David Olive aux prises avec le réel.

Huitième aventure

Où il est de nouveau question, après quelques considérations personnelles sur Hebdo Magazine, de l’appel nocturne de Franck et de ses conséquences prévisibles. Ce qui prouve une fois encore à David Olive que le réel n’est pas toujours aussi lisse qu’il paraît.

Si vous vous attendiez à trouver dans mes récits de reportages des faits marquants de l’histoire contemporaine, du vécu en direct, sur le terrain, du vrai, du cru, de l’objectif, du témoignage sans fard sur la misère, la guerre ou l’injustice à travers le monde… enfin, quelque chose de sérieux, de responsable, vous aurez hélas très vite compris, Chère lectrice, Cher lecteur, qu’il n’en est rien ici. Le journalisme, que j’ai pratiqué, aura été, du début à la fin, d’une frivolité déconcertante. J’ai retrouvé il y a quelques temps, dans la lettre de rupture de Bettina, cette phrase au milieu de ses griefs et autres mises au point de circonstance : « Au fond, tu bourlingues à travers le monde comme d’autres (dont tu as à peu de choses près l’âge mental) font des promenades à poney dans le jardin du Luxembourg ! » Lisez en creux : « Tandis qu’elle, elle s’esquinte tous les jours, pour guère plus que le smic, à servir des clients et à esquiver dans la bonne humeur leurs mains baladeuses. » C’est un peu vrai, Bettina ! Mais cela tient d’abord au média qui m’employait.

