Le roman de Paul Follot (la suite 18)

Arnoux 4

Chapitre 18

Un ultimatum avant le divorce

   Martin 6 Guerre au Front, guerre au foyer ! Comme je l’ai dit, dans le chapitre précédent, Paul se trouve dans une situation très difficile. Son unité est stationnée dans la Woëvre, en Lorraine, en 1ère ligne de la côte de la Meuse, à cent mètres de l’ennemi. Sous les obus, les torpilles et les balles, il vit dans un trou de terre et de pierres humides, où il a pris des rhumatismes et des douleurs de reins insupportables : « Il y a douze jours que je ne me suis déchaussé ; je ne dors que deux ou trois heures à la fois, – et mon âme et mon corps sont brisés par deux ans d’attente, de souffrance et d’angoisse »…
Et la guerre semble bien partie pour durer. « Les Boches, écrit-il à son épouse, le 5 février 1916, ont toujours des munitions, des Zeppelins et des soldats ; – et à ce point de vue, après avoir déploré que de pauvres gens aient été tués à Paris (par les bombes « les marmites »* P1000813lancées depuis les aéroplanes), on peut supposer que cela n’a pas été inutile pour secouer un peu les « hautes sphères » qui, m’écrivait Louis dernièrement ( ?), sont « toujours très optimistes » !… Je lui ai répondu que personne au Front ne doutait du succès final, mais qu’on commence à croire que ce succès serait déjà venu, et viendrait encore beaucoup plus vite, si ceux qui détiennent le pouvoir avaient eu, les uns plus d’énergie, les autres plus de talent, et d’autres enfin plus d’honnêteté ! – Si les gens des « hautes sphères » vivaient dans la boue et l’exil, et recevaient des marmites et des balles, leur optimisme serait certainement plus diligent ! – Les gens du Front veulent bien mourir pour la France, mais non pour payer l’incurie des gens qui ont accepté de les conduire à la victoire. – Voilà ce qui commence à se dire quand on lit certaines déclarations dans les journaux ; et il serait temps que les « civils » soient à la hauteur des « poilus » ! – Pas tant de compliments, s’il vous plaît, mais des actes, des faits, qui prouvent que nous sommes gouvernés et qu’à l’arrière on ne pense qu’à une chose : la VICTOIRE ! – Or, loin s’en faut que l’on ait ici cette impression ! – Et c’est bien triste ! – Comment ensuite trouver du réconfort dans les promesses optimistes sur notre « renforcement » et sur « l’affaiblissement » de nos ennemis ?… Il y a un an, à pareille époque, on nous racontait les mêmes choses, et l’on était déjà « optimiste » ! – Faudra-t-il encore passer un an ainsi ?… Ou deux ?… Ou trois ?… On ne sait plus ! Nous a-t-on assez raconté que les Boches employaient des soldats de 47 ans !! Et les miens ? Ils ont 46 ans et même plus (toute la phrase a été barrée) et beaucoup sont plus ou moins infirmes ! »Martin 13

