Exécution capitale

Dix-septième aventure de David Olive

J’avais précédemment annoncé la seizième aventure comme étant la dernière… Je voudrais encore raconter ici comment David Olive s’égarait à Paris dans des fréquentations peu recommandables et prenait plaisir à des mensonges indignes de son honnêteté passée.

   carte postale torero  Je connais Franck Gazoille du temps où j’habitais le Vésinet. Il est marié, m’a-t-il dit, et, comme moi, père d’un garçon. C’est lui, qui m’a fait entrer dans la boîte. Quand il a appris qu’on cherchait un adjoint au secrétaire de rédaction, il a immédiatement pensé que je pouvais être intéressé. Nos boulots sont complémentaires, bien que le sien soit plus dur, physiquement. Il est chargé d’effectuer les derniers contrôles techniques avant l’envoi des textes à l’impression. Cela demande une certaine endurance, surtout lorsqu’il faut y passer la nuit. Mais, Franck ne paraît pas s’en ressentir, bien qu’il soit plutôt du genre « petit gabarit ». Aussi malingre qu’un serveur de buffet de gare, avec un visage gris, tout en creux et en bosses, au milieu desquels s’agitent deux yeux fouineurs… le tout, mal assorti à une démarche chaloupée d’officier de marine. Je trouve qu’il a changé. Il semble avoir une vie familiale assez compliquée, lui aussi. Parfois, il me parle de sa femme, que je ne crois pas avoir jamais rencontrée, malgré notre ancien voisinage. D’autres fois il me parle d’une autre fille, avec qui il semble habiter. J’ai fait un jour le numéro qu’il m’avait donné et je suis tombé sur une femme qui n’avait pas l’air de le connaître. En tous cas, il ne vivrait pas là, puisqu’il n’a jamais su apparemment que je l’avais appelé. A moins que je me sois trompé en notant le numéro. Je n’ai pas trop osé insister. D’autant que la voix au téléphone était assez vulgaire.

    Au boulot, il n’est pas toujours facile. Ma mère a une expression juive très amusante, pour décrire ce genre de caractère. Elle dit que c’est « un chieur de raisins de Corinthe ». Son côté chèvre, peut-être ? Mais, dès qu’on le connaît mieux, on s’aperçoit que c’est un type brillant qui n’a rien à foutre de son métier. Généreux et, je le crois, très bon camarade. Tout en marchant, nous parlons de choses et d’autres, et surtout d’histoire (avec un petit h). Un domaine qui le passionne, tout autant que moi. Je lui faisais remarquer l’autre jour à quel point la topographie de Paris est une chose étonnante. Le passé dort sous nos pas et il suffit d’être un tant soit peu observateur pour le voir resurgir.
— D’une façon beaucoup plus pittoresque, me disait-il fort justement, dans les quartiers qui ont refusé de l’être — quartiers d’affaires, d’administrations ou de banques — , que dans ceux qui en ont fait leur réputation, comme les vieux quartiers populaires de la capitale.

    Nous descendons assez souvent ensemble la rue de Richelieu. Longue, froide, lugubre artère rectiligne, qui va droit devant elle, du boulevard des Italiens à la Seine. Venteuse et glaciale l’hiver, torride en été. Poussiéreuse toute l’année. Trois-cent mètres avant la Comédie Française, nous bifurquons par une petite rue qui part en biais, à droite de la fontaine dédiée à Molière, pour rejoindre l’avenue de l’Opéra. Je ne saurais dire pourquoi je la préfère à toutes les autres, cette rue Molière. Peut-être, parce qu’elle est plus tranquille, ou parce qu’elle se détourne des grandes voies pour filer, étroite et ombreuse, entre deux rangées de maisons hautes. Elles n’ont d’ailleurs rien de remarquable ces maisons. C’est le modèle courant à Paris depuis des siècles. Avec ses façades maussades et plates, alignant à tous les étages, les mêmes fenêtres étroites, bordées d’une rampe en bois ou en fonte, jusque sous les toits.

    J’ai appris, dans un guide de Paris de 1889, que cette rue a ceci de particulier, qu’elle monte alors qu’elle devrait logiquement, comme toutes les rues adjacentes, descendre pour rejoindre la Seine. Cette divergence topographique — dont je dois dire (pour l’avoir expérimentée) qu’elle est à peine sensible, mais réelle, surtout quand on la prend de l’autre côté — s’expliquerait par le fait qu’elle passe sur le monticule de gravats formé par la démolition de l’enceinte de Charles V, à l’emplacement de la Porte Saint-Honoré.
— Pas l’ancienne porte dans la muraille de Philippe Au-guste, qui s’ouvrait quelques centaines de mètres plus à l’Est, entre les actuelles rues Jean-Jacques Rousseau et de Marengo, précise l’auteur, mais la nouvelle, construite autour de 1380, à la hauteur de la rue Molière.
Que de cliquetis d’épées ont entendu ces lieux ! C’est ce que je me dis, chaque fois que je passe par-là. Que de querelles réglées dans le sang et de franches truandises, avant que l’urbanisme n’efface, par le goudron et l’éclairage électrique, cette enclave du vieux Paris ! C’est tout près d’ici, ai-je également lu dans cet ouvrage, rue de Langlade plus exactement, qu’Honoré de Balzac fait habiter la jeune Esther, au début de Splendeurs et misères des courtisanes. Elle s’y livre à l’activité principale de ce quartier tranquille, la prostitution. Et non la plus distinguée !
L’auteur cite un passage de La Comédie Humaine, qui décrit ce lieu à la tombée du soir :
« En y passant pendant la journée, on ne peut se figurer ce que toutes ces rues deviennent à la nuit ; elles sont sillonnées par des êtres bizarres qui ne sont d’aucun monde ; des formes à demi nues et blanches meublent les murs, l’ombre est animée. Il se coule entre la muraille et le passant, des toilettes qui marchent et qui parlent. Certaines portes entrebâillées se mettent à rire aux éclats… Des ritournelles sortent d’entre les pavés. »
Sur quoi, Balzac souligne qu’il y a là « un ensemble de choses qui donnent le vertige »… Le vertige de quoi ? J’ai retenu, en tous cas, qu’un monde assez glauque se trouvait ici, à deux pas du Palais-Royal, dans ce qui est aujourd’hui un quartier paisible, presque trop convenable. Pas tant que cela d’ailleurs, puisque j’ai remarqué, rue Molière, deux ou trois clubs de rendez-vous dont les activités débutent discrètement à la tombée du jour. Elles se signalent alors à l’attention des passants par une loupiotte qui s’allume au-dessus de leur porte close et par la présence d’un portier en casquette galonnée, battant le pavé. Franck, dont le père est un ancien de la PJ, m’a raconté, qu’à quelques centaines de mètres de là, se trouve la rue de Chabanais qui abritait l’un des bordels les plus huppés de la IIIe République. Il m’a dit aussi que la rue Sainte-Anne, sa parallèle au Nord, fut un haut-lieu de l’homosexualité masculine dans les années 70, avec les premiers clubs où on « consommait » sur place, dans les backrooms (les « arrière-salles ») un truc importé des États-Unis. Comment expliquer la persistance de l’amour vénal en ces lieux ? Par l’astrologie ?