Un magazine du week-end était alors une nouveauté chez nous. Cela se faisait depuis longtemps dans les pays anglo-saxons, où l’on avait trouvé, avant même l’invention du talk-show, cette façon d’occuper les longs dimanches pluvieux. La France de la fin des années 70 n’était pas encore familière de ce type de presse et ce, bien qu’il y eût de plus en plus de gens qui cessassent leur activité professionnelle le vendredi vers 18 heures, pour la reprendre le lundi matin. Des gens qui, quand ils vivaient dans des grands centres urbains, s’en allaient passer cette vacance hebdomadaire à la campagne. Une particularité bien française, celle-là ! Nous serions, paraît-il, le pays qui possède le plus fort taux de maisons secondaires par habitant. Bref ! Ces gens en question, qui ne sont pas – cela va sans dire – le premier venu (ni même le deuxième), étaient bien contents de trouver, au bureau de tabac ou chez le marchand de journaux de la petite commune voisine de leur villégiature, entre la boulangerie-pâtisserie où ils achetaient le pain frais et les croissants dominicaux, et la boucherie-charcuterie du poulet fermier, une lecture légère et divertissante qui les tenait au courant des événements de la semaine, sans qu’il s’y rencontre trop de sujets de chagrin ou d’inquiétude ; tout en se chargeant de leur former une opinion générale sur les choses du monde, qui fût le résumé de ce qu’ils en pensaient dans leur fors intérieur. Juste ce qu’il fallait, pour qu’ils se sentissent rassurés dans leur certitude qu’ils vivaient du bon côté de l’humanité, loin des horreurs et des fanatismes qui agitaient d’autres contrées du globe, tout près des sciences éclairées et des progrès du matérialisme triomphant, en la Douce France, pays de prestige.
Entre parenthèses, il convient de dire aussi que l’arrivée de ce magazine sur le marché coïncidait avec l’apogée d’une période de trente ans, qu’on a qualifiée depuis de « Trente Glorieuses » : époque faste durant laquelle, profitant d’une conjoncture internationale favorable au capital, après la guerre, et de la modernisation de ses structures sociales et industrielles, la société française récoltait les fruits d’une politique basée sur le travail (qui ne manquait pas alors) et l’économie des bas de laine. Les années 70 (ou plus exactement leur fin), troisième volet de ce triptyque, à la fois point culminant et signal du déclin dans un système bien huilé, étaient le moment joyeux où le nécessaire se trouvait débordé par le superflu, la stabilité par le caprice, la raison par les humeurs et l’épargne par le crédit… Autant d’ingrédients que Lucien Bigodet, le directeur d’Hebdo Magazine, parvenait magistralement à servir, chaque samedi, à ses lecteurs, en un mélange plus ou moins réussi, suivant le numéro, d’opinions néo-conservatrices, bercées par le ronron intellectuel d’une poignée de « beaux esprits » qui défendaient, dans leurs rubriques, des libertés de salon. Ils formaient, ces derniers, une France – qu’en d’autres temps on aurait qualifiée de « talon rouge » -, bourrée de talent et pétillant d’intelligence, arrogante et cultivée, capable de génie dans un bon mot, faisant feu de tout bois (même si c’est sur lui que reposaient ses intérêts), prête à tourner en dérision ce qu’elle aurait dû avoir de plus sacré, si ce mot signifiait encore quelque chose pour elle. Une France sans morale, ou plutôt dont la morale consistait à l’avoir en double ; courtisane et opportuniste ; vendue au plus offrant, à condition que les apparences soient sauves et que ses intérêts matériels continuent d’être bien gardés. Celle qui hurle maintenant contre la loi du mariage pour tous, non pas tant à cause de convictions religieuses ou sociales, que parce qu’il ne faut pas que le patrimoine de l’oncle ou de la cousine homosexuels (Dieu sait ce qu’ils amassent dans leur vie, ces bougres-là !) quitte les mains de la famille. La France des Adèle Prut, des Crispin de Flinguett ou des marquis de Vaucresson ; où l’on mesure le degré d’éducation à la distance qui sépare le domicile du petit ami ou de la maîtresse de celui de l’épouse légitime ; des amants et des coucheries ; de la virée au bordel après la messe du dimanche ; des repas de famille et des escapades clandestines dans un petit hôtel charmant en forêt de Compiègne… Une France blonde aux yeux pervenche, coupable des meilleures manières et des pires procédés, formée dans les meilleures écoles sur le même modèle du  » singe savant ». La France de Fontenoy, de Verdun et de Vichy. Gros cul et grande gueule. Percheron qui se veut étalon et dont les victoires sont faites de cynisme et d’intérêts mesquins. Ces gens me faisaient penser au rat de la fable de La Fontaine, assez adroit pour être entré un jour dans le garde-manger d’un paysan et qui s’y était tellement gavé, qu’il n’en pouvait plus sortir. Alors que le lecteur d’Hebdo Magazine voyait d’eux leurs faces enfarinées grimaçant des sourires ; nous, les sous-fifres de la rédaction, on avait le spectacle des gigotements de leur arrière-train pour essayer de justifier des salaires mirobolants. Voilà sur qui – et sur quoi – reposait la réputation de notre journal. Le tout, au gré des pages, enrobé d’images de lointains horizons et de trésors artistiques témoignant de la supériorité de l’homme blanc, avec une partie importante consacrée au voyage – ou plutôt à une conception particulière de ce dernier, qui consistait en une série d’étapes, de piscine d’hôtel en piscine d’hôtel, sous des ciels différents mais toujours impeccablement bleus. Les mers tropicales venaient parfois prendre le relais, toujours sous le même registre chromatique, pour lequel on prétendait qu’il existait un service technique chargé spécialement d’effacer les nuages et les traces de gris. Ce qui avait valu, à cette couleur optimiste, le qualificatif de « bleu Bigodet », comme on dit le vert Véronèse, le rouge Marianne ou le jaune Lustucru. Enfin, il faudrait mentionner, dans la composition de ce cocktail fine hebdomadis, la présence d’une rubrique des mots-croisés dont les grilles avaient, toujours selon certains, permis de fidéliser une bonne part de son lectorat, et pas des moins inexpérimentés.

