Le roman de Paul Follot (Suite 21)

Chapitre 21

1918, le temps des questions

   0 1918 Poilu et son chien La vie des tranchées, les marches dans le froid et la boue, les corvées quotidiennes, l’attente anxieuse des combats… Follot s’en est enfin sorti de tout cela! Au début de cette nouvelle année, il s’ennuie dans l’ambiance monotone d’un dépôt militaire de la région parisienne, où il a été affecté à la suite de sa blessure de l’automne dernier. Cette nouvelle position lui permet au moins d’être plus souvent avec sa famille. Pour le distraire, son épouse prend des places pour les concerts des Samedis Musicaux du Théâtre Edouard VII. Paul aime toujours passionnément la musique classique et le théâtre. Ils vont aussi à l’Athénée, à l’Odéon où ils assistent à la représentation de la pièce La Treizième Chaise avec Réjane ; au Théâtre de La Renaissance qui reprend cet hiver-là Les Dragées d’Hercule de Paul Bilhaud et Maurice Hennequin, avec Cora Laparcerie ; 0 Dragées d'Herculeou encore au Gymnase, où ils applaudissent La Petite Reine de Willemetz, avec Jane Renouardt. Tout est mis en œuvre, pour faire oublier aux rescapés, l’angoisse de la mort et les horreurs des combats. Tout les appelle à jouir du moment présent : la musique, les spectacles nouveaux, les lieux extrava- gants où l’on se presse pour avoir une place, les mœurs qui sont en train d’évoluer en même temps que la vie sociale, la mode féminine… Les Années Folles ont commencé en ces ultimes années de guerre, et notamment durant la deuxième, comme un réaction saine à l’atmosphère mortifère d’un conflit qui semble parti pour s‘éterniser, un mouvement porté par une jeunesse qui n’en peut plus de ce gâchis de vies, d’énergies et de temps, et veut passer à autre chose.

0 Madame Pangon Paul recommence à donner un sens à son existence. Il fréquente les expositions parisiennes, notamment celle de l’ornemaniste sur textile, Madame Pangon, qui a inventé l’art du batik français, en s’inspirant de vieilles techniques ancestrales javanaises ramenées par les marins hollandais. Elle expose, du 12 au 28 février 1918, dans sa galerie au n° 64, Rue de la Boëtie, des pièces d’étoffes et des vêtements teints à la cire, pour devenir une matière irréelle et luxueuse, qui ne vont pas sans rappeler, sur un tout autre répertoire esthétique, les expériences de Mariano Fortuny. (Dans son palais de 0 Batik 2Venise, l’Espagnol s’inspire, pour ses riches motifs, de l’art de Byzance, de la Renaissance italienne, de l’imagerie copte ou sassanide.) Elle a associé Follot à cet événement, organisé avec le concours des peintres post-symbo- listes René Piot (Illustra- tion: Diptyque du Martyre de Saint-Sébastien) et Roux-Champion, ainsi que du Vénézuélien Emile Boggio (un artiste de l’Ecole de Pont-Aven), en lui offrant de montrer ses dernières créations en matière de bijoux, dans une belle vitrine en noyer clair occupant la place d’honneur de l’exposition. Le décorateur est également en relation avec l’écrivain à succès, Charles-Henry Hirsch, à qui il a envoyé une lettre pour lui dire combien il appréciait son dernier roman La Grande Capricieuse et, en passant, lui raconter qu’il avait du mal à se réinsérer dans la vie normale, après sa dure expérience des tranchées.

    Il a besoin de conseils avisés, d’un guide, d’encouragements, car il doute à présent de lui. Il n’est pas sûr qu’un artiste de quarante ans ait encore sa place dans la société qui s’annonce au sortir du désastre, et à laquelle ses confrères plus jeunes se réfèrent déjà, avec des formes nouvelles, et surtout des concepts 0 René Piotqui rompent avec le passé et une certaine tradition du métier. Est-ce pour cette raison qu’il a tenu à rencontrer Maurice Maeterlinck et Paul Margueritte (le frère et collaborateur de Victor, le futur auteur de La Garçonne (1922), transposition dans la littérature de la « nouvelle Eve » qui attend au foyer Adam de retour des combats) ? Ces deux hommes de lettres, avec leur solide bon sens et leur énergie de grands travailleurs, vont l’encourager à se remettre à l’ouvrage sans tarder.0 Pendentif.1


