Les patineurs du Louvre

(Où David Olive, assez mal dans sa peau depuis qu’il a commencé une vie nouvelle à Paris, fait la connaissance d’un personnage                     du XVIe siècle qui a connu des débuts autrement                            difficiles que les siens).

     Je suis chargé de la surveillance dans un club parisien dont je préfère taire le nom. Appelons-le The Gate. Mon travail consiste à surveiller les entrées, afin qu’il ne se présente pas d’individu de trop mauvaise allure, ou au comportement qui me semblerait incompatible avec l’ordre et la sécurité qu’est en droit d’attendre un public qui vient pour s’amuser, boire et danser, écouter de la musique, fêter entre amis un événement… que sais-je encore ? Et qui y met le prix:à mille euros la bouteille de champagne, on peut attendre que soient éloignés de vous les ploucs, les rabat-joies, tout ce qui peut ressembler, de près ou de loin, à Tante Odile ou au cousin Janòsz ; mais aussi, plus sérieusement, toute personne qui pourrait présenter un danger pour le bon déroulement de la soirée et, par les temps, ce ne sont pas les amateurs qui manquent : terroristes, maniaques sexuels ou autres, détraqués mentaux de toutes sortes, malades sous l’effet conjugué et pervers de l’alcool et des drogues, violents par nature ou -du moins- en ayant trop l’apparence, voyeurs importuns au nombre desquels je range les photographes de presse, qui alimentent les magazines people en images croustillantes, pas toujours du goût d’une clientèle qui est là pour se détendre, parfois avec quelques excès, mais dans le parfait respect de son anonymat. Aussi, les prises de vues sont-elles formellement interdites dans notre établissement. Mais, comme tout est devenu très compliqué de nos jours avec les produits dérivés de l’informatique, on ne peut pas toujours distinguer un professionnel en activité illicite d’un client qui clique innocemment sur son iphone ou la tablette de son ipad pour garder le souvenir d’un bon moment. Nous avons ainsi fini par savoir qu’une personne des plus engageantes ayant ses habitudes chez nous, une authentique altesse royale, de surcroît fortunée, propose à la presse les clichés les plus chauds de nos soirées privées. Elle fait cela très discrètement avec un minox monoculaire subminiature, un tube de rouge à lèvres, comme au bon vieux temps du bloc soviétique et de la Guerre froide. Nous ne réagissons pas pour le moment, car elle est très entourée et par des gens importants qui compensent largement son indélicatesse. Disons que nous gérons les fuites, en attendant que la princesse n’égare un jour malencontreusement son jouet.

   En ce qui concerne les handicapés, la direction a pensé judicieusement, et non sans une intention réellement artistique, en jouant sur le nom The Gate, qu’une passerelle s’imposait entre les ascenseurs réglementaires et l’accès à l’établissement ; aussi a-t-elle fait dresser une succession de poutrelles supportant une piste en tôle perforée dont le relief très saillant, mais aussi très moderne, suffirait à lui seul, s’il ne montait en plus en pente raide vers l’entrée, à décourager les tentatives les plus audacieuses des usagers de fauteuils roulants, déambulateurs ou béquilles. Mais, comme il faut bien, malgré tout, le respect d’un certain quota, les plus sportifs (souvent aussi les plus jeunes) sont invités, lorsqu’ils ont passé cette épreuve, non sans risques pour leur matériel, à entrer dans le lieu sans faire la queue, après juste le coup d’œil d’usage de la sécurité et le rangement de l’accessoire paramédical dans un endroit où il ne gêne pas le passage.

   C’est ici que je joue mon rôle, aurait dit Wlado. En compagnie d’un, plus souvent de deux collègues, je me tiens habituellement à l’extérieur, sur le côté droit du cadre de la porte, en face des marches conduisant au bureau, où je contrôle le contenu des sacs et autres effets personnels des gens qui veulent entrer. Je fais jeter la canette de bière ou de Red Bull par trop mauvais genre, ôter les rollers ou le casque audio (on n’est pas à l’école), éteindre la cigarette ou le cigare (on ne fume pas à l’intérieur, seulement sur les terrasses), laisser au vestiaire les affaires encombrantes qui peuvent parfois accompagner un client au demeurant d’excellente mouture (vous ne pouvez pas vous figurer combien viennent dans les tenues les plus ridicules, comme s’ils s’apprêtaient à prendre un avion pour l’Alaska ou à affronter le versant nord de l’Aiguille du Midi). Jamais de fouille au corps ! A moins que l’individu me paraisse suspect, voire se montre agressif et, dans ce cas, la fouille au corps est l’étape qui précède immanquablement l’expulsion pure et simple du local. Cette opération étant souvent un peu remuante, la présence de deux collègues n’est pas de trop pour raccompagner un indésirable jusqu’à la voie publique.

   David Olive était tombé sur le pavé de la capitale, cinq ans auparavant, comme un ballot de linge sale du camion de la laverie. Venant d’où ? Cela n’avait aucune importance. Il avait travaillé de droite et de gauche, ce qui lui avait permis de s’inscrire au chômage et de toucher une maigre allocation, qui lui permettait de traverser les périodes difficiles. Il allait ainsi, au hasard des rendez-vous qu’on lui donnait, de remplacements en intérims, en petits boulots qui n’étaient le plus souvent que des arnaques organisées pour exploiter les gens comme lui. Son temps se passait à chauffer les sièges des services d’aide sociale, ou à attendre dans le couloir d’un bureau pour le travail temporaire qu’un employé se décide à le recevoir quelques minutes, pour s’entendre dire qu’il n’avait pas la qualification requise, le niveau, l’âge, la personnalité, le physique, la voix… que sais-je encore ? Ou, tout simplement, qu’il venait trop tard. Et lui, il n’oubliait jamais, avant de repartir, de laisser une photo, un numéro de portable, une lettre de motivation, quelques lignes manuscrites qui constituaient son cv, un maigre dossier qui perdait de sa consistance avec le temps, en échange d’un vague espoir pour la prochaine fois. Il aurait pu entrer dans l’armée (il y avait souvent pensé), s’il n’avait largement dépassé l’âge de s’engager. Pour une activités humanitaire, ce qui ne lui aurait pas déplu – au contraire ! Il ne possédait le gabarit, l’énergie nécessaire, le goût de l’aventure et surtout la force de caractère… en un mot : la trempe. Il était grand, maigrichon, pas de mauvaise constitution mais de bonne santé non plus, un peu bilieux à cause de ses nerfs, jaunasse de teint, avec quelque chose comme un point d’interrogation (d’autres disaient d’angoisse) au fond des yeux, une tristesse un peu navrée d’être là, qui avait dû consterner les témoins de sa venue au monde.

   Avant d’être agent de sécurité, il avait travaillé dans une troupe de théâtre dont le directeur, Wlado Boiffin-Durant (avec un t), s’était lui aussi longtemps cherché avant de trouver sa voie. Il avait même passé plus de la moitié d’une vie d’homme ordinaire à exercer des professions aussi diverses et variées que : courtier d’assurance, professeur d’espagnol, éditeur de bandes dessinées érotiques, gérant d’un bouge auvergnat, mime, acteur, journaliste à ses heures… auteur d’articles sur des sujets toujours assez cocasses, qu’il plaçait dans les rédactions où il avait quelque appui, parfois présent sur des plateaux de télévision, pour des débats qui se passaient généralement assez mal. Avant de devenir le directeur d’une petite troupe de théâtre, qu’il avait baptisée Les Vagants, peut-être pour conjurer le sort qui l’avait condamné à vaguer jusque-là.

   Il n’avait jamais joué, avant que le hasard lui fasse rencontrer le directeur de la troupe en question Elle était composée d’un noyau de six comédiens (quatre garçons et deux filles) qui pouvait s’agrandir à l’occasion au-delà d’une dizaine. David y tenait, en tant que dernier venu, un rôle des plus modestes. Il n’avait aucune expérience de la scène (je le répète) ; il ne s’était jamais mis dans la peau d’aucun personnage, hormis le triste corbeau qui roulait des idées noires sous la sienne depuis sa naissance. On l’avait engagé parce qu’il avait un physique qui convenait avec les petits rôles qu’on devait lui confier. Sa discrétion était sa force comme leur physique avenant, leur enjouement, la fraîcheur qui auréole leur personnalité comme un fruit dans sa primeur sur les étalages du marché, le sont pour d’autres sur les planches. Une apparence de longue complicité, qui semblait exister entre les membres du petit groupe, l’avait fait d’abord hésiter à s’y agréger ; mais il avait senti, qu’au-delà de cette intimité, quelque chose d’exceptionnel les liait ensemble. Il n’aurait su dire quoi. Cela tenait peut-être à la personnalité de leur directeur ; à sa façon de faire travailler ses élèves ; de mettre l’accent -à une époque où l’on se préoccupait davantage de découvrir des têtes nouvelles pour l’écran ou le théâtre, que de former de bons comédiens, – sur les rapports entre le mot et le geste, la pulsion contrôlée et l’improvisation, l’équilibre entre le rythme respiratoire et le mouvement. Il traînait, dans sa méthode pédagogique, un vieux fond d’anthroposophie, des savantes théories d’un Rudolf Steiner, des conceptions spacio-scéniques d’un Mike Norton.

    Tout cela était considéré comme « réactionnaire » par la plupart des journalistes chargés de la rubrique dramatique des grands quotidiens. Ils employaient alors cet adjectif pour qualifier tout ce qui leur semblait remettre en question le point de vue d’un quarteron d’intellectuels, qui s’étaient arrogé le pouvoir de faire la pluie et le beau temps dans les milieux artistiques. Si l’uniforme, quel que soit le métier, était alors jugé par eux comme « réactionnaire » ; il n’en allait pas de même pour celui qu’ils étaient en train d’imposer aux esprits. Sous prétexte de développer des personnalités originales, la plupart des institutions artistiques sous leur néfaste influence fondaient le talent de leurs élèves dans le même moule, qui s’appelait X ou Y, selon la mode du moment. Quoi qu’il en soit, il avait flairé qu’il y avait pour lui, auprès de ce groupe, sinon un enseignement à suivre –il était alors trop tôt, pour qu’il puisse en juger -, du moins une expérience intéressante à partager. Qui sait (lui disait une voix intérieure) si, à travers elle, il ne se passerait pas enfin quelque chose dans sa vie ? Et cette impression encore diffuse se traduisait par un irrépressible envie de pleurer.

   Il n’oublierait jamais les angoisses de sa première audition. Les sept membres (les six élèves permanents et leur directeur), pareils aux Sept Sages gardant le seuil du temple dans les contes orientaux, investis du pouvoir extraordinaire de lui refuser l’accès du seul lieu, où il aurait pu trouver ce réconfort que son esprit et son corps réclamaient ardemment. Ce moment lui fut bien plus impressionnant que la plus redoutable épreuve d’examen qu’il aurait pu affronter dans sa trop brève carrière d’étudiant, si de mauvaises dispositions intellectuelles et surtout une paresse naturelle ne l’avaient détourné très tôt de toute ambition dans ce domaine. Face à leur solidarité dogmatique, d’autant plus sélective qu’elle ne reposait sur aucun dogme mais uniquement sur la volonté de ne se laisser infiltrer par aucun élément étranger -volonté, dont il ne pouvait encore percer le mystère -, il voyait son sort perdu d’avance. A sa grande surprise, il fut accepté à l’unanimité.

   On l’initia dans la bonne humeur aux coutumes du cours, en se montrant compréhensif devant ses défauts et encourageant pour ses débuts. Il pensait avoir enfin trouvé sa voie. Ce n’était pas que ce fût facile : son directeur imposait à la troupe une discipline, qu’on aurait pu attendre dans un couvent ou d’une secte. Wlado ne vivait que pour son théâtre. Il lui avait fait don de sa personne. Ses élèves trouvaient en lui, à toute heure du jour et de la nuit, un esprit attentif à leurs problèmes et aux questions qu’ils pouvaient se poser. Qu’elles soient d’ordre privé ou professionnel, il y répondait avec sagesse, allant toujours dans le sens de la tâche commune et du sacrifice absolu de sa personne qu’elle exigeait de chacun. Sacrifice qui excluait, bien entendu, toutes les considérations personnelles. Quand ce n’était pas le cas et qu’il se montrait conciliant, voire désinvolte, avec un élève ; c’était qu’il cherchait à l’écarter, comme l’aurait fait un éleveur d’une bête malade qui risquait de contaminer le reste du troupeau, ou le vigneron d’un grain touché par la moisissure au milieu d’une belle grappe de raisin. Dans ce cas, il encourageait sa faiblesse ou fermait les yeux sur ses défauts, ce qu’on aurait pu considérer comme une injustice révoltante vis-à-vis des autres, mais explicable par le fait qu’il pensait, en toute bonne foi, que l’aspect négatif avait pris le dessus dans la personnalité de cet élément et qu’il le considérait comme perdu définitivement, du moins pour son théâtre.

