Le roman de Paul Follot (Suite 45 et Fin)

 

Chapitre 45

Quand l’heure est venue…

     Signe des temps, la Société des artistes décorateurs, en cette année 1939, a choisi la Rue pour thème de son exposition annuelle. Architectes, ingénieurs, urbanistes ont été invités à penser grand, imposant, pour les foules et les masses futures. La guerre et ses bombardements vont bientôt leur livrer des espaces à construire. Autre signe des temps : les artistes qui composent cette association, ont décidé de remplacer celui qui est à leur tête. Leur nouveau président, Louis Süe, se défend de désavouer ou de méconnaître le rôle primordial qu’a joué, trente années durant, « son éminent confrère » Paul Follot. Il explique cette « destitution » par une volonté commune « d’aller de l’avant » et de resserrer des liens avec la jeune création (notamment la FAC – Fédération des artistes créateurs), pour mieux répondre aux nouvelles réalités du marché. Un Salon des Lumières s’est d’ailleurs adjoint à cette exposition, comme pour rester dans le sillage de l’Exposition des Arts et des Techniques et montrer au monde qu’on a compris le rôle majeur que l’éclairage électrique va jouer dans le décor urbain. Ce n’est pas un hasard, si l’on a choisi la voie publique, pour thème. En Allemagne, c’est le Stade! (une énorme différence de points de vue; deux façons de concevoir l’individu dans la société, aujourd’hui encore antagonistes).

Affiche Exposition de Lille 2     A défaut d’être présent sur le 29e Salon des artistes décorateurs, Paul Follot a eu une place d’honneur dans la manifestation qui s’est tenue juste en face, au Petit-Palais. Il a exposé avec le Groupe 35, un bel ensemble de meubles « pour un cabinet de travail d’un industriel », en acajou rosé de Cuba, avec socles, moulures et poignées en acier nickelé demi-mat, sur bois verni. La belle salle à colonnes de la Galerie Duthuit, sous la coupole en verrière, a également servi de cadre à un beau mobilier pour un boudoir, dont « la sobriété et l’élégance ont été fort appréciées des amateurs » (Fouqueray, ex. Le Journal – 19 janvier 1939). La critique a souligné, à cette occasion : « l’importance du talent (de son créateur) et sa personnalité visible dans la moindre de ses créations. » (Limagier, ex. L’Oeuvre – 14 janvier 1939). Ces manifestations artistiques se déroulent sur fond lointain d’échos de canons et de blindés. La guerre est là, inévitable, et les clients de Follot remettent déjà « à des lendemains meilleurs » les projets importants : comme l’aménagement de la salle de conseil de la Société des aluminiums français, rue Balzac. Le travail du décorateur s’y limitera à la vente de deux fauteuils, deux chaises et d’un guéridon à piètement métallique (AF à PF – 24 mai 1939). Le Ministère de la Marine, par contre, lui a passé des nouvelles commandes. En juillet, il a demandé au ministre l’autorisation de visiter les cabines et appartements du Richelieu, en cours d’installation sur les chantiers de Brest, afin d’en étudier la disposition, avant de remettre ses plans d’aménagement des cabines des officiers supérieurs, du cuirassé Jean-Bart, à son commanditaire, les Chantiers de la Loire.

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Le roman de Paul Follot (Suite 44)

Chapitre 44

Les hommes de 14 ne font pas des vieux os !

 Paul en 1942 dernière image    Paul est tombé malade à la veille de la grande Exposition des Arts et des Techniques. Une mauvaise bronchite qui l’a obligé à garder le lit durant quelques semaines. Une fois encore, son médecin lui a conseillé d’arrêter de fumer : « Prenez garde ! Les hommes qui ont fait la guerre ne font pas des vieux os ! » Dans la fièvre des travaux à finir, des conflits sociaux, des assemblées et des décisions importantes… ce n’était pas vraiment le bon moment, pour suivre son conseil. Il se refera une santé dans sa propriété de Beauvallon, lorsque tout sera terminé (PF à l’UCAF – 27 septembre 1937)

    Les festivités parisiennes se sont prolongées un peu, jusqu’à la fin de novembre, avec la Rétrospective des Arts Décoratifs Français, dans les salons du Royal-Monceau (39, avenue Hoche), organisée avec le concours de la Société Internationale des Amis de la Musique Française et le patronage de la Cie. Générale Transatlantique : Debussy, Fauré, Saint-Saens, au menu pour la partie musicale ; Dupas, Max Ingrand, Besnard, Dunand, représentaient les arts décoratifs. On a exposé, entre autres, les maquettes du paquebot La Normandie.Bild (56)

