Le roman de Paul Follot (Suite 38)

186 Enfilade Gillow argent 2

Chapitre 38

Divorce à l’Anglaise…

  Durant son séjour en Thaïlande, la Waring & Gillow a diminué l’activité du département d’art moderne dans sa succursale parisienne. Le bureau de Follot et son personnel ont été répartis dans divers secteurs du magasin. On a nommé, pour le remplacer «momentanément», un certain Monsieur Lemoine qui a dénaturé ses créations en plaçant des fleurs artificielles sur les meubles, ainsi que « des objets de bazar ». Son titre ronflant de « directeur artistique du département d’art français moderne » n’a plus aucun sens, aussi Paul demande à reprendre sa liberté avec une indemnité correspondante à un an d’appointements, et 500.000 Frs. pour céder à la firme les droits d’exploitation de ses modèles. Les temps sont durs et celle-ci réclame des coupes franches dans les budgets. Le chiffre d’affaires, notamment dans les secteurs du tapis et des textiles, n’a pas répondu IMG_3696au capital investi. Le nouveau directeur général, M. Chermaïeff, a suggéré à Paul Follot de trouver l’emploi des stocks dans les palais du roi de Siam :
– « Ce serait le seul moyen de rentrer dans nos fonds (…) Vos tapis sont trop chers. Pour une très belle fabrication de point noué d’Aubusson, il faut compter 1.250 Frs. le mètre carré, ce qui diminue d’autant nos bénéfices… » Surtout dans un projet de l’ampleur de celui du Siam : il faut trois tapis de très grande surface pour couvrir le hall du Palais Chakkri !
Malgré le contexte de crise économique et la sagesse qu’il y aurait à se plier à la loi du marché, la proposition de Chermaïeff est repoussée par le décorateur. Il déclare fermement n’être pas d’accord « avec cette politique de baisses à répétitions qui, selon lui, déroutent le client et le feront renoncer peu à peu à payer les choses à leur juste prix ! » (PF à W&G – 19 mai 1930)Chakkri Salle du Conseil

     Deux jours après son retour, le 8 avril 1930, Paul s’est rendu à Londres pour discuter de l’avenir de sa collaboration avec la Waring. Cette rencontre va aboutir à leur séparation à l’amiable… En août, il a repris officiellement sa liberté, après qu’un accord ait été trouvé entre les deux partis, accord laissant au décorateur le soin de mener jusqu’au bout la commande du roi de Siam, pour le compte de la maison anglaise. Cette dernière s’engageant à lui rembourser tous ses frais d’atelier (dessinateurs, fournisseurs, etc.) et à lui verser un pourcentage sur toutes les affaires qui viendraient ultérieurement, en relation avec la dite commande. Paul peut se consacrer en toute exclusivité à l’énorme labeur qu’elle représente…

 Sinon qu’un élément nouveau survient soudain ! On travaille depuis plus d’un an à fournir des dessins pour les ateliers de fabrication, lorsque la Barrow-Brown & Cie. de Bangkok fait savoir à Paris que les travaux pour les deux derniers palais royaux, Amphorn et Borowa-Phuan, sont abandonnés. Les ministres du roi Prajadhipok trouvent la facture trop élevée ! Pour les deux premiers, les chantiers sont trop avancés pour qu’on les arrête ; mais ils ne seront qu’en partie menés… A savoir qu’on achèvera ce qui a été commencé à Hua-Hin ! En outre, tous les prix du devis sont systématiquement réduits de 40%. En fait, Paul travaille pour rien, ou presque, depuis plus d’un an ! « Même en admettant que d’autres commandes surviennent plus tard, le gain qui en résulte n’est pas en proportion avec l’effort réalisé. » (PF à W&G – juillet 1931)
126.Lustre chakkri.1    Il n’a même pas la satisfaction de voir les pièces qui avaient été commandées dans l’enthousiasme du début, trouver leur place dans l’intérieur royal : Rama VII lui a fait l’affront de refuser d’acheter le beau mobilier de bureau, en noyer et loupe d’amboine encadrée de métal chromé (piètement en larges patins et garniture de maroquin vert-jade 1er choix), qu’il avait créé à son intention. Follot va faire intervenir le Ministre des colonies, Paul Reynaud, qui doit se rendre à Bangkok, pour lui demander de plaider sa cause auprès du roi. Il faut cependant rester très discret : malgré les apparences, celui-ci ne fait pas ce qu’il veut et son pouvoir est contesté par l’opposition… On lui assure pourtant qu’on aime son travail à la cour, et qu’un mot glissé dans ce sens à l’oreille du monarque pourrait balayer les obstacles.