Cela ne l’empêche cependant pas de se poser des questions. L’époque qui vient est remplie de menaces… Qui sont les hommes qui vont reconstruire l’Europe détruite ? D’où viendront-ils ? De quel milieu seront-ils issus ? La France pourra-t-elle renaître dans la paix sociale, après le formidable brassage humain qui a marqué les années de guerre ? Les hommes de bonne volonté ont-ils encore une place à espérer, dans ce monde où les valeurs du passé n’ont plus cours ? 1918 est le temps des questions et aussi des engagements… Bons ou mauvais ? Ils augurent de nouveaux affrontements, comme le dit ce Camille Mauclair, que son correspondant, Charles-Henry Hirsch, ne semble pas apprécier : « Parmi les critiques d’art affolés par la peur de passer à côté d’un génie de demain, au milieu des artistes d’aujourd’hui incapables de dessiner une rotule, il s’est fait le défenseur acharné du mauvais goût et du laid en peinture »… et de descendre dans sa lettre à Follot, « ces snobs de tout poil qui manient l’encensoir au pied des dieux nouveaux : Stravinsky, Picasso. Etc. » (C-H H.- 22 mai 1918).

    Temps aussi des grandes décisions, pour Paul. Il a envoyé une lettre de rupture à Mme A., à laquelle elle a répondu par un pneu très alarmant, où elle le menace notamment de se suicider. Il est effondré et, comme la plupart du temps dans ces cas, c’est à son épouse qu’il confie la tâche délicate « d’affronter le dragon ».
Ida tient sa revanche. Faisant appel à la raison et au sang-froid (ce qui est doublement cruel dans une rupture), elle lui répond avec une certaine perfidie- c’est de bonne guerre ! :
Ida en grande dame 2« Mon mari m’a montré votre pneumatique (ndlr : entre parenthèses, on lui connaît quelques antécédents en matière d’indiscrétion), je suis toute bouleversée et effrayée de son contenu. – J’avais espéré plus de courage de votre part. De grâce, ayez pitié d’un homme dont les forces morales et physiques sont à tel point épuisées que la moindre émotion lui fait grand mal et rejette à plus loin sa guérison ! Il a besoin de calme, du plus grand calme et il ne peut le trouver si vous le tourmentez. Déjà votre lettre, l’autre jour, lui réclamant de rendre vos lettres, l’a tellement affligé. – Pourquoi ne pas lui laisser le souvenir de cela, craignez-vous une indiscrétion de ma part ? Je vous affirme que j’ai le respect absolu des sentiments d’autrui, si ils sont sincères ! Mais j’ai horreur et le plus grand mépris du mensonge – dont j’ai été dupe depuis tant d’années et toujours de nouveau ! (Elle veut sans doute faire allusion aux promesses non tenues de Paul et aux scènes violentes entre eux, dont le fameux coup de revolver dans l’hôtel du Nargis). Maintenant, mon mari m’a dit que tout était fini entre vous – et il m’a montré vos lettres désespérées ! Je viens donc vers vous, pour vous offrir mon aide – dans le désir purement humain d’éviter l’irréparable » (EF à Mme A. – début 918). Quelle grandeur d’âme ! La petite Allemande d’Eberfeld semble avoir fait des progrès notables dans le domaine des liaisons sentimentales à la française ? Ce n’est plus Agnès, mais Mme de Lursay.

