Le roman de Paul Follot (la suite 19)

A Toi, un grand Merci…

Chapitre 19

Troisième hiver dans les tranchées

    Ida a été fortement contusionnée par son accident sur le boulevard Raspail. Elle souffre de violentes névralgies, bien que la tête n’ait pas été touchée lorsque la voiture l’a jetée sur la chaussée. Par bonheur, elle n’a rien de cassé ! Seul son pardessus a été irrémédiablement déchiré, ce qui par ailleurs lui a peut-être sauvée la vie, car elle aurait été sinon traînée sur plusieurs mètres. Dans la maison mal chauffée par mesure d’économie, elle souffre de douleurs dans le dos et les genoux, auxquelles viennent s’ajouter un rhume et la mélancolie de se sentir seule, loin des siens et, de plus, en instance de séparation avec Paul. Maillot de corps en laine, écharpes, manteau pour traverser des espaces glacés entre sa chambre et la cuisine… Rien n’y fait ! Elle meurt de froid. Elle a enlevé Erwin de la pension du Lycée Montaigne, pour être moins seule et se faire aider, car elle a du mal à se déplacer. Une idée bizarre, si l’on en croit Paul, car l’enfant s’ennuie à la maison et se montre insupportable. Par contre, elle a mis Sylvie en pension, bien qu’elle ait à peine cinq ans… Son mari pense qu’il aurait fallu faire le contraire. Il ne la comprend pas et l’accuse, une fois encore, de se montrer trop dure.

    En ce début d’année 1917, la situation du lieutenant de la 7e compagnie territoriale, Paul Follot, est loin d’être réjouissante. Il a entamé son troisième hiver dans les tranchées et son dégoût, de cette guerre qui s’éternise, s’accentue de semaine en semaine. Dans ses lettres, il répète sans cesse à son épouse : « qu’il faut qu’elle le sorte de là ». Cette demande est devenue une obsession, il ne songe qu’aux moyens de quitter sa position, aux avant-postes du combat et, dans sa rage de ne rien voir venir, il se montre injuste avec elle : il l’accuse de ne rien faire pour lui, d’être indifférente au danger qu’il court, il invoque une mort prochaine… au mieux il lui reproche de ne pas suffisamment s’activer auprès de leurs connaissances, pour qu’on l’évacue vers un secteur plus protégé. Follot Rue Schoelcher6Ce sont-là les griefs qui reviennent dans chacune de ses lettres, au point qu’il semble que sa santé mentale soit sérieusement menacée. Bien des hommes, empêtrés dans cette guerre de tranchées, formulent les mêmes reproches: face aux «planqués», la rancœur devient de plus en plus forte. Le moindre prétexte lui sert de catalyseur, comme le montrent ses démêlés avec Edmond Meunier…

Paul 14-18 ruines

    En janvier, il s’est remis à travailler pour ces clients fortunés. Il a demandé à Ida de lui faire parvenir au Front un ou deux grands rouleaux de calque grossier, afin de dessiner à leurs dimensions le contour du pied de la psyché de Daria et les coupes du secrétaire et de la petite bibliothèque, destinés à son boudoir. Le dessin, grandeur nature, du lustre pour sa salle à manger est en cours d’exécution. Il a envoyé une lettre très amicale à Edmond, pour lui rappeler leur projet commun, avec Mr. Noël, le directeur des ateliers d’ébénisterie de la SAIB (Société d’Application Industrielle du Bois) pour l’aménagement du salon de sa nouvelle maison, sur l’avenue du Bois de Boulogne. Dans un accès d’euphorie, il lui a promis qu’il réaliserait là : « le plus beau salon du monde, celui dont il rêve depuis toujours ! »

    La réaction du banquier est tout aussi inattendue que ridicule. « Il m’a répondu (écrit-il à Ida, le 2 févr. 1917) : qu’il ne m’avait jamais passé commande d’un salon ! » Agrémentant sa lettre d’un coup d’épingle : « d’autant plus que je trouve vos meubles d’un inconfort remarquable… » C’est la goutte qui fait déborder le vase. Paul va mettre les choses au point, en lui faisant remarquer : primo, qu’il avait réalisé des meubles, tels qu’il les avait voulus ; secundo, qu’il ne lui avait jamais demandé qu’ils fussent confortables mais seulement luxueux… Auquel cas, ils eussent été beaucoup plus facile à exécuter pour lui et davantage dans son goût. Vlan ! Maintenant, aurait-il dû en rajouter une couche, en reprochant à son client et créancier (il doit toujours 20.000 Frs à Edmond Meunier, que ce dernier lui a prêtés en 1913 pour achever sa maison) de colporter tout le temps des « propos malveillants sur son compte, devant des tierces personnes » ? Satané orgueil ! D’autant que sa situation matérielle est toujours des plus précaires ; qu’il est endetté jusqu’au cou et dans l’incapacité totale, en ce moment, de faire face aux remboursements des nombreux emprunts qu’il a contractés ; pas même en état de subvenir aux besoins financiers de sa famille. Sa maigre solde militaire lui permet tout juste d’envoyer, chaque mois, 200 Frs à la maison, auxquels s’ajoute le maigre loyer des locataires qu’ils ont fini par prendre rue Schoelcher.Follor Rue Schoelcher2

