Le roman de Paul Follot (Suite 27

Panneau de Véra l'Architecture Expo Madrid 1927

Chapitre 27

Un jardin à la française en ciment armé.

OK Fauteuil ConteCette fois-ci, la cause est entendue ! La situation économique est suffisamment favorable, pour qu’industriels et artistes-décorateurs unissent leurs efforts afin de produire du neuf… D’autant plus, qu’ils ont la moitié du pays à équiper, dans les régions qui ont souffert de la guerre. On veut des choses nouvelles. Plus d’ancien ! Plus de ruines ! Meubles, tapis, papiers peints, objets excentriques, décors originaux… Tout se doit d’être nouveau, moderne ! La société française sort enfin du 19e siècle. L’État fait la promotion du gravier, de la brique et du ciment armé… Il faut reconstruire vite ! La conjoncture est favorable, pour que la France redresse la tête et retrouve sa place sur le plan international. 2 Veber BoulleAmbassadeurs du goût français dans le monde, les meubles de nos artistes ont passé autant de frontières, cette année-là et les suivantes, que les bagages d’un globe-trotter : Amsterdam, Lisbonne, Buenos-Aires, La Paz Montevideo, Shanghai… les étiquettes d’expositions collées au dos de certains d’entre eux, aujourd’hui dans les musées, en sont la preuve. Le chiffre d’exportation de meubles neufs, qui était en moyenne de 50 millions de francs, va passer à 231 millions autour de 1925 !

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Le roman de Paul Follot (Suite 26)

Chapitre 26

Les Français se meublent…

    OK Chambre 20L’art décoratif est en train de devenir la marotte du moment. Salons, expositions et autres événements consacrés à la décoration intérieure fleurissent, en cette année 1921, comme perce-neige à l’approche du printemps.. On veut du neuf, du frais, du jeune ! La guerre a porté un coup fatal au « vieux monde »; ce ne sont plus les mêmes intérêts qui dirigent la société. Paul n’a jamais été aussi débordant d’activités, sinon dans les premiers temps de son apprentissage. Couvrant feuilles volantes, enveloppes, cartes de visites, marges de facturiers, de croquis et de projets pour les événements artistiques qui se préparent, il se sent investi d’une double mission : créer des meubles pour la clientèle bourgeoise et suivre l’évolution du goût, sans choquer ses habitudes et-surtout -ses préjugés.

     En mars, s’est tenu Le XIIe Salon des Arts Décoratifs, au Pavillon de Marsan, où il a exposé ses chaises noir et or, à décor de cornes d’abondance, dans un boudoir à la tonalité de gris et de vieux rose. Mélancolie de teintes que venait souligner un grand tapis à fond violet profond, étoilé de fleurs jaune orangé et de feuillages. Deux cabinets incrustés de nacres se dressaient de part et d’autre d’un divan ; en face d’un autre, haut sur pieds, en bois doré, sculpté de motifs végétaux.OK 2 Chaises cornes d'abondance

 En avril, il a été invité par le gouvernement belge, à participer à La Grande Exposition Internationale de l’Architecture et des Arts Appliqués, présidée par Frantz Jourdain, qui se tient à Gand. Peu avant, il avait exposé quelques meubles au Musée Galliera, dans le cadre d’une rétrospective organisée par son conservateur, Henri Clouzot, sur Le Décor moderne dans l’horlogerie et la bijouterie françaises (février 1921).

    En juin, c’est l’exposition itinérante du « Train-Expo’ 1921 » qui traverse d’Est en Ouest le Canada, avec un échantillon de tout ce que L’Art français moderne a de mieux. Son organisateur a demandé à Follot de prêter des photos d’ensembles de mobilier, ainsi que des maquettes et dessins de ses tapis. C’est aussi L’Exposition des artistes décorateurs français à Wiesbaden, du 1er juin au 15 août. L’échec de Sarrebruck n’a pas découragé le Haut-commissariat pour la culture dans les territoires occupés de Rhénanie, il veut rassembler les créations nationales dans le cadre charmant du Château de Pauline OK Commode bleue(Paulinenschloss), l’ancienne résidence de la princesse Pauline de Würtemberg, détruite dans les bombardements du 1er et 2 février 1945. Les autorités officielles ont demandé à chaque artiste-décorateur d’envoyer un bel ensemble de mobilier, dans la perspective d’un concours qui servirait à faire une sélection des meilleurs pour une Grande Exposition Internationale, prévue en 1924.

