Question d’identités

Sixième Aventure

David Olive a retrouvé sa place dans la rédaction d’Hebdo Magazine. Pour combien de temps? La réflexion d’un collègue le plonge un matin dans les affres de son identité. Qui êtes-vous, David Olive?   Le savez-vous, au moins?

Ma première conférence de rédaction, après quatre mois d’absence, aura été des plus instructives. On a fermé les yeux sur mon infidélité contrainte (mon article sur le glacier vient de paraître dans un magazine concurrent, ce qui a fait remonter ma cote à Hebdo Magazine), et personne ne parle plus de l’incident du Mali. Ce matin-là, autour de la grande table des idées, on a discuté du dernier bouquin d’un ami de la maison, Michel Random, dans lequel il est question, entre autres, de Georges Ivanovitch Gurdjieff et de Katherine Mansfield, l’écrivaine néo-zélandaise que personne n’a prise au sérieux, parce qu’elle avait au cinéma une homonyme blonde platine dotée d’une sacrée paire de nichons. Tout cela remontait à bien loin ! J’ai apporté mon grain de sel, en racontant une anecdote sur le petit cénacle de Montredon, lue dans une biographie de Lanza del Vasto que j’avais trouvée par hasard sur la table de Rieffel, le bouquiniste de la rue de l’Odéon.

Il n’était pas passé une heure que nous avions regagné nos places dans la salle de rédaction, que je remarquai la façon curieuse, tout à fait appuyée, il faut le dire, qu’avait de m’observer mon confrère Hassine. La curiosité n’était pas le seul terme pour la qualifier. Il y avait à la fois de la compassion, dans son regard, et une sorte de candeur. Une candeur déconcertée, à laquelle se mêlait aussi de la curiosité – la curiosité d’un enfant qui, en voyant pour la première fois un kangourou au jardin zoologique, se dirait : « C’est quoi ce grand lapin, dignement assis sur ses pattes de derrière ? »
Moi, j’ai feins l’indifférence et je me suis occupé à ce qu’on fait d’habitude dans une salle de rédaction : passer des coups de fil, parcourir les journaux du jour, écrire des notes et, surtout, échanger des propos à bâtons rompus avec son vis-à-vis. Hassine, lui, ne cessait de m’observer en silence, sans s’en cacher. Enfin, il n’y tînt plus. Reculant son fauteuil à roulettes, il s’est penché en arrière, ce qui a fait grincer les ressorts de son dossier, il a croisé ses jambes en long devant lui et, portant ses deux mains jointes à son menton, il a déclaré sur le ton d’un qui cherche à surmonter sa gêne :
– Je ne comprends pas, David ! Franchement, je ne comprends pas ce que tu fous ici ?
Il a prononcé négligemment ces mots, comme s’il ne s’entendait pas parler, comme une parenthèse sonore dans le cours de ses pensées – un peu ce qui se produit, lorsqu’on débranche brusquement un walkman d’un appareil qui passe de la musique ou une conversation.
Je m’y attendais. Aussi, je lui ai demandé avec un petit sourire :
– Tu veux dire au journal ? Dans la rédaction ? A moins que tu ne penses, dans le journalisme en général…
Il a perdu de son assurance, en essayant de se justifier :
– Non, tu te méprends… Ce n’est pas ce que je voulais dire… Il n’est pas du tout dans mes intentions de te blesser…
Et, sur ce ton guttural, à la fois traînant et saccadé, particulier à l’arabe, il a poursuivi :
– Je veux dire/ ici/ en France/ au pays de/ Descartes/ et des quatre cent/ fromages !
Il cherchait visiblement par cette boutade, à désamorcer son propos. Mais son visage avait changé d’expression. Il a décroisé ses jambes et, portant son buste en avant, comme pour se rapprocher de ma personne et donner à cette conversation un tour plus confidentiel, bien que nous soyons éloignés de trois mètres au moins, et que tout le monde puisse entendre ce qui se disait.
– Tu es/ pied-noir/ je crois ? a-t-il fait soudain, comme s’il se rappelait brusquement d’une chose très ancienne, qu’on lui aurait dite sur moi, et qu’il profiterait, en passant, de l’occasion, pour la vérifier.