   L’effort constant, qu’il exigeait de ses comédiens, relevait davantage de la compétition sportive que de la scène. Il jouait sur leurs nerfs comme un athlète sur les barres fixes qui vont porter sa tension physique ; ou un musicien sur les cordes d’un instrument, dont il voudrait éprouver la souplesse avant d’attaquer le morceau de bravoure. Avec lui, les répétitions n’en finissaient pas de longueur. Elles retardaient d’autant l’heure du travail scénique- la chose la plus importante quand on prépare une pièce – ; lequel s’achevait très tard dans la nuit, presque au petit matin. On avait encore du temps pour dormir ! Le cours ne reprenait qu’au début de l’après-midi. A ce régime de fer, nul besoin de prêcher le renoncement aux plaisirs de la vie. Ses élèves étaient envahis, imprégnés, absorbés, par le théâtre. On mangeait, respirait, rêvait pour lui. Avec eux, il avait connu pour la première fois de grandes émotions ; surmonté sa peur du public et savouré le miel des éloges. Tout le monde le trouvait bon dans ses « petits » rôles. « Il n’y a pas de petits rôles », lui répétait d’ailleurs leur directeur : « tous les rôles sont grands si tu les joues bien, un point c’est tout ! » On lui avait fait remarquer qu’il avait pris de l’assurance ; qu’il avait un jeu intéressant, une présence, une « belle expression gestuelle » affirmait Wlado… Il lui arrivait de croiser un gentil sourire sur les lèvres de la jeune assistante à leurs répétitions.

    Lorsqu’elle fut donnée enfin, leur pièce connut pourtant moins de succès qu’ils l’avaient espéré. Elle fut même superbement ignorée de la critique. Ce qui était pire qu’un éreintement ; lequel aurait eu au moins l’avantage de faire parler d’eux dans les journaux. Il y eut -il est vrai -quelques réactions enthousiastes de la part des adolescents d’un collège voisin, qu’on avait gratifiés dune ristourne pour occuper les quatre rangées du fond. Quelques vieux habitués du petit théâtre de quartier, où elle se donnait, se montrèrent également bienveillants ; comme ils l’auraient été peut-être pour toute autre occasion de sortie ? A quoi aurait servi de se le cacher : de soir en soir, le nombre des spectateurs diminuait. Les derniers venaient sans doute, parce qu’un lien d’amitié ou de parenté les liait à un membre de la troupe ; peut-être par charité, par désœuvrement ou par une curiosité malsaine. On payait bien autrefois le moindre coin de fenêtre pour assister à une exécution capitale ? Enfin, un jour, les représentations cessèrent, faute de spectateurs. La pièce fut retirée de l’affiche, sans que son fauteur s’en émeuve. Wlado avait disparu depuis une semaine, laissant fournisseurs et employés du théâtre en plan avec leurs factures. Il ne fallait même pas songer à régler des avances, puisqu’il avait emporté la caisse avec le maigre bénéfice des dernières représentations.

   Privée de sa tête, la troupe n’avait plus de raison d’exister. Elle se défît, le jour même de la visite des huissiers, venus pour constater que Monsieur Boissé-Durant, directeur de la troupe théâtrale Les Vagants, avait abandonné celle-ci à son funeste destin. On saisit quelques nippes, un vieux piano désaccordé, deux ou trois pièces de mobilier qui n’auraient pas démérité dans un musée de l’habitat rustique, avant d’apposer des scellés sur la porte de l’atelier. Ainsi, sortait brutalement de l’existence de David Olive, le lieu où elle s’était presque exclusivement déroulée durant plus d’un an. Le cordon ombilical tranché, chacun était renvoyé à son problème particulier, lequel, par une ironie du sort, restait celui du groupe. En effet, le chômage devenait leur lot à tous. D’un accord tacite, ils décidèrent de vivre, chacun de son côté, cette nouvelle épreuve. Ils se séparèrent devant l’adversité, comme ils avaient été unis dans l’effort.

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     J’avais traîné pendant plus de six mois, avant de me décider à me mettre en quête d’un nouveau boulot. L’agence où je m’étais inscrit m’avait indiqué qu’une boîte de surveillance cherchait du personnel. C’est comme ça que je me suis retrouvé employé par The Gate.

    S’il est bien luné, on peut tout se permettre avec mon boss et pas qu’en privé, devant tout le monde, à l’entrée du club : lui dire tu d’emblée sans qu’il te connaisse, tirer sur sa barbe en queue-de-vache, palper ses tatouages, admirer ses piercings et même davantage, si l’animal est content il te laissera lui tapoter familièrement la croupe ou soulever son kilt pour savoir s’il est partisan du slip ou du boxer, ou bien un authentique highlander. Mais ne t’avise pas de l’appeler Le Phacochère. Son nom, c’est Björn : B,j – Bj, o tréma (qui se prononce eu en Suède), r, n – Bjeurn. Björn tout court ! Ce n’est pas parce qu’il est court de taille, mais bâti d’un bloc, qu’il a le poil roux et dru qui lui fait une longue crinière sur le haut du dos, deux canines bien visibles qui pointent dans sa barbe hirsute (sans qu’il daigne y prêter attention d’ailleurs), vers les trous d’un gros nez rivé d’un anneau, un front convexe sous lequel roulent deux petits yeux verts plutôt inexpressifs, qu’il te faut associer son nom à celui du porcidé sauvage susmentionné, plus répandu dans les savanes de l’est de l’Afrique que sous nos climats. Et bien que ce soit sous le surnom de Björn le Phacochère que tout le monde le connaît ici, tu t’exposerais, en le lui disant en face, à voir sortir de sa poche (parfois c’est d’un manchon en vison) le poing qui t’enverra à trente pieds de l’endroit où tu es, jusqu’à l’autre bout de la passerelle, avec un assaisonnement d’hémoglobine et peut-être le supplément d’une dent cassée. Mais surtout, vois-tu, tu te verrais définitivement interdire l’accès de la plus belle boîte de nuit du monde : des back-rooms dès l’entrée, des pistes de danse à tous les niveaux, des lounges offrant mets et boissons délicieuses dans tous les coins, un plafond qui s’ouvre -lorsque le temps le permet- sur le ciel enfiévré, des terrasses pour s’accouder au-dessus d’une galaxie d’étoiles artificielles, des mecs superbes, dans des habits que vous n’imaginez pas, des filles à vous dégoûter d’être fauché… Lorsqu’elles sont vraiment réussies, nos soirées se combinent avec un feu d’artifice, des rodéos sur de vrais chevaux fougueux ou des jeunes taureaux camarguais qu’on a fait monter sur le toit et même des lâchés de ballons gonflés à l’hélium auxquels nos clients ont accroché un bijou, une montre de prix, des coupures de banque, un message personnel.

    C’est devant moi que passent, de minuit à six heures du matin, tous les gens qui veulent entrer dans ce lieu magique. Tout le monde n’a pas la chance d’être sélectionné. Vingt-cinq étages plus bas, au pied de la colonne de verre des ascenseurs, a lieu un premier tri au faciès. C’est là que sont généralement écartés les individus douteux. Il y a aussi, plus bas encore, au niveau des garages, un poste de contrôle pour tout ce qui nous arrive en limousines, grosses motos, voitures de luxe, etc. Et un dernier, uniquement formel, tout en haut, sur la piste pour les hélicoptères. Nous excluons d’entrée, et par principe, tout ce qui porte de la couleur et aussi -et surtout !- tout ce qui s’est vêtu de blanc et qui n’est pas DiCapprio, Lady Gaga ou Conchita Wurst, prince saoudien ou ressortissant du Moyen-Orient accompagné de gardes du corps. Manteaux, vestes, costumes, doudounes, anoraks, tailleurs blancs, blanc cassé, blanc crémeux, mousseux, savonneux ou neigeux… Passez votre chemin ! The Gate n’est pas un bateau de croisière. La boîte est pleine à craquer. C’est une soirée privée… On a récemment refusé Daniel Radcliffe, à cause d’une tenue blanche de bobsleigh. Le gars de la porte a prétendu qu’il l’avait pris pour un type faisant de la publicité Michelin sur le trottoir. « Le pape, tu le reconnaîtrais ? » lui hurlait Björn. Mais je crois que c’était perdu d’avance et ne pouvait contribuer qu’à le déstabiliser davantage : il n’avait pas l’air du tout de savoir à quoi pouvait bien ressembler ce personnage. Il y a également un pourcentage d’hommes et de femmes à respecter. Je leur dis toujours, lorsque ce sont des gosses biens, qui veulent s’amuser gentiment, et qu’ils ont passé la première épreuve d’en bas : « Rentrez vite, sans discussions ! Ne vous cassez pas la tête pour les filles ou je ne sais d’autre, vous trouverez tout dedans ! » Mais, ils ne veulent pas me croire et ils s’en vont pour revenir, une heure plus tard, avec tout ce qu’il leur faut. Seulement, nous avons des ordres de ne plus laisser entrer de garçons, et ils ont beau dire, expliquer, supplier, négocier, on leur prendra les filles et eux ils s’en retourneront, comme devant. C’est la vie !

   Malgré tout, il nous arrive, et plus fréquemment qu’on ne le croit, d’avoir plus de mille personnes qui dansent, boivent et s’agitent en une même soirée, sous le même toit. Aussi, cela ne va pas toujours sans problèmes pour la sécurité. Les cas les plus fréquents se présentent avec des individus (en majorité masculins) qui se sont vus refuser l’entrée de notre établissement. Soit que le poste d’en bas nous ait signalé l’intrus parce qu’il a forcé le barrage, ou qu’il lui a trouvé un comportement suspect sur les images que nous transmettent les caméras dans les cabines des ascenseurs. Dans ce cas, nous ne prenons pas de risques en haut. Quelques paroles échangées avec la personne en question nous suffisent pour nous en faire une idée : le petit coq agressif qui va chercher la bagarre pour jouer son intéressant devant la fille qui l’accompagne ; le type qui a son compte de drogues et de médicaments sur une alcoolémie anormalement élevée ; ou simplement celui (plus rarement celle) dont le visage ne nous revient pas… et là, il n’y a pas d’explications. On éconduit gentiment sous un prétexte quelconque, toujours en rapport avec la sécurité, le confort de nos clients, le caractère privé de la soirée… « Vous êtes dans un club! Pouvez-vous me montrer votre carte de membre ? » La plupart rebroussent chemin sans trop insister ; mais il y en a qui ne se démontent pas, exigent de voir la direction, se réclamant de Pierre ou de Paul, et même qui se montrent franchement violents, nous saisissant au col ou nous jetant à la tête la canette de bière ou la bouteille de vodka qu’ils ont à la main. J’ai même vu une fois un type démolir à coups de poing la double porte en verre coulissante de l’entrée. Autant vous dire qu’une escouade de vigiles attendait tranquillement derrière qu’il ait fini pour passer à l’action.

    Les problèmes qui surviennent à l’intérieur sont plus variés. Il y a, bien sûr, les types qui importunent un peu trop lourdement les filles. Ce sont les interventions les plus courantes pour nous les videurs, et les plus aisées à régler. Il y a aussi les malaises, les évanouissements provoqués par l’alcool en excès ou les stupéfiants : la cliente qui s’oublie au milieu d’un trip, et qu’il faut accompagner aux toilettes et parfois même nettoyer avant de la confier à un taxi. Il vaut mieux cela que l’aventure des deux tête-en-l’air de l’autre soir, qui sortent passablement éméchées, s’aident l’une de l’autre pour franchir le parapet et traverser la voie en contrebas de l’immeuble, oubliant que si elle est moins fréquentée pendant la nuit elle n’est pas moins une autoroute (à plus forte raison à quatre heures du matin, quand il n’y a pas de contrôle), et elles sont fauchées par la première voiture qui passe. Une Jaguar à 200 km/h d’après un témoin de l’accident. Dommage, elles étaient toutes les deux très jolies.