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Le roman de Paul Follot (Suite 25)

@Photos de Versailles la nuit par Raphaël Gaillarde

@Photos de Versailles la nuit par Raphaël Gaillarde

Chapitre 25

Cendrillon et la fée Coco

    Je pourrais commencer ce chapitre, en vous racontant que pour les hommes (enfin, pour certains !) qui ont réchappé à l’enfer de Verdun ou du Chemin des Dames, il faut des douceurs : des alcools, du sexe, des drogues… mais aussi des contes de fées. Pour les autres, l’usine, le cinéma et les bras de Paquette suffiront à leur bonheur. Aux premiers, il faut des chambres bleues où fumer l’opium, des décors chinois où P1000989s’enivrer de cocktails en écoutant le chant désespéré de Betty Smith, des flacons d’ivoire ou de nacre où cacher ces poudres qui leur détraquent les rêves, des mauvais lieux comme ce speakeasy huppé de la rue de Lille qui tient discrètement salons dans l’ancien domicile de Jean Lorrain…

   … Je préfère commencer en vous disant que les contes de fées sont à la mode en ce lendemain de guerre, comme ils l’étaient dans les premières années du 18e siècle. Pas pour les mêmes raisons. On s’ennuyait ferme alors à la cour d’un Roi-Soleil, dont le règne trop long déclinait en tristesses, deuils et dévotions. Fatigué de grandeurs et d’emphase, on cherchait un dérivatif à la dure réalité du temps, dans les châteaux enchantés où un prince vient après cent ans réveiller une princesse endormie, les carrosses qui se transforment en citrouille passé minuit, les bottes de sept lieux et autres fadaises que les grands-mères contaient aux enfants le soir, au coin de l’âtre, avant d’aller dormir. Elles étaient anciennes comme le monde,OK MG_0938 ces histoires, et les ethnologues nous ont montré depuis qu’elles constituent le patrimoine commun de notre bonne vieille civilisation indo-européenne.

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Le roman de Paul Follot (Suite 24)

1920 Ouverture Soirée mondaine 1

Chapitre 24

1920. L’année de la relance

    Un certain nombre de facteurs expliquent pourquoi l’exposition de Sarrebruck a été un double échec. Sur le plan économique : le franc est trop cher pour les clients allemands (plus de 4 fois le mark !), tandis que les taxes de guerre continuent d’étrangler le commerce. Sur le plan artistique : la France n’était pas prête encore à se lancer dans l’aventure de l’art moderne. Certes, des gens comme Dunand, Méthey, Hairon, Massoul, Sandoz, sont des exposants de très haut niveau, qui apportent une véritable originalité dans le monde artistique. Mais, ils ne sont pas encore organisés : ce sont autant d’artisans travaillant seuls dans leurs ateliers respectifs, qui n’ont pas encore l’habitude du commerce et surtout de l’exportation. Avant la guerre, on travaillait peu avec l’étranger, au plus avec la Grande-Bretagne (pays de commerce), laquelle n’hésitait pas à envoyer ses artistes sur le continent, à l’occasion de foires, salons ou autres manifestations. En plus des frais de douane très élevés, une taxe du luxe toujours en vigueur, le prix important des transports dans les régions touchées par les combats, mais aussi les grèves qui sévissent après la guerre et l’augmentation partout du coût de la main-d’œuvre… tous ces facteurs rendent les échanges difficiles entre notre pays et l’extérieur.
Pour comble de malchance, les meubles de Paul Follot n’atteindront160 Cabinet Gillow viennois pas leur destination Outre-Rhin…Est-ce à cause de la grève des ouvriers du rail, ou parce que les adresses ont été mal rédigées sur les caisses ? Le boudoir en amarante et la salle à manger, qu’il avait montrés à la Foire de Bordeaux et, les dates d’expositions se suivant immédiatement, qu’il avait décidé d’envoyer à Sarrebruck sans passer par Paris, ont été égarés par la Compagnie des chemins de fer. En conséquent, il doit renoncer à participer au Salon du printemps (Marsan), n’ayant plus suffisamment de pièces. Pour finir, les autorités sarroises se sont mises de la partie : une façon de manifester leur mauvaise volonté devant l’occupant français ! Profitant de la pluie tombée en abondance en ce début d’hiver 1920, elles ont laissé inonder les terrains de l’exposition par la crue de la Sarre. Le fait est d’autant plus dramatique, pour les artistes nationaux, qu’il s’agissait de modèles-types, de pièces uniques qui reviendront cassées, éraflées ou tachées, et devront passer chez le restaurateur. Seul Maurice Dufrène, qui s’était engagé, auprès de ses confrères, à prendre en charge le démontage de l’exposition et le rapatriement des œuvres, a pu mettre à l’abri ses pièces et celles de ses amis. De là date la haine tenace que lui voue le sculpteur Charles Hairon.

