La vierge aux yeux crevés

Neuvième Aventure

   A Séville, les vacances de David Olive se transforment en    cauchemar, après que son journal lui ait demandé d’organiser une  prise de vue avec une famille de gitans.

A onze heures du matin, c’était le seul des cinq cafés sur la Place de la Constitution qui fût ouvert. Le soleil commençait à réchauffer sa terrasse et le garçon sortait les chaises. Au comptoir, les premiers clients ne savaient où mettre leurs pieds, pour éviter les coups de la serpillière qu’une plantureuse personne frottait sur les carreaux.
Il m’avait repéré aussitôt que j’étais entré. S’arrachant du siège qui résumait la surface de son corps, il s’est avancé vers moi en traînant une caisse grise :
Zapatos ? a-t-il fait, en la posant devant mes chaussures. J’hésitai. Pourquoi pas ?
Sans répondre, il s’est assis sur sa boîte et l’a ouverte par le côté pour en tirer un chiffon et un tube de cirage. Ensuite, il s’est emparé de mon pied, comme d’une chose qui lui aurait toujours appartenu ; il l’a placé posé sur le couvercle rabattu ; il a glissé deux bouts de carton entre le cuir et la chaussette ; et il a envoyé deux giclées de cirage noir qu’il s’est mis en devoir de répartir énergiquement avec son chiffon. Je l’ai laissé faire, en me disant que, même si cela devait me délester de quelques centaines de pesetas, j’aurais connu l’expérience d’un authentique limpiabotas, au moins une fois dans ma vie.
Tout en caressant le cuir, il m’a demandé : – Vous êtes ici pour l’ARSO? Comme je ne comprenais pas à quoi il faisait allusion, j’ai répondu machinalement : – Oui ! Ajoutant, moins par souci d’entamer une conversation que pour le plaisir de le dire dans cette langue qui me redevenait familière dans le pays : Je suis Français. Je viens de Paris…
L’homme a mâchonné : – Vous êtes ingénieur ? – Non, journaliste ! – Il a ricané : Ah, la belle vie ! Toujours en voyage, de l’argent plein les poches. Toutes les femmes pour rien…  Je réponds que c’est une façon de voir les choses !

Après quelques secondes de silence, il reprend : – Claro ! Mais c’est bien agréable quand même… Et quel bon vent vous amène dans notre pays ? Caballero ! Si ce n’est pas indiscret ?
Si je lui mentis alors, il faut en chercher principalement la cause dans ma désinvolture. Je ne connaissais pas ce type et il me donnait du Caballero, comme si j’étais monté sur un cheval devant ce comptoir de bar, la lance au poing et l’écu au flanc. A moins que ce soit la douceur du climat ? Il faisait beau comme il peut faire beau au printemps dans un pays du sud : ciel d’émail pur, caresse du soleil, transparence de l’air, gazouillis des oiseaux dans les arbres en fleurs, pétillement des sens… Je n’ai eu depuis que trop l’occasion de m’en repentir. Mais, revenons au fait.


La vérité, c’est que je suis ici en vacances. Les premières depuis trois ans… Depuis ma maladie, pour être plus précis. Quand Jean-Jacques m’a appelé chez moi, pour se plaindre de mes retards à répétition, je n’ai rien trouvé à lui opposer que ma fatigue. Je n’étais pas déprimé, lui ai-je dit : mais fatigué, rompu, au bout du rouleau. Il a pris alors un ton très professionnel, pour me déclarer que je méritais qu’il me foute un blâme, pour jouer ainsi avec ma santé. A quoi, il a ajouté d’une voix plus amicale, qu’il ne voulait pas me voir d’un mois à la rédaction. Pourquoi avoir choisi Séville ? Le hasard. Je crois que quelqu’un avait prononcé ce nom devant moi. Le départ s’est réglé en moins de vingt-quatre heures. Tout cela ne regarde personne… aussi j’ai répondu d’un air détaché à mon cireur de chaussures :
– Je fais un reportage sur l’Andalousie. L’homme a relevé la tête, sans marquer de surprise :
– C’est un pays où vivent des gens très bien, dit-il : Mais on y aime trop los toros !
Il a prononcé ce mot – désignant à la fois le noble animal et le spectacle dont il est le principal acteur -, comme s’il voyait se dresser la foule sur les gradins de l’arène. Et il me met sous le nez une feuille de journal, qui me paraît tenir que par l’encre qui la recouvre. J’y vois la photographie d’une masse noire soulevant au bout de ses cornes un pantin de chiffon blanc. Sous le gros titre : La Mort s’invite à la corrida. J’en ai un haut-le-cœur, en reconnaissant dans la métaphore ce ton caractéristique d’une certain type de presse dont fait partie le journal qui m’emploie.
Mon interlocuteur a changé de sujet ? Il montre l’avenue qui s’étire au soleil :
– Vous avez vu ce temps ? – Magnifique ! – Et ces femmes ? Vous en avez beaucoup de femmes aussi belles, en France ? J’acquiesce avec un sourire de connaisseur.
L’homme se redresse, pour se présenter :
– Mateo ! Hijo de la Macarena ! Mon grand-père tressait l’alfa en face de la Soledad. A l’endroit où se trouve aujourd’hui le Novotel.

Un regard sur mes pieds m’apprend que je viens de relever mon standing avec une paire de chaussures d’enfer. Du genre à fouler le tapis d’une limousine diplomatique. Le limpiabotas a vraiment bien travaillé. Il faut dire aussi que lui ai offert de la qualité. Ce n’est pas tous les jours qu’il tombe sur une paire de Dinkelmann. Une folie de Catherine (comme la plupart de ses folies), du temps où nous avions encore les moyens. Un monde tout neuf se reflète dedans. Je dépose une pièce de cinq cents pesetas sur la boîte de mon cireur. La somme doit être plus que convenable, si j’en crois son empressement à me remercier.