     Nous passons donc le tas de décombres de la porte Saint-Honoré, pour redescendre, à hauteur du bureau des postes, en direction de la rue de l’Échelle. Une rue sans charme, que cette rue de l’Échelle qui, après avoir donné son nom à tout ce segment très intéressant, n’est plus qu’un carrefour pour les voitures qui se jettent dans l’avenue de l’Opéra. Nous nous hâtons d’ailleurs de la quitter, en prenant à droite, par la rue Saint-Honoré, et de rejoindre la rue des Pyramides qui nous découvre à gauche, derrière la statue dorée de Jeanne D’Arc, la perspective du jardin des Tuileries avec, au loin, le Pavillon de Flore découpant ses hautes cheminées sculptées sur le ciel majestueux et, plus loin encore, sur le front de Seine, les immeubles de l’Hôtel des Finances. Habituellement, nous nous quittons après avoir franchi le Pont-Royal. Franck pour prendre son train à la station d’Orsay et moi, pour remonter la rue du Bac, jusque chez moi où, de nouveau, j’habite seul.

    Mais je voudrais revenir sur mes pas, pour parler d’une chose absurde. Avant de traverser la rue de Rivoli, avant même d’aborder le coin des Pyramides, il y a un café-tabac, rue Saint-Honoré, qui m’intrigue à cause d’un détail. Je ne sais pas si Franck l’a remarqué comme moi. Le fait est que je ne lui en ai pas parlé d’abord. Je ne sais pas pourquoi ? A l’entrée de cet établissement, trop grand pour sa clientèle, sous l’enseigne formée par un cordage de néon rose qui trace en arabesque le nom Jean Bart, se trouve un présentoir de cartes postales. Rien que de très normal, apparemment, dans ce quartier où les touristes sont nombreux. Oui ! Si l’on ne voyait, au milieu de vues les plus classiques de la capitale, une carte en noir et blanc d’un toréador s’apprêtant à donner l’estocade à un taureau qui lui a déchiré le fond de sa culotte… Chaque fois que je passe devant ce café-tabac, je me demande ce que cette carte postale fait ici, au milieu des gargouilles de Notre-Dame, des Tours Eiffel et des Arc de triomphe de l’Etoile ? D’autant plus qu’elle est la seule à n’être pas en couleurs.

    Un soir de juin, comme Franck était en congé et que je faisais seul notre trajet habituel, je me suis arrêté devant le présentoir, pour mieux regarder la carte du torero qui montre son derrière. En fait, le taureau n’y est pour rien dans cet accident. En regardant un peu plus attentivement, j’ai constaté que c’est la couture qui a lâché. Sans doute, sous la tension d’un effort particulièrement violent. Par l’écartement de l’étoffe, on aperçoit la raie des fesses qui se dévoile au grand jour, sans que l’homme, trop occupé par l’action, s’en émeuve plus que cela.
Par curiosité et, peut-être aussi, pour me donner une contenance, mon manège n’étant pas passé inaperçu, je suis entré dans l’établissement, pour acheter un paquet de chewing-gum. C’est un couple qui le tient. Peut-être des Aveyronnais. Ils en ont tout à fait l’air : ils se ressemblent, comme s’ils étaient de la même famille. Façonnés dans le même moule à fourme, sans couleur et sans âge, conçus pour le travail et motivés par l’argent. Ils ne tarderont plus beaucoup à se retirer dans une vallée du Rouergue, (vu qu’ils doivent approcher de la fin de la cinquantaine) au bord d’une petite rivière où ils achèvent de payer une vieille ferme qui était, depuis au moins deux générations, dans les « yeux » de la famille. L’homme sert des ballons, allonge les cafés et prépare quelques sandwichs que les employés du quartier avalent au zinc, à l’heure du déjeuner. Son épouse le seconde et tient parallèlement le bureau de tabac. Bien que les tables soient toujours vides, elle gémit d’être très occupée avec les clients de passage. C’est peut-être pour cette raison qu’elle ne fait pas de Loto ou de PMU, une activité des plus rentables…

    Ce doit être des gens « anti-corrida », me dis-je en pensant à la carte du torero au cul à l’air. Ils l’ont mise-là, bien en vue, juste à l’entrée, à droite du coin-tabac, pour montrer qu’ils désapprouvent ce sport barbare et se moquer des hommes qui le pratiquent. Appuyé au comptoir, je suis en train de me faire ces réflexions, lorsque la patronne interpelle une cliente qui vient de franchir le seuil du café. C’est une petite dame blonde, dont le physique semble, à première vue, l’antithèse parfaite du sien. Autant la première est hommasse, une vraie trogne de chalutier, autant celle qui vient d’entrer est féminine, toute frêle et menue. On dirait, sans la moindre hésitation, que c’est une jolie petite vieille, si elle ne montrait par l’échancrure de son corsage rose, le sommet charnu d’une bosse qui lui fait comme un troisième sein, généreusement porté dans le dos :
— Alors, Mademoiselle Cinq, on a une lettre aujourd’hui ?

    La petite dame s’approche d’elle, en fouillant dans son sac en vinyle blanc pour en extraire une feuille pliée en quatre, qu’elle lui tend avec un air mystérieux. L’autre la déplie, s’y absorbe quelques instants, puis la tourne et la retourne en hochant la tête, avant de la rendre à sa propriétaire, sur le visage de qui se lit la consternation. Il s’ensuit une grande discussion entre les deux femmes, entrecoupée de conseils, de hochements de tête et d’observations à voix basse qui ne m’intéressent pas davantage… Je m’apprête à régler mon crème pour m’en aller, lorsque la patronne se tourne vers le groupe des quatre ou cinq clients que nous formons au bar, et lance à la cantonade :
— Y’en a un d’entre vous qui comprend le Hongrois ?
— Moi, bien sûr ! dis-je, comme si cela allait de soi.

