Une curieuse affaire de mœurs à l’OTAN.

Première Aventure

A l’occasion de son premier reportage pour Hebdo Magazine, David Olive apprend de son directeur que le journalisme c’est un peu « mon cul sur la commode ».
Il s’en acquitte fort correctement, à la satisfaction de ce dernier.

     C’était mon premier grand reportage pour Hebdo Magazine. Mon nouveau boss (car j’avais changé de boîte entre-temps), m’avait dépêché en Allemagne pour enquêter sur un fait-divers, auquel il avait consacré son éditorial du week-end : « l’Honneur perdu du Général K.». Ce qui lui avait valu de recevoir une couronne mortuaire, envoyée par Coluche. On s’amusait bien, en ce temps-là, au journal. Bien que le travail ne soit drôle dans aucune profession, les emmerdements de la pauvreté nous font supporter cette tare ; même avec allégresse, quand on trouve qu’on ne s’en sort pas si mal et qu’il y en a de plus mal logés. J’aurais pu devenir instituteur dans une ZEP, par exemple.

      Revenons à la presse qui faisait alors ses choux gras de Totschka, l’une des 31 bases d’armement atomique soviétique dont on venait d’apprendre l’existence en RDA, ainsi que la saisie de matériel électronique VAX II/782 qui devait servir à améliorer la précision des fameux SS 20. Il n’était question, dans les médias occidentaux, que du trafic de ces engins de mort. Dans ce contexte oppressant, une rumeur largement diffusée par les médias Outre-Rhin prétendait que le Général K. s’était fait pincer (sans y mettre de mauvais esprit) dans un club gay de Francfort-sur-le-Main où il semblait avoir ses habitudes. Il est vrai que le mélange des genres était alors assez mal perçu… du moins, lorsqu’il s’affichait. Quelques croustillantes affaires mêlant sexe et espionnage en faisaient foi. Autant cette incartade ne nous aurait pas autrement surpris, chez un sujet de sa Gracieuse Majesté… que venant d’un Allemand ! Qui plus est, du commandant suprême des forces alliées de l’OTAN en Europe (Supreme Allied Commandeur Europe), un homme, en somme, susceptible d’appuyer un jour sur le fameux petit bouton rouge qui ouvrirait les festivités nucléaires. Aussi, la question avait-elle été posée par un grand quotidien français : Avait-on moralement le droit de confier la sécurité de millions de vies humaines, à un sexagénaire qui passait ses nuits dans les night-clubs, à l’exemple d’un teen-ager ? Qui était même assidu aux soirées du lundi, réservées au métier de la coiffure?

    Ces questions graves emplissaient les colonnes des journaux, depuis des semaines. Et, comme toujours, Hebdo Magazine nous envoyait sur le terrain, pour mener une enquête- à savoir, dans la boîte de nuit de Francfort -, après que tout le monde en ait longuement parlé. Cette méthode avait l’avantage de nous laisser prémunir par Solange Latortue, notre documentaliste, d’un dossier conséquent avec tout ce qui s’était dit ou écrit là-dessus. En cas d’échec, nous pouvions tout de même rédiger un article ; et même, avec un peu de jugeote et de bon sens pratique, aller plus loin que nos confrères sur le sujet.
    – « Vois-tu, mon p’ti ! » m’avait dit un jour mon directeur, Lucien Bigodet, en tirant un gros nuage de sa bouffarde : « Le journalisme c’est un peu mon cul sur la commode ! »
Je ne suis pas sûr d’avoir bien compris ce qu’il entendait par là, mais je me suis toujours efforcé de lui donner raison… Cela ne m’a pas coûté d’effort ! Ce qui prouve bien, que j’étais né pour ce métier. Il nous disait aussi qu’un article était « un exercice permanent de l’imagination ». Et il ajoutait : « Ne vous défendez pas de vos sentiments intimes, même les plus absurdes. Ne les gardez pas pour vous ! On ne soupçonne pas à quel point, la vérité est proche du fantasme ».