Je m’accoude de nouveau à l’acajou du comptoir pour finir mon café. L’homme a rangé son matériel, avant de se rétablir sur ses jambes. C’est un petit homme châtain filasse, sec, nerveux, aux lèvres minces et au nez crochu. Un « fier Andalou » ( comme on dit), si ses yeux, d’un noir presque métallique, n’avaient ce regard abattu des gens qui rament dans les galères de la vie. Ses vêtements n’indiquent pas qu’il soit dans le besoin. Sa boîte de cirages calée sous son pied, il attend apparemment que je me manifeste de nouveau pour poursuivre la conversation. Je me tourne vers lui : – Un café ? Ses lèvres minces esquissent un vague sourire : – Muchas gracias, Caballero !
La conversation reprend : – Vous êtes venu avec la télévision française? La question me prend au dépourvu : – Euuuh… Non ! Je fais des photos…
Son regard se porte sur ma vieille besace de toile, coincée sous la barre de cuivre du comptoir.
– C’est vous ? fait-il insidieux : qui avez pris celle de l’Anglaise avec les seins à l’air ? (Il mime des formes généreuses) Ça, pour une paire… Il ne doit pas s’embêter le prince !
Voyant que je ne manifeste pas un intérêt particulier pour la photo en question, il juge plus prudent de s’en tenir à des généralités :
– Vous faîtes quoi, comme genre de photos ? Je réponds, amusé : – Des paysages, des maisons, des gens… Tout ce qui a un rapport avec l’Andalousie. – Hombre ! s’écrie-t-il en faisant tournoyer son bras, comme une muleta devant le mufle du taureau : Alors vous devez tout photographier ici ! Tout, absolument tout, est andalou ! (S’adressant au type derrière le comptoir) N’est-ce pas, Migué ? Qu’il ne peut pas trouver plus andalou, dans tout Séville ?
Avec ses miroirs faussement à l’ancienne, encadrés de fausses boiseries en faux acajou vernis, ses fausses lanternes de cuivre avec leurs verres blancs dépolis, tout son décor qui se veut dans le style bistrot d’autrefois et qui ne déparerait pas autrement sur la zone piétonne de Rimini que dans la rue du Départ, en face de la Gare Montparnasse, le lieu est bien représentatif de l’Espagne de cette fin du siècle : le café est italien, les croissants français, les saucisses de Francfort et les parasols offerts par Coca Cola… Il n’y a que la bière qui soit espagnole : le nom de Cruzcampo s’étale dans tous les coins de la ville, et il suffit de se pencher un peu, du comptoir où je me tiens, pour le lire en lettres énormes au-dessus des immeubles de la Place de la Constitution.
Le type me suggère : – Vous devriez photographier des gitans. – Pourquoi pas ? – Alors, il faut venir à un tablao.
L’homme prononce à l’andalouse, en faisant sonner les trois syllabes en un seul son, nasal et caverneux ; ce qui donne quelque chose comme tao, dont je ne comprends pas plus le sens que si c’était du Japonais, un peu un dérivatif espagnol de la cérémonie du thé.
Il remarque mon trouble :
Hombre ! lance-t-il, comme s’il s’agissait d’une évidence : Un festival de flamenco !
Et il me quitte pour aller traîner sa caisse à cirages du côté d’un groupe de touristes qui vient de s’installer à la terrasse du café. J’en profite pour régler et m’en retourner à mon hôtel.

Un message m’attendait à la réception. Je dois rappeler d’urgence le service photo du journal. On me passe la communication dans l’une des cabines alignées en face des ascenseurs. La ligne est mauvaise et je ne comprends pas de quoi il s’agit. Il est question de Paris-Match, d’une commande… On finit par me passer Pascale ; laquelle m’explique avec sa voix nasillarde qu’il faut faire une photo de gitans.
– Des gitans ? Mais je n’en pas encore croisé un seul ! Son rire résonne à mon oreille : – Faut mettre le nez dehors, mon vieux!
Un gloussement se fait de nouveau entendre. Elle m’explique qu’il faut monter une prise de vue. Que c’est très important, car la direction a l’intention de publier un numéro spécial d’une trentaine de pages, sur le sujet. Qu’il s’agit d’être meilleur que notre concurrent Paris-Match ; lequel prépare le même projet de son côté. Qu’on a pensé à moi car, par chance, je me trouve sur place. Etc.
– C’est gentil ! Et comment les voulez-vous vos gitans ? – Ben… naturels ! En train de faire la fête, avec des roulottes, des robes à volants, guitares, flamenco… tout le cirque, quoi ! Elle poursuit : Et dès que tu en as fini avec le montage, tu nous préviens pour qu’on t’envoie un photographe. On veut prendre une star à trois bâtons ! Magnum ou Eric Lessing… Tu comprends ? Il nous faut un truc fantastique !
Et comme s’il fallait joindre au concert la rengaine préférée de Bigodet, elle ajoute : Mais pas trop cher, quand même ! Cela doit rester dans les limites de notre budget…
– C’est-à-dire ? – Dix mille ! Plus un petit dépassement, s’il le faut… Et, pour prévenir toute objection de ma part : Ce sera ton bonus ! C’est plus que convenable pour des gitans. Ces gens-là n’ont jamais vu autant d’argent. Ils vivent un an avec la moitié de cette somme ! Et comme l’argument semble porter, elle me susurre à l’oreille : C’est dans ton intérêt, s’ils se montrent raisonnables. Ton petit dépassement n’en sera que plus important…
Elle a coupé, sans doute parce qu’on l’appelait sur une autre ligne. Voilà ! Il ne me reste plus qu’à retrouver ce soir mon cireur de godasses.