– Parfaitement ! Je suis né à Oran.
Le qualificatif « pied-noir » m’a toujours un peu dérangé. Non, qu’il ait à mes yeux une quelconque valeur péjorative, ce qu’il peut prendre dans certains cas. Que n’a-t-on entendu sur eux ? Que la société française avait complètement changé, avec leur entrée dans le pays, en 1962 ; qu’ils étaient vulgaires et pleurnichards ; très intéressés à l’argent ; que sous leur influence, la vie avait augmenté, les loyers surtout, etc. Bref ! Arrivés au siècle dernier pieds nus, trop pauvres pour posséder même une paire d’espadrilles, les premiers colonisateurs de l’Algérie en étaient repartis riches comme Crésus et avec tous les défauts des nouveaux riches. Ce qui laissait penser quelle fortune ils avaient faite sur le dos des autochtones. Bien sûr, il n’y avait pas que du faux dans ce jugement. Mais, les gros propriétaires terriens payaient-ils mieux la main-d’œuvre, dans les campagnes françaises ? Etait-on mieux traité, sur le continent, quand on était bonne à tout faire chez des bourgeois du XVIe, ou journalier sur un chantier ?
– Parfaitement, mon ami ! lui ai-je répondu, toujours avec le même petit sourire entendu… et après ?
– Après ? fait-il sans se troubler : elle est pas ici/ ta place/ ouais !/ elle est pas/ ici/ mais dans ton pays/ ta place !//
– Pardon ?
– Ouais !/ David !/ Ta/ place/ elle est en Al/gérie/…
L’idée est, pour moi, si inattendue que j’en ai un haut-le-cœur.
– Vois-tu (Allez ! j’arrête avec son accent)… là-bas, poursuit-il : tu serais quelqu’un de bien !
Et comme il voit, à l’indignation qui se peint sur mon visage, que son argument pourrait sous-entendre qu’ici je ne suis pas quelqu’un de bien, il se dépêche de m’expliquer, ce qui est au fond assez flatteur pour ma personne : qu’on a besoin de gens comme moi, là-bas ; alors qu’ici, en France, on se fout littéralement de mes connaissances, que j’aie de la culture ou que je sois ignare, que je parle bien ou que je cause comme un navet. Etcétéra. Etcétéra…
– Ici, continue-t-il : tu es un original, un type spécial, qu’on aime bien écouter, quand tu racontes des histoires… Mais, en même temps, on s’en fout ! Il me lance un sourire amusé : Qu’est-ce que tu veux que cela nous foute, que Louis XV se tapait des gamines (là, il fait allusion à un sujet que j’ai proposé récemment sur le Parc aux cerfs) ou que l’autre folle zélandaise soit morte dans un sanatorium, en Suisse ? Tu sais… (Il hésite un instant, pour jeter un regard suspicieux vers les corps, penchés sur leur ordinateur, des collègues qui, en réalité, ne perdent pas un mot de la conversation)… Ici, on est repu. Tu comprends ? Il prend un air sérieux, grave même : On n’en veut plus sur notre assiette, pas une miette… Et, avec toi, c’est des louches !
– Parles pour toi, Hassine ! s’est écrié Olivier, en détournant soudain la tête de son écran.
– C’est vrai ! approuve Dominique. De quel droit, tu lui parles ainsi ? David est formidable ! Hassine… Ce qu’il sait, il le fait partager aux autres, sans prétentions, avec simplicité… Libre à toi, si cela ne t’intéresse pas !
– Ok ! Ok ! s’est-il défendu, bon joueur…Vous n’avez pas compris ce que je voulais dire.
– Alors, pourquoi tu l’envoies se faire voir sur l’autre rive de la méditerranée ? David est Français, Hassine, comme toi !
– Pardon ? Il est d’Oran. Moi, je suis né à Pontoise !
– La belle affaire ! a fait Dominique, en haussant les épaules : Vous n’allez pas vous disputer entre concitoyens, pour savoir lequel de vous deux est le plus Algérien ou le moins Français !