    Le 25, l’équipe du Pavillon du Mobilier a donné un grand dîner de clôture, au Palais d’Orsay, suivi d’un bal. Ces réjouissances ne sont pas du goût de tout le monde, notamment d’un certain M. Gouffé (exposant de la Classe 38) qui a accusé publiquement le Président Follot, de « dilapider l’argent du groupe ». Il est allé jusqu’à parler, dans un article, d’un « détournement de fonds » ! Le cahier des doléances de l’Expo’ 37 est ouvert :

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Le roman de Paul Follot (Suite 43)

Chapitre 43

Comme un air d’avant-guerre…

 Salon Pleyel 30  Au printemps de 1937, l’Exposition Internationale des Arts et des Techniques s’apprête à ouvrir ses portes, sur fond de revendication sociales et de crises politiques. Pour commencer par ces dernières : pour des esprits clairvoyants, la Guerre Civile qui déchire la jeune République espagnole (elle expose, dans son pavillon, Guernica, commandée à Pablo Picasso) est une répétition générale de celle qui va se jouer en Europe, trois ans plus tard. L’Allemagne s’arme à tour de bras et construit des autoroutes assez puissantes pour supporter le transport de matériel lourd. Sur fond de violences et de pogroms Outre-Rhin, une série de mesures racistes vient d’écarter les juifs de toutes les fonctions publiques. En France, la victoire de la gauche, en mai 36, a ouvert une période de troubles : partout, les employés des usines se sont mis en grève en réclamant plus de justice dans le partage des bénéfices du travail. Afin d’apaiser les esprits, le gouvernement de Front Populaire a promulgué une série de lois sociales, qui ont eu pour conséquences immédiates une hausse générale des prix. Dans le cas de Follot, cela signifie que les salaires d’un staffeur, un marbrier, un ébéniste ou un vernisseur, etc. vont augmenter de 50% et plus… (PF à R&D – 3 juin 1937). Des ateliers du Faubourg, comme Rambaudi, Dantoine, Pigé & Paigné, Ragot ou autres, hésitent à se lancer dans des projets trop coûteux… Sans parler du sabotage, que la CGT recommande en douce à ses ouvriers pour faire entendre leurs revendications. « Jamais vu cela ! » a griffonné Paul, au dos d’un devis des établissements Ragot (54, rue Saint-Maur – Paris XIe) : « Même soigneusement emballés, les meubles de luxe nous arrivent volontairement détériorés (…) et les assurances ne manquent pas de clients qui souscrivent « tous risques », y compris la casse des marbres et glaces, explosions, grèves et émeutes »
Nürnberg 1935Ailleurs, il constate « On travaille 40 heures par semaine au lieu de 48 ! – Avec deux jours par semaine d’interruption totale de l’activité + les fêtes + les grèves + les occupations + lock out + les atteintes à la liberté du travail. – Ce qui donne un rendement théorique de 60% mais réel de 40% ! – Donc, il faudra désormais un an pour fabriquer quelque chose, là où il fallait jusqu’à présent 6 mois ! » Conclusion : « l’activité du pays est paralysée et les énergies de ses créateurs impuissantes face à la mauvaise volonté ambiante… » (Ateliers R&D à PF – 27 juillet 1937)

    Depuis le 1er juillet, le chantier de l’Exposition est arrêté et le bâtiment de l’UCAF gardé jour et nuit par quatre vigiles. Certain exposants ont même reçu des menaces écrites. Le décorateur Maurice Pré va en a faire la fâcheuse expérience : Pour rattraper le temps perdu à cause de toutes ces interruptions du chantier, il a cru devoir demander à son père et à deux collaborateurs de lui donner un coup de main pour installer son stand. Ils sont très vite interrompus par un groupe de gros bras commandés par un délégué syndical : bousculades, insultes, volées de coups… Le décorateur est obligé de recharger ses meubles et de partir sous les projectiles (AP à PF – 111937-train-electrique-trocadero juin 1937). L’affaire n’en est pas pour autant terminée. Comme la CGT a le contrôle de l’embauche sur le chantier de l’Exposition, l’incident avec Maurice Pré est considéré comme une infraction grave au règlement interne, « en laissant entendre que les exposants seraient libres de faire ce qu’ils veulent sur leur stand. » Pour protester, les ouvriers des chantiers se mettent en grève le lendemain.