    Un sourire vient illuminer aussitôt le visage de la petite dame, comme si elle n’avait pas douté un instant que j’étais l’homme de la situation. D’une main tremblante, plus frêle et plus sillonnée de veines qu’une feuille morte en hiver, elle me tend la cause de son désespoir. Au fond, ce n’est pas grand chose. Il s’agit d’une lettre des plus conventionnelles, comme on peut en écrire à des gens qu’on a connus en vacances et au bon souvenir desquels on se rappelle, en jetant rapidement quelques lignes sur le papier, au gré de ses pensées. C’est même assez naïvement exprimé, comme par un adolescent, ou plutôt un homme timide qui aurait passé sa vie à la campagne. Ce serait excusable, si c’était écrit dans une langue étrangère pour lui. Un Russe qui aurait écrit en anglais, par exemple… Mais, non ! C’est apparemment d’un Hongrois, en Hongrois. Tandis que, dans mon dos, la vieille dame ne tarit pas d’éloges sur le bonheur de connaître plusieurs langues, je traduis en français, derrière la feuille même, la prose de son correspondant.

    Je dois ouvrir ici une parenthèse, pour dire à quel point je n’ai jamais eu la moindre affinité avec cette langue d’Europe centrale. J’ajouterai que j’avais même des handicaps certains, du fait de mes origines. C’est ainsi ! Mes parents ont tenu à ce que je l’apprenne, contre toute raison, à cause d’un frère aîné de ma mère, qui avait vécu à Budapest, avant la guerre. La marotte de l’oncle Lajos, c’était que la famille devait retourner vivre là-bas un jour. Il est mort depuis, et personne ne songe au retour… mais le Hongrois m’est resté !

     Les jours passent et mes courtes escales au Jean Bart semblent avoir pris des allures d’habitude. Il présente l’avantage d’être situé pratiquement en milieu de parcours, ce qui me fait trouver le chemin moins long. Et puis, il y a (pour qui s’y intéresse) l’énigme du torero qui montre son derrière… Un soir, je suis en train de boire mon habituel café-crème tout en parcourant un Monde qui traîne sur le comptoir, lorsque la patronne s’adresse à moi depuis son poste à tabac :
— La dame de l’autre jour ? me fait-elle, avec un sourire de connivence : Vous savez… la traduction ? Elle ne sait pas comment vous remercier.
Je hausse les épaules.
— Mais si ! insiste-t-elle. C’est normal! En plus, elle voudrait que vous l’aidiez à répondre.
Et elle sort une enveloppe de dessous son tiroir. Cette fois, la lettre est conséquente et ne peut être traduite comme cela, sur un bout du comptoir. On convient qu’il vaut mieux que je l’emporte, pour faire cela tranquillement chez moi. Tandis que je glisse l’enveloppe entre les deux volets de mon portefeuille, afin de ne pas l’oublier, la femme se tourne vers son mari :
— Jean ! fait-elle d’un ton rogue : Apportes-nous une bouteille de Chiroubles. C’est pour le compte de Mademoiselle Cinq !
Le patron disparaît par la trappe, ouverte derrière le bar, et revient quelques minutes plus tard avec une bouteille de vin rouge qu’il pose lourdement entre nous.

     C’est ainsi qu’a commencé pour moi, la traduction d’une longue correspondance qui m’allait être payée en bouteilles de vin. Un marché d’autant plus absurde, que je ne bois plus, depuis mon accident du cœur. Tout comme j’ai arrêté de fumer… Certes, j’aurais pu refuser ! Ou bien, accepter sous d’autres conditions. Je ne vois pas lesquelles. De l’argent ? Il n’en était pas question ! Je pourrais garder la bouteille pour les amis ? D’abord, je n’ai pas de cave, Bettina m’a quitté et les amis… j’en ai bien quelques-uns, mais ils ne viennent jamais me voir. Enfin, tout cela s’est fait, comme d’habitude, sans qu’on me demande mon avis.

    Heureusement, il y a Armand ! Je le croise, comme tous les soirs, au milieu de son barda, couché au coin de la rue de Bérite et du Cherche-Midi. En passant, je dépose négligemment devant lui ma bouteille de Chiroubles. Il sort, de l’intérieur d’une manche qui ressemble davantage à un vieux passe-plats roussi, qu’à l’extrémité d’un manteau, une grosse main tannée et croûteuse qui la saisit délicatement par le goulot. De l’autre, il se touche le front en signe de salut. Lorsque je me retourne, au moment de pousser la porte de mon immeuble, je le vois qui me remercie, hilare, en agitant son bonnet crasseux de moujik. Voilà au moins une affaire réglée !

    J’aurais complètement oublié cette histoire de traduction si, le lendemain matin, en changeant de veste, je n’avais remarqué l’enveloppe qui dépassait de mon portefeuille. Il ne m’aura pas fallu plus de cinq minutes pour traduire la réponse de Mademoiselle Cinq. Un nom curieux ? C’est la première fois que je l’entends. A moins que j’aie mal compris ? En lisant sa signature, j’apprends qu’elle se prénomme Madeleine. Madeleine Cinq ! Ce n’est quand même pas banal ! On ne peut pas en dire autant de la lettre, du niveau d’une élève en deuxième année de cours moyen. Les propos de la dame concernent presque exclusivement ces détails quotidiens qu’on nomme poétiquement : « les petites choses de la vie ». C’est d’une platitude remarquable. On a mesuré, au bout de quelques lignes, qu’elle n’a rien à lui dire. Aussi, tout le reste de la lettre n’est noirci que par la répétition inlassable de questions du même ordre, adressées à son correspondant : « Comment vas-tu ? Que fais-tu ? Où es-tu ? Travailles-tu ? Quel temps fait-il à Schremk ? Qu’as-tu mangé ? As-tu lavé ta voiture ? Es-tu allé voir ta sœur à Vienne ? Etc. » A vous donner le vertige, comme le dirait Balzac ! Tout cela montre qu’ils se connaissent depuis fort peu de temps. Et, comme ils n’ont aucune notion de la langue maternelle de l’autre, ils ne se risquent pas plus loin dans les épanchements. Je trouve cela touchant et, du coup, je suis très fier qu’on fasse appel à mes services. Le soir même, en rentrant du boulot, je remets mon travail à la patronne du Jean Bart qui me donne, en échange, une bouteille de Chiroubles… C’est Armand, qui va être content !

     Deux semaines ont passé. Franck est rentré de vacances. Je lui ai parlé de la carte postale au torero. Cela l’a beaucoup amusé. Il prétend que c’est un leurre que les indics de la police placent dans les lieux publics, bistrots, bureaux de PMU, tabacs et kiosques à journaux pour attirer un certain type de pervers. En quelques sorte, une muleta, un chiffon rouge sur lequel la victime fond, sans se douter qu’elle est démasquée, identifiée et fichée, par des services dont les placides commerçants qui tiennent ces endroits font partie… Je veux bien le croire, mais à quoi cela servirait-il ?