    Pour sa femme, il ne se fait aucune illusion sur ses sentiments à son égard : « Ne t’embarrasse pas de supposition du cas où je serais blessé, car je n’ai nullement le désir d’être soigné par toi ; l’expérience que j’en ai faite à l’Hôpital de Nancy m’a suffi ! » Paul ne veut plus qu’elle lui écrive. Il estime qu’ils se sont dit tout ce qu’ils avaient à se dire : « Plus de discussions entre nous, s’il te plaît ! Et ne crois pas, ajoute-t-il, que ce soit Madame A. qui soit « la cause de tout » ; c’est « tout » qui est la cause de l’existence de Madame A. ! Et si aujourd’hui elle n’existait plus, ma résolution serait la même. » Il semble oublier que c’est lui, au départ, qui a imposé cette situation conflictuelle à leur couple, en y introduisant une ancienne liaison et en ne rompant pas, contrairement à ce qu’il a prétendu à maintes reprises. Ida n’a aucun doute à ce sujet, depuis la crise grave qui a précédé la naissance de Sylvie (et les deux coups de revolver qui ont failli la rendre veuve !). Depuis cette découverte, ce ne sont que mensonges, jurements, promesses non tenues et nouveaux drames… Et la guerre est venue jouer le rôle d’un catalyseur entre eux, en les plantant devant de nouvelles épreuves. Un malheur sépare plus souvent les couples, qu’il ne les unit. Paul est plus que jamais décidé au divorce. Il faut cependant trouver un statu quo, le temps du conflit… « Toutefois, si tu veux, nous pouvons rester officiellement époux jusqu’à mon retour, à condition cependant que tu te conduises en Femme du Monde et en alliée loyale pour moi. » Sinon… des menaces et toujours et encore des reproches : « Sinon, je serai obligé d’écrire à mon avoué pour qu’il introduise de suite auprès du Tribunal Civil une demande de séparation de corps, en attendant le divorce, à mon retour. – Seulement, comme je ne veux pas (ainsi que tu en fais gracieusement la supposition dans ta lettre du 22 juillet) que tu m’accuses plus tard de « t’avoir gardée » pour entretenir « ma » maison et soigner « mes » enfants pendant la guerre, « pour te quitter quand je serai revenu », – je te demande de m’écrire ce que tu préfères. »
Martin 9   Paul pose alors ses conditions à Ida : « Au cas où tu ne voudrais pas. Primo : garder « ma » maison, tu n’as qu’à la fermer, à remettre les clefs à mon notaire, et à aller habiter une chambre meublée à 25 Frs par mois, puisque c’est tout ce que mes moyens me permettent de t’offrir, en plus de la délégation de ma solde (de lieutenant) que je te fais… Secundo : élever «mes» enfants, tu n’as qu’à mettre Erwin en pension (j’obtiendrai de ma Mère qu’elle paie pour lui), et confier Sylvie à ma tante ; si cette dernière ne veut ou ne peut, je trouverai bien quelqu’un – une des vieilles amies de ma Mère, par exemple, ou la Femme d’un camarade ; et nous demanderions tout de suite le divorce pour incompatibilité d’humeur, – J’en ai assez de ce chantage moral que tu exerces sur moi, tantôt avec « les enfants », tantôt en menaçant de « partir ». Maintenant, tu as le choix de reprendre ton nom et ta liberté tout de suite ou après mon retour. » (2 août 1916)
Paul se trompe, lorsqu’il pense que Mme Follot-Mère va l’aider à sortir de la situation difficile dans laquelle il se trouve. Elle va refuser catégoriquement de lui avancer les 200 Frs mensuels dont il a besoin pour payer la pension d’Erwin, sous le prétexte « qu’il a des amis riches et dévoués, (et que) c’est le moment d’aller les trouver !! » Terrible rancune de cette famille de bons bourgeois, qui ne lui a pas pardonné son mariage avec une Allemande, et aussi, sinon la carrière qu’il a choisi de suivre, du moins la façon dont il l’a fait, en menant grand train, en se faisant construire un hôtel particulier sans en avoir les moyens, en le meublant dans le style moderne « qui n’a aucun avenir » (et qu’ils réprouvent fortement, se prétendant « classiques » et ne jurant que par le XVIIIe siècle), en invitant le Tout-Paris à des réceptions… Aussi n’a-t-il pas eu le loisir de se confier à eux sur la crise que traverse son couple, depuis qu’il est parti à la guerre : « Sois tranquille, écrit-il à sa femme, le 29 août 1916 : Je n’ai rien dit de notre séparation à ma Mère et à Marthe ! » Qu’aurait-il pu leur dire d’ailleurs ? Tout cela n’aurait servi qu’à le charger davantage aux yeux de ceux qui étaient opposés à son mariage. « Tout comme je n’ai parlé à personne, sauf aux deux amis à qui j’ai cru deviner que tu avais conté ta version de l’histoire : Paul G. (il s’agit des Géraldy) et Henriette Dufrène (l’épouse de son concurrent Henri Dufrène) »… Ce qui fait déjà quatre personnes et pas des plus discrètes, en particulier Mme Dufrène qui, comme on l’a vu plus haut, ne tient pas Ida dans son cœur ; auxquelles il faut ajouter les « confidentes » de cette dernière : Denise Poiret, Alys Michot et surtout Daria Meunier au courant de l’infidélité de Paul et qui a pris fait et cause pour son amie. Ce qui ne l’empêche pas de réclamer au décorateur le dessin d’un lustre pour son salon, qu’il lui avait promis avant les hostilités. Et comme les affaires sont les affaires, surtout quand les temps sont durs, celui-ci charge son épouse de lui répondre : « que si la pluie cesse et que je ne vive plus ainsi, grelottant de froid dans la boue des tranchées, je tâcherai de lui dessiner quelque chose de joli… » (12 juin 1916)P1000681