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Le roman de Paul Follot (Suite 42)

191 Grand Salon argent Gillow

Chapitre 42

Le temps du déclin.

 

 Bureau Expo 1932  Paul Follot a été très occupé durant l’hiver par ses conférences. Il n’en a pas données moins de vingt à l’Ecole Supérieure des Arts Appliqués, sur des sujets aussi variés que le meuble, les arts décoratifs, l’architecture intérieure, l’art dans la société moderne, les rapports entre le public et l’artiste, etc. Il n’est pas le seul intervenant. Souvent un confrère prend la parole pour illustrer le thème. Ses collègues conférenciers se nomment : Jean Luce, Dunand, Lapparra, Jean Martel, Malclès… et ils traitent tour à tour de la céramique de grand feu, de la laque, l’orfèvrerie, le bijou, la sculpture sur bois. Son vieil ami et maître, Frantz Jourdain n’est plus : il s’est éteint l’an dernier. Paul a repris le flambeau du métier « dans le respect de la tradition » ; une conception défendue par ce grand pourfendeur de tout ce qui pouvait ressembler, de près ou de loin, à de l’art officiel ou à un quelconque académisme.

     Au milieu de l’éclatement que connaît son époque, de la multiplication des courants (« tous ces théoriciens en -ismes » comme les décrit Follot), alors que les jeunes artistes éprouvent plus que jamais le besoin de voir clair, l’enseignement qu’il leur dispense, dans l’école de la rue Madame, peut-il les aider à entrer dans la vie active ? Rien n’est moins sûr ! comme le montre peut-être cette lettre d’un ancien élève de son cours de composition :
« Un ami me fit connaître votre cours et m’en dit des merveilles ; je m’y inscrivis dans le but de compléter ma formation artistique… et bien m’en prit. –En face d’un esprit aussi averti et pénétré de son art que le vôtre, mes préjugés fondirent comme neige au soleil et je restituai les Arts dits « mineurs » à l’Art tout court. Je m’étais aperçu que là, comme partout ailleurs, il fallait toujours vouloir P1000273« raison garder », comme vous le fîtes du reste si bien dans vos cours ; je compris que le Nombre jouait un rôle primordial dans l’Art (…) Les grands artistes de la Renaissance italienne ne furent-ils pas tous de grands mathématiciens ? Et la Règle de la Section d’Or ne joua-t-elle pas un grand rôle dans leur art ? Seul, celui qui était initié aux mathématiques pouvait, selon les sages grecs, pénétrer aux Champs-Élysées.» (ML à PF – 4 juillet 1933)

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Le roman de Paul Follot (Suite 41)

Chapitre 41

La mode de La Doulce France

  Georges V - Salle à manger En 1935, Follot est enfin le président de la SAD (Société des Artistes Décorateurs). A ce titre, il a la charge de préparer, avec les principaux membres de cette association*, l’Exposition Internationale qui doit se tenir à Bruxelles. Ce sera l’une des manifestations les plus marquantes de l’avant-guerre… Car, personne n’en doute plus : un nouveau conflit se prépare en Europe. La conjoncture économique semble pourtant favorable : le chômage a diminué avec la reprise de l’activité dans les secteurs industriel et manufacturier, les Français recommencent à consommer… Mais « la crise de 30 » n’a pas cessé de hanter les esprits. Face aux nouveaux défis mondiaux, les artistes sont conscients de la nécessité de faire bloc. Ces défis sont essentiellement économiques et la grande question est alors : Quel rôle la France peut-elle encore jouer sur le marché international ? La culture et la tradition sont des béquilles toutes trouvées. L’UCAF (Union Centrale des Artistes Français) a décidé d’élargir son action fédératrice en créant, dans chaque région de France et des colonies, un Comité d’Art Régional « qui a pour mission de provoquer par tous les moyens une renaissance aussi complète que possible des anciennes traditions locales, et de les orienter vers une adaptation aux goûts et aussi aux servitudes de la vie moderne » (UCAF – 5 février 1935). Sous l’impulsion de ses membres, un Congrès de l’Art Régional est organisé les 4, 5 et 6 avril au Grand Palais, affichant bien haut les 34 blasons des provinces françaises.