Séville a peut-être été, il y a quatre siècles, l’une des cités les plus riches et les plus modernes d’Europe. Depuis, il ne s’y est rien passé ! Sinon un nombre impressionnant de Ferias et de Semanas Santas et aussi quelques beaux autodafés… « Ce n’est pas pour rien, comme il est écrit dans le guide Nothing in my pocket (version française) : qu’on se trouve ici au berceau de l’Inquisition ». Il y eu aussi deux expositions universelles, dont les vestiges, cuits et recuits sur les fourneaux de l’été, se confondent avec un paysage urbain défiant tous nos beaux principes cartésiens : des rues sans trottoirs et sans fins, tortueuses, profondes comme des ravines, dans lesquelles foncent, en grinçant de tous leurs freins, des bus jaune et vert qui menacent à chaque virage de s’inviter sans prévenir chez les gens. Des rues désertes, qui reviennent sur elles-mêmes pour vous ramener au point de départ. Dans la nuit, mal éclairés par quelques maigres loupiotes, tous les endroits se ressemblent : à droite, le mur d’une école ou d’un couvent, long et morne, sans une ouverture ; en face, des maisons basses, délabrées, brinquebalantes, avec des balcons en ruines qui se penchent par-dessus la chaussée. Entre les ornières, quelques échoppes qui étalent des choses indéfinissables à la lueur d’un quinquet. Une placette avec une façade d’église, une fontaine sans eau servant de dépotoir à ordures. De nouveau un mur morne, le long duquel je me hâte, interminable, jusqu’au prochain carrefour. Je marche sans savoir où je vais, lorsque soudain une ombre déboule de cet insondable chaos. Je l’arrête :
La Macarena, por favor ? Celesto!
L’ombre m’indique la rue d’en face, avant de disparaître par un trou d’où s’exhale une odeur de latrines. Au coin d’une porte, des chats se disputent l’offrande anonyme d’une poignée d’arêtes de poissons sur une feuille de journal.
Cela fait plus d’une demi-heure que je marche. Je traverse à nouveau une place. Une arche mauresque, massive et blanche, abrite une image sainte. A la lueur d’une veilleuse, je déchiffre le mot Macarena. Enfin, un indice. Des ombres là-bas. Je m’approche pour distinguer comme des gémissements, la plainte déchirante d’une voix humaine. Cela vient de dessous une galerie. Un boyau, guère plus haut qu’un homme. Un rat de cave éclaire un groupe tassé dans un coin, probablement assis sur quelque banc. Plus loin, un autre appuyé contre un mur. Une porte au milieu, close, percée d’un guichet qui s’ouvre pour laisser filtrer un rais de lumière, le temps qu’une main passe un gobelet et s’empare de la monnaie. Non loin de moi, on racle les cordes d’une guitare. Une voix de femme pousse un cri rauque. Quelqu’un m’a tiré par la manche. C’est mon cireur de ce matin. On se serre sur le banc, pour me faire une place. Un gobelet a atterri dans ma main. Frais comme le fond de cette nuit d’avril, le vin coule dans ma gorge. Mon voisin m’assène une bourrade. Des mains me palpent le dos. En face de moi, un homme et une femme sanglotent et vomissent, en se tenant agrippés par l’épaule. Des enfants courent dans tous les sens… Voilà ce que Matéo appelle « un festival de flamenco ».
– Viens ! fait-il, en m’entraînant vers la porte : je vais te présenter à mes amis !
Nous faire ouvrir n’a pas été une mince affaire. Une fois à l’intérieur, nous nous frayons difficilement un passage au milieu de la cohue. L’endroit est on ne peut plus rudimentaire : des tonneaux à même la terre, deux types en maillots de corps qui remplissent des gobelets de plastique avec la synchronisation d’une équipe de rameurs de régate. Des madriers, calés entre des tonneaux, servent de comptoir. Une simple ampoule éclaire la scène.
Après avoir serré quelques mains, je me retrouve de nouveau avec un gobelet. Cela doit bien faire vingt minutes que je suis ici et j’ai dû descendre cinq fois cette affreuse vinasse qui vous râpe la gorge et accentue la soif. Tout cela est plutôt sordide. Dans la vapeur des cigarillos, la foule enfume les jambons suspendus au plafond ; lesquels le lui rendent en laissant suinter de grosses gouttes brunâtres sur les têtes. J’ai raconté à Matéo que mon journal voulait faire un reportage sur les gitans et qu’il m’a chargé d’organiser une prise de vue. J’ai peut-être un peu grossi l’importance de la chose, en pensant qu’il se montrerait plus efficace.
Quelques minutes plus tard, nous avons été rejoints par un long type, maigre, d’une trentaine d’années, au visage en lame de couteau. Ma grand-mère aurait dit : « Plus long qu’un jour sans pain ».
– Il est de San Lucar… m’a soufflé à l’oreille mon compagnon, en nous présentant : Sa mère est la fameuse Paquita. La dernière reine des gitans…
En fait, il se prénomme Alberto, mais tout le monde ici l’appelle El Avé, du nom de la ligne de train Madrid-Malaga. A ce que j’ai pu comprendre, c’est la plus longue de toute l’Espagne. Après que Matéo lui ait expliqué ce que je cherche, il m’adresse la parole :
– Quel genre de gitans veux-tu ?
Je réponds sans hésiter :
– Une famille traditionnelle ! – Claro, hombre ! Claro ! Combien de personnes te faut-il ? – Je ne sais pas ! Dix, vingt… – Cent ! Si tu veux ? lance-t-il, comme si rien pour lui était impossible. – Disons, vingt personnes !
Il rapproche sa bouche, laquelle ne sent pas précisément l’Eau de Lubin. Je remarque qu’il porte un petit trait bleu tatoué à chaque coin des yeux.
– C’est peu pour une famille de gitans. – Ils peuvent être plus nombreux… – Mettons trente ! Rien que de la famille proche. Et, où veux-tu la prendre ta photo ? J’hésite. Matéo y va de son avis, comme s’il avait passé sa vie à organiser des prises de vue : – Dans une maison, pense-t-il, c’est trop compliqué… Une taverne ? Ce n’est pas correct pour l’image d’une famille de gitans. On n’est pas tous des alcooliques ! – Pourquoi pas à l’extérieur ? dit El Avé : Les environs de Séville… Aux Marismas ? – C’est cela ! Aux Marismas ! font en chœur les trois types qui nous ont rejoints.
Matéo m’explique qu’il s’agit d’un endroit désert, où vivent en liberté des troupeaux de taureaux sauvages. C’est là qu’ils se réunissent habituellement pour célébrer leurs fêtes.
– C’est loin ? – A l’embouchure du Guadalquivir… une trentaine de kilomètres.
El Avé prend les choses en main. Nous voilà tous les six, parcourant le quartier à la recherche de ma voiture. Car les trois inconnus de la taverne nous ont emboîté le pas.

Il ne doit pas être loin de quatre heures du matin. Je transporte sur les cuirs neufs d’une 205 de location, cinq gitans que je ne connais pas, qui se sont peut-être mis d’accord pour me voler. Heureusement, j’ai laissé à l’hôtel mon portefeuille et la montre en or de Catherine. Nous avons quitté l’autoroute, pour rouler le long du fleuve. A travers le scintillement de l’eau, je distingue un paysage de dunes et d’ajoncs. A gauche, le trou noir de la nuit. Mes passagers se chamaillent, au sujet de l’endroit où il faut se rendre. L’un d’eux hurle brusquement dans mon dos. C’est là ! Je n’ai que le temps de virer à droite, pour m’engager sur un chemin étroit, qui doit conduire vers la rive du fleuve, à travers la caillasse et les ornières. Le hurlement reprend. Nous sommes arrivés. Nous quittons la voiture pour continuer à pied. Je me dis qu’il n’y a que moi pour s’embarquer dans ce genre d’aventure. J’espère qu’on ne va pas tomber sur l’une de ces furies à cornes, qu’ils élèvent ici pour les voir mourir dans l’arène.
Une odeur d’iode me rappelle les parcs à huîtres de Plouénec. Dans la pâleur du jour naissant, je distingue les formes blanches des dunes, les taches sombres des ajoncs qui frissonnent dans l’air tiède. En levant la tête, je vois briller la fine écharpe des étoiles. J’ai lu quelque part, qu’on pouvait en distinguer plus de trois mille à l’œil nu… Rassurantes, comme la veilleuse que ma grand-mère laissait brûler la nuit dans ma chambre, quand j’étais enfant.
Mes compagnons me ramènent sur terre :
– Où se couche le soleil ? – Là ! fait El Avé, en désignant un point précis à l’horizon qui commence à bleuir. – A quelle heure ? – Il se gratte le crâne : Vers huit heures en cette saison…
Alors je m’adresse à tout le groupe, qui ouvre des yeux ronds autour de moi :
– Vous pouvez être ici, tous prêts… Une heure avant ? Disons, vers 7 heures ? Une trentaine de personnes. – Oui ! Oui ! font-ils en chœur. – Ce soir ? Consternation générale : – Non, non ! C’est impossible ! – Alors, quand ? Les avis sont partagés : – Demain ou après-demain… La semaine prochaine ! Je tranche : – Demain soir ? Avec des femmes, des enfants ? – Claro ! Claro ! fait de nouveau le chœur. – Les femmes en costumes traditionnels ? – Claro ! – Et des jeunes filles, pour danser… – Claro !
Matéo mime les mouvements arrondis des bras féminins, les doigts écartés comme s’il tenait des castagnettes : – Tu verras, Amigo ! Elles vont danser à faire baver les démons !
Je l’arrête : – Il faut un musicien ? – Claro ! Hombre ! Deux et même trois, si tu veux. J’apporterai ma guitare. En été, je joue dans les restaurants de Marbella. On me paye très cher ! fait-il, en frottant ses doigts. – Et des chiens ? (l’idée m’est venue brusquement) – Hombre ! Où nous sommes, il y a toujours des chiens. Avec un soupir : Ne t’occupe pas des chiens, il y en aura bien assez tout seul. Mais, dis-moi (se ravisant) : Tu ne veux pas plutôt deux beaux chevaux andalous ? Ou des bœufs ? deux beaux bœufs de Terque – C’est possible ? (Il me décroche un sourire dédaigneux) – Et du feu ? Il faut aussi du feu… – Nous ferons du feu, si tu veux du feu ! Un, deux, trois… – Je crois que deux feux suffiront. – Alors, il faudra apporter du bois ? fait-il en jetant autour de lui un regard inquiet : Car, il n’y en a pas assez par ici ! – Et les hommes ? (Je pense soudain à ce détail), il seront habillés comment, les hommes ? Matéo demande : – Tu les veux aussi en costume traditionnel ? J’hésite : – Est-ce que ça ne fera pas trop chiqué ? Oui ! mais pas trop habillés. Il faut que cela reste naturel ! Quelques détails du costume… – Muy bien ! fait mon compagnon : N’est-ce pas sa Seigneurie qui paye ?