    Dans le registre du comique graveleux, il y a les joyeux drilles de la promotion Y. ou de la classe Z., qui se débraguettent au moment de partir pour pisser en chœur sur la table, les reliefs d’une soirée bien arrosée (c’est le cas de le dire), l’addition et le pourboire. On ne fait rien alors, nous, la surveillance -c’est aux gens du service de protester- sinon les accompagner ostensiblement jusqu’à la sortie, en leur montrant, par une attitude calme mais déterminée, qu’ils n’ont pas intérêt à changer d’avis. La plupart du temps, on laisse quelques minutes nos silhouettes noires se profiler devant la porte, à la fois pour nous assurer qu’ils ont bien repris l’ascenseur et faire durer l’illusion que cela pourrait devenir chaud pour eux, tant qu’ils n’auront pas passé le seuil. On est en sous-effectif : de quatorze qu’on était au début, on n’est plus que six pour assurer la sécurité. Il y a aussi les disputes entre clients, les accrochages inévitables quand on a autant de monde dans un même lieu, et qui se finissent le plus souvent par des verres cassés, une compresse sur un œil tuméfié, un bout de sparadrap. Les filles qui entrent en compagnie de vraies têtes de lard, ou de crapules de la pire espèce qui vont se saouler et chercher des noises au premier venu. Plus graves pour nous sont les vols, parce qu’ils nous font perdre un temps fou en paperasses, constats, factures, déclarations à la police, requêtes auprès de nos assurances, etc.

    Tiens ! le mois dernier, je surprends deux gamines en train de dérober en douce des bouteilles de gin, dans la réserve du lounge Zen. Pas n’importe quoi ! Du Bombay Sapphire en 175 cl, qui va chercher autour de 700 euros l’unité. Malignes, elles les glissaient dans les poches de leurs manteaux, avant de sortir en les emportant négligemment sous le bras. Je les prie poliment de bien vouloir me suivre au bureau de contrôle. Elles sont toutes confuses d’abord, mais l’une des deux (apparemment la plus jeune) ne se démonte pas : elle se précipite dans les bras du premier vigile qu’elle voit, en réclamant de l’aide. J’aurais essayé de la violer après l’avoir attirée dans un coin tranquille du club Elle montre des traces d’ecchymoses sur le bras et le cou, saigne du nez, pleure à gros sanglots, est secouée de tremblements nerveux… On appelle la police : constat, témoignages, interrogatoires au poste central, on parle d’ouvrir une instruction. La bouteille qu’elle tenait encore à la main, selon les déclarations de témoins ? C’est ce qu’elle a trouvé pour se défendre dans le cagibi où je l’ai poussée, avant de me jeter sur elle comme un forcené. Pendant ce temps, et profitant de la confusion, sa copine a eu tout loisir de vider les poches des manteaux. Elles sont outrée, toutes les deux, outragées par mes allégations ; elles ricanent que les juges ne se laisseront pas abuser par une ruse aussi grossière, exhibent leurs bras, leurs épaules, leurs cous, se laissent toucher avec des petites mines effarouchées. Je ne me serais pas montré violent qu’avec l’une. Depuis qu’elle s’est débarrassée de l’objet du délit, la seconde est plus dure encore dans le récit des faits qu’on m’impute. Lorsqu’on s’est croisés, à la porte du bureau de l’inspecteur, elle m’a murmuré en esquissant un petit sourire : « On va foutre ta vie en l’air ! » Heureusement qu’elles n’avaient pas eu le temps de se concerter, avant de passer les interrogatoires, et qu’il y avait des contradictions évidentes dans leurs deux versions. Pour la police cela a été un jeu d’enfant, en approfondissant un peu les questions et en les mettant en garde devant les conséquences pénales d’un faux témoignage, de les embrouiller tant et si bien qu’elles ont fini par avouer la vérité. Du coup, c’était moi la victime et l’on m’a demandé si je voulais déposer une plainte dans ce même commissariat, en vue de leur intenter un procès en diffamation que j’aurais certainement gagné. J’étais épuisé, à l’ouest de tout ce qui m’arrivait, sans avoir mangé ni pris une minute de repos depuis plus de vingt-quatre heures. Je n’ai pas donné suite à l’affaire. Salut ! Je suis rentré me coucher. Trois heures plus tard, je reprenais le service. Je me répète : nous sommes en sous-effectif !

    Avec la clientèle gay, ce n’est pas du tout la même chose. Elle est plus tranquille. Généralement, elle ne boit pas (ou peu) d’alcools, ne cherche pas la bagarre pour se produire devant le copain, ne fait pas d’excès, encore moins des saletés, se montre soucieuse de la bonne tenue, du service, et laisse de gros pourboires au personnel. Il est fréquent, lorsque vous avez plu à l’un d’eux, qu’il vous glisse dans la ceinture un billet de cinquante euros. Aussi, je sais toujours que les soirées qui leur sont consacrées, une fois dans la semaine, se passeront très bien. Il faut, bien sûr, se montrer vigilant car ils peuvent soudain avoir des petits moments de folie s’ils se sentent seuls, ou quand ils sont plongés dans le noir : surveiller l’affluence dans les back-rooms, tourner régulièrement dans les toilettes, allumer les lumières, ouvrir les portes, inspecter les lieux dérobés, les coins trop calmes, les placards… Leur truc à eux, c’est la drogue et le sexe. Il n’y a pas longtemps, je les ai surpris à vingt dans les pissoirs, en train de défoncer un gosse qui n’avait pas l’air de s’en plaindre d’ailleurs. Il s’en est violemment pris à moi lorsqu’on l’a dégagé de la mêlée et, une fois rhabillé, il a demandé à parler au responsable de la direction. Je vous épargne les détails scabreux. Le remugle quand ils sont tous partis et qu’on a rallumé les lumières, le mélange de sueurs, d’odeurs des pieds et de poppers, combiné au pet foireux, les traces de merde sur les murs et jusque au plafond, les kleenex à foison, pareil pour les emballages de préservatifs dont les membranes déroulées me font l’effet de méduses flottant sur un bassin d’excréments. Un vrai bouillon de culture.

    C’est à l’occasion d’une de ces soirées hebdomadaires, pas même spécialement violente, comme peuvent l’être certaines sado- masochistes ou agrémentées de luttes au corps-à-corps, lorsqu’elles dégénèrent en soif de sang, que s’est passé mon fâcheux accident. Le type est arrivé vers deux heures du matin, tenu en laisse par son maître. Je me souviens que j’ai dit en boutade, lorsqu’ils sont passés à ma hauteur : « Alors ? Pas de muselière, ce soir ? » Ma remarque, à ce qu’il paraît, ne lui aurait pas plu. Bref, ils entrent tous les deux, celui qui a la position verticale en grande tenue de cuir, avec bottes, casquette et cravache ; son compagnon devant, à quatre pattes, sur les genoux et les mains, dans un harnachement de courroies, de clous et d’anneaux, à même le poil. Pas même un slip. La panoplie, direct sur la peau. Ce sont des habitués de ce genre de soirée.

    Pas comme celui qui s’est pointé, l’autre soir, dans une tenue assez sobre, même austère, sinon largement échancrée au niveau de la braguette, en un large balcon doublé de satin fuchsia qui laissait apparaître, rasé de frais, huilé et sans doute aussi parfumé, un appendice (je dois dire) impressionnant. Le type avait beau avoir un bon gros visage joufflu de bébé, trois cheveux blonds dressés en houppette au sommet du crâne, des yeux clairs qui roulent ahuris derrière les verres ronds de ses lunettes… je ne le connais pas, c’est une soirée hétéros ordinaire pas même La Nuit des Records, et je m’étonne qu’en bas on ait laissé monter sans m’en avertir un exhibitionniste. A moins, qu’il n’ait caché le « détail anatomique» en passant devant l’équipe de contrôle. Je lui demande de se couvrir, car il y a des dames à l’intérieur. Il me rétorque qu’il a l’habitude de sortir comme ça ; qu’il est connu d’ailleurs pour ça, célèbre même ; qu’il s’appelle Dante Mathis et qu’il est le plus gros sexe de la scène porno internationale. La direction ne m’ayant pas avisé de la venue d’un éléphant rose, je le prie de ranger son engin ou de partir. Un scandale ! Il me reproche de vouloir lui enlever son label, sa marque déposée, ce qui fait sa particularité, ce avec quoi il gagne sa vie, de lui interdire une publicité que nous laissons bien s’étaler sans vergogne sur nos monitors, et même sur nos tee-shirts. En deux mots, de prétendre le séparer de son « outil de travail ». Prétention d’autant plus injuste qu’il s’agit d’un « outil » naturel, qu’il n’a pas demandé à venir au monde aussi bien pourvu, que c’est comme si j’avais demandé à Pavarotti, du temps où il était encore des nôtres, de laisser sa voix au vestiaire, à Maeva Yolo de couvrir sa poitrine, à Holly Burt de cacher ses jambes. Heureusement, mon boss, est passé à ce moment et, comme il semblait bien le connaître, je les ai laissés s’arranger.

     J’en reviens à l’histoire qui fut la cause de mon accident. Les deux types en cuir entrent donc dans le club, celui qui fait le chien balançant fièrement ses accessoires naturels, encensoir et goupillon, comme on le voit faire -sans qu’on s’en offusque -au premier dogue venu ; quand soudain ils se retrouvent, dans le vestibule, en face du même cas de figure, un maître tenant en laisse son compagnon, tel le reflet de leur image dans un miroir. Personne n’a compris ce qui s’est passé. On a entendu un cri féroce, suivi de piétinements désordonnés, de vociférations, de sifflements, de coups… Les laisses ont filé entre les doigts et les deux silhouettes accroupies se sont jetées, l’une sur l’autre, avec la rage aveugle de deux fauves en rivalité pour la possession d’une femelle. Rien n’a servi ! Les coups de cravaches, tout au plus à faire jaillir des gémissements de la mêlée. Les deux types se battaient aux crocs ! Ils étaient horribles à voir : l’un avec une oreille arrachée qui lui couvrait de sang le cou et une partie du visage ; l’autre, les dents plantées dans la cuisse de son adversaire, lui arrachant la chair. C’est en essayant de les séparer que j’ai été mordu plutôt salement à l’avant-bras. Les canines ont traversé la manche de mon tricot pour me blesser assez en profondeur. Mais, ce n’est pas tout ! Une formidable ruade m’a envoyé, en même temps, valdinguer contre la rampe en fer de l’escalier qui conduit à la mezzanine, m’entaillant pour le coup la lèvre inférieure et le menton, et me cassant deux dents supérieures sur le devant. On a appelé les secours, pompiers, ambulances, etc. qui m’ont conduit sur Georges Pompidou, peut-être parce que c’est le CHU le plus près.

    On s’est d’abord occupé de ma plaie au bras parce que -m’a-t-on dit- les bactéries humaines sont extrêmement agressives et pourraient me transmettre toutes sortes de virus. Par sécurité, on m’a fait une piqûre antitétanique et l’infirmier m’a dit de prier pour que mon agresseur n’ait pas une maladie grave. J’ai pensé au sida. Il a ajouté, certainement pour me rassurer, que cela se soignait très bien de nos jours, quand on avait détecté le VIH à temps, et il m’a cité des chiffres de statistiques, ce qui montrait qu’il s’était sérieusement penché sur la question. Après qu’on ait soigné ma lèvre, et fait les points qui s’imposaient sur le menton –pour les deux dents, elles n’étaient pas tombées mais n’étaient pas moins mortes et bougeaient fort dans ma gencive endolorie. Il faudrait penser ultérieurement à entreprendre quelque chose : des soins ? des implants ? une opération ? un maquillage ? Le médecin qui m’ausculta aux urgences n’a pas su m’en dire davantage. On m’a laissé allongé sur un lit, dans une sorte de box long et étroit, isolé des regards par des cloisons en toile blanche, seul mais à même de me faire entendre si la douleur soudain se réveillait. On m’avait administré, je l’ai su par la suite, un puissant calmant.