    Mon ami n’a d’ailleurs pas eu l’occasion de vérifier sur place sa théorie, puisqu’il a quitté Jeanjac, quelques jours plus tard, sans prévenir personne. Je n’étais même pas au courant. Son départ n’a pas changé mes habitudes. Au contraire, quel que soit le temps, j’ai décidé de rentrer à pied du boulot. Le docteur de la rue Boissière m’a dit que c’était très bon pour ce que j’ai au cœur. Sur le chemin, je m’arrête au Jean Bart pour feuilleter les journaux qui traînent sur le comptoir tout en buvant un petit crème. Le patron sait que je l’aime bien chaud et servi de préférence dans un verre en pyrex. Au début, cette manie (qui est venue remplacer chez moi, celle du café allongé, servi dans une grande tasse) l’a un peu agacé, mais il s’y est accoutumé. Et, lorsqu’il m’apporte, avec les précautions infinies d’un caniche savant qui exécuterait un tour de force sur les pattes de derrière, le verre fumant posé sur sa soucoupe, il ne manque pas de m’adresser un mot aimable sur le temps ou sur ma santé. Sa femme s’approche ensuite de moi, pour me serrer la main et me remettre discrètement une enveloppe longue et froissée que je reconnais aussitôt. J’ai alors un petit mouvement de tête, en signe d’acquiescement. Le lendemain ou (cela peut arriver) deux ou trois jours plus tard, s’il a fait vraiment si mauvais que j’ai dû me résoudre à prendre le 39, je sors de ma poche, au moment où je m’apprête à régler mon crème, la longue enveloppe froissée pour la déposer, bien en évidence, sur le comptoir. La patronne ne la ramasse pas toujours immédiatement. Il arrive qu’elle soit occupée alors par un client du tabac. Mais, pour me montrer que mon geste ne lui a pas échappé et qu’elle assure la transmission du message, elle déclare d’un air de sous-entendu, juste avant que je ne franchisse la porte, ces cinq mots qui pourraient passer pour un code secret entre nous :
— Mademoiselle Cinq va être heureuse !

    Le lendemain, après le numéro d’équilibre du verre en pyrex, le patron descend par la trappe du sous-sol, pour revenir avec une bouteille de Chiroubles qu’il pose sur le comptoir en esquissant, derrière sa grosse moustache, un petit sourire qui, selon moi, veut dire que je me suis bien démerdé pour vider sa cave, sans que cela me coûte un kopeck. S’il savait seulement que je ne bois plus ! Enfin, voilà presque six mois que je traduis les lettres d’une dame que je ne connais pas, contre des bouteilles de vin rouge qui font le bonheur d’Armand : deux heureux, dans cette histoire !

     D’après ce que m’a raconté la patronne, un soir où elle était en mal de confidences, Mademoiselle Cinq fait partie, — en dépit de sa bosse qui, paraît-il, s’est accentuée avec le temps — de ces femmes qui ont été jolies dans leur jeunesse, qui ont eu des maris, des robes, des bijoux, qui ont fait des voyages et qui ont gardé, malgré les atteintes de l’âge, un moral d’acier… et, ce qui est plus étonnant encore chez elle, des envies de jeunes filles qui n’auraient rien vécu. Pourtant, ces femmes ont eu en général des accouchements très compliqués, des enfants difficiles, des maladies graves, comme du diabète, des kystes aux organes et des deuils à répétition… Mais, maintenant qu’elles sont vieilles, et seules, tout cela est passé et elles sont en pleine forme. Pour preuve, elles ont toujours le sourire !
Il faut dire, comme le souligne la patronne du Jean Bart, que Mademoiselle Cinq « en a bavé » avec son mari :
— Elle en a eu qu’un seul, mais quelle croix ! Un homme qui ne comprenait rien à rien, et avec qui elle est restée, s’empresse-t-elle d’ajouter, parce qu’elle a des principes.

     Monsieur Cinquetti (c’est le nom du mari de la petite dame) a fini par partir. Peut-être était-il plus vieux que son épouse ? Cette dernière s’est aussitôt dépêchée de retrouver l’état de célibat, en se faisant appeler Mademoiselle et en écourtant son nom, parce que cela fait plus jeune. Avec sa pension de veuve d’employé de la SNCF et une petite rente que lui verse l’assurance vie à laquelle son mari avait cotisé, Mademoiselle Cinq vit modestement, certes, mais sans lésine. Elle peut même voyager en train sans payer. Et elle ne s’en prive pas ! C’est d’ailleurs à l’occasion d’un voyage en Autriche, qu’elle a rencontré son correspondant. Entre elle et Anton, il y a quelques années d’écart. Non seulement, ils sont de nationalités différentes, mais une bonne génération les sépare. Anton fait partie d’un groupe de musiciens qui animent, à la belle saison, les soirées d’une célèbre auberge pour curistes à Tschagguns.

— Ne me demandez pas où c’est ! a fait la patronne, en déchiffrant le nom au dos d’une carte postale qui montre, derrière la vitrine des chewing-gums, un paysage de montagnes enneigées. Elle a ajouté, en branlant les trois rouleaux de cheveux filasse qui lui garnissent le front :
— Mon mari, qui a beaucoup voyagé, dit que ce n’est même pas un nom hongrois !

    D’après Franck, (que je vois toujours, puisqu’il a trouvé du boulot dans le même quartier) l’endroit a pu être fondé par des soldats d’Hannibal. Il m’a raconté, qu’ils furent abandonnés sur place parce qu’ils refusaient de franchir le dernier col des Alpes avant l’Italie, sous prétexte qu’ils étaient fatigués de marcher !

    Le jeu, la voix d’Anton (car il chante), ont dû impressionner Mademoiselle Cinq, puisqu’elle y retourne tous les ans. D’après la patronne du Jean Bart : « Il y a eu certainement un moment où ils se sont parlés ». Elle croit même savoir qu’ils se « sont mutuellement racontés leur passé » et qu’il y aurait eu « quelque chose » entre eux. Elle frétillait de la main, en me racontant cela :
— Il avait besoin, a-t-elle ajouté en baissant mystérieusement la voix, de tomber sur une personne mûre, qui le comprenne. Vous savez, ce n’est pas toujours les hommes expérimentés qui nous conviennent le mieux, à nous, les femmes. Et puis ! Femme ou homme, quelle importance ? N’est-ce pas, monsieur Olive ? Du moment qu’on y trouve son plaisir ! m’a-t-elle fait, en me jetant un regard plein de sous-entendu.
A quoi voulait-elle faire allusion ?