    Sur le plan esthétique, l’Exposition de Sarrebruck aura été néanmoins importante pour les arts décoratifs. D’abord en tant que manifestation internationale, elle a marqué le début de « l’offensive française sur les arts décoratifs européens » (André Salmon, l’Europe nouvelle – 28 septembre 1919) ; et puis, parce qu’elle a mis hors-concours les artistes décorateurs, les différenciant ainsi des fabricants de meubles et des fournisseurs en articles d’ameublement (textiles, passementeries, bronzes, etc.), auxquels ils étaient jusqu’à présent associés, et qui participaient a ce genre d’événement pour ramasser des prix et se faire de la publicité.

Fauteuil bleu 2

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Le roman de Paul Follot (Suite 23)

Bordure guirlande 1

Chapitre 23

L’artiste, la République et l’industrie

  Poilu par DevambezA l’automne 1919, la situation économique du pays s’améliore. On retrouve peu à peu un mode d’existence, que le conflit avait fait oublier ; des vieilles habitudes de classe reviennent, qu’on aurait pu croire enterrées à jamais. Durant l’été, Paul a repris contact avec quelques vieux clients. On se congratule dans les lettres d’être vivant… et entier! Francis Hamilton Wedgwood a écrit que finalement, il avait repris son entreprise en mains et qu’il aimerait, à ce propos, qu’on reparle des anciens projets et, en particulier, d’une exposition « Follot-Wedgwood » dans la galerie de Géo Rouard, rue de la Paix. L’artiste se rend à Londres, les 17 et 18 octobre, pour rencontrer le directeur de la fabrique de porcelaine. A l’Imperial Hôtel, sur Russel Square, il constate, de façon plus flagrante encore qu’à Paris, peut-être parce qu’il n’est pas revenu en Angleterre depuis l’avant-guerre, que le vieux monde a changé. Il a dû faire venir la femme de chambre, pour constater que sa baignoire n’avait pas été convenablement nettoyée. La blanchisserie lui a abîmé le beau pyjama de soie violette à col revers, qu’Elfriede lui avait fait faire chez Rody (5, Bld. des Italiens). Il a trouvé en général les Londoniennes mal attifées, dans des tenues criardes et des chapeaux ridicules : « Et tu sais bien, ajoute-t-il dans sa lettre à son épouse : que je me fiche de l’élégance, ou alors je suis difficile ! »HR_salon_paris_1913_americanpast

    Pourtant, le double bonheur de recouvrer sa santé et de pouvoir de nouveau exercer sa profession fait renaître sa confiance dans l’avenir. Démobilisé presque en même temps que lui, son ami, le dramaturge Paul Géraldy, a été affecté à la direction du Commissariat général de la propagande, ce qui correspondrait aujourd’hui à un département du Ministère de la Culture. Comme il faut bien s’entraider entre anciens combattants, le dramaturge lui a présenté l’administrateur de la Manufacture Nationale de Beauvais, Jean Ajalbert, qui a proposé à Follot de réaliser les bois du meuble, commandé à Jean Veber en 1914, sur le thème « Les Contes de Fées ». A savoir : un canapé de huit pieds (2,50 m) – deux bergères – quatre fauteuils – quatre chaises – un écran de cheminée. (Devis de PF à JA – 23 décembre 1919). Afin de relancer la création en France, et par là même le commerce et l’économie, l’État est en train de mettre en place une politique de grandes commandes artistiques, à travers concours, célébrations, aménagements de lieux administratifs tels que les nouveaux ministères, les palais de la République ou tout simplement les bâtiments officiels (gares, préfectures, etc.) dans les villes qui ont le plus souffert de la guerre et qui entrent donc dans le cadre des plans de reconstruction. Les musées ne sont pas oubliés dans cette répartition de fonds et certains possèdent encore dans leurs réserves, des œuvres d’art (meubles, tapisseries, peintures et sculptures) datant de cette époque, qu’ils n’estiment pas assez intéressantes pour être montrées au public. La pensée aux absentsUne grande partie (du moins pour les meubles et les tapisseries) dort toujours dans les caves du Mobilier National, malgré d’heureuses initiatives de l’État, comme le Musée des Années Trente de Boulogne-Billancourt ou la Galerie des Gobelins, à Paris. Nous reviendrons sur ce sujet… La commande du directeur de la Manufacture de Beauvais est une chance inespérée pour Paul Follot, car elle le replace dans le circuit officiel de la création. Voilà longtemps que Paul n’avait rien vendu à l’Etat. Cette carte ne peut que le servir pour renouer avec sa clientèle d’avant-guerre et espérer trouver de nouveaux clients.