    Je reprends lentement mes esprits. Tout s’est déroulé si vite, que je n’ai pas compris les derniers événements. On doit être au matin… Je n’ai pas une idée de l’heure. Je vois seulement qu’une raie bleue illumine le coin supérieur du drap qui me cache l’activité de la salle. Aussi, je suis assez surpris, lorsqu’une main le soulève, de découvrir qu’il s’agit de la lumière d’un plafonnier tubulaire. C’est un jeune médecin, en blouse blanche et sabots de plastique réglementaires, qui tient une radio à la main, plus exactement une succession de clichés de mon crâne examiné au laser. Quand ? Je n’en ai gardé aucun souvenir. A un moment, j’ai dû perdre connaissance. Il est à peine plus âgé que moi, ce qui n’enlève rien à son sérieux, même ajoute à la confiance qu’il me prie d’accorder aux faits qu’il va m’expliquer. Voilà, c’est grave ! Très grave ! Non, pas ce qu’on voit : les plaies, les bosses… Je suis mal tombé, sur le dos si l’on en croit les radios. Les deuxièmes et troisièmes vertèbres supérieures, ce qu’on appelle communément « les cervicales », ont pris le coup. Il me montre deux ou trois petites aiguilles dans l’opacité luminescente des os sommitaux de ma colonne vertébrale. Ce sont des petits fragments de cartilages qui se sont dispersés dans les tissus, à la base de la nuque…
– C’est très embêtant, ajoute-t-il, car ils peuvent bouger, à l’occasion d’un effort ou d’une chute, toucher les nerfs moteurs -ils se rejoignent tous en faisceau à cet endroit, très sensible parce que très étroit -en quel cas, vous courriez le risque d’être paralysé.
– Pardon ?
– Oui ! Paralysé pour le restant de vos jours.

    Et alors ? Et bien, il faut m’opérer et au plus vite, afin de les extraire avant qu’ils aient eu le temps de se noyer dans la masse, de se perdre dans la nature, ce qui compliquerait la tache du chirurgien. Mais encore ? Puis-je avoir plus de détails sur cette intervention ? Savoir comment l’on va procéder ? Est-ce sans danger, pour moi ? Absolument ! Vous êtes parfaitement en droit d’être informé sur ce qu’on va vous faire. Et il m’explique que, les fragments osseux étant très mal placés, on ne peut pas les atteindre par derrière :
– On va devoir y aller de face, en sectionnant la trachée artère, les muscles du cou, quelques tendons et quelques nerfs…
– Les cordes vocales ?
Il me considère, scandalisé :
– C’est un détail ! Ça se recoud très bien, les cordes vocales. Vous perdrez peut-être à peine les tonalités extrêmes. Généralement, ce sont les graves….

    Voilà ! Et il me quitte en me laissant sur le ventre la feuille de la décharge, que je dois remplir et signer avant qu’on m’apprête pour l’opération, et un stylo bille blanc portant le nom d’un laboratoire.

    Je suis atterré. On va, ni plus ni moins, me trancher le chef. La peine capitale, à l’époque où la peine de mort existait encore dans notre pays. Je vais être la dernière victime d’une mesure barbare et rétrograde, à laquelle j’aurais eu le tort de trop m’intéresser au cours de mes lectures et recherches diverses sur la Révolution française. Une passion qui a notablement régressé depuis mon accident. Que fera-t-on de ma tête, pendant l’opération ? On la posera peut-être sur les cartons qui encombrent le coin de mon réduit, en face de mon lit. J’espère qu’on aura au moins l’attention de me fermer les yeux ou de détourner ma vue vers la cloison, pour m’éviter le spectacle affligeant de mon corps décapité. Je préfère d’ailleurs la deuxième solution, si d’aventure un réflexe nerveux, un tic, une quelconque contraction d’un muscle du visage, venait à me soulever une paupière, je préfère ne pas imaginer ma consternation… et le traumatisme. La rétine continue-t-elle d’envoyer des images à notre cerveau, après un sectionnement de la tête ? Si le système s’arrête, le cœur, les organes… enfin tout ! On est mort. Mais là, on va tout maintenir au frais pendant que le chirurgien travaille, tout recoller lorsque ce sera fini… Qui me dit que ces images iront au rebut ? Je préfère ne pas y penser. Si, justement, il faut y penser : les minutes sont précieuses. Et cette décharge qu’il faut signer pour qu’on passe à l’action. Est-il préférable de se retrouver un jour paralysé, handicapé des bras ou des jambes, ou des deux, jusqu’à la mort ? En fauteuil roulant ou cloué sur un lit médicalisé. Qui veillerait sur moi ? Catherine ? Benoît ? C’est un cauchemar ! Je suis dans un cauchemar !

    Mon jeune docteur a pris son petit air scandalisé, lorsque je lui ai rendu sa décharge comme il l’avait laissée, en ajoutant que je ne voulais pas qu’on m’opère. Il m’a regardé avec beaucoup de tristesse, mais n’a pas insisté. Avant de me quitter, il m’a bien recommandé d’éviter tout effort violent, toute situation susceptible de provoquer une chute et de ne sortir qu’avec une minerve, du moins pendant les prochains mois. J’en ai profité pour prendre un arrêt de maladie prolongé. Je ne ressens aucune douleur, je n’éprouve aucune gêne dans le cou ou la nuque, aucun signe d’une quelconque cassure des vertèbres ; mais j’ai besoin de faire le point, comme on dit, après ce qui s’est passé. Les incisives branlent encore un peu… Est-ce que je veux retourner dans cette galère ? A jouer les gros bras ? Observer les clients, regarder comment ils s’amusent -pour certains se défoulent-, sans qu’il y ait pour moi une raison quelconque de prendre ma part de leurs jeux? Sans plaisir et aussi sans jugement (je me défends de juger ce qu’ils font. Au nom de quoi ? Même si je me dis parfois qu’ils se détruisent), sans états d’âme : l’approche scientifique d’un ethnologue face à un milieu mal connu, un groupe ethnique menacé de disparition : les badjos des îles de la Sonde, les jarawas de la Grande Andaman. Quelle perspective? Aucune! La solitude d’un vieux veilleur de nuit. Pour le gardien de phare, je doute qu’il y en ait encore beaucoup dans le monde…

°°°°

     Le beau temps habillait de neuf les façades, tendant au-dessus des rues un toit serein qui dissuadait le promeneur de penser à autre chose qu’au plaisir de flâner et de jouir d’une belle journée. Avec l’arrivée de la saison estivale, elles étaient devenues paresseusement longues, pareilles à elles-mêmes, sans rien qui vînt déranger leur cours. Paris ne s’était pas encore vidé de ses habitants, mais on sentait qu’il commençait d’en escamoter le nombre ; ce qui lui donnait une allure étrange, comme si elle s’apprêtait à passer en d’autres mains. Un parfum de capitulation flottait dans l’air. Les passants souriaient, indifférents à ce qu’il adviendrait d’eux après cette parenthèse de bonheur. Dans l’ouverture des portes cochères, les immeubles montraient des courettes pimpantes, parées de verdure, lavées au grand jet par des concierges jaloux d’accueillir dignement leur nouveau maître. Juillet s’installait. Tout était frais aux yeux, et il aurait pu se croire en vacances.

    Il avait vaguement entendu dire que La Poste recrutait à la rentrée. Bien qu’il ne se fît pas, là encore, beaucoup d’illusions sur ses chances d’être pris, cela lui laissait un peu de temps pour constituer un dossier. Il songeait avec un certain cynisme qu’après avoir été videur dans une boîte de nuit, il serait un employé modèle derrière un guichet postal. Il avait également appris, en tombant par hasard sur un ex-collègue de la troupe des Vagants, que Wlado, Boiffin-Durant était revenu et qu’il s’apprêtait à reprendre ses cours. A moins que ce ne soit déjà fait ! La nouvelle l’avait laissé parfaitement indifférent. Par courtoisie, il avait noté sur son portable le numéro qu’il lui avait donné. Contrairement aux autres élèves qui s’étaient montrés très agressifs à la fin, critiquant ses méthodes autoritaires et sa gestion fantaisiste de l’école ; il n’en voulait pas à leur ancien directeur. Tout comme il n’éprouvait aucun regret, en pensant à tous ces mois passés qui échouaient lamentablement. Mais, il ne l’appellerait pas, comme il n’appellerait pas Björn non plus. Tout était devenu très lointain pour lui, aussi plat et vide que cette Place Saint Sulpice écrasée de soleil, depuis la terrasse du Bistrot de la Mairie où il venait de déjeuner d’un sandwich avec un café allongé.

    Que faire par une telle journée ? Il avait marché jusqu’à la Passerelle des Arts qui, de sobre et légère qu’elle lui avait semblé, les premiers temps de son séjour à Paris, était devenue une antique machine de guerre sous la carapace des cadenas qui l’amarraient à la Seine. Il en était presque parvenu au bout, lorsqu’il se souvint avec un petit sourire de plaisir du cadeau qu’il s’était fait à lui-même, et qu’il avait fourré dans une poche de son blouson. Il y porta instinctivement la main, pour vérifier qu’il était toujours là. C’était une chose molle et brunâtre, plutôt claire, qui avait la forme et la taille d’un bouchon de champagne, bien que ce soit plus mou, presque un peu flasque, comme il le remarqua avec une pointe de dégoût, en ôtant délicatement la pellicule de cellophane qui la protégeait. Une crotte ! Pour tout autre que lui, une merde de chien (du moins, faut-il l’espérer !), de la famille du toutou d’appartement, bien nourri avec de bonnes boîtes recommandées par le vétérinaire. D’un petit coup de dents, il en détacha un bout qu’il se mit à mâchonner avec précautions. Il s’agissait en fait d’un échantillon de psilocybe belizensis (également appelé le dernier rêve du Quetzalcóatl), une espèce rare de champignon hallucinogène, qu’il avait acheté la veille chez Youssef, son fournisseur de miels à fumer ou à renifler, en haut de la rue Lafayette. (Entre parenthèses : je me réserve de raconter un jour l’étrange commerce de ce Copte, chez qui David achetait – de plus en plus cher d’ailleurs – ces substances qui firent longtemps ses délices sur sa chicha).

    Une odeur rebutante de vieux bouquin, qui aurait pris l’humidité lors d’un séjour prolongé dans une cave ou dans une pièce mal chauffée, vint lui agacer les narines. Il hésita un instant avant d’y mordre à nouveau, en se disant qu’il ne devrait pas faire cela à un moment difficile, comme celui qu’il traversait -il se sentait las et découragé, si loin de tout ! -Au moins, qu’il ne devrait pas le faire seul, mais avec un proche, une amie avec qui il se serait senti en confiance, qui en aurait pris avec lui. En compagnie de Lou ou de Manuelle, cela aurait été différent. Mais il était seul ! Il arracha un troisième morceau du champignon, qu’il mâchouilla avec plus de conviction. Un goût doux-amer le fit spontanément rétracter les muscles de la face. Il se répandit dans sa bouche au bout de quelque secondes, plus agressif que ne l’aurait laissé penser la blettissure apparente du végétal. Appuyé en amont au parapet du pont, il l’avala ainsi tout entier en observant, à une vingtaine de mètres en diagonale, par-delà le quai du Louvre, le petit manège d’un couple qui s’essayait sur des rollers. Sans doute des amoureux. Lui, plus adroit, et apparemment plus expérimenté, le torse sanglé d’un sac à dos qui devait porter leurs affaires, se lançait dans des figures compliquées, qu’elle tentait gauchement de refaire, une main écartée de son corps pour garder l’équilibre, tirant de l’autre sur un tee-shirt trop court qui lui remontait sur les seins. Sans le bruit des voitures qui filaient sur ce tronçon du bord de Seine, il aurait pu entendre ses petits cris effarouchés quand son compagnon venait lui prendre la taille pour l’embrasser dans le cou. Il les vit qui s’arrêtaient un instant, avant de repartir : lui, penché en avant, balançant avec souplesse son corps serpentin ; elle, mal assurée sur ses roulettes, raidie par l’effort pour empêcher que son derrière généreux n’aille rejoindre le sol. Il était loin de se douter alors, qu’il venait d’apercevoir, pour la première fois, celle qui allait plus tard jouer un rôle important dans sa vie, sous le nom explicite de « Déesse de la Fécondité ». Il suivit des yeux leurs silhouettes, jusqu’à ce qu’elles disparaissent vers la Rue de Rivoli.

    Il n’a aucune idée de la manière dont il traversa la voie sur quai, toujours assez dangereuse à cet endroit car les voitures n’y trouvent plus de feux avant la bretelle du Pont-Neuf, pour se retrouver sur le terre-plein qui longe les anciennes douves du palais. Normalement, pour aller d’un point déterminé à un autre –en l’occurrence, le trottoir du Quai du Louvre au guichet qui s’ouvre sous la colonnade, en face de l’église Saint-Germain l’Auxerrois –on doit franchir une certaine distance. Là, ce ne fut pas le cas : il était sous la voûte du passage en question sans avoir fait un mouvement, sans en avoir exprimé une quelconque volonté, même inconsciente. Et pourtant il y était et, de la même façon inexplicable, il fut dans le plan suivant de son déplacement involontaire, au milieu de la foule qui piétinait dans les salles du musée. Si j’en crois la topographie du lieu, il avait franchi d’ouest en est l’espace assez vaste de la Cour Carrée, le passage du Pavillon de l’Horloge et la partie occidentale de la Cour Napoléon, pour emprunter l’escalator sous la Pyramide en verre de l’architecte Peï, à savoir l’accès souterrain aux salles d’exposition… Tout cela, sans s’en rendre compte.