     Ce phénomène socioculturel, qu’on verra se prolonger après la guerre, jusqu’à la fin des années 50, correspond en fait à l’émergence de classes nouvelles qui défendent, par voie syndicale, des droits sociaux récemment acquis, dont celui de tous les salariés à une vacance annuelle, qui sera officiellement établie l’année suivante. C’est l’invention des « congés payés » et le début des grands départs sur les routes estivales. Mélange de redécouverte des traditions189 Intérieur modesterurales (dont on s’est coupé pour entrer dans le monde urbain du travail) et d’un sentiment communautaire exacerbé (on trouve ce qui vient de chez nous bien beau, comparé aux autres peuples, et qu’on pourrait se passer de tout le monde, au vu de la richesse et la diversité de notre pays). La mode est à l’artisanat, au patrimoine national et à la défense de l’art populaire… On renoue avec la vie paysanne et il est même question qu’elle tienne une place importante à l’Exposition de 1937. Dans cette perspective, l’UCAF a d’ailleurs créé une commission d’enquête, chargée de dresser un bilan de l’état général de nos monuments, parmi lesquels on range le « savoir-faire français» et la tradition perpétuée par les ateliers régionaux. Paul Follot en a été nommé responsable pour les Alpes Maritimes, les Basses-Alpes et le Var. (UCAF – 29 mars 1935)
Tout cela débouchera sur Les Entretiens de Royaumont, consacrés au régionalisme et à la perpétuation des traditions françaises, qui se tiendront les 18, 19 et 20 mai dans le foyer de l’abbaye de Royaumont, sous le patronage du Sous-secrétariat aux Beaux-Arts et la présidence du critique d’art Waldemar George (voir IMEC – Fonds Waldemar George).

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Le roman de Paul Follot (Suite 40)

Chapitre 40

Des conséquences d’une crise.

 

 3.Boudoir W&G    Début janvier, Paul Follot a donné, rue Madame, une conférence sur Angkor et l’Architecture Khmer (direct. Des Beaux-Arts – 2 janvier 1933). Le public était composé pour l’essentiel des élèves de l’École des Arts Appliqués, des vieux amis de la SAD et des membres de l’École Française d’Extrême-Orient (EFAO), parmi lesquels quelques intimes : Francis Jourdain, Paul Chabas, Maurice Dufrène, Cappiello, les architectes Boileau et Pierre Patout, Montagnac et autres, comme George Coedès (directeur de l’EFAO), le sénateur Henry Bérenger, l’écrivain et critique d’art André Salmon et le docteur Mondor… Dans une loge, Ida et ses enfants sont venus le soutenir en face de ces éminents spécialistes de la civilisation cambodgienne, que sont les Coedès, Galoubeff, Marchal : « armés d’une grande foi, (ils) ont fait avec de faibles moyens une œuvre immense… » Par cet hommage vibrant, le décorateur les aura peut-être disposé à «glisser» sur quelques idées contestables, comme ce passage (mais a-t-il été dit ? il est barré sur le manuscrit) sur « la fameuse migration aryenne au type dolichocéphale (à la tête longue et étroite) – dont les Allemands Hitlériens prétendent descendre bien que leurs figures larges dénoncent plutôt une origine asiatique…» Les théories racistes font leur chemin. Présent dans la salle, son neveu, Henri Follot a reconnu qu’il savait parler devant le public. Il va d’ailleurs lui en donner une nouvelle preuve, quelques semaines plus tard, à l’occasion des obsèques du sculpteur François Pompon, en prononçant un éloge funèbre qui lui vaudra les félicitations émues de son vieil ami, Frantz Jourdain. Paul a-t-il trouvé sa nouvelle vocation dans la rhétorique de circonstance et la récolte de décorations ? Son activité pédagogique lui a valu, au printemps, la rosette de Chevalier de la Légion d’Honneur…Tout cela ne fait pas prospérer ses affaires.