Voilà. J’ai pris conscience, ce jour-là, que je devais partir. Ce que Hassine a voulu me dire, ce n’est pas qu’on ne s’en foutra pas là-bas de ma culture, ou qu’elle apportera quelque chose de plus qu’ici à quelqu’un. Mais que, dans une société traditionnelle, un lettré a encore sa place, une place de choix même, et qu’on l’admire, qu’on le cajole, qu’on le reçoit dans la bonne société, un peu comme les abonnés endossent leurs robes de soirée, leurs smokings et leurs vieux fez à gland de soie, sentant un peu le camphre, pour écouter chanter Le Barbier de Séville ou l’Élixir d’amour, à l’opéra d’Alexandrie. Je vivais une situation parfaitement schizophrène : Français en Algérie, j’étais un Algérien en France. Les moyens d’intégration qui avaient été les miens, n’avaient plus cours dans ce pays. Et j’avais mis trente ans à comprendre cette trahison.
A se demander, ce qui était le pire : d’avoir passionnément aimé Balzac, Madame de La Fayette, Stendhal, Flaubert, Proust… tels qu’on me les avait livrés dans mes livres d’école, en exutoire à mes aspirations naissantes, en plus étroite conformité avec l’idée que je me faisais alors de la vie, du monde des gens sérieux, d’un autre milieu social que celui qui était le mien alors – fils aîné, un peu gâté, dans une modeste famille d’émigrés espagnols -, sous une latitude qui n’était pas celle qui avait vu éclore ces grands hommes, mais une sous-traitance de leur mère patrie, peuplée de Français qui auraient été soumis à un statut différent, une seconde catégorie en quelque sorte, dont on se serait débarrassé un jour, pour les abandonner à leur sort, sous d’autres auspices que ceux qu’ils avaient partagés jusqu’alors, très éloignés du climat, des habitudes, du mode de vie, des références qui avaient cours dans la maison ancestrale ; ou bien, de représenter dans mon pays d’élection, la France, un type d’individu qui était le produit d’une conjoncture politique particulière à une époque, défendu âprement tant qu’il avait semblé nécessaire à ses représentants officiels de le citer en modèle, sur les bancs des classes, les livres ou les médias, mais qui, hélas ! n’avait plus de raison d’être, et même plus cours du tout, de nos jours ?

Pourquoi ne m’en avait-on rien dit ? Pourquoi m’avoir laissé croire que cet idéal avait, pour lui, les exemples de l’histoire – Alésia, Poitiers, Valmy, Verdun, le maquis du Vercors -, les esprits supérieurs, les artistes et les poètes de ce pays, la liberté et le génie d’un peuple, entre le Rhin et la Garonne ? Il fallait que je parte, pour réfléchir calmement à cette confusion dans laquelle j’avais, à la légère, engagé ma vie.
Davantage qu’un autre, qui n’aurait vu, dans ces années passées dans l’ignorance, qu’un métier, une famille, une succession de plaisirs, d’habitudes, de faits bons ou mauvais, j’éprouvais le sentiment amer d’avoir été trompé. Aussi, fallait-il que je m’en aille, quelque part, sur un terrain neutre, pour penser à la suite que je devais donner à mon histoire… Et dire que je n’avais rien vu venir ! Qu’il m’avait fallu trente ans passés, pour comprendre que je n’avais rien sous mes pieds. Qu’un sol mouvant. Du sable… Moi qui déteste le sable ! Sans parler des palmiers.
