Le roman de Paul Follot (Suite 32)

Chapitre 32

Les retombées d’une exposition

     Les Parisiens ont assisté avec une totale indifférence à la démolition de cette étonnante cité de bois et de plâtre où, quelques semaines durant, l’invention et la fantaisie des architectures ont essayé d’attirer les foules. L’Exposition des Arts Décoratifs ne fut même pas un but de promenade dominicale ; pour cela elle manquait par trop d’attractions affriolantes, comme les danseuses du ventre ou le trottoir-roulant de l’Universelle en 1900 ; les Zoulous grelottant dans leur cage de la grande fête de l’eau et la lumière de 1937. Peu de public se hasardait dans les orgueilleux pavillons, le long de l’Avenue Churchill et sur l’Esplanade des Invalides ; ou, pour ricaner, devant la «maison-turbine» de Jeanneret et Le Corbusier.

9 Grand vestibule     Pourtant, à en croire les journaux, elle avait fait venir beaucoup de monde et le commerce de la capitale- surtout les hôtels, restaurants, cafés, music-hall et salles de théâtre –pouvait s’en montrer satisfait. Ce qui n’était pas négligeable, dans un contexte économique précaire depuis la fin de la guerre, et pouvait donner quelques espoirs à l’industrie du luxe et aux exportations françaises. Certains (dont Paul Follot) y crurent assez pour tenter de convaincre les pouvoirs publics de renouveler l’expérience l’année suivante. Le résultat du premier essai n’était pas assez concluant, pour qu’on la répète de sitôt. Bien qu’elle n’ait pas été cette apothéose artistique qu’on imaginait, l’exposition fut un miroir de son temps où, à côté de tentatives audacieuses- voire utopiques -, plus ou moins séduisantes ou pratiques, on avait présenté des véritables projets qui annonçaient une ère nouvelle, dans laquelle toutes les formes du logis et du décor intérieur étaient révisées par plus de logique et plus de simplicité.
« Devant des intérieurs sobres et confortables, ordonnés sans froideur, sérieux sans tristesse, luxueux sans ostentation, beaucoup de gens qui n’avaient jamais songé à cette question passionnante de l’Art Appliqué dans la vie moderne (ndr : l’art décoratif), ont éprouvé le désir d’en suivre les progrès, et même d’y contribuer en remplaçant leur vieux mobilier, leurs lustres désuets, leurs tapis vieillots, ou simplement leurs bibelots ou leurs tentures démodés, par quelqu’une des heureuses propositions de l’Exposition. » (PF à la direction du Bon Marché – 5 novembre 1926)10 Salle à manger fresque

     Le public ne s’y est pas trompé, et encore moins les artistes qui ont vu, à juste titre, comme une vaste récupération, par le grand commerce et les industries, des idées et des formes qu’ils défendaient depuis près de vingt ans, et dont la guerre avait seule retardé la démonstration. Ils auront eu, pour la plupart, le sentiment d’avoir tenu un rôle secondaire dans un événement dont ils furent au départ les initiateurs. On n’aura même pas assisté à l’éclosion d’un style- l’estampille Art Déco était déjà présente sur la majorité des créations de l’immédiate après-guerre -, mais seulement à l’affermissement des alliances des plus influents (Ruhlmann, Follot, Dufrène, Sue et Mare, Brandt, Lalique, et autres) avec le grand commerce.11 Stand Vestibule 2