Je recadre tout cela dans ma tête. Est-ce que je n’oublie rien ? Mon pressentiment de tout à l’heure a disparu. J’ai bien fait de suivre mon instinct. Par contre, je commence à sentir la fatigue. Mes jambes sont devenues très lourdes et mes idées s’embrouillent. A l’horizon, le ciel commence à se teindre d’une belle nuance d’indigo. Il est temps de rentrer. Ce n’est pas l’avis d’El Avé :
– Dis-moi, Amigo ! toutes ces gens… il va falloir leur donner à boire. Chanter, danser, jouer de la guitare… tout cela donne soif ! – Je m’en charge ! – Bon ! Alors, tu penseras à acheter dix caisses de Cruzcampo… – Et les enfants ? demande alors Matéo. – Ne t’en fais ! répond-t-il : les enfants s’amusent ! Ils ne travaillent pas, eux ! Par contre (en s’adressant à moi) il faut que tu prennes douze miches de pain blanc. Car, il faut les nourrir… Et un jambon ! – Deux jambons, Alberto ! fait l’un des gitans (un courtaud, aux sourcils épais et à la tête enfoncée dans les épaules, qui répond au nom prétentieux de Macisto) : que les enfants mangent plus que le ténia, quand ils sont à la plage !
Le grand El Avé approuve :
Vaya ! pour deux jambons ! fait-il. – L’autre suggère alors : J’ai une adresse, Caballero ! Vous ne trouverez pas moins cher dans la région. Mon cousin possède une ferme, près de Cuenca, où il élève des cochons… Son jambon vaut tous les Pata Negra du monde ! Seulement, il faut y aller à Cuenca ? Je t’assure que cela vaut le voyage…
Je suis ivre de fatigue et de mots. Hier, je quittais Paris à l’aube… Deux nuits sans dormir. Tout se confond dans ma tête : le journal, les gitans, les chevaux andalous, les bœufs de Terque, les taureaux sauvages, la photo, le budget, Catherine, Jean-Jacques… Il me faut encore retourner à Séville (ce n’est pas à côté !), déposer mes passagers. Dieu sait où ? Et il commence à faire grand jour, et la photo est pour demain, tard dans l’après-midi ! Le photographe aura-t-il le temps de sauter dans un avion ? Je n’ai même pas regardé à quelle heure, il y avait un vol direct. Quel jour sommes-nous ? Je regrette de n’avoir pas accepté pour après-demain… Il est trop tard pour changer!
Mes compagnons n’arrêtent pas de discuter : – Dis-moi, Caballero ? Et tous ces gens, comment veux-tu qu’ils viennent jusqu’ici ? Il va falloir des voitures. (C’est vrai ! Je n’y avais pas pensé).
El Avé compte sur ses doigts :
– Nous serons trente, dis-tu ? A six par voiture, cela fait cinq. Attends! Mais il y a toi… et moi ! Je ne me suis pas compté. Il nous faut six voitures, au total ! (Son visage se rembrunit, comme s’il voyait surgir une nouvelle difficulté) Mais, il n’y en a pas trois, parmi nous qui sachent conduire… Il réfléchit : Le mieux serait de louer un bus ! – Et les chevaux ? s’exclame Macisto : Comment veux-tu les faire venir ? – J’ai une meilleure idée ! s’écrie soudain celui des trois qui n’a rien dit jusqu’ici : On va prendre des roulottes, comme au Rocio ! Exactement comme au Rocio ! Mon beau-frère connaît un type qui loue des carrioles, pour les grandes occasions. Je vais lui demander qu’il nous en loue deux ! – Trois ! fait un autre : Il nous en faut au moins trois, Chico ! Avec des chevaux, pour les tirer. – Pourquoi pas deux bœufs et deux chevaux ? Ce sera plus andalou…
Je commence à blêmir :
– Mais, n’avons-nous pas déjà des chevaux ? – Ce n’est pas la même chose ! réplique El Avé : Les chevaux qu’on amène sont des bêtes de selle. Tu ne peux pas leur mettre un bât ! – Hombre ! s’exclame Macisto, offusqué par mon ignorance : tu les tues ! Des purs sangs… réservés pour la Feria de Jérès ! – D’accord ! dis-je, résigné : Vaya ! pour deux bœufs et deux chevaux de bât ! Mais, on s’arrête-là ! Il ne faut pas que tout cela me revienne trop cher… – Amigo ! ne te préoccupe pas pour le prix, fait Matéo, en me caressant le dos. Et soudain, en crachant par terre avec un geste d’humeur : Hombre ! entre les amis de Matéo, c’est le sang !
Je le calme, en expliquant que je veux bien payer le prix qu’il faut. Mais que cela doit rester dans les limites du raisonnable. La direction à Paris n’accepterait jamais de me rembourser.
A ces mots, l’ambiance tourne à l’euphorie. Le jour a complètement achevé de se lever. Un grand morceau de soleil blanc flotte au-dessus des dunes. Le fleuve a pris les nuances dorées d’un métal en fusion. La journée s’annonce radieuse. Une vraie journée d’été. On va faire la fiesta ! chante le petit gitan, en faisant semblant de gratter une guitare. Les deux autres se cambrent et se font des grâces, comme s’ils étaient déjà en train de danser un boléro. Olé ! Olé ! crie Matéo, en battant des mains.
Je m’approche d’El Avé, la mine soucieuse : – Combien cela va-t-il me coûter ? – Ne t’en préoccupe pas… On ne va pas t’arnaquer ! – J’insiste: Mais, tu penses que cela va chercher dans les combien ?
Il se gratte la tête, comme chaque fois qu’il réfléchit : – Quinientas, quinientas miles ? Cela te va ? C’est très raisonnable… – Plus de neuf cent mille pesetas ? – Il acquiesce d’un mouvement de tête.
La somme me parait très importante, bien que je ne sois pas encore très familiarisé avec le cours espagnol. Je crois me rappeler que, pour l’équivalence d’un franc, il faut ôter un zéro et diviser par deux. Un calcul simple à faire. Mais, il est six heures et demi du matin et je ne pense même plus au sommeil, tant est grande ma fatigue. J’ai quand même la force de tirer de ma poche mon stylo et mon calepin. Voyons! Si je divise neuf cent mille par deux, cela fait quatre cent cinquante mille pesetas ? J’enlève un zéro et ça donne quatre mille cinq cents… Quatre mille cinq cent francs ! Non, c’est impossible ! Et si je multiplie par dix ? Encore moins ! Les zéros s’emmêlent. Même si cela fait cinq mille francs ? C’est un prix plus que raisonnable… Je sens mon petit bonus qui grimpe en flèche. Entre cinq mille et dix mille, il y a de la marge ! Plus le petit dépassement… Très convenable ! Elle a raison Pascale. Ils vivent un an ici avec cette somme ! Quel pays! Rien d’étonnant qu’ils soient tous fous !
– Alors, Caballero ! Le prix te convient-il ? – Je réponds : C’est raisonnable ! – El Avé me tape dans le dos, à me démettre l’épaule : L’affaire est conclue ! Il ajoute cependant : Tu me donnes la moitié de la somme et le reste quand tu auras pris ta photo… Et, sans me laisser le temps de répondre, il rameute ses compagnons qui batifolent sur les dunes : – Amigos ! Amigos mios ! Venez ! On va fêter ça chez Fernando !