    Paul est toujours mobilisé, mais il ne retournera pas au combat. Il peut à nouveau se consacrer à la création artistique. Avec la manufacture de soieries Cornille, il étudie la possibilité de tisser un lampas bleu et or, à partir d’un carton qu’il vient d’achever. Il en a déjà fixé le prix de vente : entre 57 et 67 Frs le mètre. 0 P1000754Il s’occupe également de rassembler quelques meubles pour l’Exposition annuelle des Arts Décoratifs, qui se tiendra en avril au Musée Galliera. Comme il n’a pas suffisamment produit, durant les années qu’il vient de passer au Front, il songe à demander à Charles Stern de lui confier, le temps de l’événement, le joli secrétaire sculpté aux motifs de roses, qu’il lui avait vendu en juin 1912 pour être placé dans un décor de Ruhlmann & Laurent. Il est en train d’achever un petit guéridon doré, prévu à l’origine pour le boudoir de Daria Meunier ; et il se demande si cette dernière acceptera de priver momentanément sa chambre de la rue Lalo, de sa lampe à câble de soie bleue et de sa psyché en bronze. La demande est très délicate, car ils sont brouillés depuis la méchante lettre qu’il a envoyée à Edmond. Et puis, le voisinage du même modèle de pied sculpté – en bronze argenté pour la psyché et en bois doré pour la lampe bleue – ne serait peut-être pas une idée très heureuse ? Certes, le goût est en train de changer et, de plus en plus, le public apprécie ces oppositions violentes d’or et d’argent, d’angles vifs et d’effets chromatiques… La leçon des Ballets Russes ! Mais, ce n’est pas encore l’avis de tout le monde, notamment d’une clientèle privée qui tient à conserver cette sacro-sainte « mesure classique »… Toujours le Louis XVI ! Il pourrait demander au conservateur adjoint du Musée Galliera, de formuler une demande officielle « non dans mon intérêt ! » écrit Paul : (les Meunier s’en foutent !) mais dans celui de l’Art, de la Propagande (il veut certainement dire : la Publicité), etc… Peut-être que Daria sera flattée de contribuer à une « noble » cause… »
0 Canapé de Follot pour Salon de Marsan 1910 Une fois encore, Ida peut se montrer une alliée précieuse – puisque les deux femmes sont restées en bons termes – et il va lui demander de lui servir d’intermédiaire. Peine inutile, la lettre de Mme Follot à Daria restera sans réponse. Sont-ils définitivement brouillés ? On peut plus vraisemblablement attribuer ce silence, au fait que les Meunier, fuyant le froid et la tristesse qui règnent sur Paris en ce quatrième hiver de guerre, sont repartis pour l’Italie. Une demande similaire de Ida au docteur Henri Mondor n’a pas davantage de succès. Mais lui, au moins, il aura répondu depuis la terrasse de son hôtel à Venise, d’où il contemple tous les soirs le coucher du soleil sur la lagune : « que les vases persans et les objets de collection de son salon, ne peuvent vraiment pas se passer, fût-ce temporairement, des beaux meubles de Paul ». Pour adoucir son refus, il a ajouté en post-scriptum : « dès après la guerre, vous saurez bien me faire les dispositifs complémentaires qui me feront aimer définitivement vos laques et vos couleurs » (Janvier 1918). Une promesse déguisée de suivre l’artiste dans cette nouvelle esthétique, celle du meuble doré et laqué, qu’il a adoptée à la veille de 1914 et qui marquera sa production dans la décade suivante. Pour le moment, il n’essuie que des refus de ses clients. Ce qui n’est pas forcément un mauvais signe ! Mais plutôt, comme le lui a écrit le docteur Mondor, qu’ils tiennent trop aux meubles qu’il a créés pour eux, pour s’en séparer le temps d’une exposition. En somme, il va devoir se rabattre sur le mobilier de la rue Schoelcher et transférer momentanément les salons de son hôtel particulier, sous les coupoles du Palais Galliera. Pour se consoler, il peut se rappeler, comme d’un mauvais souvenir, ces mots qu’il écrivait du Front à sa femme, quelques mois auparavant : « Occupes-toi de cette exposition, comme si je ne devais plus revenir ! » Ainsi vont les choses…OK Salle à manger