J’aurais pourtant dû m’en douter. Quand on vit chez des gens, qui ont un idéal aussi bas de plafond. Demandez à un Français de résumer son pays ? « Les femmes, la bouffe et le tiercé ». Rien de profond. Un Allemand vous dira : « La soif d’autre chose, la pesanteur des sentiments, la mauvaise conscience collective ». Un Espagnol : « La douleur et l’universalité espagnoles ». Un Anglais : « Le commerce et l’union britanniques ». Pour l’Italien, ce n’est pas pareil : L’Italie c’est sa grand-mère ! Il ne s’en occupe pas plus qu’une guigne, tant que personne ne la bouscule. Question de prestige…. Rien de tout cela, chez le Français. Les femmes (entendons-nous : le sexe et pas le Roman de la Rose), la bouffe (avec, bien sûr, le bon vin) et le tiercé, pour avoir des chances de gagner un jour le gros lot et terminer sa vie dans « la danse des canards » avec les nantis de ce monde. Il faut dire que celle de ma grand-mère, à coudre des sacs dans les minoteries d’Oujda, ou de mon père, devant le four à pain de son patron oranais, n’avaient rien pour exciter l’envie d’une bonne à tout faire dans une famille bourgeoise de la Rue de la Pompe, ou d’un ouvrier des usines de Sochaux… Seulement, cela ne m’a pas rendu socialiste pour autant, et encore moins communiste. C’est là le hic. Ils ne l’étaient pas, eux… Pourquoi le serais-je devenu ? Pour être de gauche, en Algérie, il fallait au moins avoir son baccalauréat. La première personne qui l’a réussi, dans ma famille, a dû attendre trois mois sa confirmation. On avait égaré son dossier, comme par hasard…
Il est vrai qu’avec tous ces étrangers, qui ne remplissent pas les formulaires, comme il se doit, ces états-civils qu’il faut aller chercher dans des pays lointains, et ces noms surtout, à coucher dehors… Ils s’appellent tous Rodriguez, Lopez, Sanchez, Olívez… avec un z s’il vous plaît et un accent sur le i. Derrière son guichet, la black de service, elle vous dit :  « At’tendez ! At’tendez ! Pas tô vite! Vous pou’ez meu l’épeuler ? C’est pas un nôôm F’ançais, ça ! »
Il est vrai aussi que, lorsqu’on s’appelle Rumpelstilzchen, on doit connaître le même genre d’aventure. Seulement, on a pour soi le Tyrol, les vertes vallées, François-Joseph et Sissi… Qu’est-ce qu’on connaissait de l’Espagne, nous ? Le quai d’un port, le pont pouilleux d’un bateau, le souvenir amer de la misère qu’on laissait derrière nous et du coup de pied au cul, avec lequel on expédie ailleurs les indésirables… Mais, la vraie misère, c’est de devoir un jour émigrer. Comment voulez-vous que les enfants respectent leurs parents, lorsqu’ils leur ont fait ça ? La honte et la malédiction soient éternellement sur eux. Il n’y a pas de misère qui vaille celle-là. A part, peut-être, l’arrêt imminent de leur mort… et encore ! Il vaut mieux crever dans son pays.

Alors, je me suis mis à envisager un autre horizon que la France. Un pays qui serait recouvert de forêts sombres, où je me sentirais vraiment un étranger, par ma langue, mes habitudes, ma température… Un pays, où l’on ne s’entendrait pas dire, par un rédacteur en chef bon teint, qu’un nom métèque, dans un journal français, est un atout indéniable pour son ouverture ; ou qu’un crucifix, sur le mur d’une classe, n’a pas plus de sens qu’un croissant de lune, un magot ou une étoile à six branches. Mais, Bon Dieu ! Le passé de la France est-il fondé sur l’Islam, le bouddhisme, le judaïsme? Mille ans d’histoire, de rois, de guerres, de révolutions et de réalisations formidables – de Notre-Dame au Trocadéro… La main de Mahomet, derrière tout cela ? L’influence du Bodhisattva ? On est un pays laïc. Le seul, paraît-il, avec l’Irak. On voit ou cela l’a mené ! Ce n’est pas une raison, parce qu’on a décrété, au Serment du Jeu de Paume, qu’on était libres et égaux devant la loi, pour jeter tout le reste à la poubelle. Pas d’église, pas de mosquée ! comme le disent certains. En attendant, on a les nôtres, d’églises, qui en ont vu passer des choses de notre histoire ; et elles en ont marre qu’on les considère à l’aune des nouveaux venus. Un peu de respect pour ces vieilles dames, s’il vous plaît !