    De la même façon, sans bien comprendre où il se trouvait et ce qu’il faisait là, il parcourut des salles longues et hautes, plongées dans la pénombre, où le mouvement des visiteurs et le bruit des voix amplifiés par la hauteur des murs, formaient un brouhaha incessant. Il s’égara tout de suite dans ce dédale de passages et de salles. Il ne savait par où commencer, vers quel endroit diriger ses pas, dans quelle partie de ce vaste dédale de couloirs, d’escaliers, de niveaux, d’étages, d’entresols. Le sol lui paraissait extraordinairement lisse et plat -ce qui n’avait rien de surprenant pour le sol d’un musée -, un peu mou même, comme si les carreaux bruns de marbre avaient été une coulée de caramel à laquelle ses semelles adhéraient en marchant. Puis, la coulée de caramel se mit à glisser, d’abord lentement puis vite, de plus en plus vite, à mesure qu’il progressait, ce qui lui donnait la sensation bizarre et nauséeuse d’avancer sur le couloir roulant de la station Châtelet. C’était exactement la même impression de roulis… Ce qui le fit rire –assez bêtement, je dois dire ! Les mêmes passants qu’il croisait, entraînés dans la même course folle, pressés, les mêmes visages tendus, les mêmes gestes saccadés, mécaniques. Il se sentait lui-même pris dans ce mouvement convulsif : ses mains, ses bras s’agitaient dans tous les sens ; ses jambes piétinaient sans qu’il puisse les maîtriser. Tout se mit alors à tourner, les murs, les objets, la foule… Pris de vertige, il fit un effort nerveux pour retrouver le contrôle de ses esprits. « Paix ! Paix ! » se répétait-il d’une voix posée et, en même temps, il voyait les yeux mornes, fatigués de sonder le capharnaüm de sa boutique, les yeux couleur d’huître au vinaigre, de Youssef, au moment où il avait empoché l’agent pour sa camelote : « Good ! Good…but dangerous, my friend! » Cinquante euros. Brunes comme des truffes, il en avait un sac plein. Il n’avait aucune idée de ce pouvait coûter des truffes.

    Peu à peu, le calme était revenu en lui. Où était-il ? Que faisait-il au Louvre ? Il voulait voir de la peinture. Oui, c’est cela ! Il voulait voir de la peinture… Il s’accrochait à cette idée, se la formulait dans sa tête, se rassurait en s’y tenant ferme, comme il l’aurait fait d’une rampe offrant providentiellement son appui pour descendre un escalier raide et au giron très étroit. En même temps, qu’elle se débattait avec un reste de fou-rire, qu’il s’efforçait gêné de réfréner. Le tremblement de ses membres avait cessé et, apparemment, personne ne l’avait remarqué. Son agitation semblait être passée complètement inaperçue. Rassuré sur ce point, il reprit sa visite. Il entra dans une pièce étroite et longue qui donnait sur une autre, puis une autre et ainsi de suite, sur une distance qui lui parut ne pas finir. Autour de lui, c’était une succession de formes étranges, en pierre, en bois, en argent, en or et autres matériaux bizarres, dont il n’aurait su dire le nom, l’origine ou l’histoire ; pourquoi ils étaient là, posés dans des vitrines, accrochés aux murs, placés en hauteur ou carrément suspendus au plafond. Tout cela le déroutait et l’ennuya rapidement. Il aurait voulu faire demi-tour. Mais comment, dans ce labyrinthe ? Une flèche verte, au passage de la salle suivante, lui montrait seulement qu’il devait aller de l’avant.

    Après quelques détours, les premières peintures lui apparurent. Bientôt, il en fut tout envahi. Il y en avait partout, de toutes sortes, montrant des paysages de toutes les couleurs, sauf celles de vrais paysages, des figures humaines de toutes les espèces, avec toutes les expressions possibles, toutes les manières imaginables, toutes les positions et contorsions qu’un artiste avait pu inventer, sans qu’elles soient jamais pour lui des figures humaines. Pas la moindre étincelle de vie, se disait-il : Mort, tout cela est mort ! Jamais la peinture ne lui avait paru aussi morte et enterrée que là. Il avait entendu parler de chefs-d’œuvre. Était-ce ce qu’il voyait? Il était en face du vide. Tous ces gestes, ces scènes, ces histoires, ces millions de choses répétées (en songeant à tous ces musées à travers la planète, toutes ces galeries de peintures, ces antiquaires, ces brocantes, ces églises, ces châteaux au fin-fond de la province) ; cette hystérie des formes qui se voulaient la traduction de quelque chose de noble, de grand, d’élevé, lui donnait envie de vomir… A peine jetait-il un regard sur une œuvre plus connue, en pensant : Ah, c’est elle ? Elle est ici, celle-là ? d’un air d’en douter, comme on hésite à reconnaître une personne célèbre, dans une silhouette qu’on vient de croiser sur son chemin. N’était-ce pas Catherine Deneuve, cette passante qu’un gamin a failli heurter avec son vélo ? N’osant pas trop se retourner sur elle, peut-être parce qu’on se sent un peu gêné de découvrir qu’elle n’est pas plus belle ni plus élégante qu’une passante ordinaire ; qu’elle ressemble à s’y méprendre à la pharmacienne de la Rue du Cherche-Midi, qu’elle trottine comme elle, la tête entortillée dans un foulard vert-olive, toutes choses dont la comédienne (si c’est elle) se fiche bien, tandis qu’elle se rend par la rue de Lille, douloureuse et pressée, au chevet de son ami Serge Moati dont l’état, depuis le petit matin, ne laisse plus guère d’espoir.

    Il était surpris par le nombre de gens qui visitaient le musée. Il se disait que la plupart s’y trouvaient, parce qu’il fallait bien sacrifier à ce genre d’activité culturelle si l’on voulait dire à son retour qu’on avait vu Paris ; ou encore, parce que le Louvre faisait partie du forfait que leur avait vendu l’agence qui avait arrangé leur voyage ; ou qu’on ne savait quoi faire avec les enfants un jeudi après-midi ; ou qu’on avait une heure à tuer avant un rendez-vous dans le quartier… Cela n’avait aucune importance. Il trouvait que cet empressement autour de tableaux avait quelque chose d’émouvant. Il n’aurait su dire pourquoi. Il le ressentait ainsi. Quant à lui : il n’avait pas trouvé ce qu’il cherchait. Le savait-il d’ailleurs ? Il n’en éprouvait aucun regret. Il se souvenait seulement (c’est peut-être pour cette raison qu’il était entré dans ce musée) que dans ses cours Wlado faisait souvent allusion à la peinture, pour leur conseiller de puiser en elle des « énergies constructives ». Qu’est-ce qu’il entendait par là ? Est-ce ce que recherchaient ces gens qui stationnaient devant les peintures ? Il constatait -mais c’était sans doute là encore un effet de ce qu’il avait absorbé avant d’entrer -, que le public se déplaçait autour de lui comme une suite d’images fractionnées, une succession synchrone de clichés qui venaient décomposer les mouvements. Il avait sous les yeux la silhouette d’une personne précise, qu’elle passait en même temps dans son dos à gauche, devant lui à droite, entre lui et l’image du tableau qu’il regardait à gauche, pour revenir du côté droit à son point de départ, comme si elle n’avait pas quitté le champ de sa rétine. Et il aurait pu le croire, en effet, si une longue traînée lumineuse formée d’autant de fractions d’images imbriquées qu’il y avait de plans dans le déplacement de cette ombre inconnue, n’était venue lui signaler son mouvement rotatoire comme l’auraient fait des traces de pas sur la neige.

    Il se mit à suivre un groupe de visiteurs, qui le mena dans une grande salle rouge, imposante, éclairée d’en haut par une clarté diffuse, épaisse, presque fluide, qui la rendait plus irréelle encore. Tout lui parut en ce lieu beaucoup plus calme. Les visions synchroniques avaient disparu et il put flâner tranquillement. Du moins le pensa-t-il un moment, lorsqu’il remarqua qu’elle était occupée dans toute sa profondeur par une toile immense, sombre, remplie de lumière et de vie, chatoyante comme un aquarium, un aquarium aux dimensions imposantes, dont on aurait pu penser qu’on n’avait construit une salle aussi vaste que pour lui donner un cadre plus digne de lui. Dans son eau trouble, que la lumière du plafond avait du mal à pénétrer, des centaines de figures bougeaient, s’affairaient, gesticulaient en peinture, s’interpellaient avec des gestes amples, des écartements de bras et de jambes, des mains qui brassaient en vain l’élément liquide dans lequel elles baignaient, en un grand mouvement de panique. En regardant mieux, il s’aperçut que tous ces corps, ces visages, ces yeux, ces mains, s’organisaient autour d’actions plutôt triviales qui requéraient son attention. Il y en avait qui hachaient de la viande, pour en charger des plats portés par les bras vigoureux de colosses ; d’autres qui servaient à boire en inclinant des jarres mirifiques ou distribuaient des pains dans des corbeilles ; récuraient des bassines sous l’œil mélancolique des chiens, toujours en quête d’un morceau. Il y en avait qui faisaient de la musique ; d’autres qui parlaient, mangeaient, buvaient, parlaient en buvant ou en mangeant, s’extasiaient d’une telle abondance de mets, rêvaient ou observaient en silence la scène, se penchaient pour faire part de quelque chose à leur voisin de table, à tomber hors du cadre s’il n’avait été là pour les contenir de son balustre doré, comme s’ils avaient oublié qu’ils étaient des choses peintes, des convives irrémédiablement voués à l’immobilité. Tout cela se bousculait devant ses yeux, lui donnait une impression déroutante de confusion, de désordre, qui se traduisait par des contractions violentes dans sa poitrine. Il avait beau se dire que c’était-là de nouveau les effets de ce maudit champignon mexicain, que cela allait passer comme le sol en caramel qui filait sous ses pas, les transportations involontaires de personne, les silhouettes qui se délayaient tout à l’heure en code-barres ; il ne pouvait s’empêcher de penser qu’il allait s’effondrer au milieu de cette foule, terrassé par une attaque cardiaque. Il se jeta sur une banquette qui lui offrait opportunément une place libre.

    Il n’y était pas depuis une poignée de minutes (il avait perdu la notion de temps), rencogné entre un accoudoir et la haie mouvante des dos des visiteurs du musée, qu’il entendit un petit bruit indiscret, léger mais néanmoins modulé, insistant, d’une régularité qui le lui rendait presque agaçant à l’ouïe, néanmoins simple et naturel comme pourrait l’être un signe de vie, sa propre respiration, les battements de son cœur dans sa poitrine, qu’il comprit être un ronflement. Il l’attribua d’abord à son voisin de siège, que la fatigue d’une longue journée de visites aurait fait sombrer dans un sommeil réparateur. Un rapide coup d’œil lui montra qu’il n’en était rien. A sa droite, une petite dame en bonnet de ski était occupée à griffonner des cartes postales. Il se mit à chercher d’où cela pouvait venir ; d’autant plus que personne –lui mis à part –ne semblait avoir remarqué ce bruit importun. Il n’eut pas à chercher longtemps, ni très loin : le tableau en face de lui était l’auteur du ronflement. Sans que nul d’ailleurs ne s’en inquiétât. Profond et grave, un souffle régulier animait la toile, la distendait avec son cadre comme une armoire normande pour revenir, l’instant d’après, à sa forme initiale. Avec la régularité d’une pendule hydraulique marquant le temps sur la tapisserie purpurine de la salle, elle se gonflait comme une membrane élastique avant d’expulser l’air d’une façon continue, avec un doux ronronnement qui laissait aisément comprendre qu’il l’eût pris d’abord pour un signe de sommeil paisible. Sur le mode le plus naturel, la toile suivait ce rythme régulier, aspirant et expirant, convexe et concave, aigu puis grave, flûte et orgue… Intrigué, il s’en approcha pour observer de plus près ce phénomène unique, et sans aucun doute un peu surnaturel, d’un tableau qui respire. A deux mètre environ de la toile, il sentit un souffle frisquet, pas désagréable du tout par la température étouffante qui régnait dans cette salle du Louvre, lui caresser le visage, comme l’aurait fait une brise légère qui serait descendue des montagnes pour apporter un peu de fraîcheur à une nature qu’il voyait, sevrée de soleil et de chaleur, par une fin de bel après-midi d’été dans un pays du sud. L’Italie ? L’Espagne ? L’Afrique peut-être ? Car il devait, ce souffle léger, venir des hauteurs que montrait, dans un fond lointain et vaporeux, un paysage pittoresque servant de cadre à une scène assez singulière : le combat d’un aigle avec un cygne. Sujet probablement tiré de la mythologie grecque ou d’une légende quelconque, peu propice d’ailleurs à une représentation picturale -et l’artiste avait dû le ressentir ainsi, si l’on en croit la façon maladroite dont il avait traité le corps-à-corps des deux oiseaux, fondus en une seule masse : le plumage sombre du rapace et le col blanc, flexueux, du palmipède se portant en avant pour protéger sa couvée.