 Momentanément débarrassées de leurs époux, ces trois Amazones passent le mois de septembre sur le bassin d’Arcachon, en compagnie de Germaine et Paul Géraldy. Ce dernier fait la nouveauté littéraire de la saison, avec son dernier bouquin, au titre de circonstance: « La Guerre, Madame! » Comme une ironie du sort, l’autre Paul, qui compte les jours qu’il passe dans les tranchées, a demandé à son épouse de lui envoyer le livre en question avec du chocolat et des Gianadis, sa marque de cigarillos préférée. Ainsi va la vie ! A l’arrière, on a fini par se fatiguer de ce conflit – surtout, qu’il semble parti pour durer plus longtemps que prévu ! On s’est pris à organiser des distractions mondaines avec autant de zèle que, deux ans auparavant, l’effort de guerre. Une multitude de petits endroits agréables ont ouvert un peu partout, pour « occuper » ces dames (dont certaines se sont coupées les cheveux courts, à la Garçonne) ou faire oublier les dures réalités des tranchées aux combattants blessés ou en permission, mais surtout aux embusqués qui profitent de la carence d’hommes valides, pour se distinguer auprès de la gent féminine. Petits restaurants et salons de thés, « rendez-vous de la meilleure société française et étrangère » comme le clament les annonces publicitaires, au décor inspiré des images d’Epinal ou de nurserys anglaises, couleurs pastel et formes claires ; bientôt, avec l’entrée dans le conflit des Etats-Unis, des dancings qu’on appelle encore « thés-tango », comme le Tam-Tam sur les Champs-Élysées (qui préfigure le fameux Bœuf sur le toit), où l’on boit des cocktails en regardant les couples se déhancher aux rythmes du fox-trot ; ou encore des fumeries clandestines, à l’ambiance résolument chinoise, décor de pagode rouge, or et noir. La capitale étant régulièrement bombardée par les avions allemands, le décorateur Michel Duffet va même jusqu’à proposer, sous le nom de MAM, un mobilier pour aménager les caves en délicieux fumoir, le temps des alertes… Toute la panoplie des Années Folles est en gestation dans ces lieux consacrés au plaisir qui fleurissent à Paris après la deuxième (et surtout la troisième) année du conflit. Les villes de province ne sont d’ailleurs pas en reste, surtout celles qui possèdent établissements de bains et casinos ! Trop de « beau monde » les fréquente en ces années de guerre, pour qu’elles puissent se le permettre.
Bien qu’un peu tardif (16 mars 1918), je ne résiste pas au plaisir de retranscrire ici ce morceau d’anthologie de la frivolité en temps de guerre, publié dans la Vie Parisienne sous la signature d’Henry Champly :