     En ce qui concerne Follot… Malgré certaines critiques de la direction, qui lui ont reproché une forme assez mastoc- comparée à celui des Galeries Lafayette -, le Pavillon du Bon Marché a rencontré un grand succès dans cette manifestation. Les choses qu’il proposait, tout en restant classiques et pratiques, mais aussi «originales» et d’un prix très abordable, ont séduit une jeune clientèle bourgeoise qui y a trouvé conjugués l’esprit de tradition et la nouveauté. Bien sûr, tout n’a pas été vendu…ou du moins remarqué. Un certain nombre de meubles et d’objets sont retournés dans les remises de la Rue de Sèvres. Il n’est pas question pour Paul de les y laisser. Il voudrait que les clients, qui ont visité le mastaba de Pomone, retrouvent au 2ème étage du grand magasin l’ambiance élégante et confortable qu’ils y ont appréciée. En se servant des tableaux, glaces, marbres, lustres, cache-radiateurs, tapis et fer forgés, récupérés de l’exposition, il va faire aménager une salle de 7,20 mètres de long sur 4,50 de large, encadrée de tapisseries de la Savonnerie et ornée de vitrines, où sont exposés des objets et des sculpture. Deux coins contigus seront meublés de sièges confortables et de coussins, avec quelques pièces de mobilier, un peu dans le goût du décor qu’il a créé chez lui, dans ses salons de la Rue Schoelcher. Prix de l’opération, environ 10.000 Frs. Ce qui n’est pas trop du goût de sa direction, qui ne s’attendait pas à cette rallonge dans les frais engagés pour l’exposition. (PF à BM – 5 novembre 1926)
12 Coin bibliothèque PomoneSur ce, survient un incident apparemment sans importance (mais qui en aura pour la suite de leur collaboration) entre le décorateur et un membre de la direction : en traversant la galerie de Pomone, l’un des messieurs d’en haut s’est étonné d’y voir les vitrines lumineuses garnies d’objets de série, qui ne lui semblaient pas du niveau d’un magasin d’exclusivités. Il a demandé à un chef de rayon, s’il était déjà allé voir ce qu’on proposait dans les vitrines du Printemps ou des Galeries Lafayette ? Appelé à s’expliquer sur la question, Paul Follot a admis qu’à part quatre ou cinq pièces de luxe, récupérées du pavillon de l’Exposition, il n’avait pas d’objets d’art dignes de figurer dans les vitrines en question. Pour une raison bien simple, c’est que la production artistique souffre des mesures d’économie imposées par la direction.

     Pourquoi n’achète-t-on pas des œuvres d’artistes modernes ? Comme Capellin par exemple ? « qui fait, sur l’île de Murano, des coupes, vases, flacons et cornets en verre de Venise ; mais surtout des lustres dans ces formes simples, rappelant le 18ème siècle… » On pourrait lui commander un beau choix de pièces, pour les exposer dans les vitrines éclairantes, ou 7 ou 8 lustres pour les accrocher dans la galerie du pourtour, ouverte sur le grand hall des nouveaux magasins, à l’angle de la Rue du Bac : OK Publicité 1927 Pomone« Ce qui formerait ainsi de jolies taches lumineuses qui attireraient les visiteurs au 2ème étage. » Il propose également d’offrir des conditions plus intéressantes à certains artistes qui travaillent pour Primavera ou La Maîtrise, afin de les inciter à quitter le Printemps ou les Galeries Lafayette…

     La proposition n’est pas du goût de la direction du Bon Marché, qui fait bientôt savoir à son directeur artistique qu’il lui coûte trop cher, pour le bénéfice qu’elle en tire. Ce dernier se défend en énumérant les frais et charges qu’il a dû engager en prenant ses fonctions : il a fallu constituer un service photographique, afin de pouvoir soumettre à la clientèle des photos des modèles ainsi que des échantillons des principales fournitures ; embaucher des artistes de valeur pour dessiner et concevoir les projets dans les ateliers ; former une équipe spéciale de manutentionnaires, capable d’entretenir et d’aider au déplacement presque continuel des objets et des meubles, dans des conditions optimales de sécurité ; enfin, il a fallu monter un stock, en se servant du retour des invendus de l’Exposition mais aussi en les reproduisant dans des teintes et des bois différents : « car, le client éventuel pour une salle à manger, une chambre à coucher, un cabinet de travail, même d’une qualité modeste, veut avoir plus de choix qu’entre deux ou trois modèles. Que dire, pour une pièce de luxe ou de «demi-luxe», dont il ne trouve qu’un seul modèle-type dans notre hall d’exposition ! » (PF au BM – 5 novembre 1926) On le voit, Follot applique le même principe que dans son hôtel particulier, d’ensembles répétés dans des matériaux et une gamme de prix différents, principe très moderne pour l’époque, et qui sera celui des grands magasins de meubles vers la fin des années 30.