    J’ai pensé au regard qu’avait eu Madame Pélika, en me confiant un jour qu’elle avait souffert d’un grand vide, après la mort de son mari. Elle avait d’ailleurs ajouté, qu’« être heureuse » était la plus belle preuve d’amour, qu’une femme pouvait donner à un époux disparu…
Madeleine et Anton s’écrivent une fois par semaine et, comme ils dépensent déjà une demi-bouteille de Chiroubles en préambules, à se dire qu’ils ont « bien reçu la dernière lettre » et « combien elle leur a fait plaisir », nous sommes très vite passés d’une, à deux bouteilles de vin, par traduction, sans que j’aie eu mon mot à dire ! Je me suis défendu, mais la patronne s’est récriée que je fâcherais Mademoiselle Cinq en refusant d’accepter. Imperturbable, mais, cette fois, sans sourire sous sa grosse moustache, son mari les a posées devant moi, sur le comptoir. Comme c’est assez lourd, j’ai dû m’acheter un petit sac à dos pour les trimballer jusqu’à la maison. En comptant la réponse, cela fait quatre bouteilles par semaine qui viennent s’aligner sur le fatras de vieux cartons et de sacs en plastique, qu’Armand entasse dans son caddy. Curieusement, il ne me salue plus, depuis que je le régale en pinard. J’ai même remarqué une certaine méfiance dans ses petits yeux d’Asiatique, lorsqu’il me regarde passer. Peut-être me soupçonne-t-il de le pousser à l’alcoolisme ?

     Mademoiselle Cinq et son ami Hongrois sont synchronisés comme le funiculaire de Montmartre. Ils ne s’adressent jamais deux lettres à la suite, mais attendent la réponse à la précédente pour s’envoyer la suivante. Ce qui donne à leur correspondance, une certaine monotonie. Bien que le propos se soit affranchi. Ils bavardent à présent du temps qu’il fait dans leurs régions respectives, de leur santé ou de soucis familiaux. Lui, de sa profession. Elle, de sa vieille maman qui est malade et à sa charge, dans une maison de santé en banlieue. A l’approche des fêtes, ils gémissent tous les deux sur leur solitude et se racontent ce qu’ils ont vu à la télé. Parfois, Anton s’enhardit jusqu’à exprimer un sentiment, qu’on pourrait qualifier de « diffus », quelque chose qui pourrait passer pour un besoin de tendresse… Cela fait aussitôt déborder la réponse de Madeleine, comme une casserole de lait oubliée sur le feu. Aussi, se montre-t-il beaucoup plus circonspect dans la lettre suivante. Et c’est de nouveau le filet d’eau tiède des « petites choses de la vie ».

    En d’autres circonstances, j’aurais trouvé cet échange plutôt comique. Il m’est devenu physiquement pénible à cause des quatre bouteilles de vin que je dois porter pratiquement jusque chez moi, c’est à dire à une vingtaine de minutes de marche, au moins, du café-tabac de la rue Saint-Honoré… Bien sûr, comme le dit mon cardiologue : c’est un excellent exercice pour le cœur (n’était la pollution des quais) !
Il y a, en plus, les six étages d’ascension pour atteindre mon appartement sous les toits. Six étages, sans ascenseur ! On réfléchit, avant d’attaquer l’escalade, qu’on a rien oublié en bas.

    J’ai été le témoin, l’autre matin, d’une petite scène qui m’a justement fait réfléchir. Un type en noir était planté rue du Louvre, au beau milieu du trottoir. Ce type n’était pas positivement un clochard : il avait seulement la dégaine un peu avachie, des gens qui vont où les mènent leurs pas. Et ses pas semblaient l’avoir mené en face d’une bouche de ventilation du métro où un pigeon, trempé par l’orage, se lissait les plumes tout en se séchant dans le souffle de la grille. La scène devait lui paraître intéressante au type en question, puisqu’il ne décollait pas. (Un ami des oiseaux sans doute, ou plutôt des pigeons de Paris, puisque ces derniers sont une catégorie à part, entre le volatile et le rongeur, des sortes de rats volants…) Au moment où je passai près de la scène, le quidam a soudain pointé le doigt en direction du volatile et, comme s’il était en toute familiarité avec lui depuis toujours, il lui a dit :
— Toi ! Mon vieux ! Tu n’es pas honnête !

    Ridicule ! Cette accusation a réveillé ma mauvaise conscience ! Je me suis demandé alors si je n’avais pas été un peu malhonnête, dans cette histoire de traductions. C’est gênant à dire mais j’ai arrangé à ma façon une correspondance qui tournait en rond. Oh ! pas beaucoup ! Mais assez, quand même… J’ai commencé par rendre plus intimes, dans les lettres d’Anton, certaines expressions de politesse, trop conventionnelles à mon gré : des « pensées affectueuses » sont devenues en français « je pense toujours beaucoup à toi » ; ou : « je suis de jour en jour plus proche de tes pensées » ; ou encore : « Tu me manques »… Et fatalement : « Je ne peux plus vivre sans toi ».
A quoi j’ai répondu, du français au magyar, en glissant dans une inflation de superlatifs. Ce qui a donné aux réponses de Mademoiselle Cinq un ton assez exalté. La formule « très heureuse » qui commençait ses lettres, est devenue dans ma traduction : « très, très (voire : « très, très, très ») heureuse ». Aux « joies intenses » ont succédé des « jouissances inoubliables ». Puis, de fil en aiguille, « des promesses de bonheur infini » sont venues remplacer, je dois dire sans que son correspondant manifeste plus d’empressement pour cela, les banales « grosses bises » que Madeleine traçait habituellement d’une écriture appliquée, avant de mettre sa signature.

    Lorsque je m’interroge sur les raisons qui m’ont poussé à m’immiscer dans cette affaire, j’en vois deux. La première, c’est que Mademoiselle Cinq me remettait des lettres de plus en plus bâclées. En quelque sorte des brouillons, qu’elle me demandait d’arranger, via la patronne du Jean Bart. La seconde explication part d’un bon sentiment ! Cette histoire n’avançait pas. Pire ! Je trouve qu’elle commençait à s’essouffler un peu. Quel autre moyen avais-je, pour débloquer la situation, sinon de passer des questions météorologiques et des états d’âme sur la fuite du temps, aux confidences plus intimes ? En soi, cela ne serait pas si grave, si je n’avais commencé, entraîné par mon rôle, à faire croire à Anton qu’il pourrait hériter de Mademoiselle Cinq… Elle possède en effet, dans les Côtes d’Armor, une propriété familiale dans laquelle, à maintes reprises, elle a demandé à son correspondant de l’accompagner pour les vacances. Jusqu’à présent, ce dernier a décliné l’offre, sous prétexte qu’il était trop pris par ses répétitions, la composition de nouveaux morceaux de musique ou la recherche de partenaires pour ses concerts. Si je lui fais miroiter la propriété de Plouëmédec, me suis-je dit, ne répondra-t-il pas favorablement aux invitations de Madeleine ? Aussi, ai-je glissé habilement des allusions plus ou moins claires à une donation. « La maison du Cap Gris » est devenue « ta maison du Cap Gris », avec tout ce qui s’ensuit : « ta chambre », « tes livres », « ton fauteuil au coin de la cheminée ». J’ai même insinué qu’ils pourraient passer chez le notaire, lors d’un prochain séjour. A condition qu’Anton vienne en Bretagne, bien sûr. D’un autre côté, je ne pouvais pas tout céder, sans demander quelque chose en contrepartie. Je me suis donc mis à multiplier les sous-entendus sexuels. « Il faudra bien qu’il passe à la casserole ce jeune homme, s’il veut avoir Plouëmédec ! » me disais-je, en tournant les phrases pour qu’Anton morde à l’hameçon. Peut-être finirait-il par la demander en mariage. J’imaginais le bonheur de Mademoiselle Cinq, avec un second mari, qui lui ferait oublier la déconvenue du premier.