J’ai laissé mon argent à l’hôtel. Ce qui n’est pas plus mal. Je préfère qu’on reparle de tout cela demain, à tête reposée. Je le lui explique, en soulignant bien que je ne reviens pas sur ce qui a été décidé entre nous.
– Ne t’en fais pas… me répond-t-il, en me pressant le bras : On va se débrouiller. J’ai confiance en toi. Un ami de Matéo, c’est comme un frère pour moi !
Il s’empare de mon stylo pour griffonner, sur un bout de papier qu’il a sorti de sa poche, ce que j’ai traduit plus tard ainsi :
« Aujourd’hui, en Las Marismas, en ce 6 mars 1984, el senor Don Davi Olivas (journaliste français) reconnaît devoir la somme de 900.000 pesetas à Don Manuel Alberto Serrano de Chiclana y Paré… Etc, etc. »
Et il a paraphé d’un trait au bas du papier, avant de me tendre le stylo pour que je signe à mon tour.
Je me dis : Qu’est-ce que je risque ? Il n’y a pas un pays au monde, où un juge prendrait en considération ce torchon. Je veux me débarrasser au plus vite de cette bande d’hurluberlus. Je trace un vague hiéroglyphe sous le sien.
– Voilà ! dis-je en lui remettant le papier, et je fais mine de m’en retourner vers la voiture.
– Attends ! s’écrie le gitan, en m’arrêtant fermement par le bras : On va faire cela dans les règles. Vous êtes d’accord ?
Le groupe, qui s’est refermé autour de nous, approuve gravement.
El Avé tire de sa veste un canif, qu’il ouvre pour découvrir une longue lame effilée. Avec la pointe, il s’entaille délicatement le bout de l’index. Un filet vermillon coule sur sa paume rose, glisse le long du poignet. Avant que j’aie pu me défendre, il s’est emparé de ma main pour répéter l’opération. J’ai senti un petit picotement, tandis qu’une goutte noire perlait au sommet de mon doigt. Il a pressé alors le sien contre le mien, en déclarant solennellement :
– Frères de sang ! Nous sommes liés par le serment du sang… Celui qui trahit ce serment est un parjure !
Il a eu un geste bref, mais qui n’aurait su être plus clair, en portant à sa gorge son doigt ensanglanté.
Les pensées les plus noires se bousculent à présent dans ma tête. Quelle inconscience de ma part ! Il faut souhaiter que ce type ne soit pas malade. Il ne manquerait plus que cela ! Une maladie contagieuse. En plus, la lame semblait rouillée ? Je ne sais plus ce qui me fait le plus souffrir, de mon angoisse, de l’éreintement de n’avoir pas dormi, de ma plaie… Je me dirige en titubant vers la voiture. J’ai fait autour de mon doigt un garrot, que je serre avec mon mouchoir. Cela suffira-t-il à chasser les virus, ou du moins à les empêcher de remonter plus loin?… Séville ! Séville ! Quoi qu’il arrive, je veux dormir !

Quelques heures plus tard. J’ouvre un œil douloureux sur la pénombre de ma chambre. Quelle heure est-il ? Combien de temps ai-je dormi ? Pas assez, certainement. La tête lourde et la bouche pâteuse, j’essaye de me redresser. Impossible. J’explore à tâtons la table de chevet, à la recherche de la poire électrique. En prenant appui sur mon avant-bras, je réussis à m’asseoir au bord du lit. Sur la moquette, mon carnet me rappelle l’équipée du matin. Quelle brochette de cinglés ! Mon angoisse reprend… J’espère que je n’ai pas attrapé une saloperie. Je pense soudain à la photo. C’est pour ce soir ? Non, demain… Je ne sais plus. Le doute se trace une sente dans ma tête lourde : quatre-vingt-dix mille pesetas ou neuf cent mille ? C’est affreux, ce doute… Je tourne nerveusement les pages. J’ai bien griffonné neuf cent mille ! La somme me paraît soudain énorme. Je m’empare du téléphone, pour appeler la réception. Non, c’est ridicule ! Cela ne fait que quatre mille cinq cent francs. Un peu moins, même… Je passe dans la salle de bains, complètement rassuré.
Une heure plus tard, en remettant la clef de ma chambre au portier, je lui pose distraitement la question :
– Cela fait combien neuf cent mille pesetas, en francs français ?
Le type tapote sur sa calculette et me met le résultat sous le nez. Un vertige de chiffres : 56.547, 633333…
– Vous voulez que je vous l’écrive ?
– Oui ! S’il vous plaît.

J’ai fait une centaine de pas sur le trottoir, comme si je voulais fuir la vue de mon hôtel, avant d’examiner le bout de papier. Pas de doute, c’est bien cinquante six mille cinq cent quarante sept francs ! Plus de cinq briques… Vous me direz, moins de dix mille euros aujourd’hui. Mais, de tout temps, cela fait beaucoup d’argent. Cinq briques pour une photo ! Le prix d’une voiture. Le gitan s’est moqué de moi. Quand je pense qu’il voulait la moitié d’avance. Il m’a pris pour un distributeur de billets. Je n’ai même pas touché le quart de cette somme, depuis que je travaille au journal ! J’éclate de rire… Un rire jaune, bien sûr. J’ai été léger sur ce coup-là, très léger. Par chance, je n’ai rien donné d’avance. Aucun engagement… Ce qui ne résout pas le problème de la photo. Le journal compte sur moi. C’est une commande ferme et le bonus promis m’aurait bien arrangé en ce moment… Comment expliquer à Jean-Jacques que je me défile ? Soudain, le sparadrap au bout de mon doigt vient me rappeler le serment du sang. Il faut à tout prix que je retrouve mon gitan. On devrait pouvoir s’entendre pour moins cher. Je dois faire vite, avant qu’il ait organisé quoi que ce soit. Par l’avenue déserte, je dirige mes pas vers la Place de la Constitution.
Dans le café, le service en est au deuxième coup de feu. On déjeunait encore très tard en Espagne, ce temps-là. Après quinze heures, et même bien passées. Je joue des coudes pour atteindre le comptoir. En commandant mon premier fino, je m’enquière de Matéo.
– Il était ici, il y a un instant, me répond le serveur en interrogeant la salle. – Vous ne savez pas, où je pourrais le trouver ? Sa réponse est évasive. Apparemment, il devrait repasser plus tard… Je hasarde : – Vous ne connaîtriez pas son copain, Alberto ? – Je ne connais pas les copains du limpiabotas, fait-il sèchement. Et, il me plante-là.
Je règle mon verre et je sors pour héler un taxi : – La Macarena !