 OK Vitrine Pomone    Cette notion de modèle-type est une chose à laquelle le décorateur tient beaucoup. Elle a été la raison de sa rupture avec la maison DIM (Décoration Intérieure Moderne), qui ne respectait pas les clauses de leur contrat et vendait les modèles exposés dans sa boutique, au lieu de les considérer comme des exemplaires de démonstration propre à passer commande. C’était- je l’ai déjà dit -sa façon de procéder avec le mobilier de sa maison de la Rue Schoelcher. Ce n’était pas là celle de la direction du Bon Marché, qui préférait que ses chefs de rayons répondent au client : « Nous ne faisons pas ce genre d’article ! », quitte à orienter son choix vers un modèle similaire, plutôt que le laisser repartir sans achat ou s’engager dans des frais de production qui ne seraient peut-être pas rentables. Logique anglo-saxonne du magasin, où il n’y a plus, derrière le comptoir, des ateliers de fabrication, mais des stocks, des ballots de marchandises arrivant parfois de très loin. Logique de drugstore ! Impliquant une notion complètement différente dans le rapport entre pratique et fournisseur. Avant 1914, le client voulait de l’unique, du « sur mesure ». Tout le monde n’avait pas les moyens de laisser aménager son vieil hôtel familial par le nec plus ultra de la décoration intérieure, ce qui n’empêche qu’on se montrait scandalisé que son ébéniste refasse pour un autre la chambre à coucher qu’on lui avait commandée. (J’ai cité ailleurs l’exemple de M. de La Morandière). En plus, le goût personnel primait sur celui de l’artiste : « Tout ce qui est à tendance cubiste ne me plaît décidément pas ! écrivait en 1919 le difficile Victor Schwenk à Paul Follot : Vous écarterez donc les dessins trop géométriques et voudrez bien vous inspirer d’un ton se mariant avec les boiseries d’acajou de mon salon. » C’était alors en ces détails que consistait le luxe ! Ils pouvaient devenir très onéreux pour le fournisseur- ils le furent dans une certaine mesure pour Ruhlmann ou Jean-Michel Franck qui travaillaient pour l’exclusivité -, si la main-d’œuvre ou les matières premières venaient à augmenter, comme ce sera le cas à diverses reprises autour de 1930.

   Atelier Follot 2  Le problème, c’est que Follot est un créateur et non un marchand. Comme il l’écrit à ses fournisseurs, il fait passer les questions financières au second plan : « Ce qui compte, c’est la question artistique et industrielle et, quand elle est résolue, la « question de caisse » l’est également. » (PF à SAIB – octobre 1920) En voulant ménager la chèvre et le chou, respecter les vieilles habitudes de la clientèle bourgeoise tout en essayant de donner un coup de neuf à une institution commerciale alors à l’image de sa fondatrice, Follot ne s’est pas fait que des amis au Bon Marché. Loin de là ! Il a écarté des vieux employés fidèles, pour mettre à leur place de séduisants vendeurs ; installé des jeunes perdrix derrière les tables à dessin ; mis de la couleur et du rythme dans ces rayons où régnaient le calicot et le ruban au mètre. A 45 ans passés, il a voulu qu’on trouve chez Pomone la joie de vivre et l’enthousiasme de la jeunesse. Et ce n’était que le début de son rêve ! Il est assailli par les jeunes artistes qui lui offrent leur concours, des demandes de visite de ses ateliers qu’on cite en modèle, des sollicitations d’anciens élèves de son école d’art, des propositions les plus folles et les plus chères… La direction va-t-elle remettre tout cela en question ? Au moment où il voudrait, lui-même, renégocier les conditions matérielles de son engagement : il vient d’acheter un terrain dans le domaine de Beauvallon, au-dessus du golfe de Saint-Tropez, où il voudrait faire construire une maison de vacances pour s’y retirer plus tard avec Ida. L’air pur chargé des senteurs de thym et de lavande, des pigeons qui roucoulent sur les tuiles rose du toit, la mer dans la corbeille d’un balcon dessinée par Sue et Mare, un voilier se balançant mollement entre les pins parasols… Qui lui aurait dit, qu’il allait retrouver tout80d38612460ce4a41df01babe3c1917a cela pour mourir?

La suite, le 9 avril, avec : Les tapis de Paul Follot…