La petite disparue de Saint-Ruffin.

Deuxième Aventure

Comment David Olive passe à l’aventure suivante, moins lointaine et aussi moins dangereuse, et comment il fait connaissance avec l’ancien monastère de Saint-Ruffin, en plein cœur de Paris, ou plutôt avec ce qu’il en reste.

     Nous avons un chef des Informations Générales qui est un génie. Aussi, est-il payé en conséquence ! Le chef des « Infogênées » (dans le jargon de la presse), c’est le type qui est employé dans une rédaction pour donner des idées, le matin, au moment de la grande conférence générale ; le soir, en petit comité autour de son directeur, quand il n’a rien trouvé à mettre sous la dent de ses lecteurs et qu’il faut sauver la face.
Depuis quelques temps, on ne cause à Paris que de la mystérieuse disparition d’une fillette de huit ans, dans le quartier de Beaubourg. Ce n’est pas que l’événement présente en soi un intérêt quelconque pour la moyenne de la population de la capitale, a fortiori pour le pays. Mais, nous n’allons pas commencer à chipoter qui le premier, du Parisien ou de l’Echo du Dimanche, avait alerté l’opinion publique sur ce fait-divers. Laquelle opinion avait, on ne peut mieux, réagi. Les chaînes de télé – une fois n’est pas coutume -, la Une d’abord, puis Antenne 2, après les actualités régionales, avaient repris la nouvelle. Toute la France recherchait la petite Lydie.

Le matin suivant, Kai, notre chef des Infogênées, avait déclaré à la réunion du matin, que beaucoup trop de monde disparaissait dans le quartier de Beaubourg, et que cela lui semblait avoir assez duré. Disparaître en 1984, en plein Paris… Il était grand temps d’agir. La direction avait immédiatement décidé d’envoyer quelqu’un là-bas. En l’occurrence moi, qui m’étais proposé en déclarant que je connaissais dans ce coin une personne qui pouvait nous aider à faire avancer l’enquête. Par ailleurs, j’avais signalé, dans mon quartier, la disparition toute aussi mystérieuse d’un sans-abri (on disait alors un clochard), effacé un beau jour du paysage, sans laisser d’adresse. L’information avait été refusée à l’unanimité, sous prétexte que nos lecteurs se contrefoutaient complètement des faits et gestes d’un clochard du 6e arrondissement – même s’il répondait au prénom d’Armand ; et qu’il ne fallait pas perdre de temps avec tous les cas de disparitions de France et de Navarre, si l’on ne voulait pas se faire doubler par la concurrence. On me laissa néanmoins le temps de demander au service de la documentation, un dossier complet sur les disparitions autour de Beaubourg.       Je pus ainsi constater que la plus ancienne remontait au 16e siècle. Un certain Bénafol, tonnelier de profession, à l’enseigne du Veau qui tête, lequel avait traité sa commère (après qu’elle lui eût envoyé« ung coup de pied ès génitoires ») de « ribaulde dont il n’aurait pas voulu comme pute à chiens », n’avait plus jamais paru à son domicile. C’était intéressant, mais un peu loin. Pour les disparitions plus récentes : elles dataient de 1954… mais elles se succédaient depuis avec une régularité inquiétante. On en comptait en moyenne pas moins d’une, voire deux, tous les cinq ans ! Je dois ajouter que la dernière s’était produite en mars de l’année en cours : un homme d’une quarantaine d’années, de type brun, nord européen, n’était jamais ressorti du Centre Georges Pompidou. La précédente remontait à huit ans en arrière. Avions-nous à faire à un kidnappeur gourmet, qui ne se servirait dans le cheptel du quartier que lorsque vraiment le cœur lui en disait ? Un amateur délicat, qui choisissait longuement ses victimes… Dans ce cas, la petite Lydie nous paraissait le met approprié. Pour Kai Choiseul, notre chef des Infogênées, arrière-arrière-petit-fils d’un ministre du roi Louis XV, il pensait plutôt à un rapport mystérieux avec les sociétés secrètes. Le Grand Orient était juste de l’autre côté des boulevards et la boutique des Rose-croix à un jet de pierre. L’enquête promettait d’être passionnante.