Pas une âme qui vive, sur la place en question. La blancheur aveuglante des façades me fait cligner des yeux derrière mes Ray ban. L’asphalte rissole au soleil et les chiens dorment à l’ombre. La taverne de Célesto est fermée, ou plutôt elle n’existe plus. Elle a été retranchée du monde. Des planches tapissées d’affiches électorales ont remplacé le décor de la nuit dernière. Pas d’arcades, pas de banc, pas de porte à guichet… C’est cela aussi, l’Espagne. Une irréalité chasse l’autre. Que faire ? Quelqu’un doit bien connaître El Avé, dans le quartier ? Me voilà parti pour une nouvelle tournée des bistrots.
En temps normal, je ne bois pas ou très raisonnablement. Mais comment voulez-vous commander un café, quand tout le monde ici, hommes, femmes, bêtes à plumes comme animaux à poils, descend des copas dès neuf heures du matin ? Au bout d’une demi-heure, j’en suis à mon troisième fino, et personne n’a pu encore me renseigner. Je commence à me dire qu’il vaut mieux renoncer. Je consulte ma montre. Si je retourne à l’hôtel ? Le temps de faire mes valises et je peux encore prendre le vol du soir, pour Paris. Je me fais cette réflexion, lorsqu’on me touche le bras.
C’est le petit gitan de ce matin. Macisto ! Il est là, devant moi. Plus petit encore que dans mon souvenir. Le cou enfoncé dans les épaules, le même sourire béat sur ses lèvres en cul de poule. Une vraie face de bénédiction. Je l’aurais presque soulevé dans mes bras, tant je suis content de le voir : – Tu n’aurais pas croisé Alberto ? Il sourit, comme s’il ne comprenait pas ma question. – El Avé ? Le copain de Matéo. J’allonge verticalement la main sur mon visage. Le type est peut-être un peu dérangé. Je répète : – Matéo ? Tu sais où je peux le trouver ? Le blond d’hier soir ? – Toujours avec le même sourire figé, il remue enfin les lèvres : Matéo…aujourd’hui…maison (il fait le geste de dormir)…avec bambinos ! – Il me parle comme si j’étais un cave. J’ai dû lui paraître exagérément heureux de le rencontrer. J’insiste : Mais, tu sais où il habite ? – Il tord la bouche, et avec un geste vague : Loiiin, Senor. Très loiiin ! Sur le chemin de Las Penas. A San Lucar de Barrameda ! – On y va comment ? Quelle route ? C’est inutile d’insister. Il ne le sait peut-être pas.
Le serveur s’est arrêté devant nous. Je pose au petit gitan la question qu’on pose toujours dans ces moments : – Tu prends un verre ? – Muchas gracias, Caballero ! Un verre, ça ne se refuse pas… – Deux finos, bien frais ! Mon compagnon me devine préoccupé : – Ne t’en fais pas, El Avé a loué les roulottes. Cela n’a pas été simple… Mais avec lui… Tu peux avoir confiance : ça marche toujours ! Macisto lève son verre pour trinquer : – Salù ! Au succès de ta photo ! Il le vide d’un trait, avant de me serrer la main et disparaître, en lançant : – Je vais à Cuenca, chercher les jambons ! Mon beau-frère te les fait à un bon prix. A demain, Caballero ! J’en prends trois ! Il faut mieux qu’il en reste, plutôt que d’en manquer !

J’ai la tête qui tourne. Ce doit être l’effet du fino. Je pense que cela me fera du bien de marcher. Je me dirige vers la porte. Au bout de cinq cent mètres, je croise une taverne qui m’a l’air plus tranquille. J’entre pour me jeter sur une chaise. Mon impression est hélas de courte durée. Dans un coin de la salle, un type tape des grands coups de marteau sur une planche qui ressemble au couvercle d’un cercueil. Un vieillard fume la pipe, tout en le regardant travailler :
Ola ! Comment vas-tu ?
C’est le second des trois larrons de ce matin. Il se tient devant moi, entre la porte et ma table, la main tendue. Je n’ai pas eu le temps de la lâcher, qu’il m’annonce qu’il a passé commande chez le boulanger de quinze miches de pain blanc et d’un gros fromage manchego.
– Tu sais les enfants, je les connais : Ils n’aimeront pas le jambon ! Alors que le fromage, avec du pain… Tu verras qu’il n’en restera pas une miette !
Un gros homme en maillot de corps, qui s’est avancé pour prendre ma commande, s’exclame à l’adresse de mon interlocuteur : – Hernandito! Luz de mi vida ! J’ai croisé ton oncle avec trois jambons sous le bras, trois jambons gros comme mon estomac ! Il a gagné au Bingo ou c’est encore la guardia civil qui lui a donné une prime, pour avoir trouvé un portefeuille perdu ? Dans leur coin, les joueurs nous observent. Tu lui rappelleras, poursuit-il : qu’il me doit toujours dix mille pesetas ! Il joute : Dis-lui que, s’il passe par ici, on pourrait entamer un de ses jambons ensemble !
J’ai des sueurs froides. Ces gitans sont certainement de mèche avec la police ? Ce qui ne peut que compliquer encore mon cas. En plus, ils semblent devoir de l’argent à tout le monde. Je dois servir à éponger quelques vieilles dettes…
A ce moment, descend d’un escalier que je n’avais pas encore remarqué, une grosse femme brune aux épaules largement découvertes, toute vibrante de chairs et de clinquants. Elle porte une large robe rouge et noire, à volants.
– Où vas-tu ? lui lance méchamment le gros homme. – Où j’ai envie d’aller ! lui répond-t-elle sur le même ton. – Je t’ai dit que tu n’y irais pas ! – Aïïïe, Senor mio ! (la femme prend le ciel à témoin) : Cet homme me tue ! Pour une fois qu’on s’amuse avec l’argent d’un étranger, et… (en faisant le geste de palper des billets) et que ça va nous rapporter gros !
Elle disparaît dans l’arrière salle, avec ses falbalas.

Pas de doute. Elle se prépare pour demain. Je ne sais ce qui me retient de me jeter à ses trousses, pour lui dire que ce n’est pas la peine de se mettre en frais. Mais, le menuisier est peut-être aussi de la fête ? Et les joueurs de cartes, aussi ? Sur ce, mon gitan s’est éclipsé. J’en profite pour m’enfuir derrière lui.
Dans la rue, je croise un groupe de jeunes filles qui marchent en se tenant par le bras. Toutes fraîches, maquillées, des fleurs en plastique dans les cheveux. Elles se retournent sur moi en riant. M’auraient-elle reconnu ? Je me retiens, pour ne pas leur crier :
– Ne venez pas demain soir ! Il n’y aura rien ! La fête est à l’eau !
Aux chiens qui me regardent passer, plantés au milieu de la chaussée :
– Allez ! Ouste ! Foutez le camp ! A la niche ! Il n’y aura pas d’os de jambons à ronger. Désolé pour vous ! C’est trop cher ! Cinq millions ! Vous m’avez pris pour Kashoggi ?
J’entre en titubant (l’effet du fino, certainement) dans le prochain estaminet, pour apprendre qu’Alberto, plus diligent que jamais, a eu les chevaux de selle pour un prix très raisonnable. Plus loin, de plus en plus imbibé de vin blanc : qu’il est allé chercher, dans une ferme des environs de Séville, les bœufs gras qui doivent tirer les roulottes. Et… comme le déclare le type qui m’a donné le renseignement : Si nous n’avons pas assez à manger, on les fera griller ! Que diable ! Ils sont à nous !
Ici, les guitaristes ont été engagés. Là, ce sont les danseuses avec les musiciens ! Chaque étape de mon calvaire éthylique m’apporte une nouvelle alarmante.
A six heures de l’après-midi, je regagne mon hôtel, la gueule en plomb, le corps cassé et le cœur tenaillé par l’angoisse, pour me voir remettre par le portier un télex de Paris qui dit en gros : « Désolé. Photo annulée. Pas de frais. On t’explique à ton retour. Pascale. »
J’ai juste assez de force pour me traîner jusqu’à l’ascenseur et m’effondrer sur mon lit.