    En même temps qu’il regardait la scène, il suivait avec un petit mouvement de tête le léger courant d’air qui déplaçait autour de lui des parcelles infimes de la matière liquide qu’il respirait ; quand soudain, sans comprendre comment, comme s’il était installé sur le trampoline à bascule ou s’il avait enfourché le piston à ressorts de la Foire de Chatou… Hop ! il fit un bond dans la toile pour en revenir immédiatement de la même façon. L’expérience lui sembla tellement excitante, lorsqu’il eût recouvré ses esprits, qu’il voulut aussitôt la recommencer. De nouveau, hop ! il sauta dans le tableau pour en ressortir la seconde d’après, et ainsi de suite… Et à chaque saut, il voyait quelque chose de nouveau : un vieux rouvre qui semblait vouloir lui raconter une histoire et qui portait, sur l’écorce de son tronc tordu, l’empreinte d’un visage, la forme d’un corps qu’il aurait connus ; le cirque lointain des glaciers, sur lesquels il mettait des noms : Monte Negro, Cime du Gélas, le Grand Capelet, Pointe de l’Argentière… tous au-dessus de 3.000 mètres, gneiss vert, glaces, neiges éternelles et granits gris ; dans ce silence grandiose, la puissance victorieuse de l’aigle, maître et bientôt dévastateur du nid sur lequel il avait fondu, le sacrifice inutile du cygne se jetant entre les deux, dans un élan de dévouement maternel… autant de détails qui augmentaient son excitation. Il s’attacha au prochain saut, à découvrir une vieille maison en ruine, qui penchait tellement sur ses bases qu’on avait l’impression qu’elle cherchait à s’enfuir vers le bois tout proche ; au saut suivant, il s’aventura dans ce bois, en empruntant un sentier de chevreuil qui se frayait un passage entre les branches basses. De découverte en découverte, il faillit plus d’une fois oublier de revenir, notamment lorsqu’il s’attarda pour admirer, lors d’un remarquable bond doublé d’un vol plané, la campagne qui entourait la scène, toute plantée de vignes et d’oliviers avec par-ci par-là quelques cyprès noirs. Et toujours avec une facilité déconcertante, il allait et venait, tel un oiseau d’une branche à l’autre, au gré de son doux zéphyr. Et il se serait amusé longtemps à ce petit jeu, si le va-et-vient ne s’était soudain arrêté. Pour quelle raison ? Je l’ignore. Mais le mouvement inverse ne se produisit pas : il y eut bien une inspiration et le souffle léger passa de nouveau sur le visage de David Olive, mais pas d’expiration et donc pas de bond de retour. Il resta coincé dans un tableau du XVIe siècle.

°°°°

     Le cortège de Ludovic le More allait depuis un certain temps par un sentier escarpé qui, suivant son caprice, s’enfonçait dans l’épaisseur de la forêt ou pointait son oreille jaune au débouché d’une clairière ; tout en prenant bien soin de rester toujours sous le couvert du feuillage car le soleil brillait fort, bien qu’on fût en octobre, passé le midi d’une belle journée. Il avait atteint un vallon encaissé, le long duquel courait un ruisseau. Les cavaliers le traversèrent sur leurs montures en remontant son cours. Les mules et les haquenées, chargées de sacoches et de coffres, pataugèrent un moment sur ses rives mouillées, conduites par des valets qui leur faisaient éviter des grosses pierres plates où s’accrochaient des mousses et des bouquets de pariétaires. Le cortège reprit sa marche pour gravir un raidillon qui disparut sous la végétation, plus confuse et plus dense à partir de là, avant d’arriver au sommet d’une petite butte et la redescendre, par le même sentier étroit qui s’était pris de nonchalance sur la pente plus douce du versant opposé. Là, il découvrit un second vallon, moins sauvage, au fond duquel une poignée de gros chênes, répandant leur ombre sur un pré avenant, offrait un spectacle que chacun, du tréfonds de ses membres, n’espérait. On décida d’y faire halte.

    C’est à ce moment que Pedro Jil, plus familièrement surnommé Perejil (« brin de persil » en Castillan) car, comme cette herbe potagère, il était modeste mais se glissait partout, humble mais entreprenant sujet de son Excellence le comte de Villahermosa, l’envoyé du roi d’Espagne à la cour de Milan, quittait la noble société pour satisfaire un désir de la petite princesse Béatrix. Son maître l’avait cédé à son service, un soir qu’elle s’était beaucoup amusée de ses grimaces, tours et autres facéties. Ce qui n’était pas une moindre affaire car, dernière d’une bonne dizaine d’enfants (dont elle avait clôt la nichée en coûtant la vie à sa pauvre mère), elle avait été extrêmement gâtée par sa nourrice et par ce qui était resté de ses nombreux frères et sœurs. A son réveil, l’enfant qui avait dormi la plus grande partie du voyage, avait réclamé des fleurs, beaucoup de fleurs, afin qu’on tresse des couronnes pour l’en coiffer ainsi que ses suivantes. Où en trouver dans ces solitudes ? Le pré, sur lequel on s’était arrêté, n’en offrait guère et en nombre de surcroît. Son père, le duc, était très embêté. Elle aurait pu demander autre chose : que ses singes par exemple se livrassent à toutes sortes de diableries pour l’amuser ; ou qu’on commande à la troupe de musiciens qui les accompagnait de sonner flûte, tambourin, psaltérion et mandole, pour improviser un branle, une saltarelle, une pavane… enfin, ce qu’elle voudrait ! Ou qu’on ouvre le coffre aux poupées qui chantent. Non ! La noble demoiselle voulait des fleurs. Rien d’autre. Et elle menaçait par ses larmes de tourner en cauchemar une partie de campagne. Perejil, qui avait bon cœur (même un peu trop !) mais surtout un optimisme à toute épreuve, se vanta haut et fort qu’il lui serait facile de courir en chercher. C’était-là ce que chacun attendait. On le remit aussitôt en selle et notre jeune Sévillan s’éloignait au galop par le même sentier qui recommençait à grimper sur la colline d’en face. Derrière elle, se disait-il tout en chevauchant, il allait certainement trouver assez de fleurs pour en ramener un gros bouquet -plusieurs même, à sa petite maîtresse. Qu’est-ce qui l’autorisait à penser cela ? Nous n’en savons rien. Son bon cœur, sans doute, et cet optimisme à toute épreuve qui ne le quittait jamais.

    Passé le sommet, les arbres s’étaient de nouveau rapprochés. Entremêlant leurs branches, ils formaient au-dessus de sa tête un vitrail aux couleurs changeantes, passant du vert acide au jaune, du roux au brun sombre, du bleu au violet, sous les reflets du soleil qui brillait à travers les feuilles. Il allait depuis près d’une demi-heure et (il ne voulait pas se le dire) il commençait à regretter sa témérité. Pas une fleur autour de lui, pas un endroit à sa vue qui fût susceptible d’en offrir, ne serait-ce qu’un maigre bouquet. Tout n’était qu’arbres, fougères, lichens et rochers. Encore, s’il avait rencontré quelqu’un ! Mais, il n’avait croisé âme qui vive sur son chemin. Dans le silence mystérieux et profond, il n’entendait que le murmure du vent dans les branches et l’appel monotone d’un pinson à gorge blanche. Une tristesse à faire pleurer les pierres lui serra le cœur. Tristesse qu’il n’avait jamais connue jusqu’alors, et qu’il s’efforçait de combattre en pensant à ses fleurs. Comme il était agile, il grimpa sur un arbre pour essayer de s’orienter à travers ce désert. En effet, il aperçut au loin une trouée dans l’épaisseur des bois, parsemée de taches claires qui pouvaient être des maisons. Cette découverte lui redonna du courage. Comme il était loin à la tête du cortège et qu’il avait l’œil vif et le tempérament fougueux, il serait le premier à rapporter à ses compagnons de route, bientôt plongés dans les bras de la nuit qui tombe vite en cette saison sous ces denses futaies, la bonne nouvelle qu’on n’était pas loin d’une ferme ou d’un village, en même temps qu’un bouquet à la princesse Béatrix. S’il y avait là-bas des gens qui vivaient, ils sauraient bien lui dire où trouver des fleurs ? Quelques sols ne seront pas inutiles. Que diable ! ces gens sont certainement pauvres, se disait-il : mais ils ont des jardins !

    Certes, il l’avait vu la clairière ; ou plutôt il l’avait devinée au loin à un reflet de lumière, une ombre plus claire dans le feuillage changeant. Mais aussitôt qu’il s’était remis en route, elle avait disparu. Il avait beau se dire qu’elle arriverait bientôt. Rien ! Était-ce à cause du fait que son sentier, sans qu’il s’en rendît compte, suivait un cours sinueux ? Ou bien parce que terrain était devenu plus difficile et donc plus long à parcourir ? Sa bête soufflait bruyamment et lui montrait à chaque pas qu’elle n’en pouvait plus. Lui-même était harassé de fatigue. Si bien qu’au bout d’un moment, il commença à s’interroger si cette brève apparition d’une clairière n’était pas un tour du Malin, pour mieux lui faire sentir sa tête lourde et ses reins endoloris. Et voilà qu’elle lui apparut soudain de nouveau. Elle lui cligna un instant de l’œil à travers les feuilles et disparut aussitôt. Mais cela lui redonna du courage. Il savait à présent qu’elle était bien là et qu’il finirait par l’atteindre. Et, en dépit de la sueur qui lui coulait dans la nuque et des grosses mouches bleues qui tombaient des arbres pour lui saigner les bras et le cou, il sourit à cette perspective et arqua tous ses efforts pour y parvenir. Là, se disait-il, il reprendrait son souffle sur un tas de troncs blancs que les bûcherons alignent en bordure des bois, ou bien il se coucherait dans une meule de foin, en veillant à ne pas s’endormir. L’appel monotone du pinson, comme un crissement métallique, bref et saccadé, l’invitait à continuer.

    Comme il la trouvait belle sa clairière, quand il y arrivait enfin, à bout de forces mais fier d’avoir surmonté le découragement et la fatigue. Elle s’étendait là sous ses yeux, éblouissante de lumière, brisant sa pente douce et verdoyante pour livrer passage au lacet poussiéreux du chemin. Elle semblait dormir -qu’elle l’attendît en dormant comme la belle dans le conte, d’un sommeil de cent ans au moins, qu’il allait interrompre. Avec elle, ils vivraient ici jusqu’à la fin des temps, entre les cimes dentelées des sapins qui escaladaient les montagnes, leurs escarpements sauvages qu’on apercevait au loin, remplis de la fureur des torrents, l’ombre paisible des noyers et des hêtres, le tapis profond des prairies et des champs. Il aurait bâti leur maison au milieu de toute cette beauté. Cette pensée le remplissait de bonheur. Il les imaginait régnant sur ce royaume de quelques arpents. Ils commanderaient aux escargots, aux merles et aux hannetons. Il rêvait hélas ! Et il put vite s’en rendre compte, en approchant de ce qu’il prenait avec la distance pour un séjour enchanteur.
Il donnait bien en effet sur des collines verdoyantes et des forêts sombres résonnant du fracas des eaux sauvages ; l’azur impeccable découpait bien au loin le cirque majestueux des montagnes, coiffées d’une couronne étincelante de glaciers ; sans mal, on aurait cru d’ici qu’on dominait le monde, comme la buse ou l’épervier qui planaient là-haut dans le bleu infini. Mais il n’y voyait hélas aucune fleur, pas la moindre trace d’une campanule, un calice, une corolle, qu’il eût pu cueillir pour un bouquet ; et cette absence donnait à ce pré une tristesse poignante, comme lorsqu’une campagne riante en été est soudain obscurcie par le passage d’un nuage… Et il voyait aussi deux ou trois chaumières, frileusement blotties dans le creux d’un vallon, qu’il prit pour des étables, comme on les trouve parfois en ces contrées reculées, quelques abris de fortune où se serrent, la nuit, hommes, bêtes et fourrages ; ce que lui confirmait l’écho mélancolique d’un troupeau. Il poussa sa monture dans leur direction.