    Mais Paul ne démord pas ! Il a été touché dans son honneur d’artiste, par les mauvais procédés de l’homme d’affaires. Il en veut à Edmond et Daria Meunier de lui avoir promis, avant la guerre, qu’ils le chargeraient de la décoration de leur nouveau domicile. Promesse qui n’a pas été suivie d’effet. Peut-être en réponse aux reproches que le décorateur lui a adressés, Edmond a commandé l’aménagement de son bureau à un concurrent, Léon Jallot, avant de partir avec son épouse pour l’Italie. Échange de lettres chargées d’amertume. Ida engage Paul à mettre dans sa poche son orgueil, pour demander à leurs riches amis une rallonge de l’aide matérielle, qu’ils leur ont déjà fournie. C’est là le seul, et le dernier moyen envisageable, afin de pouvoir régler les échéances qui les menacent à la fin du semestre, et faire face aux besoins urgents de la famille. Elle lui envoie un modèle de lettre, qu’il n’aura qu’à recopier : « J’espère, Cher Edmond, que vous avez suffisamment confiance dans mon avenir, pour vouloir me prêter sans crainte une somme de 5.000 Frs qui suffirait pour les besoins de ma femme. –Je m’engage à vous les rembourser aussitôt que je commencerai à gagner de l’argent, après la guerre. Je ne vous propose pas de les ajouter aux 16.000 que je vous dois encore (1913) et qui sont montés, avec les intérêts non payés, à 20.000 Frs à peu près – Car, pour cette somme, je ne vous paye que 3%, tandis que pour les 5.000 que je vous demande, je vous offre 5% d’intérêt. » (30 sept. 1917)

    Au lieu de cette sage lettre conciliante, Paul a envoyé à son client une longue mise au point de vingt pages, où il expose ses principaux griefs : la promesse de lui confier la décoration de son nouveau domicile de l’avenue du Bois à Passy ; la trahison qu’il vient de commettre en confiant ce travail à Léon Jallot ; le constat que personne (ni lui, ni son épouse) ne montre d’égard pour sa situation difficile au Front, et pour le fait qu’il se bat pour eux et pour leurs intérêts. Etc. Il s’oublie jusqu’à lui écrire : « si je vous croisais aujourd’hui, je vous tournerais le dos ! » et encore : « Oui ! Les Poilus en ont marre de se battre pour des capitalistes qui s’enrichissent impudemment pendant ce temps. » Il lui fait remarquer qu’il n’a même pas eu la délicatesse d’honorer ses promesses, en lui rappelant, au passage, que sa femme et ses enfants sont malades, et que Daria avait promis de les recevoir dans leur propriété en Bretagne. « Une autre promesse non tenue ! » Il finit sa lettre avec des menaces : « Mais patience ! Les riches devront rendre des comptes après la guerre.» Dans tout cela, il a oublié de lui parler d’un nouveau prêt de 5.000 Frs !

Paris en guerreLe silence du destinataire est la réponse à cette violent diatribe. Perdre ses meilleurs clients n’est certainement pas la bonne solution, dans leur situation actuelle. Ida va lui en faire le reproche et s’atteler, comme d’habitude, à réparer les dégâts provoqués par le mauvais caractère de son mari. Il y aura cependant une réaction des intéressés, quelques mois plus tard : Un dimanche matin de janvier 1918, Grandvaux livre à Daria Meunier une table à thé, qu’elle avait commandée à Paul Follot. Elle la trouve d’abord fort belle, raconte l’ébéniste dans la lettre qu’il adresse à ce dernier, et paraît très contente. Elle la fait placer dans divers endroits de son salon, l’admire sous tous les angles… « Et puis, comme je m’en allais, poursuit Grandvaux, elle me rappelle soudain pour me dire qu’elle la trouvait trop grande et puis, d’ailleurs, qu’elle n’avait jamais commandé une table à thé, mais une simple table volante avec une tablette d’entre-jambes. Et elle me demande de la remporter sur-le-champ ! » (27 janv. 1918)Erwin et Sylvie en 1919