D’autant, qu’on le sent venir de loin, de très loin même, ce pataquès dont on ne va pas sortir de si tôt. Comme cela, d’un claquement de doigts ! Le pays des Droits de l’Homme. Encore une marche silencieuse pour l’arrêt immédiat des massacres chez les Kikouyous. La France s’est arrogée le monopole de l’indignation. Pas un casus belli de par le monde, pas une lutte fratricide, une revendication quelconque d’une minorité, mâle ou femelle, sans qu’on réclame aussitôt, par voie de manifestations dans la rue : aide humanitaire, sanctions économiques, envoi des Casques Bleus. Il y en a bien deux, voire trois le week-end, à Paris et dans les grandes villes. Et cela bloque la circulation, paralyse le commerce, donne lieu à des scènes de pillage, du fait que des groupuscules extrémistes profitent de la situation. Ah, ça! La France a trouvé là un excellent moyen pour ne rien foutre, pendant les cent prochaines années au moins. Et qu’elle se le dise l’Allemagne, qui devra bientôt payer pour nous les quelques milliards de dette qui nous étranglent. Bigre! C’est qu’avec cette Union Européenne, tout le monde a intérêt à ce qu’on s’en sorte. Et puis, elle doit bien cela aux arrière-petits-enfants des Occupés de 40 ! Une petite rallonge tardive aux indemnités de guerre, qu’elle n’a jamais réglées. Bien sûr que le jour où elle les enfreindra de nouveau (ces Droits de l’Homme), comme en 35, elle nous trouvera sur sa route, l’Allemagne, et ce sera sanglant. Foi de Français! Il y aura enfin du travail pour nous.

Cent ans, je vous dis, cent ans, comme l’affirme Bettina, que cela va durer, avec ces nouveaux arrivés pour un oui ou un non, à nos frontières. Surtout, qu’ils veulent nous imposer ensuite leur manière de voir les choses. Une nouvelle Guerre de Cent Ans. Et, il n’y aura pas de Jeanne d’Arc, pour nous tirer d’affaire. Honnie, la Pucelle ! Trop compromise avec le diable, pour qu’on veuille encore écouter sa voix. Mais on s’en sortira… La France s’en est toujours sortie. Et de situations bien autrement tragiques. Pensez à l’Appel du 18 Juin. Tiens, entre parenthèses… Il m’a valu une coupe de champagne, l’Appel du 18 Juin. C’était dans un petit bouchon du VIe arrondissement, en face du Sénat. Je vois débarquer, à une table ronde nappée de Vichy, six costumes-cravates qui se font ouvrir une bouteille de rouge. Au moment de lever à l’unisson leurs verres, ils se demandent en rigolant à quoi ils pourraient bien trinquer…
– A l’Appel du 18 Juin ! que je leur dis, en montrant la photo du Général qui les toise, au mur, de son œil morne de vieil hibou, n’est-ce pas aujourd’hui sa date anniversaire ?
Consternation. Vérification. C’est exact! Personne ne s’en était souvenu. Résultat : on remplace le beaujolais par du champagne, et j’ai droit à une coupe et aux félicitations du chef de troupe. Le patron de l’établissement n’était pas peu fier de m’avoir pour client.

Mais, revenons à nos moutons. La nouvelle Guerre de Cent Ans qui se prépare chez nous (si elle n’a pas déjà commencé), on la gagnera, c’est sûr ! Ils s’en iront finalement, les emmerdeurs. Comme « Messieurs les Anglais » sont finalement partis. Ils partiront aussi et, des ressorts qui faisaient agir les uns et les autres – ou contre les autres, des visées que poursuivait chacun, des tueries, des atrocités et des misères des populations, il ne restera aucune trace. Sinon, peut-être, des souvenirs. Le type brun dolichocéphale méditerranéen aura fait des progrès déterminants dans l’Hexagone, au détriment du blond nordique. Pour les hommes, ils auront gagné en taille. Ils seront plus grands et plus costauds, du moins pour le torse. Ils auront, pour la plupart, des jambes longues et maigres, sur lesquelles ils se balanceront en marchant, un peu comme sur des échasses. Pour les femmes, ce sera plus difficile à dire, car elles ne sortiront pas de chez elles sans d’amples vêtements les recouvrant jusqu’à la pointe des souliers. Une simple pièce d’étoffe, pour