    A mesure qu’il approchait de ce pauvre et triste lieu, une apparence de vie s’en détachait. Deux femmes, vêtues de laine brune, assises à l’ombre d’un arbre (ce qui expliquait qu’il ne les ait pas vues d’abord), semblaient occupées à des taches domestiques. Des bergères, peut-être quelques bohémiennes, pensait-il, en voyant leur teint bistre et la toison de leurs grasses chevelures, largement étalées sur leurs épaules. Il était fréquent que des bohémiennes se louent dans la saison pour ces activités pastorales. Leurs corps lourds et sans grâce, leurs hanches épaisses, leurs bras vigoureux hâlés par les travaux des champs, leurs pieds nus parlaient pour la misère de leur condition. Auprès d’elles se tenait un petit être nu, sale comme elles, qui se débattait avec des cris joueurs contre leurs efforts pour épouiller ses cheveux. Une de ces scènes banales de la vie quotidienne, comme on peut les croiser partout dans les cours des palais et sur le pas de porte des maisons, paisibles et familières, n’offrant rien de remarquable pour mériter l’attention d’un passant, sinon qu’elles sont plus grossières chez une population encore mal christianisée. « Elles doivent savoir en ces montagnes, qu’elles parcourent tous les jours avec leur troupeau, un champ, un coin de terre, un jardin où le lys sauvage pousse entre les touffes de thym et la ciste », se disait-il, en se dirigeant vers elles pour leur poser la question, ou plutôt pour essayer de la leur faire comprendre, car il jugeait combien elle était absurde à des êtres aussi simples…

    Cependant, Perejil voyait en se rapprochant qu’il n’en était rien. Si ces deux femmes étaient des pauvres bohémiennes, elles n’avaient pas moins l’air noble et l’allure altière de leur race. Surtout la plus âgée qui, droite et fière telle une statue de marbre, une main posée sur sa hanche comme la duchesse Leonora quand elle recevait l’hommage de ses sujets, offrait sa robuste prestance à l’autre, plus jeune et aussi plus joueuse, assise sur ses genoux, qui se penchait en avant, dans un mouvement de tendresse maternelle, pour saisir un enfant. Est-ce le geste de celui-ci, qui échappait à son étreinte pour serrer contre lui un agneau ? La crainte exprimée par le petit animal, surpris par son geste brusque ? La beauté du bambin, aussi blond et bouclé que son compagnon de jeu, qui offrait un contraste troublant, presque merveilleux, avec la pauvreté de ces deux femmes ? (Il est fréquent dans les campagnes que des modestes paysans aient des enfants plus beaux que des enfants de roi). Le paysage grandiose et minéral qui, dans le lointain, semblait écarter les bras pour protéger cette humble scène ? Le sourire étrange, et qu’il ne pouvait définir, sourire clos, sourire de l’âme, qui ceignait le contour délicat des lèvres de ces deux femmes ? Perejil tomba à genoux et ferma les yeux, saisi à la fois de respect et d’admiration, comme quand, dans la Semaine Sainte, bercée sur les épaules violettes des pénitents, passe la Sainte Patronne de sa ville.

    C’est alors que, dérangées sans doute par la présence importune d’un inconnu, bien qu’à aucun moment elles n’aient tourné vers lui leurs regards bienveillants, les deux femmes se levèrent pour partir avec l’enfant et son agneau, lequel gambadait déjà loin d’eux ; et, dans le geste qu’elles firent en ouvrant leur manteau, une pluie de fleurs tomba sur le pré.

    Jamais Perejil n’en avait vu en tel nombre. Il y en avait de toutes les sortes et de toutes les couleurs : des nuées de roses, bien sûr, des blanches, rondes et plates comme des hosties odorantes, mais aussi en guirlandes rouges sombres montrant dans leur éclosion pontificale les pointes d’or de leurs pistils, des mauves, gracieuses et pâles, et d’autres, aux cœurs veloutées et tendres, qui lui faisaient penser à une infante sombrant dans les paniers de sa robe, telle une branchée de framboises dans la douceur vanillée d’une crème battue. Il y avait des lys triomphants, répandant des effluves de parfum enivrant et suave, pareils à une troupe dissipée d’anges qui souffleraient dans leurs trompettes, dans la tiédeur et l’émerveillement d’un magnifique soir de Mai ; des œillets champêtres, aux senteurs épicées de muscade ; des petites roses aux couleurs de chairs tendres qu’on appelle en Provence caprices de dames ; des violettes en leur élégance discrète ; des pensées, masquées de dominos de velours ; des gueules de loup piquetées de rousseurs et des iris voilés de soie tigrée ; des narcisses ouvrant des yeux ahuris ; des jacinthes belliqueux dressant leurs hampes opalines ; des tulipes sauvages, aux teintes flammées et aux contorsions baroques ; des clématites grimpant en grappes et des crocus dardant leurs fers de lance ; des jasmins en berceaux capiteux et des tubéreuses aux touffeurs entêtantes ; des genêts s’élançant en boutons jaune et blanc ; des pois de senteurs, légers et transparents comme ces voiles parfumés qu’on ramenait d’Orient ; des amaryllis ; des anémones des bois et leurs bourgeoises parentes des jardins ; des campanules aux clochettes violettes ; des angéliques en longues tiges enroulées ; des digitales pourprées (plus connues sous le nom de gants de la Vierge) ; des réséda, écœurants de fadeur et des véroniques avec leurs cornes courbes ; des orchidées sauvages encapuchonnés comme des carmélites ; des aubépines effeuillant leur neige d’argent ; la fleur timide du fraisier qui blêmit sous son abri de feuilles. Car il y avait des espèces plus familières comme des pâquerettes, des marguerites, des coquelicots sanglants et des bleuets martiaux, des myosotis et du muguet, des primevères ; mais aussi très modestes, comme le liseron, la lavande et même des fleurs d’orties blanches et des capitules mauves du chardon, et des fleurs du seigle, du blé, du basilic (qu’on appelle aussi l’oranger du savetier) ; et ces clochettes bleu pâle dont il ne connaissait pas le nom, mais qu’on aurait dit soufflées dans le verre de Venise… Pourtant, elles ne s’épanouissaient pas toutes dans la même saison : il y en avait de mai et d’août, d’octobre et de juillet, même de Noël ou de la semaine de Pâques. Mais, elles étaient toutes rassemblées dans ce pré, pour en faire un tapis parfumé et multicolore sur lequel Perejil émerveillé n’osait pas porter la main. Car, elles lui semblaient aussi vivantes que si ce fût des milliers de petits êtres dont l’haleine chaude serait venue peupler ce lieu désert.

     C’est alors que l’air s’anima soudain et qu’un souffle léger descendit des montagnes pour agiter doucement la nature et toutes se mirent à sonner comme un immense carillon. Et, de même qu’on pouvait voir sur leurs tiges des calices et des corolles, des ombrelles et des bulbes, des pétales séparés et en grappes, en forme de mitres ou de dés à coudre, en toits de pagode, en lanternes ou en chapeaux chinois ; de même on entendait sonner en accord des cloches de village et tinter des grelots, clamer sourdement des campanes et retentir funèbre le bourdon, trembloter des clarines et s’égrener des sonnailles. Il y avait des appels graves de tocsin au milieu d’accords légers pour annoncer le bénédicité ; des volées de cloches déchaînées et d’autres qui battaient la mesure ; des timbres fêlés à côté d’un airain très pur ; des tintements joyeux mêlés à des notes claires, comme des brindisi qu’on aurait portés avec des flûtes de cristal ; des effleurements de doigts sur les lamelles d’un rideau de jade et des frémissements du vent entre les feuilles d’argent du prunier. Et autant de sons différents, au lieu de donner un vacarme épouvantable, formaient au contraire un accord parfait . Ce n’était qu’un seul chant d’allégresse qui s’élevait dans cet étroit vallon, montait haut, haut, toujours plus haut, à l’assaut des collines, des flancs escarpés des montagnes, laissait derrière lui des chaînes puissantes que l’homme n’avait pas encore franchies, des plaines fertiles peuplées de cités prospères, et les étendues mystérieuses des mers qui déversent leurs eaux aux confins du monde ; dépassait le vol planant de l’aigle, la couronne vespérale des glaciers et l’aérien trésor de rêves des nuages, pour remplir la coupe céleste de sa divine harmonie.

    Pedro Jil se réveilla comme le cortège ducal débouchait dans la clairière. Les palefrois, les mules et les haquenées, piétinaient son tapis verdoyant en agitant les pompons de laine et les glands colorés de leurs harnais. Plus exactement, il rouvrit les yeux pour voir deux jeunes seigneurs qui s’emparaient de ses jambes pour le traîner jusqu’au devant de la noble assemblée. Ce qui provoqua un grand éclat de rire. Il avait l’air plus idiot que jamais, tandis qu’il frottait son dos endolori en secouant ses boucles brunes qui s’étaient dans sa chute débarrassées de leur béret. S’il n’avait jamais souhaité d’être remarqué par ce beau monde, son vœu en ce moment venait d’être exaucé. En effet, tous le regardaient, curieux d’entendre comment il allait expliquer qu’on l’ait surpris en train de dormir au milieu d’un pré, au lieu de cueillir, comme il l’avait promis, des fleurs pour la petite princesse Béatrix.
– « Alors, drôle ! » lui cria un jeune chevalier de la suite du duc : « Voilà donc comment tu sers ta maîtresse ? »
Pedro Jil était tellement envahi par le spectacle qu’il venait de quitter, qu’il ne trouvait pas de mot pour justifier son embarras. Pour toute réponse, il branlait sa tête et regardait ahuri l’herbe tout autour de lui.
– « Allons, réponds ! » gronda un autre seigneur : « Si tu ne veux pas que je vienne frotter ta bosse avec mon bâton ! »
– « Oui, parle, bouffon ! » déclara à son tour un jeune garçon blond, qui était debout auprès de son père.
– « Parle donc, Perejil ! » dit le vieux duc de Mantoue.

    Alors Pedro Jil se mit à parler et il leur raconta, en n’omettant aucun détail, sa rencontre merveilleuse et le pré aux mille fleurs qui tintaient en concert jusqu’au ciel. Et, quand il eut fini, tous les yeux le fixaient gravement et l’on entendait seulement le vent souffler dans les bannières.
– « Tu mens, comme un coquin que tu es ! » s’écria alors Cecilia Pia, la première demoiselle d’honneur de la duchesse Eleonora : « Il n’y a pas plus de fleurs dans ce pré, que sur le rocher d’Orgasolo ! Et, à part ta grotesque figure et tes jambes torves de nain galeux, nous n’avons croisé âme qui vive en ces parages ! »

    Cette réponse fut trouvée divertissante et elle provoqua un nouvel éclat de rire. L’aventure rappela à un gentilhomme, une histoire qu’il tenait d’un moine dominicain, lequel était, à l’en croire, un saint homme qui n’avait pour défauts que d’aimer trop le vin et les bonnes histoires. Il conta qu’un curé exemplaire vivait au milieu de son petit peuple, attentif à dispenser avec indulgence les saints sacrements, à bénir le seuil des maisons, les récoltes dans les granges, les agneaux dans les bergeries, les veaux dans les étables et les nouveaux nés dans leurs berceaux. Toujours prêt à prêcher la bonne parole et à tonner contre le Diable, aussitôt que l’occasion s’en offrait. Ce qui devenait de plus en plus rare, car le brave homme était écouté et admiré en toutes choses, comme un modèle de vertu. Mais voilà qu’un jour, une jeune montagnarde venue remplir son seau à la fontaine du village, réveilla sa concupiscence. Notre curé se mit à sonner la cloche de son église tout en s’époumonant pour effrayer ses fidèles :
– « Vous êtes menacés des pires malheurs ! Un oiseau griffon va fondre sur vous pour la punition de vos péchés ! »
La foule alarmée aussitôt autour de lui se rassemble :
– « Que devons-nous faire, de grâce mon père ?
– « Dès qu’il apparaîtra, je cesserai de sonner la cloche. Vous couvrirez alors vos têtes de vos sarreaux et vos jupes et resterez silencieux et immobiles jusqu’à ce que vous entendiez de nouveau la cloche sonner. Et surtout, ne vous avisez pas de jeter un regard sur lui, même si vous vous sentez fort malmenés : le monstre exterminateur ne connait pas la pitié !
On fit comme il l’avait dit. Personne ne broncha et n’ouvrit les yeux jusqu’au deuxième appel de cloche. On fut quitte pour la peur et bien heureux d’en être sorti sans mal. Il n’y eut qu’une demoiselle qui avoua en rougissant que le griffon était un rusé animal, qui prenait à revers les places qu’il trouvait bien défendues.