 Art dégénéré   On est entré dans une période trouble. L’activité du pays ne cesse de se ralentir depuis plus d’un an. La politique s’est mise de la partie : les Français s’apprêtent à mettre au pouvoir un Front Populaire. L’Italie et l’Allemagne se sont rangées derrière des leaders, qui leur promettent un avenir radieux. On commence à parler de mesures antisémites et à dénoncer les «ennemis du peuple» : Juifs, banquiers, homosexuels… L’Espagne se réveille aux cauchemars de Goya. L’exposition qui se prépare semble à certains une occasion de rassembler, sous la bannière de l’art et du progrès technique, des nations que tout de plus en plus sépare. Paul est occupé par mes préparatifs de son envoi à Milan, pour la Triennale des Arts Décoratifs. Son nouveau mobilier en métal ne sera pas prêt, mais il le montrera au Salon, de mai à juin au Grand Palais, à savoir : deux grandes cabines de luxe et un salon moderne, pour le paquebot La Normandie, qui fera sa première traversée Le Havre-NewYork, l’année suivante. Des ensembles entièrement exécutés avec des matériaux ignifuges (incombustibles). Il assure que « ce sera beau, élégant, confortable et pratique… et ne devrait pas revenir plus cher qu’un mobilier du même ordre, réalisé avec des matériauxFauteuil acier Studalordinaires.»

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Le roman de Paul Follot (Suite 39)

Follot 15 Les Roses 1

Chapitre 39

                                       Damas brochés, lampas de soie…                                   Les tissus de Paul Follot

     Après la crise de 1929, le monde est entré dans une logique économique nouvelle, où seules les groupes peuvent prétendre exercer efficacement une action sur la vie sociale. Comme les ouvriers métallos, les bouchers ou les dockers, les artistes-décorateurs ont intérêt à se grouper- non plus, comme ils l’ont fait jusqu’à ce jour, en courants esthétiques, -mais en collectivités capables de défendre leurs droits et l’avenir de leur profession. L’engagement social est désormais la seule perspective qui s’offre à tous ceux et celles qui veulent jouer un rôle dans la création. C’est la fin de la pyramide des valeurs, défendue en gros depuis la Follot 16Renaissance, qui donnait à l’artiste une place particulière à la périphérie du pouvoir, même si ce n’était qu’une illusion. Le déséquilibre entre les ressources des habitants de la planète se creuse : « La moitié des hommes manque de tout, alors que jamais l’Humanité n’a été aussi riche. » (Follot à l’UCAF, avril 1933) La moitié des Français ne sait pas lire, alors que l’autre veut du sensationnel à tout prix.

     « Le syndicat faisant la force » (comme le dit le dicton), les artistes reprennent le thème récurent du corporatisme pour affronter les nouvelles réalités… avec l’appui de la CGT. On voit ainsi se créer, sous l’impulsion de Frantz Jourdain ou Paul Follot et quelques autres, une Union corporative de l’art français (UCAF) dont les deux principaux objectifs sont :
1°/ former un bloc compact pour défendre les intérêts des artistes-décorateurs vis-à-vis des pouvoirs publics.
2°/ préparer ensemble une exposition internationale pour 1935, qui leur permette de mettre en pratique leurs principes.
Parallèlement, il s’est créé une Fédération des artistes créateurs (la FAC), dans laquelle Follot occupe également une place importante. Elle a pour but « d’assurer en France, dans les colonies et les pays du protectorat, le développement de l’art français, ainsi que resserrer les liens interprofessionnels en dehors de toutes les questions esthétiques. » (Circulaire du 18 mai 1932)

     Le chômage a touché fortement les milieux artistiques. Les métiers d’art n’ont plus autant d’activités que dans le passé. Par mesures d’économies, Paul a dû renoncer à ces meubles luxueux qui avaient bâti sa renommée dans les années 20. Il a également fait un trait sur les beaux damas, sur les lampas de soie tissés par les grandes maisons lyonnaises, les Tassinari, Lauer, Cornille & Frères… Trop riche ! Trop cher ! Il cherche à présent un compromis entre le coût et la qualité : « des meubles simples, dans une matière belle et d’une exécution irréprochable. » La crise a touché le secteur textile et l’on voit les restrictions se répercuter sur le goût de la clientèle. Les grands magasins proposent maintenant du « beau » pour les classesP1010151 moyennes. C’est le temps de la Samaritaine de Luxe… Plus modestement, des Galeries Barbés ou d’Armena Lévitan, dont les ateliers s’inspirent de ce qui se fait de mieux chez les meilleurs (ceux qui continuent de meubler une élite) pour le proposer sous une forme presque trompeuse, à des prix « défiant toute concurrence ».