Je dois reconnaître aussi – et c’est rendre justice à la vérité ! – que ma personnalité ne fut pas étrangère à l’indécrottable légèreté avec laquelle j’ai exercé pour Hebdo Magazine le métier de grand reporter, pendant plus de trente années. En ma qualité de curieux touche-à-tout, qui s’était signalé lors de son passage à l’université par deux savants mémoires – à savoir : De l’introduction de la lumière électrique dans la littérature à la fin du XIXe siècle et l’Appel des ruines dans l’esthétique du IIIe Reich, (le second m’aura valu de m’en faire exclure définitivement, de l’université, avec procès-verbal pour maniement inconsidéré d’une idéologie que mes juges, lors d’une mémorable soutenance publique, avaient qualifiée « d’extrêmement dangereuse») -, il était trop naturel que mon sentier croisât un jour la route de Lucien Bigodet. C’était le temps où il flirtait avec les théoriciens d’un courant qu’on nommait alors « la Nouvelle Droite » (je pense qu’il avait dû lire runes au lieu de ruines, dans le titre de ma thèse) ; juste avant qu’il ne découvre le message du Christ, sur ce Chemin de Damas que fut sa chute d’un escabeau de bibliothèque avec rupture du col du fémur. Avant cela encore, il avait longuement élucubré, dans un feuilleton destiné à la jeunesse, sur le mystère des Templiers, le destin de Louis XVII (il avait le goût prononcé de l’histoire, c’est sûr, mais surtout le complexe de l’hermine qui le portait à admirer tout ce qui, de près ou de loin, pouvait prétendre à un blason), les ovnis, l’existence de civilisations extragalactiques et autres sujets farfelus qui l’avaient conduit en cabane, non pour signes aggravés d’excentricité mentale, mais parce qu’il avait tenté d’en financer la publication, avec l’aide d’un complice, en écoulant des faux billets sur la plage de Knokke-le-Zoute. Mais, j’en reviens à ma personnalité…
C’est un fait, bien que je m’en défende : je suis curieux de nature. J’aime observer les gens dans la rue, le métro ou les bars où je m’arrête, plus souvent que je ne le devrais, pour commander un café, couplé parfois avec un petit calva (bien que ce me soit fortement déconseillé par mon cardiologue, tout comme le cigare). Je suis un homme d’habitudes et, quand j’ai capté l’atmosphère d’un endroit, j’aime bien y retourner régulièrement, jusqu’à ce que je m’en lasse et n’y aille plus, à de rares exceptions comme le bistrot de la rue Vicq d’Azir. Je suis très observateur des choses qui m’entourent, avec une certaine discrétion – cela s’entend ! Je ne suis pas un vulgaire voyeur. Je répugne à paraître le témoin de la vie des gens que je ne connais pas. Vous ne me verrez jamais m’arrêter devant un accident ou me joindre à la foule pour assister à un quelconque événement. J’aime les hasards, à me sentir bousculé par eux… C’est peut-être pour cela que j’attire la sympathie des amoureux. Peut-être, à cause de ma discrétion ? Mais aussi, parce que je les vois avec tendresse. Par contre, je n’ai aucune sympathie pour les chiffres et encore moins pour les comptables. Vous me direz qu’on ne fait pas d’enfant lorsqu’on a une telle disposition, on ne se marie pas et on ne fonde pas un foyer… et d’un autre côté : Pourquoi pas ? Il est vrai que je ne donne pas l’impression d’avoir une famille. Je passe pour quelqu’un qui vit seul, enfermé dans sa coquille d’habitudes et de petits conforts. Bettina fait partie de ces derniers. Je ne ressens aucune responsabilité vis-à-vis d’elle, encore moins de Catherine ou Benoît. Jusqu’à présent, je n’ai rien voulu ou cherché dans l’existence. Les choses sont arrivées comme cela. C’est tout !

Aussi, pourquoi me sentirais-je soudain concerné par l’appel nocturne de mon ami Franck ou la nouvelle de sa mystérieuse maladie, si sérieuse soit-elle, d’après ce qu’il m’en a dit ? Quand bien même elle serait mortelle… Nous le sommes tous, à plus ou moins longue échéance.

Quelques heures plus tard, j’ai eu à ce sujet une explication assez sévère avec Bettina. Elle ne veut pas comprendre qu’on appelle chez les gens (même s’il s’agit d’un ami), à l’heure où tout le monde devrait dormir.
– Tu raccroches ! m’a-t-elle envoyé en pleine figure : On ne dérange personne à des heures pareilles. Tu vois que c’est Franck ? Tu raccroches… Si tu n’en as pas le courage, passes-moi le téléphone. Cela ne va pas faire un pli ! Elle ajoute : Je ne t’ai pas sorti le cul des orties, pour que tu t’y remettes !
C’est une autre expression favorite de Bettina, qui en a plein comme cela. Elle veut me rappeler que c’est à son entremise que je dois mon retour en grâce dans la rédaction d’Hebdo Magazine, après l’aventure du Mali. Mais ce n’est ni le lieu, ni le moment d’en parler.