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«Un thé à la mode, avant la guerre, était servi dans le hall immense d’un palace, entre les fausses colonnes de faux marbre et les balustrades aux ferrures trop dorées, sous un lustre géant, par des maîtres d’hôtel sveltes et souples, qui balançaient, suivis des regards féminins, leurs plateaux fumants, leurs éventaires de tartelettes amandines, au rythme d’un orchestre plus ou moins viennois.           Un thé à la mode, aujourd’hui, se hume dans un entresol où vivrait avec peine un couple affligé d’un enfant – M. le professeur P.n.rd excusera cette façon de parler. Ces chambrettes de poupée n’en accueille pas moins l’effectif d’une section d’infanterie. Les tables légères d’osier, les fauteuils de bois clair découpés pour une nursery, les divans profonds, mais exigus, se touchent. Comment voudriez -vous qu’on gardât ses distances. On a caché les lampes sous d’amusantes lanternes de papier ou de soie : trop rapprochées des yeux, elles les auraient brûlés. L’air odorant est si chargé de la fumée des cigarettes blondes, de la poudre envolée des houppes, – et de microbes, dirait un analyste prosaïque – qu’on s’entrevoit, bien qu’on se frôle, dans un léger brouillard qui ne rend pas les femmes moins jolies.
Elles en ont besoin : car il leur faut entrer en concurrence avec d’aimables filles – celle du vestiaire, celle du buffet, celle qui promène au-dessus des têtes les théières désirées – bien prises dans leur justaucorps noir et leur tablier blanc, et qu’on dirait choisies par un esprit malin pour faire enrager les clientes et pour donner aux cavaliers le goût de la comparaison.
Ces deux styles-là n’ont sûrement pas le même inspirateur. Nous ne voudrions point trop généraliser : mais le premier a dû être inventé par les femmes, pour elles ; le second par les hommes, et pour eux.
Car il y a beaucoup d’hommes dans les jolis thés, un peu japonais, un peu persans, anglais un peu, du Paris de la guerre. Beaucoup d’uniformes. Est-ce que la guerre, par hasard, aurait efféminé ceux qui la font ? Le paradoxe n’est pas si étrange.
P1000814  Une queue de retardataires occupe les marches de l’escalier en colimaçon et le vestibule du rez-de-chaussée. Que de caricatures un Chamfort croquerait dans cette file impatiente – bien dissemblable de celles qui piétinent au seuil des épiciers ! Il y a moins de nouveaux riches ou de tourneuses d’obus qu’on ne supposerait. Mais il y a l’étincelant aviateur, l’auxiliaire en vareuse de coupe sage, l’Américain, jugulaire basse, le major britannique, le malingre jeune homme en pardessus à martingale, le chœur des jouvenceaux qui entreront demain dans la carrière, et le chœur des civils mûrs. Il y a – côté des dames – toute la lyre des demi-bourgeoises, de ce qu’on appelait jadis les « filles du monde », et de ce qu’on nomme aujourd’hui les femmes du monde, deux classes de moins en moins faciles à distinguer.P1000815
Cette cohue ne s’écrase point seulement ici par gourmandise ou pour goûter un bref farniente. Elle vient en curieuse, au spectacle, comme à un match de lutteurs. Oui, elle assiste à une lutte, lutte interminable d’ingéniosité, de chinoiserie, entre le génie commercial français et les dictateurs successifs du ravitaillement… Quelles passionnantes péripéties ! Quel talent prodigué pour gêner, pour tourner les obstacles ! Quel cinéma ! – « Je vous interdis la farine ! A votre aise ! Nous servirons dans de mignonnes casseroles des pommes meringuées, des dattes, des figues, des noix confites, nous les vendrons plus cher que les gâteaux, elles nous coûteront moins, on en mangera davantage ! Refusez-nous donc, pour voir, tout ce qu’on a baptisé comestible, depuis sept mille ans qu’il y a des hommes et qui dévorent ! Vous verrez quel menu prodigieux nous vous soumettrons! »
Cette dernière étape est maintenant franchie. Mais nous sommes trop Parisiens – donc trop frondeurs – pour trahir les secrets qui permettent de survivre aux thés les plus têtus, malgré la déloyale rivalité des buffets de gare. L’admirable Iliade qu’écrira l’historien futur de ces batailles si glorieuses livrées sur le front de Paris !
Un détail, historique lui-même : le thé à la mode est le seul endroit peut-être où l’on n’aura jamais eu froid, aux plus cruels moments de nos hivers. »P1000718

    A Arcachon, Madame Follot fréquente également la famille Henri-Martin, dont le fils aîné – blessé au combat – passe sa convalescence dans la petite station balnéaire. Il y a également, parmi la clientèle du Grand Hôtel de France, Mme Poiret qui a, comme Ida, un mari à la guerre. Bien qu’elles soient différentes dans leurs goûts et leurs caractères (Denise joue toujours « la poseuse », alors que l’autre est bien une Allemande, directe, et même parfois brutale sans le vouloir), les deux jeunes femmes se sont rapprochées et leurs enfants s’entendent bien. Il y a aussi la Russe Daria Meunier, snob exigeante et capricieuse, qui- non seulement – réclame son dessin d’un petit lustre à un soldat qui combat au Front (comme s’il n’avait rien d’autre à faire!), mais se plaint amèrement, sur du papier à lettre rose à liseré mauve lilas, gravée d’une adresse très chic : 26, avenue du Bois de Boulogne – Passy 48-18, des conditions difficiles que lui impose la guerre : « Je n’ai que deux bonnes pour cette immense maison, et une femme de ménage. Aussi, je vous assure que l’on est un peu affolé ici. Moins que jamais, je n’aurais l’idée d’habiter une maison à deux étages. C’est la mort des bonnes ! »

    Le 18 octobre, de retour depuis quelques semaines d’Arcachon, Ida est victime d’un grave accident. En sortant du taxi qui la reconduisait chez elle, elle a été renversée par un automobiliste descendant à vive allure le boulevard Raspail…

Martin 11La suite le 15 novembre: Troisième hiver dans les tranchées…