Le roman de Paul Follot (Suite 31)

1 Un coin de la galerie Pomone

Chapitre 31

Pomone et l’Exposition

 

     1925, c’est l’année de l’Exposition Internationale des Arts Décoratifs, maintes fois remises, et au rendez-vous enfin tenu sur l’Esplanade des Invalides. Elle devait consacrer la naissance d’un style nouveau, elle vient surtout marquer la rupture entre les artistes-décorateurs traditionnels- ceux qui, dans la droite ligne de l’Art Nouveau, ont émergé dans les dix premières années du siècle –, et les « modernes » qui s’attaquent de front aux deux problèmes posés par l’époque : les besoins nouveaux de l’homme, dans une société qui s’est donnée pour objectif (sur le modèle américain) de conjuguer le progrès avec la consommation des masses, et la collaboration, indispensable, pour la réussite de cette panacée économique, des créateurs avec l’industrie. Rupture, qui deviendra définitive dans les années suivantes, et entraînera, en 1928, à la suite de Charlotte Perriand, refusée au Salon officiel des Artistes Décorateurs (S.A.D.), la création d’une Union des Artistes Modernes (U.A.M.), à laquelle collaboreront Le Corbusier, René Herbst, Robert Mallet-Stevens, Michel Roux-Spitz et la plupart des architectes-décorateurs de la décade suivante.

  6 Petit salon Pomone En attendant, Paul Follot est bien représenté dans cette suite étonnante de pavillons en bois et en plâtre, où nations, industries et grands commerces, exposent ce qu’ils ont de mieux au rayon des arts appliqués.
Sur le plan officiel d’abord. En tant que Secrétaire général de la S.A.D., il a non seulement été nommé à la vice-présidence de la Classe 13 de l’Exposition, laquelle regroupe tous les textiles, y compris la dentelle, broderie, passementerie et linge de table, mais en plus chargé de son architecture intérieure. Avec la collaboration des peintres et décorateurs René Crevel et Eric Bagge, il a conçu l’installation et la décoration intérieure de ce Pavillon du Textile, dans l’espace qui lui a été attribué au Grand Palais: murs peints à la colle, avec rechampis façon bronze sur les colonnes ; fresque décorative courant autour de la coupole et se répétant sur le motif central ; pilastres en faux bronze alternant par paire entre chaque vitrine ; au centre, une grande, ovale, surmontée d’une corbeille lumineuse… forment un décor brillant, à la fois salle de bal et casino un soir de gala, et qui sied pour exposer les lamés, lampas, soieries et autres tissages chatoyants. Il a même su régler magistralement le problème de la circulation dans ce pavillon, en élargissent l’entrée du vestibule, ce qui facilite le mouvement du public autour des étoffes.8 Boudoir Pomone

     Toujours sur le plan officiel, il prend une revanche formidable sur la proposition mesquine que lui faisaient l’État et la Ville de Paris, en 1922, d’un modeste pavillon en treillage sur le Quai d’Orsay ; en exposant quelques pièces de son beau mobilier Le Parc et Les Contes de Fées, dans la salle consacrée à la Manufacture de Beauvais, au Petit Palais. Il est présent, comme on le voit, des deux côtés de l’Avenue Alexandre-III (aujourd’hui, Avenue Winston Churchill). D’autre part, sa fonction de directeur de l’atelier d’art du Bon Marché l’a désigné comme concepteur, avec l’architecte Louis Boileau, du Pavillon de Pomone : « Sur la couverture de la gare des Invalides, on traverse un jardin planté entre deux hémicycles des pavillons des grands magasins ; le Pavillon de Pomone, atelier artistique du Bon Marché dirigé par Follot, et œuvre de l’architecte Boileau ; et le Pavillon de Primavera, l’atelier du Printemps, qui lui fait pendant. » (ex. Revue Antiquaria – 13, Rue des Petits-Champs).