    Je me demande encore, quel démon a pu m’inspirer ce mauvais scénario ! Je crois que c’est en voyant Armand se masturber, un matin, contre son caddy. Il le faisait consciencieusement, comme on se masse une bosse sur le crâne ou se gratte un bouton, en agitant mécaniquement sa main sur une chose noire qui dépassait de son pantalon. Son visage n’exprimait ni gêne ni plaisir, seulement une profonde concentration. Etant donné qu’il faisait cela au milieu de la rue, à une heure de grand passage, on entendait bien quelques remarques de passants scandalisés. Mais elles ne semblaient pas le déranger autrement. Au contraire, si l’on avait pu noter un rictus sur ses lèvres, c’aurait été en réponse à leur émoi. « Il doit avoir une théorie là-dessus », me suis-je dit et, sans que je m’explique encore pourquoi, j’ai pensé à la correspondance de Madeleine et d’Anton, à la désespérante banalité de leurs lettres qui faisaient un pas en avant et deux en arrière. Et cela m’a donné l’envie de mettre un peu de joie dans cette relation épistolaire. A la seule différence que les « joies » d’Armand n’impliquent personne, tandis que moi, j’ai peur d’avoir provoqué un drame.

    En effet, depuis un mois, la patronne du Jean Bart est sans nouvelles de Mademoiselle Cinq.
— Elle n’a même pas envoyé une carte postale, me faisait-elle remarquer, hier soir encore, comme elle a l’habitude de le faire, chaque fois qu’elle va passer ses vacances en Autriche !
Qu’a-t-il pu se passer ? J’imagine qu’il lui est arrivé un malheur. Anton l’a peut-être assassinée pour s’emparer de l’héritage. D’autant plus que Mademoiselle Cinq a perdu sa mère et qu’elle est complètement seule au monde. Elle a bien, je crois, une sœur… Mais elles ne se fréquentent plus, depuis très longtemps. Anton a pu l’entraîner dans une longue balade en montagne, au cours de laquelle il l’aura poussée dans une crevasse, après signature de la cession de la maison de Plouëmédec. Une de ces crevasses, qu’on peut voir sur la carte postale enneigée, derrière la vitrine des chewing-gums. J’ai vu ce genre de crime dans les vieux films américains. Ou bien, avec la complicité de son frère, qui a, paraît-il, un élevage de cochons dans la Puszta, ils ont fait disparaître le cadavre en le coupant en morceaux dans les mangeoires. Cela se ferait couramment en Sicile… Il a pu se passer toutes sortes de choses. Parmi lesquelles, la pire serait qu’Anton ait découvert mon stratagème et qu’il cherche à se débarrasser de moi, comme d’un témoin gênant.

     C’est peut-être absurde, mais je sens comme une obscure menace. Armand l’a sentie lui aussi, puisqu’il m’a averti l’autre jour, au moment où je passais devant lui, qu’un type me cherchait. Qui ? Pourquoi ? Je n’ai pas pu en savoir d’avantage.
— Attention, toi ! On te cherche ! m’a-t-il dit, l’air sombre, en faisant du plat de la main le geste de se tailler le cou.

    Le fait est qu’il survient, depuis quelques temps, des incidents que je ne m’explique pas. Des lettres disparaissent de ma boîte, sans que je l’aie ouverte. Je les vois en descendant de chez moi et, lorsque je reviens deux heures plus tard, elles ne sont plus là. Je l’ai fait remarquer à Ernestine, ma concierge, qui s’est contentée de lever les yeux au ciel.
Pas plus tard que la semaine dernière, en entrant dans l’immeuble, je constate que les deux poussettes du jeune couple du quatrième, ont été fourrées dans la benne à ordures. Quelques mètres plus loin, je vois que l’extincteur a disparu. Au second étage, je trouve mon paillasson, placé en travers de l’escalier, au risque de faire tomber une personne qui descendrait sans le voir. Au cinquième, les plantes de Roland Perrier ont été saccagées. Un vrai désastre. Les pots sont retournés et la terre jonche le palier… Tout cela montre bien, que quelqu’un nous en veut. Aussi, je commence à m’enfermer chez moi à double tour. Une chose que je ne faisais jamais auparavant. Il me semble, la nuit, qu’on monte sur la pointe des pieds jusqu’au dernier étage, où je suis le seul locataire des mansardes (et seul, depuis le départ de Bettina !). Le craquement régulier des marches me signale son approche. Dès que je sens sa présence derrière la porte, je quitte mon lit en silence, pour coller mon œil au judas. Et je reste de longues minutes, à scruter la pénombre, tel le regard de Dieu pesant sur la conscience de Caïn. Et si c’était le pas lourd d’Anton Ferenczi qui venait pour supprimer le seul témoin de son crime ? Bien sûr, il y a les patrons du Jean Bart. Mais, qui me dit qu’ils ne sont pas de mèche ? Je n’ai jamais réussi à connaître le fin mot de cette histoire de torero.

     Au fond, je ne devrais pas m’inquiéter du silence de Mademoiselle Cinq. Nous sommes au mois d’août et Paris est vide. Jeanjac est en vacances, comme tout le monde. Le Jean Bart est fermé jusqu’au 6 septembre et Ernestine vient de partir chez sa fille qui tient, avec son mari, un camping près de Châlons-sur-Saône. Il n’y a plus qu’Armand et moi… Et les contractuelles qui verbalisent, à la fraîche, les rares automobiles en infraction dans le quartier désert.