les plus modestes. Mais, il y aura des assemblages plus compliqués, pour celles qui suivront la mode, avec des voiles cachant le cou et les oreilles, même les lèvres, et des gants longs en trelax pour les bras, du goût le plus charmant. Tout le monde sera percé et tatoué jusqu’à la rate. Cela fera de quoi regarder… à défaut de lecture. Pourquoi lire? Quand l’image dit tout. Pour les coutumes, on égorgera le mouton à Pâques, et la pratique du allal aura finalement gagné sur les autres méthodes d’abattage, comme plus douce pour l’animal. Le porc aura disparu définitivement des étalages (le saucisson étant ce qui y a tenu le plus longtemps). On trouvera, dans toutes les toilettes publiques, une bouteille d’eau propre à la place du suspect rouleau de papier hygiénique. Partout, beaucoup de faces camuses, d’yeux noirs, de cheveux bouclés ou crépus, en majorité bruns (comme je l’ai déjà mentionné) ; mais, il y aura aussi des blonds aux yeux clairs et aux cheveux crépus. Pas toujours naturels. Pour les blondes aux cheveux raides et aux yeux bleus, elles auront en général le teint très pâle, diaphane, et elles pleureront pour un rien, avec des hoquets dans la gorge, qui secoueront leurs épaules maigrichonnes et creuseront leurs poitrines plates. Pour les autres, la majorité, elles se signaleront à la vue par leurs formes généreuses, et surtout leur arrière-train puissant. Même trop, parfois. Mais, les voiles aidant, on ne remarquera pas trop ce détail. Attendez ! Il y aura aussi de superbes filles ! Il y a toujours des plantes superbes, dans toutes les cultures…
Même le climat se sera mis de la partie. La France sera devenue un pays chaud et sec, soumis à des hautes pressions atmosphériques. Ce qui aura pour résultat une multiplication des tempêtes de sable, et la prolifération des palmiers dattiers. Les dernières forêts littorales ont disparu dans les incendies. On profitera davantage du soleil, surtout sur les côtes, mais, paradoxalement, moins de la mer. La baignade aura régressé, au sein de la population, en proportion du rigorisme des mœurs. De toutes façons, avec les algues vertes, qui aurait envie de se baigner dans cette soupe d’épinards. Il y a longtemps, qu’elles ont fait crever le poisson. Il y a longtemps aussi que palais, châteaux, églises, abbayes et prieurés… (Ce qu’on appelait autrefois « le patrimoine français ») auront été abandonnés à leur triste sort. Pas d’argent pour entretenir tout cela. Et puis, quel intérêt ? On n’en continuera pas moins d’admirer leurs ruines. Par contre, dans certaines villes, et même dans certaines campagnes, on sera invité en plein milieu de la nuit à avoir une pensée pour Le Tout-Puissant qui dirige la marche des étoiles, par la voix de ses intermédiaires. Dans la rue, on croisera plus de Ahmed, Bouala ou Zahoua, que de Jean-Jacques, Loïc ou Brigitte (enfin, plus de Momo, Boubou, Zaza que de Jéjé, Lolo ou Bribri)… Hassine se prononcera définitivement Racine, et l’alexandrin aura gagné, au nouveau rythme de la langue, qu’on pourra plus facilement mettre Phèdre en rap, sur la scène de la Comédie Française. Pourquoi la Comédie, d’ailleurs ? Il ne s’y joue rien de drôle… Alors, on l’aura rebaptisée en TTF, Théâtre des Temps Féodaux, comme on disait « féodal » dans la Chine communiste, pour qualifier tout ce qui se faisait avant Mao.

Voilà pour le spectacle que me promettait la suite de notre Guerre de Cent Ans. Et je me disais que je devais partir, quitter le pays, émigrer pour Coblence, comme la noblesse française il y a deux cents ans, devant la poussée d’un type énergique et sans façons, qu’on croisait rarement dans les couloirs de Versailles, même dans les Grands communs, où l’on était plutôt du genre « Prout, ma chère », mais toujours entre soi. Je pourrais m’y faire, en attendant des temps meilleurs. J’ai l’habitude. Ma famille est déjà partie de là où elle venait, pour ne pas avoir à apprendre l’Arabe et cacher ses femmes sous le tchador.