J’ai attendu qu’elle soit partie reprendre son service à la Cave Drouot, pour composer le numéro de Franck :
– Caporal-chef Delamain, j’écoute ! fait une voix jeune à l’autre bout du fil.
– Je suis bien au C.E.A. Albert Faivre ?
– Oui, monsieur ! C’est à quel sujet ?
Je me lance alors dans une longue explication, à laquelle je m’efforce de donner un accent de vérité. Je prétends que je voudrais envoyer une lettre à un résidant du centre, mais que je n’ai pas l’adresse exacte de l’établissement. Serait-il assez aimable, pour me la communiquer ?
– Pouvez-vous me donner le nom et le numéro de la chambre de cette personne ?
Je n’avais pas pensé à ce détail. Je bafouille :
– Caporal-chef… euuuh ! Il ne s’agit pas de cela… Du tout ! Une affaire beaucoup plus grave… Oui, croyez-moi ! Et d’un ton qui se veut très ferme : Pourrais-je parler à votre directeur ?
Silence. Enfin, la voix reprend au bout du fil :
– Le capitaine Jaubert ? A quel sujet ?
– Voilà ! J’ai eu un appel, la nuit dernière… Il devait être deux heures du matin… un ami qui réside chez vous… Enfin, dans votre centre ! Son état de santé m’a paru si préoccupant, que je crains qu’il ne lui soit arrivé quelque chose… un accident… un suicide ? On ne peut pas le laisser sans soins… Vous comprenez ? Il faut appeler un médecin… Pas les pompiers ! Ils ne viennent pas… Les urgences… Oui, les urgences ! C’est grave !
J’entends sonner derrière mon interlocuteur des appels qu’il néglige apparemment pour s’occuper de mon cas.
Il prononce enfin avec le plus grand calme :
– Le capitaine Jaubert est en réunion ce matin. On ne peut pas le déranger. Avant d’ajouter la phrase classique : « Laissez-moi votre nom et le numéro où l’on peut vous joindre ; je l’aviserai de votre appel aussitôt qu’il sera sorti »…
– Mais, il est peut-être mort à l’heure qu’il est ! Il faut entrer dans sa chambre…
– Ah ! s’exclame-t-il soudain : le voici ! Je l’entends qui claironne : Mon capitaine ! Mon capitaine ! Le téléphone ! C’est urgent !
De nouveau, à moi :
– Un instant, monsieur ! Je vous passe le capitaine Jaubert ! Dans son bureau…
Quelques minutes s’écoulent et une voix grave, plutôt aimable, s’annonce :
– Gaston Jaubert, administrateur du CEA Albert Faivre. De quoi s’agit-il ?
Je lui expose alors rapidement la raison de mon appel. Mais d’abord, je me présente comme un proche de Franck Gazoille, résidant du centre éducatif qu’il dirige.
– En effet, me répond-t-il d’un ton assez enclin à l’écoute, mais néanmoins réglementaire : La personne dont vous me parlez habite bien le centre ; mais il n’est pas un « résidant », comme vous le dîtes. En aucun cas un « résidant »… Que les choses soient claires !
Il détache bien les syllabes, presque comme une menace.
Je lui coupe la parole :
– Je l’ai eu au téléphone, cette nuit. En plein milieu de la nuit. Il m’a semblé dans un état de santé critique. Alarmant ! Tant physique que moral… J’ai voulu vous le signaler. Il faut l’emmener, le plus vite possible, aux urgences d’un grand hôpital. J’insiste… Mon capitaine ! Son état est très grave ! Très grave !
– Ah ? fait mon interlocuteur, en marquant sa surprise : Je l’ai pourtant croisé ce matin… (il hésite) ou hier ? Peut-être avant-hier ? Je ne suis pas sûr… Mais, il m’a semblé bien se porter. Il ajoute : Sinon cette maigreur…
Le ton très sûr de son fait du personnage, bien dressé dans ses bottes, commence à m’agacer. Je m’emballe :
– Lorsqu’une personne vous déclare qu’elle est faible au point de perdre conscience ; lorsqu’elle vous dit qu’elle n’ose plus mettre les pieds dans la rue, par crainte de tituber et qu’on la prenne pour un ivrogne…