    Le soleil tape du matin au soir sur les plombs des toits, ce qui fait de mon appartement une étuve. Il doit faire 40 degrés à l’ombre. J’ai tout ouvert, afin de trouver un peu d’air, même ma porte sur le palier. Je vis en caleçon, comme si j’étais sur la plage, prenant des douches toutes les demi-heures, suspendant des paréos humides aux ouvertures des fenêtres, pour essayer de rafraîchir un peu l’atmosphère… Rien n’y fait ! La nuit, c’est pire encore. J’ai l’impression que les murs cuisent. Il m’est impossible de trouver le sommeil, avant le petit matin. Je me tourne et retourne dans mon lit, à la recherche d’un coin du matelas, où mon corps n’a pas laissé son empreinte brûlante. Dans le silence pesant, j’entends les meubles qui craquent autour de moi, comme une forêt menacée par le feu. Et Mamie Andrée qui me recommandait d’en prendre bien soin… Quel désastre ! Dehors, la voix d’Armand résonne entre les façades closes des immeubles. De ma fenêtre, je le vois, gesticulant tout seul au milieu de la chaussée déserte, comme s’il se battait contre une armée de fantômes. Je devrais en parler au Père Larseneur, il doit être possédé. Je l’entends d’ailleurs vociférer, dans une langue que je ne comprends pas. Son cri s’achève par un long gémissement de douleur ou d’impuissance, une sorte de hurlement aigu que je connais désormais fort bien, comme en ont les enfants, quand ils piquent une crise de colère, ou encore les jeunes femmes de Nijni-Novgorod lorsqu’elles ont perdu leur caniche et qu’elles courent, au milieu de la foule des ouvriers qui sortent de l’usine, en hurlant son petit nom en russe, bien sûr.
Je crois qu’il est en train de devenir fou, et je ne vais pas tarder à le suivre, si je continue à me torturer l’esprit avec mes Aveyronnais.

     Quel couple bizarre ! Lui, toujours dans son chandail marron et son pantalon de jogging. Toujours à remuer des choses au sous-sol, quand il ne sert pas le client. J’ai remarqué qu’il croise invariablement ses mains sur la bra-guette, lorsqu’on lui parle. Et cette façon qu’il a de vous regarder à la dérobée, en tripotant sa moustache. On a l’impression, lorsqu’il rit ou plaisante (ce qui est rare) avec des clients, qu’il est ailleurs, très loin d’ici, de cette rue passante et de ces voitures qui filent entre les vitrines, au milieu d’hommes rudes et madrés, comme lui, montrant des fronts soucieux, parlant aux bêtes avec des claquements de langue et des sonorités rauques. Sa femme, par contre, s’est mise à faire des effets de toilettes. Sa trogne écarlate émerge d’ensembles en jersey bleu-marine et ses chemisiers de soie claire, sur lesquels elle porte parfois une étole en fourrure synthétique, bordée de petites queues d’hermine. Elle fait aussi la timide, lorsqu’on la complimente :
— Vous trouvez que ça me va ? Ca me gêne de sortir mes vieilles choses… (comme pour s’excuser d’être aussi élégante).

    Elle a dû être blonde, car elle coiffe ses cheveux blanc filasse derrière ses oreilles, à la Catherine Deneuve. Cela lui permet de montrer des pendants, avec deux grosses perles, qui s’emmêlent dans la chaîne en plastique de ses lunettes papillons. Employant tout le temps des expressions très star, comme « vous trouvez ? », ou « évidemment, mon cher »… Mais, avec cela, plus curieuse qu’un juge d’instruction. Toujours à poser des questions gênantes sur ce que vous faîtes ; à demander où vous habitez, si vous êtes marié ou non ? Si vous vivez avec quelqu’un ? Le tout, avec des regards qui font des trous dans les murs.

    Cela va faire un an que je fréquente leur bistrot, et je ne sais presque rien sur ce couple. Si la patronne ne lui commandait pas, de temps à autre, quelque chose, je ne saurais même pas que son mari s’appelle Jean. J’ai appris par hasard, leur nom de famille. C’est Troussevache ! En fait, ils ne sont pas du tout Aveyronnais. C’est un vieux nom parisien, à ce qu’il paraît. Et même, assez répandu dans le quartier, puisqu’un client, qui l’a entendu prononcer, comme moi, par le type qui leur livre le café, a dit qu’il y a une rue Troussevache, dans le coin. Ou qu’il y en avait une, dans le temps. Le quartier a tellement changé…
Par contre, elle, je n’ai jamais entendu son prénom. Il est vrai, que son mari lui adresse rarement la parole. C’est une drôle de femme, la patronne du Jean Bart. Elle a eu, l’autre jour, une remarque que j’ai trouvée vraiment choquante. C’était au sujet d’une affichette, qu’un jeune lui avait demandé l’autorisation d’accrocher derrière la porte vitrée. Il s’agissait d’une publicité pour un club de rencontres, ou pour un site Internet… Bref, elle avait refusé. Peut-être parce que ce n’était pas sa chapelle ? C’est ce que j’étais en train de me dire, lorsqu’elle m’a demandé, l’air de rien, en me décochant un petit sourire :
— Vous êtes pile ou face, vous ?
Bien sûr, elle a immédiatement compris, qu’elle allait trop loin et, pour sauver la situation, elle s’est mise à parler d’autre chose. Mais bon, elle l’avait dit !

    C’est à cause de détails, comme celui-ci, que je rumine encore toutes ces histoires, sans queue ni tête… Tiens ! J’ai surpris aussi un bout de conversation. Quand j’y pense, cela ne laisse pas de m’inquiéter sur leurs activités :
— Tu as vu le type qui a acheté la carte ? demandait-elle à son mari.
— Quand, ce matin ? a-t-il fait, d’un ton bourru.
— Non, le type de tout à l’heure! Le dernier qui est entré ! a-t-elle répondu : Tu n’as pas remarqué comme il tremblait en payant ? Encore un cinglé ! Je le vois passer tous les soirs. Il doit travailler dans le quartier…

    Je ne m’explique pas cette conversation. Et si c’était des mouchards ? C’est curieux, mais il m’a semblé, cet hiver, en passant un matin en taxi devant leur café, que la vitrine était brisée. A hauteur d’homme, un impact balafrait le verre, sur toute la largeur, comme s’il y avait eu un accident ou une bagarre, pendant la nuit. Cela m’a surpris, bien qu’il n’y ait rien d’étonnant à cela, étant donné qu’il y a pas mal de night-clubs dans le secteur… Quelques jours plus tard, j’ai évoqué l’incident devant le patron, sans paraître y attacher d’importance. A ma grande surprise, il est resté dans le flou, comme si cela l’embêtait d’en parler. Je n’ai pas compris son attitude. Je suis pourtant sûr et certain d’avoir bien vu. Enfin, je pouvais me tromper… Dans ce cas, il aurait dû rétablir les faits. Alors qu’il avait l’air, quasiment, de tout ignorer. Il sait, tout de même, ce qui se passe dans son établissement !
Franck doit avoir raison. La carte postale est peut-être un leurre. Une « muleta », comme il disait… C’est inquiétant. Mais non, cela ne rime à rien ! Au fond, c’est plutôt pour moi que je devrais être inquiet. Je ne comprends pas pourquoi je me pose autant de questions, au sujet d’une carte postale avec un torero qui montre son cul. Pourtant, il y a eu Catherine, Bettina, j’ai un enfant !
— Cela ne veut rien dire ! répliquerait Franck.
Et Armand qui hurle en bas, comme l’été dernier, comme la nuit où… Mais non, je ne vais pas passer le mois d’août à ressasser des conneries, tout en suant sous les toits. Demain, je prends un billet d’avion. Depuis le temps que mes parents me demandent de les rejoindre dans le sud. Ils vont m’avoir quatre semaines à demeure. Baignades, salades et farniente. Mon cardiologue ne désapprouvera pas le régime !