Trois heures plus tard. Je me réveille en sursaut. J’ai pris une grande décision : si j’échoue dans mon ultime tentative pour retrouver El Avé, je saute dans le prochain avion pour Paris, ou ailleurs… Peu importe ! J’ai appris par le réceptionniste que le dernier vol pour Londres était à 23 heures. Il faut que je me sauve, loin de ce pays de fous.
En traversant le hall de l’hôtel, je tombe sur Matéo en train de cirer les bottines d’un client. Il m’a vu le premier et m’adresse un petit signe discret pour m’inviter à l’attendre. Enfin, il me rejoint. Je lui rapporte en quelques mots la mauvaise nouvelle. Il hoche gravement la tête, l’air plus stupide que sa boîte à cirages.
Hombre ! C’est qu’il y a eu le serment du sang ! – Où puis-je trouver Alberto ? – A cette heure, il est chez le Galicien. – Allons-y !
Talonné par Matéo, je m’engage dans la porte à tambour.

Un restaurant, dans le quartier des arènes. Par un mystère, que je ne tenterai pas de m’expliquer, il échappe au vacarme ambiant. Une longue file de tables en formica rouge s’enfonce dans le silence d’une salle blanche. Le comptoir est de rubikubes, rouge, bleu, jaune et banc. Des jambons bruns et des saucissons pendent à l’avenant. El Avé est là, en conversation avec un individu qui a l’air d’être le patron.
Ola ! Hermanito ! fait-il jovial, en m’apercevant.
Je préfère y aller sans détour :
– J’aimerais te parler seul à seul…
Matéo a déguerpi aussitôt qu’il a vu Alberto. Ce dernier me tend le siège que son interlocuteur vient de quitter. – Qu’est-ce que tu bois ? Hermanito ! Une bière ? José, dos cervezas ! Avec un large sourire : Tout va bien, Hermanito ! J’ai presque tout ce que tu m’as commandé…
Je l’arrête :
– Au sujet de la photo… Je me suis trompé hier en faisant mon compte. C’est trop cher ! Je pensais que cela faisait moins : quatre-vingt dix mille pesetas… Même cent mille !
Hombre ! répond-t-il en s’essuyant les lèvres, après avoir vidé son verre de moitié : Qu’est-ce qu’on a pour cent mille pesetas, de nos jours ? C’est à peine le prix d’une carriole, pour la journée.
J’approuve amicalement, me disant qu’il vaut mieux se montrer conciliant si je veux me sortir de cette affaire. Il poursuit :
– Tu crois que ça se trouve comme ça : des chevaux, du feu, des musiciens, des bœufs… Et encore, j’ai été très raisonnable ! (Il a approché son visage si près du mien que je remarque que ce ne sont pas des traits, mais deux étoiles bleues, qui sont tatouées à l’extrémité externe de ses yeux). Avec un air suspicieux, il demande : Mais, ne disais-tu pas que c’est ton journal qui paye ? – C’est vrai ! – Alors, pourquoi t’en fais-tu pour le prix ? Je bredouille : – Parce qu’ils ne marcheront jamais ! C’est trop cher… Il me considère, incrédule : – Et combien penses-tu qu’ils sont prêts à payer ? (Il cherche visiblement à récupérer une partie du marché). – Rien ! Ils ne veulent plus de photo. – Cogno ! Son poing s’abat violemment sur la table. Ils n’ont pas de parole, alors ! Et tu me fais perdre la face devant tout Séville !
Que répondre à cet argument ? Je prends un air piteux, pour lui dire que je suis sincèrement désolé et que je veux bien le dédommager d’une partie de ses frais…
– Combien peux-tu me donner ? – Cent cinquante mille pesetas ! Il part d’un rire mauvais : – Tu te moques de moi ? C’est rien ! Disons Trois cent mille… Et j’en suis de ma poche !
Je me dis qu’il ne me laissera jamais tranquille, tant que je ne lui aurai pas remis ce qu’il exige. Autant en finir ! Je me débrouillerai avec le journal. C’est la fin de mes vacances… Je fais une dernière tentative pour diminuer la somme :
– Deux cent mille ! C’est tout ce que j’ai… – Et ça ! fait-il, en posant sa main sur la montre que je porte au poignet.
Comment ai-je pu oublier de laisser à l’hôtel la belle Jaeger de Catherine ? Le type a dû voir que c’était de l’or. Je suis coincé. Une fraction de seconde, l’idée que je vais devoir la lui céder me traverse l’esprit. Et puis soudain je pense à ce coin de la rue des Plantes, à ce type qui est sorti de l’épicerie d’Ahmed pour dire aux gens qu’il fallait me laisser tranquille ; je revois l’expression égarée de Catherine, ce studio si triste, si peu fait pour elle… Elle est partie à la première lueur de l’aube, dans cette chambre bleue des urgences de Cochin. Je ne sais plus à quel moment Benoît est arrivé. Etait-il là, lorsque j’ai parlé au médecin ?
Je me dresse et, posant lourdement ma main sur l’épaule du gitan, j’articule :
– Viens ! Nous allons parler de tout cela devant le juge. Il y en a un pas loin d’ici !
El Avé a levé ses yeux chafouins vers la grosse pendule accrochée au-dessus de la porte des cuisines. Il a manié sans se troubler le remontoir de sa montre et il a dit posément :
Hermanito ! mettons nos montres à l’heure ! Avant que la petite aiguille ait parcouru deux fois le cadran de cette pendule, tu auras entendu parler de moi.
Il se lève et s’en va tranquillement.

Fuir ! Je suis trop fatigué pour y songer. D’ailleurs, je n’en ai plus envie. J’ai réservé sur le vol de demain à 21 heures trente. Escale à Madrid. L’arrivée à Orly est prévue pour minuit. L’intermède sévillan se termine. Ce fut court, mais assez riche en émotions pour me donner l’illusion d’être resté plus longtemps. Étendu sur mon lit, je récapitule les événements de ces dernières heures. Je souris en pensant comment je me suis débarrassé du gitan. Quel sale type. Au fond, je n’aurais jamais dû le laisser me parler sur ce ton. Il aurait fallu me montrer plus ferme au départ. J’image la tête de Huguette Létourneau devant une note de frais de cinq briques. Qu’est-ce qu’il a voulu me dire avec cette histoire d’aiguille de pendule ? Bah ! des menaces… Je ne m’en fais pas pour lui, il saura bien trouver un moyen pour se sortir d’affaire. J’ai bien fait de ne rien lui donner… Ce que je ne comprends pas, c’est pourquoi il m’envoie cette croûte ? Mon regard se pose sur le paquet qui coiffe le téléviseur.
Lorsqu’il me l’a remis, tout à l’heure, le garçon de la réception a été on ne peut plus précis : Un homme grand, d’une trentaine d’années, les cheveux blond rouquin, assez longs. Il serait arrivé en vélomoteur.
– Il n’avait pas des étoiles tatouées au coin des yeux ?
– Je n’ai pas remarqué ce détail, Monsieur… comme s’il s’excusait de n’avoir pas été plus perspicace.
Mais j’ai bien compris qu’il l’avait parfaitement noté. Seulement, la discrétion inhérente à sa profession l’empêchait de répondre positivement à ma question.