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Le roman de Paul Follot (Suite 22)

Chapitre 22

Des lendemains qui déchantent

   9° Village dévastée Après dix-huit mois exposé au danger, Paul peut dire qu’il s’en sort relativement bien avec une blessure et une année d’hôpital. Il a enfin ce grade de capitaine, qu’il désespérait de n’obtenir jamais, avec, en surcroît, la Croix de guerre pour le courage qu’il a montré en entraînant son bataillon sous le feu de l’ennemi. A quarante ans passés, il est encore un homme jeune, en droit de forger des projets pour son avenir et d’élargir son champ d’activités. Plus que jamais, il se sent de taille à occuper une place importante dans sa profession. Il y a pourtant des obstacles importants sur la route de ses espérances : la société qui l’attend au sortir de la guerre, n’est plus ce qu’elle était avant. Il a connu une clientèle, essentiellement composée de gens privilégiés, que sa fortune, son rang ou ses ambitions sociales conduisaient vers une notion élitiste du meuble. Laquelle répondait bien à son tempérament et à sa culture de bourgeois français du 19e siècle. 14° Beffroi ruinesPour le capitaine Follot, la formation des «ouvriers d’art» (terme qu’il employait déjà avant la guerre, pour qualifier les artisans du Faubourg) est foncièrement aristocratique, consistant à développer et à aiguiser par l’usage et l’expérience : « un goût instinctif secondé par une adresse naturelle. » L’esprit leur vient tout naturellement (à ces «ouvriers d’art») « à regarder les beaux monuments, les femmes qui s’habillent bien, les parures d’un joli dessin, les magasins bien arrangés, toute cette prodigalité d’idées qu’on ne trouve qu’à Paris. Ce n’est pas le fruit d’un enseignement, c’est une nature ; cela se respire en naissant, c’est le signe de la race. »
Voilà pourquoi l’art se doit d’être « rare, unique et irremplaçable »… donc à la portée de quelques-uns seulement ! Comme il le dit, dans les notes qu’il jette sur le papier, à l’Hôpital Russe de Nice (Promenade des Anglais) où il passe sa convalescence ; notes, qu’il donnera plus tard à son biographe Léon Riotor* : « Au Front, les troupes d’élite occupaient les points sensibles ; la masse se répandait entre elles. » Ou encore : « Tant qu’il y aura des hommes, il y aura une sélection. Les individus pratiquent entre eux, tout naturellement, des choix et des évictions. L’élite aimera toujours des œuvres raffinées et de grande qualité. » Enfin : « Il (l’Etat) doit n’encourager que les créations destinées à satisfaire, non pas l’homme inculte, mais le plus averti. »10° Verdun
En cela, Paul Follot, est bien un artiste de 1900, d’une sensibilité presque féminine dans sa conception du meuble ; s’il n’y avait la construction bien charpentée de son dessin venant tempérer ce côté précieux qui s’en dégage parfois. Comme les artistes du tournant du siècle, comme la plupart des élèves de Grasset, il considère que l’esthétique et surtout les arts du décor concernent d’abord les femmes. La liste des œuvres qu’il présente le plus fréquemment est assez parlante : Canapés bas et profonds en érable moucheté, marquetés de nacre et d’ébène, garnis de velours bleu pervenche sur fond violet ou lilas ; psychés dorées, sculptées, marquetées d’amarante, d’ébène et de buis ; fauteuils très bas, garnis de soieries bleu et argent ; coiffeuses en bois sculpté de gros bouquets de fleurs, doré et laqué bleu de nuit…