9 Pavillon Bon Marché,1925

     Dans ce pavillon du Bon Marché, Paul Follot expose un choix important de créations des trois dernières années (à l’exception des meubles destinés au Mobilier National) : meubles, ensembles, tapis, tapisseries, tissus, tentures, broderies, luminaires, céramiques, verreries, orfèvrerie… conçus par lui et ses collaborateurs dans les ateliers de Pomone : Mesdames Schils, Labaye, Million ; Messieurs Albert Guénot (chef d’atelier), Pébreuil, Fontayne, Parvillée, Leveau, Boris, Grimault, Gillot, Le Beliec, Dumesnil, Ramadier, Bodier et Rousset. Les bas-reliefs de l’entrée principale sont du sculpteur Céline Lepage ; ceux du rez-de-chaussée, de Josset ; du cabinet de travail, de Do Canto ; et le grand tableau du salon, de Henri Robert Fils.

 5 Chambre à coucher en palissandre et loupe d'orme Pomone    En accord avec le Bon Marché, Paul Follot a mis également une touche personnelle dans le stand de l’éditeur DIM, en exposant, auprès des ensembles mobiliers de Joubert et Petit, quatre tapis : La Joie, Cadix, Volutes et Songes, pour lesquels il a touché un chèque de 2.144 Frs. de commission sur la vente. Si ce n’est pas une nouveauté pour lui- la maison de décoration intérieure lui avait déjà acheté, en 1923, les modèles Septembre (2.700 Frs.) et Octobre (3.300 Frs.), ainsi qu’un luminaire orné de clochettes de verre (2.500 Frs.) –c’est une excellente publicité, puisque DIM a reproduit un modèle de tapis dans sa plaquette éditée à l’occasion de l’Exposition. Il a essayé également de placer un petit meuble précieux dans le prestigieux Pavillon du Mobilier (la Classe 8), mais il s’est heurté au refus catégorique de son responsable, J.-E. Ruhlmann, qui y a vu une concurrence directe pour ses propres créations.

 7 Un coin dans la galerie Pomone    La manifestation a été un succès. Même son catalogue a été unanimement félicité : « un catalogue méthodique et complet des objets exposés, avec l’indication du nom des exposants et de leurs collaborateurs, ainsi que des places occupées dans les pavillons, galeries, parcs et jardins. » L’union, tant attendue, des artistes-décorateurs et des industriels est enfin scellée et Follot a fait, encore une fois, montre d’originalité en présentant, au sein d’une structure commerciale et au milieu de produits manufacturés, dans le Pavillon de Pomone, deux chambres, pour Monsieur et Madame, dans un goût à la fois « somptueux et distingué, beaux exemples de cet art cossu, abondant, un peu massif (mais néanmoins raffiné), qui plaisait, pour des causes analogues, aux bourgeois sous Louis-Philippe et qui séduit nos nouveaux amateurs de faste… » (ex. Échos des Arts, septembre 1925) Ce que Mme Aline Caro-Delvaille (l’épouse du peintre émigré depuis la guerre) veut tenter aux États-Unis à travers des conférences sur les Arts Décoratifs en France. Elle a demandé à Paul de l’orienter dans le choix des artistes et de lui envoyer revues, livres et plaques photographiques pour des projections de lanterne. Elle l’assure ainsi qu’elle montrera au public la belle salle à manger, qu’il avait réalisée pour eux en 1914, et des photographies de la chambre de Mme Follot, dans leur hôtel particulier à Paris.