    Mais, revenons à notre haut gradé. On m’avait associé pour cette mission, avec un partenaire photographe qui n’arrêtait pas de me poser des questions idiotes. Du genre : Qu’est-ce qu’il devait faire, si le Général K. lui mettait brusquement la main aux fesses? – Est-ce qu’on devait s’annoncer auprès du tenancier du night-club, comme mandatés par un grand hebdomadaire français, ou se faire passer pour un couple gay comme un autre… ce qui faciliterait, c’est sûr, notre récolte d’informations. Un véritable problème tactique se posait à nous : Sous quel prétexte, mon acolyte pourrait-il sortir de son sac son matériel photographique ? Il avait bien pensé, que nous pourrions jouer les touristes chicos voulant garder un souvenir de leur rencontre en ce lieu. Quitte à poser pour un ou deux clichés (un peu intimes s’il le fallait) qu’on demanderait à un voisin de table de prendre pour nous. La présence d’un appareil photo ne poserait plus problème à la discrétion de l’établissement. Pour judicieuse qu’elle fût, l’idée nous semblait assez ridicule pour qu’on se dépêchât de l’oublier ! On avait envisagé aussi une solution de fortune, qui consistait à cacher un appareil dans un sac en plastique, qu’on aurait laissé traîner à nos côtés. Aidés par la musique, le mouvement et surtout la pénombre qui règne en général dans ces endroits, on aurait négligemment pris des photos, en toute discrétion. Mon compagnon avait même astucieusement bricolé le 0 d’Hebdo Magazine, imprimé sur un sac de notre journal, pour laisser passer l’extrémité de son objectif.

    La première partie de notre plan se déroula sans encombre. Après un dîner excellent, bien arrosé de vins français, nous avions quitté notre hôtel- un nom libanais, une chaîne anglaise -, avec la tenue sportive de circonstance : jeans délavés et blouson de marque ; aux pieds, les mocassins réglementaires… Church’s ou Weston (J’accusais déjà un fort penchant vers l’excentricité, en portant des loafers à pompons de la marque américaine Alden, que Catherine m’avait offertes pour mon premier reportage), nous sortons de notre hôtel, vers une heure du matin, pour nous diriger, le sac en plastique d’Hebdo Magazine sous le bras de mon photographe, vers la première station de taxis. Difficile de faire comprendre à un chauffeur turc (qui plus est, en allemand !), qu’on veut se rendre dans une boîte gay dont on ignore le nom, et fréquentée de surcroît par un haut gradé de la Wehrmacht. Je cherche les mots, dans mes souvenirs de lycée. Le type comprend. D’un hochement de sa barbiche, il nous indique que c’est juste en face, avant de se replonger dans la lecture du Coran. Voilà qui commence bien! D’un même pas décidé, nous nous dirigeons vers l’établissement en question. Porte close. Fermé le lundi.
    Mais voilà : notre journal boucle le mercredi à 15 heures, pour ce qui concerne la partie magazine (les pages d’actualité ont un jour supplémentaire). Nous n’avons pas le choix Il faut impérativement que nous soyons rentrés demain matin. Nous glanons quelques informations, dans les bars du centre-ville ; prenons quelques photos d’ambiance nocturne : des ombres qui traversent une place déserte ; un couple de dos (pour éviter tout procès) dans une ruelle mal éclairée ; un ivrogne qui cuve sa bière dans un coin… C’est amplement suffisant pour le nombre de pages que le journal réserve habituellement à ce genre de sujet. Pour le texte ? La documentation m’attend sagement dans sa chemise.

    Le lendemain matin à une heure raisonnable, après un breakfast marqué par la découverte du goût, inconnu à ce jour de mon palais, d’une chair de saumon crue étendue en lamelle de corail sur le jade d’un canapé de gelée de menthe, le tout accompagné d’une tasse de thé noir – la caresse fondante du poisson et la fraîcheur printanière de la menthe sauvage -, nous reprenons l’avion pour Paris. Mission accomplie ! Ou presque. J’ai promis à Bettina de lui prendre un flacon d’Eau Sauvage au duty-free. J’en profite aussi pour acheter une boîte de Don Juliàn et une bouteille de scotch.

    Lucien Bigodet nous a accueillis comme des héros. C’est tout juste, s’il ne m’a pas proposé de me payer une aide psychologique. C’est vrai, quoi ! On envoie deux jeunes tendrons au casse-pipe (décidément, on va croire que, jusqu’à la fin, mon texte est plein d’esprit), sans se soucier de ce qu’il peut leur arriver. Encore heureux, que nous soyons revenus entiers ! Il a une drôle de façon de me regarder, depuis que je suis rentré. Je le rassure, en participant aux blagues douteuses et aux plaisanteries de la rédaction. Il doit se dire que le cœur n’y serait pas, si quelque chose en moi s’était cassée… Et là, vous m’aurez bien compris!

(A suivre la deuxième aventure, moins lointaine et aussi moins dangereuse…)