Le roman de Paul Follot (la suite 29)

Chapitre 29

Les Caprices de Marianne ou
« Travailler pour la République »

    Salon11 On a vu se mettre en place, après la guerre, une politique de propagande artistique destinée à relancer la production industrielle et l’économie du pays. (Ndr. : on dirait aujourd’hui : la consommation des ménages). Appuyé par le Ministère de l’industrie et du commerce et les principaux acteurs économiques à Paris, le mouvement est relayé en province par les présidents des comités (Bulletin officiel du 30 novembre 1923). C’est ainsi que le Comité régional des arts appliqués de Versailles a mis en place un programme pédagogique, qu’on a pompeusement nommé : les Assises de Chartres, comprenant entre autres un cycle de conférences qui doivent se dérouler tout l’été 1924, dans le but de préparer les esprits à la Grande Exposition Internationale pour l’année suivante.

     Paul Follot s’est embarqué dans une grande tournée d’exposés et d’interventions sur les arts appliqués, à travers la France. En mai, il parle devant les 400 élèves des différents corps de métiers rattachés à l’industrie du bâtiment des départements d’Eure-et-Loir, Loiret, Seine-et-Oise et Seine-et-Marne. Le 27 juin, il est à Saint-Etienne pour s’adresser au public dans la salle Gaumont. Le 28 juin, c’est Grenoble où il illustre son propos avec des photos de ses meubles, des projections d’aménagements intérieurs réalisés par les ateliers Pomone, la lecture de passages d’une monographie que vient de lui consacrer le critique d’art Léon Riotor (éd. La Connaissance, 1923), des extraits d’articles ou l’exposition de panneaux de tissus… Il n’est pas le seul conférencier dans cette tournée : des artistes comme les ferronniers Edgar Brandt et Emile Robert, les peintres en tapis Jules Coudyser et Bénédictus, le sculpteur sur bois Gaston Le Bourgeois,15 Détail sculpture 2 l’architecte-décorateur Maurice Dufrène ou la dentellière Mlle de Puygaudeau, ont accepté de parler de leur domaine devant le public. En outre, la Société cinématographique Gaumont a tourné, en décembre de l’année précédente, treize petits films sur les industriels et les artistes les plus qualifiés de leur temps. Ils sont destinés à être montrés dans les écoles, préfectures, salles communales et même dans les casernes, comme des instruments de propagande pour défendre la qualité française. Un procédé que le régime de Vichy reprendra vingt ans plus tard à son compte. Du point de vue économique, la tournée de conférences n’est guère brillante pour ses acteurs : Follot touche 200 Frs par intervention, ce qui (écrit-il) couvre à peine ses frais de déplacement. Mais, encore une fois, il donne ici à l’État un signe positif de son engagement pour l’art décoratif de son pays et, de plus en plus, on le voit prendre la tête des décorateurs cités dans les ouvrages officiels et les manuels scolaires.

 Pendule perruches détail   Sur le plan pédagogique, ce cycle de leçons et conférences s’adresse moins à des jeunes artistes ou à des dames désireuses de pratiquer une activité en dehors du foyer, qu’à un public d’ouvriers et artisans exerçant les métiers les plus variés : conducteurs de travaux, maçons, plâtriers, mouleurs, serruriers, menuisiers, ferronniers, carrossiers, modistes, couturières, brodeuses… Il y a aussi bien des cours de couture que de dinanderie, de ciselure sur métal que de broderie sur soie. En fait, ce n’est pas tant le « savoir-faire » national que cherche à promouvoir ce projet, que les métiers manuels. On veut remettre la France au travail et réactiver ainsi le commerce et l’industrie. D’ailleurs, les patrons d’entreprises sont invités, par voie de circulaires ministérielles, à faciliter l’accès de ces cours à leurs apprentis, et même à veiller à ce qu’ils s’y rendent régulièrement (Circulaire–Grenoble 6 octobre 1924). Un service de la Documentation Pédagogique (41, Rue Gay-Lussac – Paris Ve)- dont les collections de clichés vont de l’histoire aux sciences naturelles, en passant par les beaux-arts, les sciences techniques et sociales, la géographie, etc. -fournit les vues et les films destinés aux projections lumineuses : « Toute personne peut s’entendre avec un membre de l’enseignement primaire public pour recevoir par son intermédiaire des vues pour des projections, à condition que sa conférence soit publique et non payante ». Des prêts de documents sont gratuits, pour une durée ne dépassant pas huit jours. (Catalogue édité par le Ministère de l’instruction publique et des beaux-arts – 1920).