A ce sujet, nous avons retrouvé une note ministérielle, marquée du cachet Confidentiel, exposant les dessous de cette affaire… Dessous ignorés de Paul Follot au moment où s’engage la discussion :
1°/ Par calcul politique, la maison anglaise Barrow-Brown & Cie. n’aurait pas soutenu, autant qu’elle aurait dû le faire, les intérêts de la filiale française de la Waring. Elle aurait même favorisé le projet d’une entreprise britannique rivale, la White Allow, très introduite à la cour de Siam.
2°/ Le Prince Iddhideb est très controversé dans l’entourage royal, sous le prétexte qu’il est trop jeune et trop libéral… Les attaques dont il est la cible l’auraient obligé à « sacrifier » l’art moderne français et la commande à Paul Follot, en faveur d’un projet plus classique qui bénéficie de l’assentiment du parti conservateur.
3°/ L’intervention officielle de l’ambassadeur de France, Mr. Henry, n’a pas suffisamment de poids là-bas pour contrecarrer l’influence des Britanniques. D’artistique, qu’elle était au départ, cette commande est devenue une affaire politique avec des enjeux économiques importants dans la région. (Note confidentielle au Ministre des Colonies)

 151 Stand Gillow Vestibule    En fait, un coup d’état militaire vient tout remettre en question, l’année suivante. La monarchie absolue est renversée et Rama VII va devoir composer tant bien que mal avec un gouvernement constitutionnel, jusqu’à son abdication, le 2 mars 1935, en faveur de son neveu. Paradoxalement, l’exil du monarque en Angleterre et l’arrivée d’un nouveau dirigeant auront pour conséquence, par un retour d’influence, de faire rebondir le projet Follot. De passage à Paris, le Prince Iddhideb avisera le décorateur qu’on tient toujours à son travail à Hua-Hin. Dans le grand salon de marbre de l’Hôtel Meurice, il va même l’encourager à reprendre les esquisses et les calques et « à se remettre à l’ouvrage le plus tôt possible». Il lui fera même miroiter l’éventualité de nouvelles commandes.
Hélas, cette fois c’est un changement de propriétaire, à la tête de la firme londonienne, qui va compromettre la suite. En février 1936, la nouvelle direction de la Waring & Gillow fait savoir par courrier à Paul que, s’il ne veut pas reprendre le projet du Siam (« du fait qu’ils sont officiellement séparés depuis le printemps 1930 »), un « confrère-décorateur » (dont ne nom n’est pas cité) se proposerait de le faire à sa place, en se servant des plans et des esquisses qu’il a établis à l’époque…
A quoi, Follot répondra par cette mise au point :179 Petit Salon viennois Gillow
1°/ Malgré le changement de règne, la cour du Siam lui a renouvelé sa confiance dans ce projet, par lettre officielle du 7 mai 1936 (en réalité, pour conserver sa légitimité, Paul a demandé au prince Iddhideb un accord signé du nouveau roi. Accord qu’il n’obtiendra jamais).
2°/ Qu’il n’a certes pas l’intention de mener seul cette immense tâche, mais que les conditions ont changé depuis le temps où il était un simple collaborateur salarié ; qu’il apporte aujourd’hui « à la fois l’affaire et le client, son talent et l’expérience technique et jusqu’à la main-d’œuvre qu’il a mise sur pied à Bangkok ! » Il veut donc un pourcentage conséquent de 5% sur tout ce qui sera fait là-bas « y compris sur le montant de l’Escalier d’honneur du Palais Chakkri, dont il vient d’établir à grands frais le projet et le devis »… Soit 127.400 Frs (5% de la somme globale de 2.548.000 Frs.)
3°/ Enfin, Paul somme la Waring de lui faire savoir dans les 24 heures si elle est prête à « exécuter toutes les clauses du nouveau contrat, afin qu’il puisse remettre plans, dessins et documents concernant le dit Escalier d’honneur ainsi que les cinq pièces à décorer qui lui succèdent sur son planning. » (PF à W&G – 6 août 1936)