 2 Petite salle à manger PomoneL’Exposition de 1925 a été un succès, tant du point de vue du public que de la place accordée aux créations françaises ! En revanche, contrairement à celle de 1900, elle a eu un écho pitoyable sur le plan international (PF à Thuillier – 13 octobre 1930), car elle arrivait trop tard : la plupart des nations étrangères (en particulier l’Angleterre, les États-Unis et l’Allemagne) avaient réglé, depuis longtemps, le problème de la relation entre l’art décoratif et l’industrie, souvent à l’avantage de cette dernière, et elles inondaient le marché de produits manufacturés. Peu importe ! L’Exposition de 1925 fut un beau carton rouge. Car on l’avait faite surtout pour éviter que l’Allemagne (l’Allemagne vaincue et qui continuait de faire peur) ne s’approprie l’idée et organise chez elle, à Berlin ou ailleurs, une grande manifestation qui aurait pris de vitesse la France, en lui fauchant la carte des commandes industrielles.11 Guéridon doré

     Par ces temps de redressement économique après quatre années de conflit, d’inflation galopante, de vie chère et de concurrence implacable entre nations industrialisées, tout le monde sent bien que la prospérité est liée à la richesse du pays : « Chacun de nous a un intérêt personnel à ce que la France prospère sur le plan économique! » souligne Paul Follot, à l’occasion d’une « causerie » sur les ondes T.S.F. de la Tour Eiffel. Et dans quel domaine la France peut-elle se montrer forte ? Sinon partout où le travail demande de l’initiative, du goût, de l’adresse, partout où la main-d’œuvre se doit, pour atteindre son but, d’être subtile et intelligente… A savoir, dans les métiers techniques et les industries d’art : « Face aux méthodes du Taylorisme* et de la grande série, la France est désavantagée par sa faible natalité et par le degré de civilisation de ses habitants, dont beaucoup répugnent au travail purement mécanique. En revanche, elle possède une avance considérable sur le reste du monde, non seulement par une tradition de culture plus riche et plus ancienne, non seulement par l’esprit d’initiative et l’adresse manuelle, mais surtout par ce sens, comme divinatoire, de l’appropriation heureuse des choses à l’être humain, qu’on appelle le goût ! »
Heureux temps où notre pays pouvait encore opposer, au mode de vie venu des États-Unis (aujourd’hui « la société de consommation »), une argumentation aussi simple que « rester dans le sillage de la culture française », « chercher des solutions dans la poursuite de la tradition nationale », ou encore « traiter tout avec ce sourire typiquement français, qui sait rendre même la précision aimable et sympathique l’abstraction. » (Ex. Interview TSF de Paul Follot – 16 juin 1926) A la veille de la Grande manifestation internationale, le mot d’ordre général était donc : « En rang ! Français, devant le danger restons unis ! » Et, de ce côté-ci, les artistes l’avaient très bien suivi.

 Coin de salon Pomone

     En apparence seulement, car on s’était tiré dans les pattes, comme d’habitude ! Follot ne s’était pas du tout entendu avec le décorateur Eric Bagge ; par contre, René Crevel l’avait pleinement satisfait et il l’avait proposé avec force éloges pour la liste des nominés à la Légion d’Honneur (section Textiles), auprès de Jules Flandrin, Adrien Karbowsky, Coudyser, Raoul Dufy, Mmes Ory-Robin, Pangon et Ripa de Reverdo (tapisseries). En outre, il avait montré ses talents de gestionnaire, faisant face aussi bien à des problèmes financiers- il avait accompli ce miracle de ne pas absorber la totalité de son budget, ce qui avait donné lieu au versement d’une ristourne aux exposants de la Classe 13 (PF à Rodier – 19 avril 1926) -, qu’à la kyrielle des petites misères inévitable dans ce genre de manifestation : ainsi le peintre en textiles, Edouard Bénédictus, avait voulu deux vitrines pour exposer ses œuvres « et non une liasse de tissus perdue au milieu des autres ! »… alors qu’il n’avait pas les moyens d’en payer une ; avec les tisserands Cornille Père & Fils, qui s’étonnent de trouver, au milieu de leur stand, un tapis en laine de Coudyser (Fabrication Hemsi) « qui porte préjudice, par ses teintes violentes, à la gamme nuancée de leurs lampas et damassés de soie » (alors que c’est justement ce que nous aimons dans ce style 1925, des couleurs de bonbons acidulés au milieu du chatoiement d’un luxueux 18e siècle) ; entre Mme Pangon et le même Bénédictus, qui l’aurait bousculée et presque battue, en s’opposant par la force à l’installation de ses délicats batiks dans la vitrine où il expose ses tissus ; laquelle Mme Pangon menace de faire un scandale en racontant tout à la presse : les dissensions entre les exposants, la mauvaise organisation de la manifestation, la déficience de l’éclairage, les pots-de-vin versés par certains pour être mieux placés que leurs confrères… Bref ! Les coulisses nauséabondes de la belle salle de bal.