    C’est la fin des vacances. Ernestine est rentrée et le désordre dans l’escalier semble avoir cessé. Ce serait, d’après ce qu’elle m’a raconté, le gamin de la concierge du 18. On l’aurait surpris, la main dans le sac ! Il voulait se venger, parce que sa mère ne fait plus d’ouvrages de couture pour la propriétaire de l’immeuble. La dame du troisième… Quant à Armand, je ne l’ai pas revu, depuis mon retour. D’ailleurs, pourquoi en suis-je tellement préoccupé ? Je n’ai jamais osé lui demander si j’avais rêvé cette histoire d’héritage et de tombeau. C’est peut-être pour ça, dans l’espoir inavoué de nouer un dialogue, que je lui offrais mes bouteilles ?

     Depuis le début de septembre, je suis accaparé par le boulot. Il a fallu donner un bon coup de collier, pour régler diverses commandes. Les salons ont lieu de plus en plus tôt, cette année. Il leur faut des affichettes, des cartons d’invitation, des catalogues… Enfin, c’est terminé ! Mon boss m’a demandé de faire un tour au Salon des Tuileries, pour m’assurer qu’ils ont bien reçu à temps la dernière livraison de l’atelier. Comme je suis moins stressé, j’ai décidé de faire le chemin à pied. Il y a des jours, comme aujourd’hui, où Paris est grandiose. L’air est d’une transparence liquide, qui donne aux arbres du jardin, l’aspect un peu artificiel d’une peinture fraîche. On a l’impression qu’on voit tout cela pour la première fois, comme si le rideau d’un théâtre venait de s’ouvrir sur un nouveau spectacle.

    Je me suis arrêté au Jean Bart. C’est la première fois, depuis mon retour de vacances. Les « Aveyronnais » ont paru surpris, comme s’ils ne s’attendaient pas à me revoir. A moins, que ce ne soit à cause de l’heure matinale ? Ils m’ont serré la main, presque en même temps. Le patron allait me servir un crème par le percolateur, quand je lui ai fait observer que je prends un café serré, le matin. Cela a ajouté à sa confusion.
— Dans un verre, quand même ? a-t-il fait, tout penaud.

    La patronne s’est montrée plus aimable, mais toujours aussi indiscrète. Elle m’a raconté que Mademoiselle Cinq était de retour d’Autriche et qu’elle avait acheté un fax, pour correspondre plus souvent avec Anton.
— On lui a trouvé un traducteur ! a-t-elle ajouté un peu gênée. Comme on n’avait pas de nouvelles de vous…
Il semblerait que Mademoiselle Cinq veuille faire venir son correspondant à Paris.
— C’est en projet ! a-t-elle dit en secouant ses trois boucles.
Elle a engagé la conversation sur le Hongrois. J’ai appris que c’est elle et son mari, qui l’avaient, dès le début, présenté à Mademoiselle Cinq.
— Mais alors ? L’Autriche, l’orchestre, Tschagguns… ? ai-je demandé sans cacher ma surprise.
— Pensez donc, a-t-elle soupiré, elle était bien seule après la mort de son mari. Elle n’arrêtait pas de broyer des idées noires !
Et, en baissant la voix, elle m’a confié que Madeleine se serait certainement suicidée, si elle n’avait pas rencontré ce Hongrois.
— J’aurais bien aimé vous trouver quelqu’un aussi… a-t-elle fait, en me regardant droit dans les yeux, comme si elle n’y croyait plus.
Elle ajouté, avec un petit ricanement :
— Mais vous, c’est trop compliqué de vous rendre service !

    A ce moment, j’ai remarqué l’heure à la pendule. Onze heures moins dix ! J’ai pensé au boulot. Surtout, que je n’étais pas à côté du boulevard Montmartre…
Sur l’instant, je n’ai pas saisi ce qu’elle avait voulu me dire, par me « rendre service ». C’est en passant, par la rue Molière, que j’ai compris soudain que j’avais enfin percé le secret des Aveyronnais. Au fond, me suis-je dit, cette habitude de rendre service aux autres, en leur trouvant quelqu’un, elle doit leur venir d’un long héritage… Une tradition familiale, peut-être ? Ils rendent service dans le coin, comme on vend du foie gras dans la rue Montmartre, des tissus en gros au Sentier ou des colifichets rue du Temple. La patronne ne vient-elle pas de m’affirmer, à l’instant, que sa famille était originaire du quartier depuis « la nuit des temps » ? Ses ancêtres proposaient sans doute les grâces de jeunes femmes à des clients de passage. Une activité située hors les murs, à l’époque. Et qu’ils ont su adapter, avec pas mal d’habileté, je dois dire, à l’évolution des mœurs…

    Et soudain, la pensée de Bettina s’est réveillée comme une blessure encore fraîche, sur laquelle il ne faut pas appuyer. Pourquoi est-elle toujours mêlée à des histoires étranges ? Je me suis souvenu de ce qu’elle m’a raconté des Jacquet, de ses rendez-vous nocturnes au restaurant de Nissim… Peut-être tout cela n’est-il que mensonge ?

    Je ne passe plus depuis longtemps par la rue Molière. Plus exactement, depuis que j’ai découvert un autre endroit très intéressant, de l’autre côté de la rue Saint-Honoré. Il y avait là, à la Croix du Trahoir, derrière la Samaritaine, un gibet où l’on pendait les malfaiteurs. C’est pour cela, qu’il existe toujours dans le coin une rue de l’Arbre-Sec. D’ailleurs, par hasard, j’y suis tombé l’autre jour sur Franck. Il n’a pas retrouvé de travail. Il semble avoir largué le Vésinet pour passer ses soirées dans les bars louches. Il m’a raconté qu’il avait passé la nuit précédente dans « un boxon des mieux achalandés ».
— C’est quoi ton lupanar ? me suis-je entendu lui demander.
— Ca s’appelle « Chez Carmen ».
— C’est un bar espagnol ? ai-je ajouté, comme cela.
— Non ! Il n’y a pas plus français. C’est à cause du patron ! On l’appelle Carmen, parce qu’il adore les toreros. Bien qu’il ne soit pas du tout le genre. Un type taillé comme une armoire, avec une grosse moustache. Et sa femme ! Elle n’a rien à lui envier. Mais, tu les connais, enfin ! C’est le Jean Bart ! En plus, depuis la rentrée, il y a un Hongrois qui organise des partouses, dans la cave. Si cela t’amuse, on peut y passer un de ces quatre.

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