   Au lendemain de la guerre, il n’a pas changé de point de vue. Si d’aucuns sont sortis démagogues des tranchées ; lui, croit davantage encore à une hiérarchie du mérite. Aussi, veut-il travailler d’abord pour ce qu’il appelle « l’élite » – il entend par-là : des gens à même de placer très haut des exigences de qualité, et surtout de les payer !- ; créer des meubles raffinés, employer des matériaux précieux, faire tisser des tapis somptueux, pensés comme des compositions picturales, comme des fresques pour le sol, concevoir des intérieurs luxueux, dont le moindre détail aura été pensé par le décorateur : proportions, aplombs, épaisseurs… Son art se veut ainsi une expression plastique, avant d’être un dessin : il faut que « tel motif de marqueterie rappelle tel anneau de bronze » ; l’arrondi d’un lustre, tel enroulement d’un dossier ; le détail d’un tapis, telle volute d’un meuble… Or, ce n’est pas tenir compte (en tous cas, pas assez !) que le monde autour de lui a changé. D’abord l’argent, s’il n’a pas encore passé de mains, ne bénéficie plus de la même stabilité. Dans une Europe, économiquement épuisée par cinq années de conflit, les biens fonciers, les collections, la rente, sont menacés par l’appétit des gouvernements. 19° Arbres déchirésAprès les taxes de guerre sur les objets manufacturés, l’extension du système fiscal, les dévaluations monétaires, les réajustements financiers, la nécessité d’investir pour redresser l’économie et relever les usines… tout cela fait que, plus que jamais, la fortune doit travailler et rapporter à son propriétaire, s’il veut continuer d’en profiter. Et la bourgeoisie- la catégorie sociale où se recrute la majeure part de sa clientèle -est la première à sentir ces bouleversements. Ne serait-ce que parce que les revendications sociales commencent à se faire entendre un peu partout, obligeant l’État à donner satisfaction à la classe ouvrière, en augmentant les salaires avec les conséquences que cela entraîne sur le coût du travail.
Le problème n’est pas nouveau et il se posait déjà pour lui avant la guerre. En 1910, il se plaignait dans une note à son ébéniste, Triscornia : « Je trouve votre facture très exagérée et je ne paierai certainement pas ces prix là ! Du reste, vous devenez de plus en plus cher, et je serai obligé- si cela continue -, de renoncer tout à fait à vous faire travailler. Je vous ai déjà prévenu en vain. Votre ouvrier vous coûte 9 Frs par jour – en vous le payant 13 Frs je fais votre part. –Mais vous voulez beaucoup plus, et ainsi pour tout ! – Soyez plus modéré, Cher Monsieur, ou ce sera la dernière fois que je vous le demanderai, car vous êtes en train de perdre ma clientèle. »

   13° Charette soldat ruines Seulement, le problème se double à présent d’une instabilité profonde dans le domaine des activités artistiques. La situation matérielle des artisans est plus que précaire. Mobilisés pour la plupart, ils ont cessé de travailler le temps des hostilités ; et aujourd’hui, on leur demande de tout reprendre, comme s’il ne s’était rien passé : cotisations sociales, notes impayées des fournisseurs, redressements fiscaux… L’État réclame ainsi à Follot des arriérés d’impôts pour les quatre années passées au Front, alors qu’il est encore officiellement sous les drapeaux et que le commerce du luxe est loin d’avoir repris. Dans les usines, il faut reconstituer les équipes pour pouvoir reprendre la production, trouver de la matière première engloutie par les armées, renouer avec les marchés lointains, reformer les filières rompues ; dans les commerces, remplacer le personnel disparu et payer les dettes, tout en passant des commandes et en cherchant des nouveaux clients ; chez les créateurs (artistes et artisans), renégocier les contrats anciens, qui ne correspondent plus aux réalités matérielles du jour, se faire aux nouvelles demandes, au goût du public qui a changé totalement. C’est là l’avantage d’une bonne guerre bien féroce : qu’une fois terminée, il y a du travail pour tout le monde. Le montant énorme (mais légitime) exigé en « réparations » d’une Allemagne vaincue et incapable de payer, car privée de son équipement industriel et de ses ressources minières, devrait permettre à notre pays de se relever… Et l’on prépare du même coup le prochain conflit. C’est pas intelligent, ça ? Réthorique infernale du « On casse tout et on recommence », d’où nous sommes loin d’être sortis au 21e siècle. Avec, en prime, l’extinction de notre belle Planète bleue.

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Le roman de Paul Follot (Suite 21)

Chapitre 21

1918, le temps des questions

   0 1918 Poilu et son chien La vie des tranchées, les marches dans le froid et la boue, les corvées quotidiennes, l’attente anxieuse des combats… Follot s’en est enfin sorti de tout cela! Au début de cette nouvelle année, il s’ennuie dans l’ambiance monotone d’un dépôt militaire de la région parisienne, où il a été affecté à la suite de sa blessure de l’automne dernier. Cette nouvelle position lui permet au moins d’être plus souvent avec sa famille. Pour le distraire, son épouse prend des places pour les concerts des Samedis Musicaux du Théâtre Edouard VII. Paul aime toujours passionnément la musique classique et le théâtre. Ils vont aussi à l’Athénée, à l’Odéon où ils assistent à la représentation de la pièce La Treizième Chaise avec Réjane ; au Théâtre de La Renaissance qui reprend cet hiver-là Les Dragées d’Hercule de Paul Bilhaud et Maurice Hennequin, avec Cora Laparcerie ; 0 Dragées d'Herculeou encore au Gymnase, où ils applaudissent La Petite Reine de Willemetz, avec Jane Renouardt. Tout est mis en œuvre, pour faire oublier aux rescapés, l’angoisse de la mort et les horreurs des combats. Tout les appelle à jouir du moment présent : la musique, les spectacles nouveaux, les lieux extrava- gants où l’on se presse pour avoir une place, les mœurs qui sont en train d’évoluer en même temps que la vie sociale, la mode féminine… Les Années Folles ont commencé en ces ultimes années de guerre, et notamment durant la deuxième, comme un réaction saine à l’atmosphère mortifère d’un conflit qui semble parti pour s‘éterniser, un mouvement porté par une jeunesse qui n’en peut plus de ce gâchis de vies, d’énergies et de temps, et veut passer à autre chose.