Tous ces événements n’arrangent pas l’état de santé de Ida : elle a de nouveau de la fièvre, des vertiges qui l’empêchent de sortir, et ses maux de tête sont revenus, plus forts que jamais. Les médecins lui conseillent un changement d’air. L’idéal serait qu’elle puisse rejoindre à Nice sa jeune belle-sœur, Lucie, avec qui elle s’entend bien. Dans ses lettres adressées d’un grand hôtel de la Promenade des Anglais où elle a élu villégiature, elle lui vante la douceur du climat de la Côte d’Azur et la gentillesse des autochtones. Elle pourrait s’y rendre avec Erwin et la petite Sylvie… mais elle n’en a pas les moyens ! En désespoir de cause, elle pense à s’adresser à son amie, Alys Michot, pour lui demander de lui prêter une somme d’argent. Celle-ci refuse, non sans une bonne raison : elle a décroché un engagement temporaire dans un théâtre de New York, et elle s’apprête à quitter la France pour les États-Unis. Ida perd ainsi sa meilleure- peut-être son unique amie. Cette dernière lui confiera avant son départ en Transatlantique : « Je voudrais tant que vous soyez parfaitement heureuse ! et vous le pouvez si vous le voulez. J’ai parlé à votre mari : il vous adore et, dans le fond, il n’aime que vous ! Quand on aime beaucoup, il faut savoir beaucoup pardonner… Oubliez ce qu’il s’est passé entre vous ! » (20 déc. 1917) Ida est en train de prendre conscience que son couple n’en est plus au stade des reproches ou des illusions perdues… (la petite Allemande d’Elberfeld n’en a plus beaucoup d’ailleurs à perdre !) C’est l’avenir de leurs enfants qui est menacé, à un moment où ils atteignent l’âge difficile – l’adolescence pour l’aîné, Erwin ; l’avenir des projets qu’ils ont formés ensembles – l’édition d’œuvres originales, exposées dans une « maison-vitrine » ; la clientèle qui les a suivis dans ces projets et qu’ils espèrent retrouver après la guerre. Ida n’a pas le choix. Et puis, Paul, plus que jamais, a besoin d’elle dans la situation dramatique dans laquelle il se trouve.

   A.Mare Paravent 2 Est-ce l’effet de cette prise de conscience, mais les relations entre eux sont peu à peu en train de s’améliorer. Lui, qui l’avait tenue jusqu’à présent en dehors de sa vie professionnelle, voilà qu’il se met à lui confier des petites missions auprès de sa clientèle. En novembre, il lui a demandé d’inviter les Simons, qui lui ont fait part dans un courrier de leur désir de visiter la maison. Pourtant Ida est encore souffrante, alitée, et elle reçoit peu dans cet intérieur que le manque d’argent et les restrictions de chauffage ont rendu très inconfortable. Le mois suivant, il lui écrit du Front : « Ma Chérie, je suis content de moi !… Je t’ai envoyé hier le dessin tout prêt pour le plafonnier du lustre pour la salle à manger des Meunier ; -j’estime que l’exécution doit te revenir de 60 à 70 Frs y compris une belle dorure. – Pour les frais, il faut doubler à 140 Frs, plus 60 Frs pour mon dessin. – Cela le vaut bien, quand on exige qu’un capitaine (car Paul a été enfin monté de grade) dessine pour vous au Front ! – Total : 200 Frs. – Inclus, je t’envoie le dessin du petit guéridon de Daria, en bois sculpté et doré comme sa grande lampe. Cela sera très joli et assorti à la lampe et à sa psyché… » N’est-ce pas (abstraction faite des expressions d’affection) le ton d’une bonne collaboration ? Il poursuit dans sa lettre : « Tu voudras bien prendre le dessin grandeur de la lampe et faire d’après lui le tracé grandeur du fût du pied du guéridon ; – c’est très important à cause du galbe. – Et il faudra que le sculpteur fasse bien les détails assortis à ceux de la lampe. – J’espère le voir fini avant la dorure quand je viendrai (fin janvier) pour indiquer les retouches s’il y a lieu. – (Choisi un beau morceau de Portor* pour le dessus). » (PF à son épouse – 13 décembre 1917)P1000831

