G - Drouot gazette     En août 1937, il écrit de Sare (Basses-Pyrénées) pour les inviter à le rejoindre à l’Hôtel Lastiry, où il a pris pension après le tournage de Ramuntcho, une lettre pleine de tendresse, d’un grand gosse qui parle à son père comme à un vieil ami (ce qui était assez rare, à cette époque), le « grondant » gentiment au sujet de sa nouvelle voiture et de son goût immodéré pour la vitesse : « Ne va pas trop vite avec ta belle voiture. Attends de l’avoir bien en main ! » Et il signe affectueusement : « Ton grand fils, Erwin. »

La suite, le 25 juin, avec : Sur la pente de la faillite…


Fiche technique :

Les expositions de l’année 1935

*Congrès de l’Art Régional (les 4,5,6 avril 1935 au Grand Palais, Champs Elysées).

Présidence : Maurice Dufrène et Frantz Jourdain (qui meurt cette année-là, à l’âge de 88 ans).

Il est organisé par l’U.C.A.F. (Union Centrale des Artistes Français) dans la perspective de l’Exposition Internationale de 1937, où il est prévu que la vie ouvrière et paysanne tienne une place importante.
On y expose le projet de cette grande manifestation, avec des visites de chantiers et des emplacements réservées à l’événement.
Thèmes : les traditions régionales et la vie moderne – l’Artisanat provincial – le travail dans les industries d’art et les ateliers d’artisanat, etc. (prospectus).

 

*L’Exposition Internationale de Bruxelles (du 27 avril au 25 novembre 1935, au Palais des Exposition de la Heysel).

Remarque : Le président de la Chambre syndicale des fabricants de papiers peints a demandé à Paul Follot de prendre la direction de la Classe 10 (section des papiers peints)
-Les exposants de la Classe 10 : Paul Dumas, Charles Follot, J. Grantil, Paul Gruin, Isidore Leroy, Charles Moreau (éditeur du catalogue) et la Société française de papiers peints. Toutes les enseignes des exposants seront exécutées en lettres d’aluminium plié.
84.3.26.1.000-Décoration du pavillon… blanc, blanc crème, toile de jute gris perle pour les cloisons, sol en linoléum havane. Moulures, bord de marches des stands, plinthes des vitrines, en feuille d’aluminium. Enseignes des exposants en lettres d’aluminium plié. Vasque éclairante montée sur un socle-boule, lampadaire-vasque éclairante.