0 Madame Pangon Paul recommence à donner un sens à son existence. Il fréquente les expositions parisiennes, notamment celle de l’ornemaniste sur textile, Madame Pangon, qui a inventé l’art du batik français, en s’inspirant de vieilles techniques ancestrales javanaises ramenées par les marins hollandais. Elle expose, du 12 au 28 février 1918, dans sa galerie au n° 64, Rue de la Boëtie, des pièces d’étoffes et des vêtements teints à la cire, pour devenir une matière irréelle et luxueuse, qui ne vont pas sans rappeler, sur un tout autre répertoire esthétique, les expériences de Mariano Fortuny. (Dans son palais de 0 Batik 2Venise, l’Espagnol s’inspire, pour ses riches motifs, de l’art de Byzance, de la Renaissance italienne, de l’imagerie copte ou sassanide.) Elle a associé Follot à cet événement, organisé avec le concours des peintres post-symbo- listes René Piot (Illustra- tion: Diptyque du Martyre de Saint-Sébastien) et Roux-Champion, ainsi que du Vénézuélien Emile Boggio (un artiste de l’Ecole de Pont-Aven), en lui offrant de montrer ses dernières créations en matière de bijoux, dans une belle vitrine en noyer clair occupant la place d’honneur de l’exposition. Le décorateur est également en relation avec l’écrivain à succès, Charles-Henry Hirsch, à qui il a envoyé une lettre pour lui dire combien il appréciait son dernier roman La Grande Capricieuse et, en passant, lui raconter qu’il avait du mal à se réinsérer dans la vie normale, après sa dure expérience des tranchées.

    Il a besoin de conseils avisés, d’un guide, d’encouragements, car il doute à présent de lui. Il n’est pas sûr qu’un artiste de quarante ans ait encore sa place dans la société qui s’annonce au sortir du désastre, et à laquelle ses confrères plus jeunes se réfèrent déjà, avec des formes nouvelles, et surtout des concepts 0 René Piotqui rompent avec le passé et une certaine tradition du métier. Est-ce pour cette raison qu’il a tenu à rencontrer Maurice Maeterlinck et Paul Margueritte (le frère et collaborateur de Victor, le futur auteur de La Garçonne (1922), transposition dans la littérature de la « nouvelle Eve » qui attend au foyer Adam de retour des combats) ? Ces deux hommes de lettres, avec leur solide bon sens et leur énergie de grands travailleurs, vont l’encourager à se remettre à l’ouvrage sans tarder.0 Pendentif.1

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Le roman de Paul Follot (la suite 20)

Chapitre 20

Que fait une femme du monde pendant la guerre ?

  P1000823  Ce n’est pas encore une paix bilatérale, mais la fin des hostilités ou, du moins, un cessez-le-feu qui met en suspens pour le moment les menaces et les décisions hâtives. Que s’est-il passé entre Paul et Ida ? Les archives se montrent muettes à ce sujet ; peut-être, tout simplement, parce qu’il n’y a pas eu de lettre ni de mise au point entre eux, mais un cas de force majeure qui les a placés l’un et l’autre en face des réalités : l’accident de voiture pour Ida, la blessure au combat pour Paul, leur ont montré respectivement combien leur solidarité était nécessaire, dans ces heures difficiles. En tout cas, sans l’existence d’un accord entre eux, qu’il soit tacite ou de facto, il est difficile de comprendre qu’on se trouve soudain face à un changement radical tant dans leurs rapports que dans le ton de ces derniers. Plus de récriminations. Le cahier des doléances est clos entre le couple. Ida se montre une brave et efficace assistante de son mari, lorsqu’il lui recommande de faire « activer la fabrication des petits fauteuils et la grande lampe ; (de) la bague avec la tourmaline, que tu m’as montrée, ainsi que la bague avec la topaze entre quatre griffes d’or.» (Courrier à Ida – 30 nov. 1917) Comme on peut le constater dans la correspondance avec les fournisseurs, les règlements de factures, le courrier avec les clients… P1000832Paul se repose de plus en plus sur son épouse pour toutes ces affaires matérielles. Il se réserve le domaine de la création et les points de compétences techniques, comme le choix de la matière première ou la décision de travailler avec un atelier du faubourg plutôt qu’un autre. C’est Ida qui relance les travaux en cours ou les factures en retard de paiement, envoie les invitations pour des visites de la maison-galerie, rappelle un client qui désire passer une commande, dénoue un litige ou arrange une brouille (comme c’est le cas avec les Meunier). Elle accomplie ainsi le rôle d’une collaboratrice vigilante… et il est peu probable, au vu de la situation financière de son mari, qu’elle soit rémunérée pour cela.