Sinon, il y aurait la solution de redevenir des culs terreux en Espagne, retourner aux origines, aux racines… Ça, non !!! Retrouver la sécheresse, les cailloux, le pueblo écrasé de chaleur, les femmes en noir avec du poil aux pattes, la Semana Santa, la pauvreté, « un bout de pain et un oignon » comme le dit ma mère ? Tout, mais pas ça ! Par pitié. Reste donc l’émigration, vers les pays froids, s’ils veulent encore de moi. La neige, la brume, l’humidité qui monte du sol. Pas de problèmes avec la nappe phréatique, chez eux. Le tempérament latin sous la muselière. La retenue, en société. On apprendra à distiller ses mots, à répondre « Yaaaa » ou « Naaaïn », lorsqu’on vous demandera si vous connaissez le Schleswig-Holstein, ou si vous avez des amis à Görlitz. On regardera les jeunes gens nager nus dans les lacs transparents, en se disant avec mélancolie que l’eau doit être froide, mais qu’on s’y amuse autant qu’autrefois, sur les plages de la Côte d’Azur, lorsqu’on a vingt ans et qu’on a grandi dans le coin.

Enfin, c’est décidé: je pars pour Berlin ! Pour quelques jours, seulement. Ce sera un essai. C’est Bigodet qui m’y envoie. Quel homme curieux, que ce Bigodet. Son ressentiment, à mon égard, aura duré quatre mois. Il ne m’aime pas. Je le sais. Je le vois à son sourire. On s’est d’ailleurs chargé de me l’apprendre pour le cas où, par hasard, je n’aurais pas eu des yeux pour le remarquer.
Il m’a fait appeler par sa secrétaire, un matin, après la conférence de rédaction, où l’on a dû évoquer le sujet, forcément.
– David ? C’est Dédé… Notre directeur voudrait vous parler.
Pas besoin de se présenter. J’avais immédiatement reconnu la voix de Dédé Frossard. Le timbre éraillé par l’abus du vin rouge et de la cigarette, de l’instigatrice de tous mes malheurs. La mère maquerelle du voyage au Mali. Une voix qui ne vous veut que du bien, à condition de faire un petit effort de sa personne. Elle a enchaîné sur le même ton, gouailleur et mielleux, où je perçois une sereine satisfaction, d’avoir de nouveau son petit rôle à jouer dans mon histoire au journal:
– Je vous le passe, David. Bonne chaaance !
Quelques secondes de silence réglementaires. Ce qu’il faut pour marquer la distance entre le directeur et son employé… Et puis, la voix grave de Bigodet, à l’autre bout du fil :
– Allo ? On a parlé de vous ce matin, pendant la réunion…
– Ah !
– Vous parlez l’Allemand, je crois ?
– Euuuh… Oui !
– Bien !
La voix se cale dans son fauteuil, prend une intonation plus amicale, presque rassurante :
– Vous partez pour Berlin, le plus vite possible. Enfin… Il racle sa gorge : la semaine prochaine, pas avant. Le temps de vous faire préparer, par les filles (il veut parler des deux documentalistes) un petit dossier sur le sujet… Je le veux le plus complet possible ! Il faut qu’on en parle, très vite…
Et il poursuit, comme s’il avait l’habitude de me voir, tous les jours, à l’heure où il est de ma convenance d’occuper mon bureau :
– Vous passez au journal, je pense ?
Alors que je sais (encore une fois, on s’est chargé de me le faire savoir), qu’on a déménagé manu militari la place modeste qui m’était assignée, dans le coin des pigistes ; et que, d’un revers de main, paraît-il, on a envoyé feuilles écrites, cahiers, affaires et bouquins m’appartenant, valdinguer vers le fond de la corbeille à papiers.

C’est incroyable. Le type en question (moi, en l’occurrence) n’est plus là depuis un moment. Puni. Exclus de l’équipe. Un cas sérieux. Et, il trouve moyen de faire parler de lui, de se faire envoyer en reportage, aux frais de la princesse ! Ce qui revient à dire, qu’il peut réintégrer son rang dans la rédaction quand il veut. Après avoir essayé, lors d’un voyage mémorable, de piquer sa maîtresse au directeur… Sans qu’il ait eu besoin de ramper, de baiser la poussière en demandant pardon ? Il y a là quelque chose de profondément immoral, qui a de quoi exciter la rancœur de plus d’un. Fût-il natif de Pontoise, comme François Villon, pour le bonheur de la rime.