Mon interlocuteur essaye de m’arrêter. Mais, je tiens à aller jusqu’au bout. Je poursuis :
– Lorsqu’elle vous dit qu’elle est en train de ranger ses quelques affaires, afin qu’il n’y ait pas grand-chose à enlever de sa chambre, quand elle ne sera plus là… Vous vous faîtes un peu de souci sur l’état de santé de cette personne, Capitaine Jaubert ? Surtout, lorsqu’elle est votre ami !
Le capitaine Jaubert ne se laisse pas démonter pour autant :
– Mais, cela n’a rien à voir avec sa santé. Ce monsieur doit laisser sa chambre. C’était convenu de longue date. Depuis le début, même ! Il diffère le moment, mais nous avons atteint, et même très largement dépassée, la date que nous nous étions fixée. Je le croyais parti depuis longtemps. Il s’était même engagé à le faire aujourd’hui, avant midi…
C’est à mon tour, d’être surpris. Mon interlocuteur poursuit :
– Nous avons, demain matin, un contrôle des services sociaux du ministère. Monsieur… (il hésite) euuuh… Gazoille, ne peut rester plus longtemps dans nos murs. D’ailleurs, son hébergement chez nous était, comment dirais-je ? un passage seulement ! Un geste d’humanité… Vous comprenez ? Il ne peut en aucun cas se prolonger…
Je reviens à la charge :
– Mais, il donnait des cours, je crois, chez vous ?
– Plus depuis longtemps, Monsieur ! Depuis bien longtemps… Nous ne voudrions pas nous immiscer dans la vie privée de Monsieur… Gazoille, mais certains agissements avec ses élèves relèveraient – ne fussent-ils, pour la plupart, dans l’incapacité mentalement de déposer une plainte… comment dirais-je ?… du code pénal.
La surprise me coupe la voix. Que veut-il dire, par là ? Je revois une petite scène, qui s’était déroulée quelques jours avant, à la terrasse du Starbueck’s des Halles. Nous étions, Franck et moi, à bavarder autour d’un café, lorsqu’un jeune type – un gosse pour être plus exact, comme il s’en voit qui traînent autour du forum, seuls ou en bandes – est venu s’asseoir sur les marches de l’escalier Rambuteau, à dix pas de nous. Il devait avoir au plus une quinzaine d’années, maghrébin d’apparence, avec de très grands yeux, qu’il baissait chaque fois que je le regardais, et qui observaient attentivement mon compagnon. Pas moi. C’est à lui, qu’ils semblaient s’intéresser. J’en ai fait la réflexion à Franck, qui m’a répondu qu’il s’émerveillait chaque fois davantage de cette propension, qui serait la mienne, selon lui : « à noter des détails infimes, auxquels personne, à part moi, n’attacherait aucune sorte d’importance »…

Pour en revenir aux propos du capitaine Jaubert, il m’a appris qu’on allait diriger mon ami vers un centre d’hébergement de la ville. Qu’avant cela, on pouvait lui demander s’il désirait être conduit vers un hôpital. Mais, mon interlocuteur m’a fait observer qu’il doutait fort qu’on veuille l’y garder, étant donné que son état n’avait rien d’alarmant, mise à part sa maigreur extrême… « Entre nous, a-t-il ajouté : je ne pense pas que votre ami tienne tant que cela à être hospitalisé ».

Fin du discours. Les aventures de Franck Gazoille s’arrêtent ici ! Où ira-t-il ? Comment ? Qui va le soigner ? Ce n’est plus mon affaire. L’asile de nuit ! Dans ma confusion, je trouve la lucidité de me dire qu’il aura atteint le bout du bout de ses ennuis. Terminus ! Tout le monde descend ! Et en plein hiver. Alors que la météo annonce de la neige, que la température flirte avec le zéro et que, tous les cent mètres, un mendiant emmitouflé jusqu’aux gencives vous accoste en tendant la main. Voilà ! Pour moi, le chapitre Franck est définitivement clos. Il l’aura bien cherché !

A suivre…