 13 Fréchet 1    La diffusion de ce style qui s’imposera après l’Exposition de 1925 et qu’on a qualifié, considérant qu’elle fut à l’origine de sa naissance, de « Style Art Déco », fut en fait le résultat d’une vaste action pédagogique engagée par un gouvernement qui cherchait à relancer l’économie du pays. Les circulaires et les brochures officielles sont des plus claires à ce sujet : « Recherche de simplification des volumes dans la construction » – « Condensation de l’ornementation » – « Franchise et netteté dans l’emploi des matériaux… (Plus de matériaux détournés, de « faux quelque chose ») – « Influence sur les formes de la précision scientifique » (donc goût de la concision et élimination de ce qui est chargé) – « Tendance générale vers la synthèse expressive »… Tout cela appliqué à l’esprit français « fait de clarté, de mesure, qui sait rendre même la précision aimable, et souriante l’abstraction… » (Conférence de Saint-Etienne – 27 juin 1924) a donné ce style qu’on a voulu, à tort, lié aux avant-gardes.

     Villa CroissetPaul Follot a mis ces principes en œuvre à l’Exposition internationale des arts décoratifs, pour laquelle la direction du Bon Marché l’a associé à l’architecte Louis Boileau, qui vient de réaliser son nouveau magasin à l’angle de la Rue du Bac. Coopération difficile entre deux hommes habitués à travailler seuls et qui se font « tirer l’oreille » pour mettre leurs efforts en commun. Ce sera- nous le verrons en son temps –une suite de malentendus et de chicanes entre eux, qui aboutira à cette « illusion d’une collaboration » que fut le Pavillon de Pomone. La même illusion va amener le décorateur à accepter une seconde commande officielle pour la Manufacture de Beauvais. Il s’agit d’un mobilier destiné à un salon présidentiel, comme le souligne dans sa lettre le Secrétaire aux Beaux-Arts :
« J’ai l’honneur de vous informer que vous êtes chargé d’exécuter, afin d’y recevoir les tapisseries devant être traduites par la Manufacture de Beauvais, d’après vos cartons Le Parc, les bois en hêtre sculpté et doré d’un mobilier de Salon composé de : un canapé, deux fauteuils et deux chaises » (Ministère des Beaux-Arts – 16 février 1924).