Enfin, cela fait trois jours que je traîne dans le quartier Beaubourg, sans que je n’aie vu rien de particulier… sinon la foule qui visite le Centre Pompidou. Ce qui me surprend le plus, c’est qu’on y retrouve quelqu’un ! Rien qui justifie, en tous cas, la publication d’un article dans un grand hebdomadaire national… Rien, sinon qu’il y a un endroit dans Paris qui aurait sérieusement besoin d’un nettoyage en profondeur. En entrant, pour les besoins de mon enquête, dans l’église Saint-Ruffin, j’ai constaté qu’il y flotte une ambiance délétère, que je ne saurais attribuer qu’à une cause mystérieuse et inexplicable. Ce sont des tournoiements de miasmes subtils ; des courants d’impressions glaciales et mortifères qui ont imprégné ses vieilles pierres gothiques ; une concentration maligne de sensations imprécises- mais partout présentes -qui font en ce lieu comme un abcès, une poche malsaine, qui me parait ne pouvoir impunément être résorbée. Des millions de scories, de quoi ? Je ne saurais le dire- sont apparemment restés-là, coincés entre ses vieux moellons, comme des filets de sang dans les pavés graisseux des boucheries, ou le souvenir douceâtre de la foule, à des heures indues de la nuit, lorsqu’il n’y a plus personne dans les couloirs du métro et qu’on presse le pas pour ne pas rater la dernière rame. J’imagine qu’il s’est passé ici des choses, dont on n’arrive pas à effacer la trace, alors qu’on a réussi à le faire si bien en d’autres endroits de la capitale. Je ne veux pas parler, bien sûr, des endroits marqués d’impacts de balles ou des restes d’obus qu’on a enchâssés religieusement dans les murs. Non, c’est autre chose à Saint-Ruffin. Je me donne pour raison que la place de Grève n’est pas loin, et que l’embouchure de la rue du Renard était autrefois un goulot sordide qui se jetait dans celle du Mouton. Franck, à qui j’ai parlé de cette désagréable impression, m’a appris qu’il y avait là jadis un temple consacré à la déesse de la Lune. Il m’a conseillé de consulter, sur la question, le bouquin d’un type qui s’appelle Mainguet, Charles Mainguet. Je me promets de faire un tour à la bibliothèque des Archives, qui n’est pas loin d’ici.

Une parenthèse. Mon impression pourra sembler paradoxale à ceux qui ont constaté, comme moi, que c’est justement dans les locaux annexes de cette église, que la mairie entrepose aujourd’hui son matériel de la voirie. J’ai vu stationner sous son porche : poubelles roulantes, balayettes, arroseuses et décrotteuses mécaniques. Mais, les soins des gens préposés à ce service semblent s’être détournés jusqu’à présent de ce coin, pour s’occuper partout ailleurs et, curieusement, de préférence loin de Saint-Ruffin. Aussi, souffre-t-il suffisamment de cette négligence : trop de façades sinistres, de fenêtres borgnes, de portes boiteuses, de murs rongés d’humidité, de pierres retenues par des croix de fer rouillé et de deltas d’urine parcourant les trottoirs…

Ce quartier de Saint-Ruffin, aux abords de la rue Saint-Honoré (dont j’ai lu quelque part, qu’elle aurait vu passer toute l’Histoire de France), mérite pourtant que je lui ouvre un chapitre.

En dépit de l’innombrable littérature consacrée à l’histoire de Paris, on sait encore fort peu de choses sur la vie dans les monastères et les couvents de la capitale, pendant le Haut Moyen Age. La faute en incombe moins à la rareté des documents- l’écriture occupait une part importante de l’activité monacale -, qu’au passe-temps favori des Français, lequel a consisté de tout temps, si l’on en croit cet esprit caustique qu’est l’écrivain américain Mark Twain : « à exterminer leurs compatriotes par le fer et par le feu ». Il écrit dans un essai peu amène à notre égard (il nous y met en dessous des Mohawks, des Turcs et des Dahoméans, en matière de brutalités) notamment : « Nulle haine ne s’est révélée dans l’histoire aussi implacable que la haine du Français contre ses frères ». Suivent : la Saint-Barthélémy, la Terreur, le 2 décembre 1851, la Commune… à quoi il aurait pu ajouter : le massacre des Albigeois, les tueries entre Armagnacs et Bourguignons, les guerres de religion, la Fronde, les dragonnades contre les camisards, la suppression de tout ce qui ressemblait- de près ou de loin -à un aristocrate ou à un curé sous la Révolution, les 5 et 6 juin 1832 qui firent 300 victimes à Paris. On aimerait bien arrêter-là la liste, mais il faut citer encore l’épuration pendant et après l’Occupation allemande (les seuls règlements de comptes à la Libération ont fait plus de 10.000 morts selon le HTP – Institut d’histoire du temps présent), les « ratonnades » pendant les événements d’Algérie… et j’en passe sur les occasions qui se sont présentées, dans notre beau pays, d’amocher ou de supprimer son voisin de palier. Sans oublier les guerres nombreuses, où elles sont (ces occasions) légales et même recommandées par la morale- notre pays en a déclarées deux et provoqué, plus ou moins, la troisième -, les différents conflits menés sur les territoires coloniaux, les révoltes et autres insurrections diverses qui se sont terminées dans le sang ou la noyade. Cette dernière, une autre spécialité nationale : la France est limitée pour ses deux-tiers par de l’eau.
Bien sûr que tout cela provoque du remue-ménage dans les institutions : on brûle, on pille, on jette à la chaussée des documents de première importance… et l’on s’étonne ensuite de manquer d’éléments sur des pans entiers de notre histoire.