    Dans un tout autre contexte, Daria, la jeune épouse d’origine russe de l’homme d’affaires Edmond Meunier, se plaint amèrement dans sa lettre du 16 janvier 1917, de ne pas avoir un moment libre dans la journée pour écrire à ses amies : elle quitte son élégant domicile de l’Avenue du Bois de Boulogne, à Passy, à 8h.1/4 du matin, pour y revenir « épuisée » à 12h. ½, après avoir accompagné l’un des soldats aveugles dont elle s’occupe, dans sa tournée de porte à porte en essayant de vendre ces menus objets, que les poilus fabriquent pour passer le temps dans leurs casemates ; mais surtout les grands blessés de guerre, dans les ateliers ouverts par le céramiste Jacques Lachenal, qui donneront une production esthétiquement très intéressante dans la décennie suivante. P1000827« C’est une idée géniale ! écrit-elle à Ida : Les hommes gagnent une moyenne de 50 Frs net chacun, par jour ; je vous conterai la chose plus en détail une autre fois. En attendant, je m’éreinte en grimpant des étages, causant, discutant, etc. Ceci pour vous dire que je n’ai pas eu le temps de vous téléphoner. A présent, il est 11 h. du soir… » (en sous-entendu : Voyez ! c’est-là le seul moment dont je dispose, pour penser à moi). Mais passons aux choses sérieuses ! « Voulez-vous s.v.p, poursuit-elle : faire prendre l’étoffe des petites plumes pour le fauteuil doré… Rapidement car Châtel (sic) & T. n’en aura plus sinon. Avez-vous une idée de petit carré (coussin) de couleur à mettre sur ce fauteuil, pour rompre la monotonie ? Ce serait bien. Je ne vous parle plus d’avoir un tissu semblable à celui qui recouvre votre fauteuil doré ; je suis sûre que vous n’en aurez pas. Et, je ne veux pas attendre l’époque improbable (ndlr. : après la guerre) où vous pourrez en faire faire un grand nombre de mètres. – Il est entendu que je le demande (le fauteuil) doré très noirci : très vieilli… Quant à la table, demandez à votre mari de changer si possible le damier, que je trouve très laid ; – à moins qu’il la vende. – Dans quel cas, je la demande plus simple, – moins chargée.- Voilà, Chère – je vous quitte, mon petit, en vous envoyant beaucoup d’amitiés, Daria Meunier ». Avec ce post-scriptum clôturant « l’affaire » de la table : « Aucune nouvelle de Grammont pour la table. Il n’a pas dû la commencer. –Si c’est le cas, j’y renonce tout simplement ! »…

P1000819 Lire la suite « Le roman de Paul Follot (la suite 20) »

Le roman de Paul Follot (la suite 19)

A Toi, un grand Merci…

Chapitre 19

Troisième hiver dans les tranchées

    Ida a été fortement contusionnée par son accident sur le boulevard Raspail. Elle souffre de violentes névralgies, bien que la tête n’ait pas été touchée lorsque la voiture l’a jetée sur la chaussée. Par bonheur, elle n’a rien de cassé ! Seul son pardessus a été irrémédiablement déchiré, ce qui par ailleurs lui a peut-être sauvée la vie, car elle aurait été sinon traînée sur plusieurs mètres. Dans la maison mal chauffée par mesure d’économie, elle souffre de douleurs dans le dos et les genoux, auxquelles viennent s’ajouter un rhume et la mélancolie de se sentir seule, loin des siens et, de plus, en instance de séparation avec Paul. Maillot de corps en laine, écharpes, manteau pour traverser des espaces glacés entre sa chambre et la cuisine… Rien n’y fait ! Elle meurt de froid. Elle a enlevé Erwin de la pension du Lycée Montaigne, pour être moins seule et se faire aider, car elle a du mal à se déplacer. Une idée bizarre, si l’on en croit Paul, car l’enfant s’ennuie à la maison et se montre insupportable. Par contre, elle a mis Sylvie en pension, bien qu’elle ait à peine cinq ans… Son mari pense qu’il aurait fallu faire le contraire. Il ne la comprend pas et l’accuse, une fois encore, de se montrer trop dure.