    De New-York, où ils se sont réfugiés pour fuir la guerre et le cortège des privations qu’elle a imposé aux artistes, même aux plus confor-tablement installés dans la société (l’art n’a pas de patrie !), Henry et Aline Caro-Delvaille ont écrit à Paul Follot, que le Ministère des Beaux-Arts envisageait d’organiser, dans la métropole américaine, une exposition rétrospective d’art décoratif, avec une section consacrée au mouvement moderne. N’est-ce pas, comme le souligne Aline, l’occasion de montrer au public outre-atlantique la belle salle à manger qu’ils lui ont achetée en 1913 ? Avec son grand tapis à guirlandes de fleurs sur fond bleu, sur lequel se détachent les silhouettes un peu Directoire des élégantes chaises en érable de France, aux dossiers sculptés de corbeilles de fruits… Henry pourrait les prêter, ainsi que les panneaux décoratifs qui ont été conçus pour compléter l’ensemble ? 0 Secrétaire DufrènePeut-être qu’il y a là une manœuvre commerciale, destinée sans doute à s’en séparer pour une somme intéressante, lorsqu’elle ajoute : « Ce qui ferait de la publicité pour lui (qui ? le décorateur Follot ou le peintre Henry Caro-Delvaille ?) et pour le courant décoratif français… Les Américains n’ont aucune idée du côté précieux et raffiné de meubles comme les vôtres, et nous comptons beaucoup sur cette exposition pour vous procurer des commandes ». (18 juillet 1918)
Peu importe ! L’idée de profiter de cette opportunité pour s’expatrier aux États-Unis après la guerre, va tenter un temps Paul et Ida. D’autant plus que Caro-Delvaille est très apprécié du public américain et qu’il a l’intention d’ouvrir à New-York une école d’art et de décoration contemporains, ce qui offrirait au décorateur français une clientèle nouvelle et des perspectives infinies d’intérieurs à aménager et à meubler, suivant des concepts nouveaux. La vision est assez tentante pour qu’il charge Ida de se renseigner sur les conditions de vie là-bas, et sur les démarches à suivre auprès de l’ambassade des États-Unis à Paris.

    C’est l’heure des bilans… Le capitaine de réserve Paul Follot a chèrement payé sa dette à son pays. Cela fait dix-huit ans qu’il étudie les formes décoratives, qu’il cherche à les adapter aux besoins nouveaux liés au progrès et à l’essor de la vie sociale au XXe siècle, qu’il créé et expose des œuvres originales, « plus préoccupé de semer (comme il l’écrit dans ses notes) que de récolter… Et, lorsque le temps de la récolte est arrivé, la guerre a éclaté », remettant en question le bénéfice qu’il pouvait tirer de son œuvre, le coupant de son travail, dispersant sa clientèle peut-être à jamais… Qui sait quel monde va sortir de ce profond bouleversement ? Paul n’est pas très optimiste sur l’avenir de son pays. Il voit bien que la société d’hier ne va pas pouvoir continuer de vivre sur ses acquis et ses prérogatives. P1000850C’est la fin d’une époque et, avec elle, de l’oisiveté et de la rente qui assurait l’équilibre d’une certaine bourgeoisie. Les classes laborieuses sont l’avenir et leurs désirs passent par la consommation, la production en série, le travail en équipe… (après Pelleas et Mélisande, c’est Pelleas aimait l’usine!) et plus l’élaboration d’un cadre d’existence immuable et raffiné. Les jeunes couples qui s’installent aujourd’hui, « qui se montent » (comme on disait alors), le font tout au plus pour une dizaine d’années, le temps d’une réussite sociale ou d’un échec… Ce qui entraîne en tout cas un changement de décor, de vie, souvent de partenaire. L’abbé Mugnier, en visite chez un jeune ménage de l’aristocratie, s’étonne de ne pas y trouver de vieux meubles de famille mais un intérieur frais et improvisé, entre la vie de bohème et la nursery… Est-ce là le style de demain ?

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    La guerre cependant n’est pas terminée. Au début du printemps, les Allemands ont repris l’offensive avec le bombardement lourd de la capitale. Le 30 mars, un obus est tombé sur l’église de Saint-Gervais, au moment de l’office des Ténèbres, défonçant la voûte et faisant 75 morts et plus de 90 blessés. En ces heures tragiques, les gens cherchent le plus souvent un recours dans la religion et les messes, surtout celles de Notre-Dame, sont très fréquentées. Tandis que les Taubes pilonnaient Château-Thierry, l’artillerie ennemie a réussi à déborder le Front nord-est, obligeant nos troupes à se replier dans l’Oise. Paris est de nouveau en danger !0 1918 Intérieur église

La suite, le 20 décembre : Au lendemain de la catastrophe…