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Le roman de Paul Follot (Suite 38)

186 Enfilade Gillow argent 2

Chapitre 38

Divorce à l’Anglaise…

  Durant son séjour en Thaïlande, la Waring & Gillow a diminué l’activité du département d’art moderne dans sa succursale parisienne. Le bureau de Follot et son personnel ont été répartis dans divers secteurs du magasin. On a nommé, pour le remplacer «momentanément», un certain Monsieur Lemoine qui a dénaturé ses créations en plaçant des fleurs artificielles sur les meubles, ainsi que « des objets de bazar ». Son titre ronflant de « directeur artistique du département d’art français moderne » n’a plus aucun sens, aussi Paul demande à reprendre sa liberté avec une indemnité correspondante à un an d’appointements, et 500.000 Frs. pour céder à la firme les droits d’exploitation de ses modèles. Les temps sont durs et celle-ci réclame des coupes franches dans les budgets. Le chiffre d’affaires, notamment dans les secteurs du tapis et des textiles, n’a pas répondu IMG_3696au capital investi. Le nouveau directeur général, M. Chermaïeff, a suggéré à Paul Follot de trouver l’emploi des stocks dans les palais du roi de Siam :
– « Ce serait le seul moyen de rentrer dans nos fonds (…) Vos tapis sont trop chers. Pour une très belle fabrication de point noué d’Aubusson, il faut compter 1.250 Frs. le mètre carré, ce qui diminue d’autant nos bénéfices… » Surtout dans un projet de l’ampleur de celui du Siam : il faut trois tapis de très grande surface pour couvrir le hall du Palais Chakkri !
Malgré le contexte de crise économique et la sagesse qu’il y aurait à se plier à la loi du marché, la proposition de Chermaïeff est repoussée par le décorateur. Il déclare fermement n’être pas d’accord « avec cette politique de baisses à répétitions qui, selon lui, déroutent le client et le feront renoncer peu à peu à payer les choses à leur juste prix ! » (PF à W&G – 19 mai 1930)Chakkri Salle du Conseil

     Deux jours après son retour, le 8 avril 1930, Paul s’est rendu à Londres pour discuter de l’avenir de sa collaboration avec la Waring. Cette rencontre va aboutir à leur séparation à l’amiable… En août, il a repris officiellement sa liberté, après qu’un accord ait été trouvé entre les deux partis, accord laissant au décorateur le soin de mener jusqu’au bout la commande du roi de Siam, pour le compte de la maison anglaise. Cette dernière s’engageant à lui rembourser tous ses frais d’atelier (dessinateurs, fournisseurs, etc.) et à lui verser un pourcentage sur toutes les affaires qui viendraient ultérieurement, en relation avec la dite commande. Paul peut se consacrer en toute exclusivité à l’énorme labeur qu’elle représente…

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Le roman de Paul Follot (Suite 37)

7 - Cabane E. Martin

Chapitre 37

Impressions cambodgiennes

     En attendant, Paul est riche ! Ou si près de le devenir… Depuis qu’il a quitté la cour de Bangkok, il n’a pas perdu son temps : outre quelques projets pour le roi jetés sur le papier, il a travaillé à la décoration d’un bar à Singapour. Cela s’est fait à bord du Metzinger le conduisant vers Saïgon, où il a retrouvé ce Monsieur Schwarz, sa connaissance du voyage de l’aller. Un Français très sympathique, aventurier et homme d’affaires, comme il s’en trouve fréquemment dans ces régions, directeur de banque et conseiller commercial, proprié1 - Cambodge Garudataire de maisons de jeux, à qui il a raconté les succès de sa mission auprès du roi de Siam et ses projets d’installation dans le pays. On ne laisse pas passer un homme à qui la fortune est en train de sourire, sans lui demander de vous rendre un service. Son compagnon de route cherche justement quelqu’un pour repenser complètement la décoration intérieure d’un établissement qu’il vient d’acquérir, dans un quartier chaud de Singapour. Dans la chaleur étouffante et le roulis impressionnant de sa cabine- la mousson soufflait très fort et rendait la traversée difficile -, Follot a croqué pour lui une dizaine de dessins. Le principe est simple et tout à fait adapté à ce genre de lieu : un décor vert-jade, avec des sièges et des tables en laque Duco de la même teinte aquatique, garnis d’un cannage argenté faisant écho au dôme du plafond. Ce dernier est entièrement plaqué de feuilles d’argent, sous lesquelles tournent les pales d’un énorme ventilateur central en macassar. « Vous aurez-là, déclare le décorateur en lui remettant son travail : si vous veillez à ce que l’effet indiqué sur mes dessins soit parfaitement rendu, le plus chic et le plus moderne endroit de Singapour. » (PF à MS – 12 mars 1930) Est-il utile d’ajouter qu’il a exécuté cette tâche moins comme une commande, qu’à titre amical ? Mais, s’il n’a rien gagné, il espère que ce projet lui amènera une riche clientèle dans ce sud-asiatique, après qu’il ait transporté son activité en Thaïlande.Khmer 2