Par chance, l’examen d’une charte obscure, découverte dans le livre que Franck m’avait conseillé de consulter, m’a apporté des renseignements forts intéressants. Il s’agit d’une Topographie Ethnologique des Lieux Patibulaires du Vieux Paris (1952, aux éditions de La Géhenne), auquel j’emprunte largement les renseignements qui suivent :

Si j’en crois cet ouvrage, il ne restait de la puissante abbaye de Saint-Pierre et Saint-Ruffin, à la fin du XVIIe siècle, que son cloître et quelques dépendances. Le reste avait été fractionné et vendu en lots, depuis belle lurette. L’ancien domaine des moines avait ainsi complètement disparu sous les maisons, échoppes et autres lieux de commerce, dans le lacis de ruelles populeuses où battait jadis le cœur de Paris, à une cinquantaine de tours de roue de charrette du carrefour du Guilleri et du pilori des Halles. Sur un plan établi, l’année après la mort de Louis XIV (voir pièce jointe), on constate que l’église abbatiale et son cloître attenant étaient bordés : au sud, par la rue de la Maladrerie (l’une des plus anciennes de Paris, qui a gardé son nom du XIIIe siècle) ; à l’ouest, par la rue du Chapitre (place Bruno Coquatrix) ; au nord, par l’impasse dite de Sainte-Marguerite (aujourd’hui, rue du Cloître, en souvenir du cloître de Saint-Ruffin qui se trouvait-là jadis) ; à l’est, par le cul-de-sac du Guichet (rue Saint Bon). L’accès principal de l’abbaye était alors situé au fond de ce dernier, dans l’amorce de la défunte rue du Mouton, à hauteur du débouché actuel de la rue Froide sur celle de la Tixanderie.

En franchissant cette porte pour pénétrer dans l’enclos abbatial, symbole absolu de l’immunité accordée au chapitre de Saint-Pierre et Saint-Ruffin- lequel avait droit de vie et de mort sur les individus dépendants de sa juridiction -, on trouvait, à gauche, à mi-chemin entre ses lourds vantaux de chêne garnis de force embûches en fer battu, et le chevet sud de l’église, une rue, la Rue-Neuve-des-Chapousiers, en prolongement de l’ancienne (l’actuel trottoir de la rue de la Verrerie, en bordure du BHV), laquelle venait d’être ouverte et conduisait, en faisant un coude après la rue de la Lanterne (Aubry-le-Boucher), au parvis du sanctuaire. Ce dernier avait la forme d’une cour presque rectangulaire, fermée à l’est par la nef et le presbytère, lequel avait été percé pour raccorder la partie sud de l’église à l’actuelle rue de la Verrerie- (on voit encore dans son mur épais, amputé de moitié depuis qu’on y a enlevé les échoppes qui l’obstruaient, une sorte de couloir en biais qui donne sur une porte à battant permettant d’accéder au chœur) –et au nord, par un bâtiment conventuel dont la partie visible a été détruite, il n’y a pas si longtemps, pour laisser la place à une friche entourée de palissades. Ses fondations communiquant, par un corridor souterrain, avec les caves de la maison voisine.      C’est dans cette dernière, datant de la fin du XVIIe siècle, que se trouvent les locaux d’une petite radio, Rue.fm, dont mon ami Franck est devenu, par je ne sais quel mystère, le directeur et aussi le principal (sinon l’unique) collaborateur.

(Suite à ses Aventures dans « le Monde de David Olive »…)