    Que s’est-il passé entre eux ? Apparemment, Ida joue de plus en plus le rôle d’une assistante de son mari. Elle se charge de recopier ses dessins sur le calque (ce qui ne doit pas lui poser de problème, puisqu’elle a une formation artistique et continue de peindre à ses temps perdus), veille à l’exécution des modèles, traite avec les fournisseurs et choisit même les matériaux, comme le marbre Portor du guéridon pour Daria Meunier… Auraient-ils enfin trouvé un terrain d’entente ? Ou bien, sont-ce les difficultés qui les ont rapprochés ? En quelque sorte, ils auraient été rattrapés par les dures réalités de la vie ! Il y a peut-être des deux, dans ce changement radical d’attitudes ; et la dépression de Paul comme l’accident de Ida, n’y sont pas étrangers. Pour corroborer cette bonne disposition, vers la fin septembre a lieu le miracle ! Un jeune couple bordelais (il s’agit probablement des Moussié) a visité l’installation de la rue Schoelcher et s’est montré emballé par sa décoration, au point qu’il veut passer commande de quelques meubles ; et surtout, confier à Paul l’aménagement de son intérieur. L’idée de ce dernier, de faire de son hôtel particulier une vitrine de ses créations originales, commence à porter ses fruits. En plus – comme un bonheur n’arrive jamais seul ! – en octobre, il a enfin obtenu ce grade de capitaine, qu’il réclamait depuis des années. Le capitaine de réserve Paul Follot va enfin pouvoir quitter l’enfer du Front, pour une affectation lui permettant de renouer avec ses activités artistiques…Il doit notamment cette montée en grade, au fait qu’il a été blessé en conduisant ses hommes au combat. Paul en 14-18Honneurs et Gloire ! En attendant, on l’a évacué vers un hôpital militaire à Besançon, où il est traité par l’électrothérapie (traitement qui consiste à infliger, aux soldats blessés ou choqués dans les combats, des poussées électriques de 80 à 120 volts). Une torture qu’il supporte sans se plaindre, trop heureux de s’en être sorti… et du Front et de la dépression nerveuse ! Cette hospitalisation devrait être suivie d’une période de convalescence dans le midi de la France ; ce qui devrait faciliter la reprise de contact avec sa clientèle et de faire rentrer de l’argent ! Depuis sa chambre d’hôpital, il a envoyé à Ida des dessins de mobilier et cinq projets de colliers avec des saphirs et des pierres de couleurs.

    La situation des Follot semble être en passe de se relever. Quand elle n’est pas penchée sur la planche à dessin ou de « corvée » chez les fournisseurs du quartier Saint-Antoine, Ida accompagne les enfants au Jardin du Luxembourg. Elle aura ainsi des choses à raconter à Paul, dans la lettre qu’elle commencera en rentrant. A moins, qu’un coup de sonnette n’annonce quelque visiteur. Dieu Merci ! Elle ne craint plus de funestes nouvelles des tranchées. Thé, tournée des pièces d’exposition, conversation à la clarté des lampes en soie plissée du salon… Elle achèvera sa lettre ce soir, sur l’oreiller, alors que la maison a sombré dans le silence et que son turbulent Vinet (Erwin) dort enfin. La guerre a plongé Paris dans la nuit et, passée une certaine heure, on ne croise âme qui vive dans ce quartier éloigné…

La suite, le 29 novembre :1910. Mme Denise Poiret par Follot Que fait une femme du monde durant la guerre?..

 

 

 

 

 

 


Fiche technique :

Expositions et œuvres de l’année

Les expositions de l’année 1917

Le Salon des Artistes Décorateurs au Musée Galliera.

Paul Follot a demandé à ses clients les Meunier de lui prêter quelques beaux meubles sculptés et dorés, exécutés avant 1914, afin de les exposer dans ce Salon de guerre qui ouvre ses portes le 22 décembre 1917 au musée Galliera (clôture le 31 mars 1918).

* Depuis son lieu de cantonnement, il écrit à son épouse de mettre également dans cette exposition: la table en ½ lune en amarante qui est dans leur chambre à coucher (Rue Schoelcher) ainsi que la chaise en amarante « pour montrer quelque chose de simple à côté de toute cette sculpture dorée ! » (PF à E – 10 déc. 1917). Paul a-t-il compris que le goût de sa clientèle était en train de changer?

Créations de Follot exposées :

*De décembre 1917 à mars 1918 : 1 chaise longue en bois doré recouverte par Laurent (tapissier) avec le tissu d’un châle en soie indienne appartenant à Daria Meunier. Le boudin du devant et le dos du fauteuil recouverts d’une faille de soie de Cornille FrèresCornille lampas or (ensemble rendu le 20 mars 1918 à ses clients). *Également exposés: un fauteuil doré assorti, une table et divers petits meubles volants, une chaise en amarante et une table ½ lune en amarante.