     Le mobilier des Contes de Perrault s’était soldé par un cuisant échec. C’est peut-être d’ailleurs pour cette raison, que sa réalisation a traîné en longueur. En effet, la critique l’avait trouvé trop passéiste, trop néo-Louis XVI, et elle l’avait éreinté lorsque les premières pièces avaient été montrées au public. Conscient des reproches qu’essuierait la présentation de cet ensemble assez à contre-courant, dans le pavillon d’une Exposition des Arts Décoratifs qui se voulait- d’abord et avant tout –« moderne », Jean Ajalbert avait commandé à Follot le mobilier d’un salon plus en accord avec l’esprit de l’événement. La commande concernait tant le bois que la tapisserie, ce qui n’était pas courant ; mais ce dernier avait montré ses talents d’illustrateur dans ses textiles et surtout ses tapis… Pour celle-ci, il avait choisi pour sujet : Le Parc. Entre la folie végétale méditerranéenne et le jardin à la française, la nature arrangée par Bakst pour le théâtre du Châtelet,Villa Croisset Fontaine telle que le dessinateur paysagiste, Ferdinand Bac, l’offrait en 1922 au couple Jeanne Pouquet et Francis de Croisset (la veuve du dramaturge Gaston de Caillavet, remariée avec son successeur sur les scènes du boulevard) quand il se promenait sous les loggias de sa villa, à Grasse.
Comme pour sa commande précédente, le directeur de la Manufacture avait voulu qu’on se surpassât; multipliant les détails et les difficultés, afin que le tissage puisse « servir de cas d’école » aux ateliers de Beauvais. Léon Cartier, qui dirigeait ces derniers, semble avoir eu peu de sympathie pour Follot. Est-ce à cause de ses retards dans les livraisons des bois? Le 27 avril 1933 (dix ans plus tard !), le Mobilier National réclamera encore à l’artiste la livraison du canapé pour le faire recouvrir. Il faut lui rendre cette justice, que les tapisseries n’ont été achevées qu’à la fin de 1929 ; bien qu’il ait été soldé par un virement de 12.500 Frs- comme s’en explique Ajalbert dans une lettre du 17 novembre 1933 -, ce meuble semble n’avoir jamais été réalisé. Il sera finalement remplacé par deux chaises supplémentaires qui seront livrées, elles, mais jamais garnies ! (PF à JA – 24 décembre 1933) « Sur votre désir (celui de Follot) et conformément à l’avis du Conseil d’Administration de la Manufacture de Beauvais, j’ai décidé de supprimer le canapé de notre commande. Elle comprendra donc deux fauteuils et quatre chaises. » (Ministère de l’Éducation Nationale et des Beaux-Arts – 27 avril 1933)

Follot le Parc 2

     Toujours est-il que le chef d’atelier, le Léon Cartier en question, se plaint à plusieurs reprises, auprès de sa direction : que les dessins que Follot lui remet soient incomplets (celui-ci lui fera remarquer, à bon droit, que la partie laissée en blanc sur le papier est le miroir de la partie tracée) ; que la série Le Parc est illisible du fait des détails trop nombreux et, par conséquent, trop compliquée pour les lissiers ; puis, ce sont les gouaches initiales qui auraient changé de couleur, entre le moment où elles ont été livrées et leur mise en chantier ; ou encore le fait qu’il a reporté sur des calibres en papier le dessin de ses cartons, au lieu d’utiliser des calibres en calicot, bien plus faciles à manipuler par les exécutants… Enfin, il a trouvé l’excuse imparable du coût de fabrication : « 900.000 Frs pour la tapisserie du canapé seulement ! » Et, comme si cela ne suffisait pas : « Il faudra quatre ans au moins pour la réaliser ! » La direction d’Ajalbert prenant fin le 1er janvier 1934, c’était la renvoyer aux calendes grecques… Tout cela ressemble fort à une basse intrigue contre la gestion de l’administrateur de Beauvais, qu’on accuse en haut lieu (notamment aux Gobelins) de largesse avec les finances publiques, pour des projets qui ne sont pas du goût de tout le monde. Le fait est que Paul Follot a très bien été payé pour son travail. Il a reçu deux sommes globales de 9.000 Frs. pour les cartons des tapisseries et de 15.000 Frs. pour les bois, qui lui ont été réglées sur quatre exercices par la caisse du Ministère des Beaux-Arts ; le dernier, soldé avec un virement de 12.500 Frs, le 17 novembre 1933 : soit 24.500 Frs pour la totalité (environ 100.000 euros).

    OK Ecran 2 Les cartons de Follot ont-ils plu au moins à Jean Ajalbert ? Oui, d’un côté ! puisqu’il lui a demandé de créer, dans le même esprit, des petits modèles de tapisseries à l’usage des élèves de la Manufacture de Beauvais (des cartons pour des chaises, des tabourets et un petit écran). Mais, il a émis des restrictions sévères devant la série Le Parc, en signalant notamment que les treilles bleues qui soutiennent les guirlandes de fleurs faisaient un peu « carrelage » et « prenaient trop d’importance sur les gouaches au détriment du reste. » (JA à PF – 8 janvier 1924). Il proposa même à l’artiste de les supprimer carrément, bien qu’il s’en soit défendu sur une lettre : « Vous pensez bien que je n’ai jamais dit que le treillage était détestable ! Je vous ai signalé uniquement (avec des mots grossissants : carrelages et autres !) que le treillage bleu semblait trop important sur le siège. Mais, cela s’est amélioré – avec vos feuillages – et s’améliorera encore, en alternant le bleu et en masquant la géométrie trop rigide et uniforme.
Ces remarques faites, je vous ai toujours laissé libre et je m’incline désormais. Les métiers vous attendent, dépêchez-vous. Je ferai tout pour arriver à temps en 1925, mais les minutes comptent. Ne nous retardez pas ! » (JA à PF – 8 janvier 1924)