     Pour lui, certes il n’a pas eu rang dans le prestigieux Pavillon du Collectionneur ou dans la Suite pour une Ambassade, ces deux fleurons de l’art décoratif français, mais il a montré les deux facettes de son talent, en exposant ses créations dans le stand de la Manufacture de Beauvais et le Pavillon du Textile ; et des œuvres moins élitistes mais de très bonne qualité, dans le Pavillon du Bon Marché… C’est là surtout qu’il a rencontré le succès. Le grand magasin parisien a des succursales à Alger, Vichy, Le Caire, et il va pouvoir lui offrir de nouveaux chantiers, une nouvelle clientèle. D’autant plus, qu’il a incontestablement amélioré le chiffre d’affaire de Pomone. Sous sa direction, le bilan annuel est successivement de 1.106.917 Frs. (octobre 1923 à juillet 1924), 2.367.435 Frs. (août 1924 à juillet 1925), 4.300.000 Frs. (août 1925 à juillet 1926). Soit du triple en trois années !

 4 Salle à manger Pomone  Une question se pose, avant de clore ce chapitre : Comment Follot a-t-il vu l’avant-garde qui commençait à se profiler sur le terrain de l’Exposition ? Le Pavillon de l’Esprit Nouveau et «la cellule d’habitation » imaginée par Le Corbusier et Pierre Jeanneret ? Sa sculpture de Jacques Lipchitz ? Le Bilboquet de Fernand Léger ? Il n’en dit mot encore (cela viendra !), mais nous avons un élément de réponse dans ce qu’il écrivait à sa femme en 1916, à l’occasion du mariage du peintre Albert Gleizes (l’un des fondateurs du Cubisme et du mouvement Abstraction-Création) avec la fille d’un ancien ministre, Juliette Roche, dont la fortune l’installait dans une position sociale plus que confortable : « Ce qu’il est dans le choix de son épouse, il doit l’être forcément dans son Art et dans les moyens de l’imposer. » Je cite ce trait, sans porter aucun jugement, uniquement parce qu’il me paraît intéressant pour compléter le portrait d’un homme dont j’ai entrepris ici de retracer la carrière.

La suite, le 26 mars, avec : Les retombées d’une exposition

* Note : Taylorisme, du nom de son inventeur vers 1880, l’ingénieur américain Frederick Winslow Taylor, consiste dans une organisation rationnelle du travail, en vue d’obtenir la meilleure productivité possible. Elle le divise entre autres, au sein d’une entreprise, en tâches élémentaires, simples et répétitives. (Ext. La Toupie – Dictionnaire de Politique)

 

3 réflexions au sujet de « Le roman de Paul Follot (Suite 31) »

  1. Bonjour
    Je ne parle pas Francais, mais je vais essayer.
    Je suis en train d’écrire ma thèse sur Pomone. Pouvez -vous me dire où vous avez trouvé vos images, parce que je suis les trouver très difficile à trouver?

    Also in English:

    I am writing my History of Art Masters thesis on the Pomone Pavilion at the 1925 expo. Would you be able to tell me where you sourced your images from as I am finding it very difficult to access them?

    Thank you very much,
    Naomi

    • Hello Naomi, Thank for your afkin for the right the images on Pomone. The images are from my privat collection. I permit you to use them under creativ comment. Léopold diégo Sanchez

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