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Le roman de Paul Follot (Suite 36)

Photo de Lartigue

Photo de Lartigue

Chapitre 36

Le voyage en Thaïlande.

    Dans le cadre de ses activités de directeur artistique pour la succursale parisienne d’une grande maison de mobilier anglais, Paul a rencontré le jeune prince Iddhideb, le frère de l’héritier présomptif du trône de Thaïlande. Comme je l’ai écrit dans un précédent chapitre, celui-ci connaît et apprécie beaucoup les artistes français (il a fait ses études à Paris et il est architecte diplômé de l’Ecole des Beaux-Arts) ; en plus, il tient la fonction de « directeur de la culture » dans son pays. A ce titre, il a chargé en 1928 la maison Barrow-Brown & Cie (commissionnaire pour l’Asie de la Waring qui tient comptoir à Bangkok) de se mettre en relation avec Paul Follot, afin de le charger éventuellement de l’aménagement de la nouvelle résidence royale à Hua-Hun. C’est Ruhlmann qui a conseillé au prince de s’adresser à son confrère. Pressenti au départ pour ce projet, le décorateur de la rue de Lisbonne ne peut s’engager : il est occupé dans le lourd chantier du palais du Maharadja d’Indore. Très généreusement, il a passé le relais…
2 bis - Bagages  Iddhideb est venu en personne, à la tête de la délégation siamoise, au mois de mars 1929, pour discuter des détails de ce projet avec Follot. A l’occasion d’un déjeuner à l’Hôtel Meurice, où est descendue la délégation, il s’est laissé persuader de la nécessité de se rendre à Bangkok afin de superviser des travaux, beaucoup trop importants et complexes, pour être traités à distance. Consulté sur la question, son ami, l’ex-consul de France au Siam, le ministre plénipotentiaire, Fernand Pila, l’a vivement encouragé à faire ce voyage ; en lui promettant des merveilles et, pour commencer, le soutien de son carnet d’adresses… Ce qui n’est pas rien !
« Il faut y aller vous-même, lui écrit-il le 19 mars : parce que, d’abord, c’est votre talent que l’on veut ; et puis parce que, vous connaissant, je sais que par votre action personnelle vous pouvez vous créer des relations et y jeter les bases d’affaires considérables.»

     Le décorateur mesure les avantages qu’il peut tirer d’un séjour à la cour de Siam, tant sur le plan des affaires, que pour les retombées sur la clientèle parisienne et ses créations privées. En effet : « Le roi Rama VII Prajadhipok (sur le trône depuis 1926) est entouré d’une élite de gens cultivés, raffinés, amis des arts, et en particulier de l’art moderne français ! » (On verra ce qu’il en est de « l’art moderne français » sur place…) Paul considère ainsi que c’est un atout majeur pour son avenir que d’être présenté à la haute société siamoise, et que tout parle en faveur de cette aventure :Siam Hôtel Meurice 1934
« J’ai conservé personnellement, poursuit le ministre plénipotentiaire : les relations les plus amicales avec la famille royale et je puis vous assurer que vous feriez une faute en ne considérant cette opportunité que sous l’angle étroit d’une affaire immédiate à faire ou à ne pas faire. Vous savez d’ailleurs que je vous introduirai dans la meilleure société là-bas, d’une telle façon que vous y serez reçu les bras ouverts. »
Même son excellence, le ministre des colonies, donne sa bénédiction urbi et orbi à ce projet. A défaut de pouvoir le recevoir avant son départ, il écrit à Paul que son voyage au Siam « ne peut que servir la cause de l’expansion française en Extrême-Orient. » (2 décembre 1929) En ce temps-là, on n’avait pas peur des mots !

11 - Eléphant laotien     Mais d’abord : quelle est exactement l’ampleur de la tâche qui attend Paul Follot là-bas ?

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