     Ajalbert avait donc prévu la présentation de ce mobilier à l’Exposition des Arts Décoratifs, mais les difficultés et les retards firent qu’elle ne fut que partielle, comme pour la série des Contes. Il faut signaler qu’il y eut également, dans cette commande, une table en bois sculpté laqué vert sombre et doré, de forme carrée, à dessus de marbre brèche noir, de 0,80 cm sur 0,80 cm environ, qui, par son style et le détail de ses sculptures, était assortie à la série Le Parc. Elle devait former, avec les sièges et le canapé, « un petit Salon aisément utilisable dans un ministère ou une ambassade… » Est-ce la « jolie table », récemment livrée par Follot, autour de laquelle (nous signale le directeur de la Manufacture dans un courrier) il invitait l’artiste et son épouse « à se rencontrer, dans la première quinzaine de mars, à son retour du midi » ? (JA à PF – 22 janvier 1925)Guéridon doré aux roses

   Il faut revenir sur ces retards à répétition, qui pourraient presque nous faire penser à du laxisme de la part de Paul Follot, si l’on ne savait avec quel sérieux et quel professionnalisme il remplissait normalement ses engagements. On aurait presque l’impression qu’il ne s’agissait pas d’une commande officielle, s’il n’était engagé par un accord écrit avec la direction de Beauvais et n’avait pas reçu un premier acompte de 5.500 Frs, dès la signature, le 16 février 1924. Alors, pourquoi aura-t-il mis aussi peu d’empressement à remplir son contrat ? Jusqu’en novembre 1933, le ministère réclamera en vain l’achèvement de ce mobilier… J’ai essayé de trouver une explication dans la correspondance pas toujours courtoise entre l’artiste et Ajalbert :
Premières notes pizzicati de ce dernier annonçant timidement le leitmotiv :
– « Je reçois des instructions pressantes du ministère sur la nécessité de récupérer les modèles commandés par la Manufacture. » (JA à PF – 8 décembre 1925)
Cette première réclamation étant apparemment restée sans effet, un nouvel essai a lieu sur le mode plus sévère :
– « Je me permets d’insister personnellement, pour que vous vouliez bien tenir enfin les engagements que j’ai eu le plaisir et l’honneur de vous procurer avec l’État, de qui vous ne sauriez contester la patience, non plus que l’empressement de la Manufacture à mettre vos œuvres sur le métier. » (JA à PF – 22 avril 1926)
Lampe Follot années 20Nouvelle tentative du directeur, quelques mois plus tard :
– « J’attends le carton de la chaise que vous m’annoncez (depuis des semaines), et je veux espérer que le reste suivra sans retard ; – après tant de manquements dont la Direction des Beaux-Arts ne peut se désintéresser, et qui désorganisent complètement nos prévisions à la Manufacture. »
Follot a dû invoquer quelque « bonne » raison, puisque son commanditaire en prend fait et s’en plaint :
– « Vous me confirmez que « vous êtes très tenu par d’autres obligations (la direction de l’atelier d’art du Bon Marché) et ne pouvez travailler à ces cartons que les jours fériés ! – et qu’il vous est donc impossible de fixer la date de leur livraison »… Nous devons donc être suspendus à votre seul bon vouloir ? Tandis que vous parlez de cette commande, comme si elle vous avait été imposée ! » (JA à PF – 25 avril 1926)
Un mois plus tard, il n’en est toujours rien :Meuble rouge Schoelcher
– « Votre lettre du 22 avril m’assurait que les cartons devaient arriver sous une dizaine de jours ! Je me suis incliné devant cette demande de délai, comme après toutes les autres. Un mois est passé. Je ne doute pas qu’une nouvelle lettre – aussi discourtoise que les précédentes, ne vienne m’affirmer votre entière correction et que c’est l’État qui a tort ! » (JA à PF – 22 mai 1926)
Rien n’y fait :
Ni la menace : « Je transmettrai (votre lettre discourtoise) à la Direction des Beaux-Arts, avec votre dossier ! Pour moi, je renonce à poursuivre cette vaine correspondance…»
Ni la raison : « Pour vous avoir fait confiance, l’État est en droit de vous demander de tenir vos engagements ! »
Ni le chantage : « Je me passerais volontiers de ce surcroît de correspondance à ma tâche, si cela ne m’était commandé par la nécessité : deux de nos meilleurs artistes ont été commis à l’exécution de votre œuvre, hérissée de difficultés ; me voici obligé de les détacher à d’autres métiers, qu’ils ne pourront quitter au jour où vous serez fin prêt… »
Ni la perfidie : « C’est dommage, car ils (ces ouvriers) étaient entraînés à votre manière (que nous savons très malaisée). D’autres, moins habiles, devront prendre alors leur place ! »