    En ce début d’année 1917, la situation du lieutenant de la 7e compagnie territoriale, Paul Follot, est loin d’être réjouissante. Il a entamé son troisième hiver dans les tranchées et son dégoût, de cette guerre qui s’éternise, s’accentue de semaine en semaine. Dans ses lettres, il répète sans cesse à son épouse : « qu’il faut qu’elle le sorte de là ». Cette demande est devenue une obsession, il ne songe qu’aux moyens de quitter sa position, aux avant-postes du combat et, dans sa rage de ne rien voir venir, il se montre injuste avec elle : il l’accuse de ne rien faire pour lui, d’être indifférente au danger qu’il court, il invoque une mort prochaine… au mieux il lui reproche de ne pas suffisamment s’activer auprès de leurs connaissances, pour qu’on l’évacue vers un secteur plus protégé. Follot Rue Schoelcher6Ce sont-là les griefs qui reviennent dans chacune de ses lettres, au point qu’il semble que sa santé mentale soit sérieusement menacée. Bien des hommes, empêtrés dans cette guerre de tranchées, formulent les mêmes reproches: face aux «planqués», la rancœur devient de plus en plus forte. Le moindre prétexte lui sert de catalyseur, comme le montrent ses démêlés avec Edmond Meunier…

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Le roman de Paul Follot (la suite 18)

Arnoux 4

Chapitre 18

Un ultimatum avant le divorce

   Martin 6 Guerre au Front, guerre au foyer ! Comme je l’ai dit, dans le chapitre précédent, Paul se trouve dans une situation très difficile. Son unité est stationnée dans la Woëvre, en Lorraine, en 1ère ligne de la côte de la Meuse, à cent mètres de l’ennemi. Sous les obus, les torpilles et les balles, il vit dans un trou de terre et de pierres humides, où il a pris des rhumatismes et des douleurs de reins insupportables : « Il y a douze jours que je ne me suis déchaussé ; je ne dors que deux ou trois heures à la fois, – et mon âme et mon corps sont brisés par deux ans d’attente, de souffrance et d’angoisse »…
Et la guerre semble bien partie pour durer. « Les Boches, écrit-il à son épouse, le 5 février 1916, ont toujours des munitions, des Zeppelins et des soldats ; – et à ce point de vue, après avoir déploré que de pauvres gens aient été tués à Paris (par les bombes « les marmites »* P1000813lancées depuis les aéroplanes), on peut supposer que cela n’a pas été inutile pour secouer un peu les « hautes sphères » qui, m’écrivait Louis dernièrement ( ?), sont « toujours très optimistes » !… Je lui ai répondu que personne au Front ne doutait du succès final, mais qu’on commence à croire que ce succès serait déjà venu, et viendrait encore beaucoup plus vite, si ceux qui détiennent le pouvoir avaient eu, les uns plus d’énergie, les autres plus de talent, et d’autres enfin plus d’honnêteté ! – Si les gens des « hautes sphères » vivaient dans la boue et l’exil, et recevaient des marmites et des balles, leur optimisme serait certainement plus diligent ! – Les gens du Front veulent bien mourir pour la France, mais non pour payer l’incurie des gens qui ont accepté de les conduire à la victoire. – Voilà ce qui commence à se dire quand on lit certaines déclarations dans les journaux ; et il serait temps que les « civils » soient à la hauteur des « poilus » ! – Pas tant de compliments, s’il vous plaît, mais des actes, des faits, qui prouvent que nous sommes gouvernés et qu’à l’arrière on ne pense qu’à une chose : la VICTOIRE ! – Or, loin s’en faut que l’on ait ici cette impression ! – Et c’est bien triste ! – Comment ensuite trouver du réconfort dans les promesses optimistes sur notre « renforcement » et sur « l’affaiblissement » de nos ennemis ?… Il y a un an, à pareille époque, on nous racontait les mêmes choses, et l’on était déjà « optimiste » ! – Faudra-t-il encore passer un an ainsi ?… Ou deux ?… Ou trois ?… On ne sait plus ! Nous a-t-on assez raconté que les Boches employaient des soldats de 47 ans !! Et les miens ? Ils ont 46 ans et même plus (toute la phrase a été barrée) et beaucoup sont plus ou moins infirmes ! »Martin 13

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