C’est un tableau, plutôt la reproduction d’un tableau, représentant la Vierge. Assez bien faite d’ailleurs, pour donner l’illusion un instant qu’il s’agit d’une vraie peinture sur toile. Pas d’aujourd’hui, si j’en crois l’état de l’ensemble. Elle est entourée d’une petite moulure dorée, en guise de cadre. D’un assez mauvais effet. C’est le genre de chose qu’on peut acheter pour moins de cent francs à la porte de Vanves, ou aux puces de Saint-Ouen. J’ai déchiré le papier, car cela avait été solidement emballé. Je dois dire que je n’ai pas une grande estime pour ce genre de peinture. C’est doux, gentillet, cette jolie brunette qui sourit tristement. Trop jolie ! Je m’imagine assez mal, rentrant à Paris avec ce tableau sous le bras. Pour peu que je tombe sur un douanier tatillon… On est capable de m’arrêter pour trafic du patrimoine espagnol. Pas de facture. Un Français, de surcroît ! J’ai eu assez de problèmes. Et puis, comme le dit Bettina : la peinture, ce n’est pas ma crèmerie !
En me faisant ces réflexions, je remarque un détail étrange sur le tableau. Les yeux du personnage me suivent, comme s’ils étaient vivants. J’ai l’impression qu’ils me fixent, lorsque je ne bouge plus ou que je suis étendu sur mon lit ; et puis, le mouvement reprend aussitôt que je me déplace dans la chambre. Quand je sors de la salle de bains, c’est la première chose qui croise mon regard. Comme si elle attendait derrière la porte close, le moment où je vais ressortir. Est-ce une illusion d’optique ? C’est un regard dur, direct, presque méchant, qui me transperce littéralement. De la part d’une Vierge, on pouvait espérer plus de douceur, sinon de miséricorde. D’autant plus que le tableau est peint en tons de bleu tendre et de rose. Son fond est clair, baigné dans une lumière irréelle, sans zones d’ombre. Et pourtant, il s’en dégage une sensation de malaise, que je ne peux pas m’expliquer. Ce n’est qu’une reproduction. Il ne peut y avoir de «présence » (si présence il y a dans une vraie peinture !) derrière une image imprimée. Tout au plus un témoignage. Il n’empêche qu’il me dérange et je ne veux pas continuer à en soutenir la vue. Je quitte mon lit pour retourner le tableau contre le mur. A ce moment, à l’instant où je m’en empare pour le faire, je découvre l’origine du mystère. Les yeux ont été grattés avec un objet pointu. On a percé, au centre de ses pupilles, deux petits trous en forme d’étoiles dont les rayons couvrent de traits fins, concentriques, la surface de l’iris. C’est ce qui donne, à une certaine distance, l’illusion qu’ils sont animés. J’ai pensé aux étoiles dans les yeux d’El Avé. Pourquoi avoir fait cela ? Peu importe, ce tableau reste à Séville !

Une heure plus tard, en regagnant ma chambre, après le petit-déjeuner, je tombe sur une jeune femme en train de faire mon lit. Il est à peine dix heures du matin. Elle m’explique qu’elle veut finir tôt, car il y a des novilladas cet après-midi aux arènes. Je sais vaguement ce que sont les novilladas, depuis qu’un ami, bien informé en matière de corridas, un aficionado, m’a expliqué que c’était un peu le Bal des Débutants dans la tauromachie : elles opposent des bêtes jeunes à des toreros qui n’ont pas encore fait leurs preuves. Une belle passe peut changer leur destin. C’est un spectacle qui peut s’avérer très décevant, comme réserver de bonnes surprises. La jeune femme a visiblement envie que j’y assiste, car son fiancé sera dans l’arène. Elle est fière que ce soit à Séville, la référence absolue dans le monde des toros.
C’est une jolie blonde à la taille élancée et aux traits fins, avec des yeux clairs, un peu perdus dans les nuages, et une belle peau lumineuse et dorée. Elle s’appelle Lola, si j’en crois le nom brodé sur son chemisier magnolia fraîchement repassé. Deux créoles se balancent au bout de ses cheveux courts, tandis qu’elle s’active autour de mon lit… Une belle plante andalouse. Elle me confie qu’elle n’a jamais quitté Séville, sauf pour un pèlerinage au village de Rocio. Elle remarque mon amusement et peut-être qu’elle craint un peu de passer pour une gourde. Aussi, se met-elle à me parler de ses relations avec certains milieux de la publicité. Elle se targue même d’avoir posé en maillot de bain, pour une marque locale. On peut la voir, ajoute-t-elle, non sans une certaine fierté, sur un grand panneau en bordure de l’autoroute qui mène à l’aéroport. Elle ne serait pas facile à reconnaître, car on lui a coupé la tête à cause du format.
Au milieu de ces bavardages, elle remarque soudain le tableau retourné contre le mur :
– Qu’est-ce que c’est ?
Je satisfais sa curiosité, en lui montrant la peinture.
– Mais c’est la Vierge de la Maestranza ! s’exclame-t-elle. Et, voyant que ce nom ne me dit rien, elle m’explique que c’est la vierge des serments : On s’adresse à elle quand on veut qu’une promesse soit tenue… Mon Dieu ! Quelle est belle !
– Elle vous plaît ? Je vous le donne ! Et je lui plante la peinture entre les bras.
Gracias ! Muchas gracias, Senor… Elle est toute confuse et rouge jusqu’à la racine des cheveux, mais elle ne se le fait pas dire deux fois. Serrant le tableau contre ses deux jolies brioches, elle s’en va, toute frétillante de plaisir, se préparer pour la corrida.

C’est une journée bizarre qui s’achève. Elle a débuté avec un temps superbe – le genre de temps qui vous remplit de regret de devoir partir. Vers quatre heures, un orage a commencé à se mettre en place. Un de ces orages du sud, théâtral, avec de gros nuages noirs qui arrivent soudain dans un ciel serein, comme une armée de colosses bien décidés à en découdre une fois pour toutes avec les humains. Dans une chaleur étouffante, la ville s’est préparée à repousser l’assaut. Le soleil s’est retiré pour ne pas assister au drame. Les maisons ont fermé leurs fenêtres et leurs portes. Un lourd silence est tombé sur les rues désertes, résonnant du tonnerre qui, de minute en minute, semblait se rapprocher. La pluie n’attendait plus qu’un signe, pour déclencher la mitraille. J’ai couru m’abriter dans le magasin du Corte Inglés, où j’en ai profité pour acheter un sombrero gris de chez Maquedano.

En fait, il n’est pas tombé une seule goutte. Une heure après, quand j’ai regagné mon hôtel, le ciel était redevenu transparent et le soleil brillait de nouveau sur la ville. C’est le garçon de la réception qui m’a appris la nouvelle : le fiancé de la femme de chambre… Au moment de la cuadra, le taureau a brusquement relevé le col pour lui transpercer la poitrine d’un coup de corne. Il est décédé dans la chapelle même de l’arène, la chapelle de la Maestranza, devant l’autel de la Vierge, sans qu’on ait eu le temps de lui porter aucun secours. Lola est au désespoir. Vous pensez ! Elle lui avait offert son tableau, pour qu’elle le protège pendant la corrida.
– Vous y croyez, vous, à ces superstitions ? a-t-il fait en me remettant ma clef.