  Caise cornes d'abondance détail   Rien ! Que s’est-il passé avec Follot ? Le 16 décembre 1926 (soit près de trois ans après la commande de la série Le Parc), il a livré à la Manufacture de Beauvais les cartons pour la tapisserie d’un dossier et d’une assise de fauteuil et d’une chaise. Il s’explique sur ce retard :
– « Je crois devoir vous répéter encore que, si j’ai été si long, c’est que mon temps étant pris de façon absolue, je n’ai pu y travailler que les dimanches et jours de fêtes. – De plus, j’ai appris à mes dépens qu’un travail aussi important, s’il ne peut être fait et achevé sans interruption, ne doit pas être traité à la gouache… » (PF à JA – 14 décembre 1926)
Pourquoi met-il soudain en avant ce problème technique ? Il semblerait que Follot ait été dépassé par le fait que les couleurs a tempera qu’il avait employées sur ses cartons vieillissaient très mal. Bien qu’il ne puisse s’en prendre, jusqu’à preuve du contraire, qu’à lui-même, l’hypothèse est recevable. Le chef d’atelier du Mobilier National s’en plaignait déjà dans une note interne :
– « Les cartons du canapé, livré en 1923, peints à la tempera et sur papier, ont subi de grandes transformations depuis leur livraison. Les fonds se sont assombris, les fleurs de couleurs différentes à l’époque, se sont petit à petit décolorées, pour s’unifier… » (Note de Léon Carlier – novembre 1926)

     Ce qui a obligé Follot à reprendre son travail, pour faire desP1010098 raccords. « Un travail colossal » déclare-t-il : « tant d’un point de vue technique, que pour obtenir que les différents détails puissent former des ensembles cohérents ». En effet, ces nombreuses retouches ont considérablement empâté (voire taché) le dessin, comme s’en plaint Léon Carlier : et il a fallu le faire « égaliser sur le métier par les exécutants»…Tous ces contretemps l’ont mis très en retard par rapport aux délais de fabrication : « La longueur du canapé est de 3,62 m, soit la longueur de trois fauteuils. Sachant qu’un fauteuil a été exécuté en 34 mois, ce qui donnerait pour le canapé presque 4 ans, avec deux exécutants ! » (PF à JA – décembre 1926) Ce qui porterait la livraison de ce meuble à la fin de 1930 ! Paul Follot trouva-t-il la tâche trop risquée ? Le changement du goût du public ; sa propre évolution personnelle qui l’éloignait de plus en plus de ce type de mobilier s’adressant à une élite ; la fluctuation du franc, qui voit s’alléger son pesant d’or à mesure qu’on approche de la fin de la décade… Un argument qui met le prix de revient à un niveau exorbitant : « Pour un fauteuil (uniquement la tapisserie) il est de 94.000 Frs au taux des traitements de 1925. Aujourd’hui, ce serait l’équivalent de 280.000 Frs ; ce qui met le canapé à 900.000 Frs ! » Une fortune, que la Direction des Beaux-Arts ne paraît pas disposée à payer :
– « Il ne nous apparaît pas que nous puissions nous lancer dans une pareille aventure aussi ruineuse et nous devons nous en tenir aux sièges exécutés – à moins que l’auteur ne consente à fournir un nouveau carton d’exécution, plus accessible aux moyens de la basse-lisse ; » (JA à PF – 24 novembre 1932)