 OK - Cabinet vitrine Gillow   Comme il n’a pas le choix, Mr. Leather Barrow (le nouveau directeur de la firme anglaise) a accepté ces nouvelles conditions financières et un nouvel accord a été signé entre eux. Follot organisera, à ses frais, un premier envoi « par terre et eau » (les transports aériens sont encore trop coûteux) de fragments des rampes et balcons en fer forgé et doré de Subes ; des parties du vitrail de Labouret ; des panneaux de verre gravé de Max Ingrand ; des marbres sculptés, frises, mosaïques d’or et dalles lumineuses… Ainsi que les plans détaillés pour leur montage et les devis à l’adresse du Trésor Royal. Il recommande également la présence sur place des artistes en question « afin de faciliter aux équipes siamoises l’installation des éléments en question. » (PF à W&G – 15 août 1936)
Bien sûr, il est bien conscient que les travaux ne pourront pas reprendre sur les mêmes bases qu’en 1930 : « Depuis ce temps, en effet, les circonstances économiques se sont complètement dégradées, les circonstances artistiques ont évolué, les dessinateurs qui avaient travaillé sous mes ordres ne font plus partie du département d’Art Moderne. » (PF à W1G – 9 juillet 1938) Mais Paul garde la certitude que l’Escalier d’honneur du Palais Chakkri « sera une très belle chose, et qu’elle donnera confiance à ses clients asiatiques pour commander les autres pièces prévues. » (PF à W&G – 24 août 1936)

     Paradoxalement, les compressions dans le budget auront pour conséquence une surenchère de luxe dans ce grand escalier… On fera moins grand, mais en plus somptueux ! Tout ce qui était prévu en staff, dans le 1er projet de 1930, est remplacé par du marbre d’Algérie, plus résistant que le plâtre dans ces climats tropicaux où les taux d’hydrométrie connaissent des écarts extrêmes. Après les Accords de Matignon, l’exploitation de la matière première dans nos colonies s’avère moins chère que l’emploi de staffeurs qualifiés en métropole (PF à W&G – 15 mai 1936) : marbres Rocheret rosés pour les degrés de l’escalier, avec un chemin de milieu de 2 mètres de large en mosaïques d’or ; Brèche sanguine pour les moulures, soubassements et parois du vestibule ; Jaune de Numidie pour le revêtement des murs et les pilastres, ainsi que les consoles latérales et les balcons intérieurs.

Vitrail de Labouret - Chakkri     Il faut dire qu’il était très ambitieux ce projet de départ, avec son atrium, l’escalier d’honneur, le salon de réception et la salle de musique… faisant appel à des artistes tels que Guinet, pour les marbres et dallages ; Labouret, pour les mosaïques précieuses, les bassins et les plafonds lumineux en dalles de verre gravé par Saint-Gobain, sur lesquelles figuraient les planètes et les signes du zodiaque qu’on retrouvait, au sol, dans le grand tapis circulaire dessiné par Follot ; Max Ingrand, pour les cinq miroirs et les appliques en verre gravé et doré à l’effigie royale du sabre et du naja (nom cinghalais du serpent cobra) ; les ensembliers Genêt & Michon, pour les 14 lustres et torchères de bronze doré alternant sabres et najas ; le ferronnier Raymond Subes, pour les rampes des balcons et les grilles en fer forgé ; la Maison Sabino, pour les lustres en chutes de perles et les verreries éclairantes ; Vanhaut, pour les parquets au dessin savamment assemblé en damiers de bois précieux ; Edgar Brandt, pour la rampe monumentale de l’escalier d’honneur ; le sculpteur Delamarre, pour un grand bas-relief doré à la feuille couvrant les murs de la salle-à-manger avec les épisodes, traités sur le mode décoratif, de l’épopée du Ramayana ; ainsi que des panneaux de fleurs et des fruits asiatiques, pour l’atrium…Vestibule d'honneur - Chakkri

     Projet pharaonique qui se réduira, d’année en année, comme une peau de chagrin, avant d’être finalement abandonné pour des raisons financières, mais surtout politiques. N’étant plus, au terme du nouveau contrat, un fournisseur de la Waring & Gillow mais son associé dans cette affaire, Follot devra en supporter les conséquences désastreuses : dans les frais investis (transports, matières premières, factures des fournisseurs…), la perte financière que représentent plus de deux ans d’activités dans ses ateliers. Il ne s’en remettra jamais complètement, d’autant plus que son chiffre d’affaires a souffert d’une baisse de la clientèle, depuis qu’il a tourné exclusivement sa production vers l’Asie. Lorsqu’il aura péniblement remonté la pente, vers 1939, la guerre viendra lui asséner le coup de grâce…157 Applique albatre

La suite, le 4 juin, avec: Des conséquences de la crise de 1930…


Fiche Technique :

Mobilier pour le bureau du roi de Siam

* 1 bureau – 25.000 frs.
* 1 fauteuil pivotant – 5.000 frs.OK - Chakkri emblème
* 1 fauteuil confortable – 6.000 frs.
* 1 table à liqueurs tournante – 10.500 frs.
* 4 appliques électriques –1.300 frs. (pièce)
* 1 tapis au point noué – 12.000 frs.