 Commode au miroir Ajouté à cela que l’État se montre assez négligent dans ses versements, comme le rappelle Follot dans une lettre du 13 mars 1933, où il réclame un acompte de 5.000 Frs (le tiers de ce qu’on lui doit encore), dont le retard l’aurait mis « dans une situation financière très difficile » vis-à-vis de ses créanciers… (PF au Mobilier National – 13 mars 1933) Car, il devait sans doute sous-traiter, comme il l’a toujours fait, et donc régler ses fournisseurs au fur et à mesure des livraisons. Qui aurait pu dire à Paul qu’il serait moins tranquille encore en travaillant pour l’État, que pour la clientèle privée ?
Il semble que le carton pour le canapé a été livré finalement à la Manufacture de Beauvais, mais que seul le bois de ce dernier s’est vu exécuté par l’ébéniste. Il doit donc exister un dessin de ce meuble dans les collections du Mobilier National ou pour le moins sa charpente (et peut-être aussi celles de deux chaises), sinon ces discussions autour du carton de la tapisserie n’ont aucun sens… Heureusement pour Paul Follot, il a encore Pomone !Bouquet commode bleue détail

La suite, le 12 mars, avec : Un art bien Français…


 

Fiche Technique:

Les expositions de 1924

*L’Exposition d’Art Français de San Francisco (du 11 novembre 1924 à mars 1925, au Californian Museum – Golden Gate Park).

Remarque: Dans le cadre de l’effort de guerre… la France a été en 1915 la seule nation à répondre à l’appel des Américain en participant à l’Exposition de San Francisco. Son pavillon reproduisait la façade de l’Hôtel de Salm (Palais de la Légion d’Honneur),  rue de Lille à Paris.
A la fin du conflit, de riches et généreux donateurs de la métropole californienne ont décidé de faire édifier, sur ce modèle, un musée-mémorial à tous les soldats de Californie morts en France. Pour l’inauguration du Californian Museum dans le Golden Gate Park à San Francisco, le 11 novembre 1924, les autorités américaines ont organisé, en partenariat avec la France, une Exposition d’Art Français.
– Pour représenter la section « Art moderne » de l’exposition… on a fait appel aux artistes contemporains les plus représentatifs des divers courants esthétiques dans notre pays. C’est ainsi qu’on a contacté Paul Follot, alors à la direction de Pomone :
Nous avons l’honneur de vous inviter à prendre part à l’Exposition d’Art Français qui se tiendra à San Francisco, de novembre 1924 à mars 1925, pour célébrer l’inauguration du nouveau musée de cette ville. » (SF à PF – 22 juillet 1924)
– L’Atelier d’Art Pomone n’exposera pas, officiellement pour des raisons de délai. Par contre, J.-E. Ruhlmann y participa et il aura beaucoup insisté pour que Paul Follot y fût aussi présent. Ce dernier ne l’a pas fait pour des raisons qui peuvent paraître suspectes: « Les vacances m’ont empêché de saisir en temps utile cette invitation aux États-Unis » signale-t-il dans un courrier à la direction du Bon Marché… En fait, il semble qu’il n’ait pas été favorable à ce départ, pour des raisons personnelles : n’avait-il pas de pièces importantes à montrer? (PF au BM – 23 septembre 1924).

 

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