    Si certains s’en offusquèrent, l’histoire fit beaucoup rire la plupart des dames et surtout celles qui ne s’étaient pas manifestées jusqu’ici. On la traduisit pour un marchand juif de Nuremberg, qui voyageait avec la noble compagnie. C’était la première fois qu’il venait en Italie. Il la trouva fort à son goût. Entre-temps, on avait oublié le conte de Pedro Jil et l’absence de fleurs. D’ailleurs cela n’avait plus d’importance, la princesse Beatrix s’était rendormie.

    Quant à la fin de notre conte. Plus David Olive regardait le tableau et plus il se disait que tout cela était complètement absurde : qu’un tableau du Louvre ne pouvait se mettre à respirer, un visiteur à y entrer et sortir tel un oiseau qui sauterait de branche en branche ; que deux bohémiennes ne pouvaient être deux dames nobles, et de surcroît se tenir sur les genoux l’une de l’autre pour former un corps à deux têtes ; l’attaque d’un cygne par un aigle ne pouvait devenir une famille jouant avec un enfant, et un pré se couvrir de fleurs et sonner comme un carillon dans l’immensité du ciel… que tout cela était impossible, irréel, illusion, mensonge ! Qu’essayer de le décrire eût été aussi absurde que ridicule. Et pourtant il l’avait vu par les yeux de l’esprit. Il pensa encore à une foule d’idées, je ne sais trop bien lesquelles… Jusqu’au moment où il sentit une force inconnue, une certitude apaisante descendre en lui : puisqu’il avait vu tout cela, que des choses irréelles lui étaient apparues, que des êtres sans vie s’étaient mis à bouger, à vivre pour lui, qu’ils lui avaient parlé de bonheur et d’épreuves (il eut une pensée pour le destin du nain Pedro Jil), de beauté et de souffrance, il ne pouvait s’être trompé sur son compte : il n’était pas fait pour travailler à la Poste ! Pas plus qu’il n’était fait pour nettoyer l’arène, afin que les jeux continuent. Le lendemain, il appelait Wlado.

Caca ou Une vie de chien

Epilogue, en guise de prologue

    Comme le veut la Constitution, les candidats n’ont pas parlé aux Français depuis quelques semaines. On commence à trouver le temps long. Droite ou Gauche ? Eternel dilemme. En ce deuxième tour, pour qui faut-il voter ? La question, pour le protocole, n’a aucune importance : les Parisiens qui habitent les maisons du bord de Seine, s’ils se sont mis à leurs fenêtres en ce dimanche matin, ont vu passer les chevaux de la Garde républicaine, aux sabots ferrés qui résonnent sur l’asphalte des quais, les casques et sabres rutilants, shakos et crinières au vent, comme sous Napoléon. Les plus prévoyants se sont rendus aux urnes, dès l’ouverture des bureaux ; les autres attendent sagement chez eux qu’il soit midi, pour trouver la file devant les tables et avoir le plaisir de saluer les voisins avec cette politesse un peu compassée, qui va avec l’exercice du premier devoir d’un citoyen. C’est d’ailleurs le seul jour en France (et cela est si exceptionnel, qu’il vaut la peine de le souligner), où l’on évite d’aborder le sujet politique.
Il n’en est pas de même sur les chaînes de télévision. Depuis les informations de 13 heures, et après la parenthèse obligée du sport et autres réjouissances dominicales, il n’est question que de ce qui va sortir ce soir des urnes. La tension monte d’heure en heure. Des flashes donnent l’ambiance dans les bureaux de province. Dans le jour qui descend, l’on voit des visages inconnus s’efforcer, pas toujours avec succès, de répondre aux questions qu’on leur pose depuis les studios de Paris. Le « Grand Show National » a commencé. Vieux et jeunes meneurs de plateaux ont rassemblé autour d’eux leurs invités, qui vont se succéder à un rythme de plus en plus accéléré ; sur un ton affable et bon enfant au début, plus agressif- voire même violent -après que seront tombés les résultats, pour tourner à l’empoignade verbale en fin de soirée. C’est la seule nuit (après la finale en direct du Mondial) qui justifie les retards du lendemain au bureau et le remplissage des restaurants (avec l’arrivée du Beaujolais primeur). On n’y parle plus que de politique et l’on sent bien, à la chaleur des propos, qu’un chacun va faire son possible pour que le nouveau gouvernement ne trouve que des embûches sur son chemin. Sagesse merveilleuse d’un peuple, qui a compris (passez-moi l’expression) que faire chier tout le monde était encore la meilleure façon d’exister.

    Mais revenons à notre plateau de télévision. Les aiguilles tournent, l’heure avance et le prompteur, avec les minutes qui défilent, apparaît de plus en plus souvent à l’écran. Alors qui ? Qui va être le nouveau Président de la République ? Le petit gros, au visage ahuri, qui inspirait tellement confiance aux Français, mais à qui l’on reproche aujourd’hui de n’avoir rien fait de remarquable durant les cinq années de son mandat (le seul argument en sa faveur est qu’il connaît Madame Merkel) ; ou le petit gros, au visage hargneux, qui inspire tellement confiance aux Français, mais à qui l’on reproche ses allures de tyranneau levantin et sa façon d’aboyer presque, quand il se met en colère- c.à.d., quand quelqu’un (un journaliste le plus souvent) a la prétention de le contredire ou de se porter à faux par rapport à l’une de ses déclarations. (NB : il connaît également Madame Merkel…entre parenthèses : une autre petite grosse !). La politique française se joue entre gros à un mètre cinquante-trois du sol. Mais les électeurs n’ont pas le choix. L’heure est grave : il s’agit de faire barrage à la troisième candidate, une blonde vindicative que tout le monde espère et que personne ne souhaite. Il faut signaler qu’elle ne connaît pas Madame Merkel. Autant dire que c’est un plongeon dans le vide qu’elle propose, un retour à l’Age de la Pierre avant la taille du silex… et puis, deux blondes ensembles, cela ne peut pas marcher ! C’est évident. Bref ! Jusqu’à présent, tout a bien fonctionné. On a réussi à écarter au premier tour LA MÉGÈRE. Reste à savoir, lequel des deux candidats va gouverner la France : L’AHURI ou LE HARGNEUX ? Cinq, quatre, trois, deux, un… L’heureux élu est LE HARGNEUX ! Suivant un procédé virtuel qu’on améliore tous les cinq ans, son visage se dessine en même temps sur tous les écrans de télévision. La nouvelle fait immédiatement le tour de la planète et, dans les heures qui suivent, au plus tard demain au réveil, tous les habitants de la Terre (ou presque) sauront que la France s’est choisi démocratiquement un nouveau président. La parole est à ce dernier, pour une première allocution, en direct de son QG de campagne.

   LE HARGNEUX ne se tient plus de joie. Autour de lui, ses supporters mènent un joyeux chahut : le bruit des bouchons de champagne se mêle aux sonneries des portables ; on fait le signe de la victoire et l’on agite les mains à l’adresse des personnes qui pourraient vous reconnaître devant leurs récepteurs ; on s’interpelle ; on chante, on s’embrasse…Le silence se rétablit peu à peu lorsque le nouveau président gravit les marches du podium, pour tenir son premier discours officiel. Que se dit alors quelqu’un qui a atteint la fonction suprême dans son pays ? Et bien, qu’il a furieusement envie de se gratter la queue. Cela a commencé, ça fait bien plus d’une heure, par un picotement intempestif à la base, dans la partie charnue. Il a pensé d’abord que ce pouvait être un poil, qui aurait pris les autres à rebours et s’enfoncerait cruellement dans la chair tendre, à cet endroit, comme une petite aiguille qui le tourmente au point qu’il ne pense plus qu’à cela. Il espère que ce n’est pas un parasite, que lui aurait collé la Rousse frisée de l’Oural avec qui il a fait des galipettes, hier soir. On ne peut pas toujours refouler la bête ! Elle avait pourtant l’air correcte… Allez savoir ? En tous cas, cette sensation désagréable ne veut pas s’apaiser. Elle a même augmenté, à mesure que les sondages s’affichaient en sa faveur et que la tension montait, pour devenir une sorte de chatouillis qui se propage de la racine vers le bout, de façon profonde et continue, si insistante, qu’il en frissonne jusqu’à la nuque et doit faire un effort surhumain pour ne pas y porter les ongles et se gratter frénétiquement. Que faire, dans des moments pareils ? Il pourrait, bien sûr, glisser une main dans sa poche et s’exécuter discrètement d’un index vigoureux. Non! Tout le monde s’en apercevrait! On critique assez comme ça ses mauvaises manières. Il pourrait aussi prétexter un besoin urgent et mettre le cap, encadré par ses gardes du corps, vers les petits coins. Là, derrière la porte close d’un cabinet, il aurait tout loisir de soulager sa démangeaison, de la suçoter, s’il le veut ! la mordiller à belles dents! Vous souriez ? Il est tout seul! Il peut même se livrer à une petite inspection, histoire de se rassurer…

    Seulement, vous imaginez la scène, devant un parterre de fans en délire, au milieu des représentants des principaux médias du pays ? D’une envie pressante du Président, on aurait vite fait de faire une indisposition. De là, à l’attribuer à quelque maladie grave, une incontinence, un dérangement de la vessie… Dieu sait ce que trouveraient à raconter les journalistes ? Ils sont si mauvaises langues. Tiens ! Un cancer de la prostate, par exemple… Vous me direz, ça les occuperait tout au long du quinquennat. Mais quel fâcheux parallèle avec un cas antécédent dans la fonction ; quel funeste présage, pour une politique qui se veut jeune et innovante, que ce bégaiement de l’Histoire entre deux leaders d’opinions si ouvertement opposés. Non ! Se rendre aux toilettes en ce moment solennel est une solution inenvisageable, si l’on ne veut provoquer une affaire d’État.

    Mais alors que faire ? Il ne peut quand même pas demander à son chef de cabinet de s’approcher de lui, très près, et de faire mine de lui parler à l’oreille, tandis qu’il lui gratterait discrètement cette partie intime de son anatomie : -« Oui ! Là, plus bas… Vous y êtes ! Grattez ! Grattez plus fort ! Vous sentez quelque chose ? Ah, c’est bon ! C’est bon de vous avoir sous la main…» Il n’est pas le sultan de Kapuntala ou le Glaoui de Marrakech. Sa personne ne fait pas encore l’objet d’un culte dans le pays. D’ailleurs, le protocole ne doit pas avoir dans sa panoplie, de grattoir de la queue présidentielle, ni même de chasse-mouches de la touffe nationale. Et puis vous imaginez s’ils étaient surpris ? Qu’une photo vienne fixer la scène ? « La main du futur Premier ministre dans le pantalon du Président ! » Il voit d’ici la Une du Canard Enchaîné de mercredi prochain, sur son bureau. Quel scandale ! Toute la France en rirait… Et pour comble, voilà que, dans les profondeurs de son caleçon, elle s’est mise soudain à frétiller. Il la sent, telle une sardine dans la nasse, qui s’agite, tressaute, se tend, va de droite et de gauche, se raidit, se bande… Des gouttes de sueur perlent sur son front. Comme il a eu raison, se dit-il, d’insister pour que son tailleur lui coupe son veston croisé très long. Pour plus de précautions, tandis qu’il se dirige à grands pas vers les micros, il tire sèchement sur le pan d’étoffe et ajuste le dernier bouton du bas.

    Il s’installe, se campe fièrement devant les caméras. Par chance, la tribune est construite d’une telle façon, que la partie inférieure de son corps échappe à la vue du public. Il faut dire et répéter, qu’il n’est pas bien grand ! Derrière lui, personne, sinon, sur l’écran géant, l’envolée tricolore des couleurs nationales avec le logo de son parti. Rien qui puisse être le témoin du mouvement incongru qu’il va tenter de faire. Pas de caméra dans le dos ? Rien ! Il écarte alors grand les jambes, tord vers l’arrière la droite, soulève le genou jusqu’à la hauteur du bassin, en prenant appui des deux mains sur le rebord du pupitre, pour ne pas perdre l’équilibre et rester bien droit, et là… il se gratte énergiquement, jusqu’à s’en faire mal. Ouf ! Le picotement a cessé. Il adresse alors un large sourire de soulagement à la salle, s’essuie les lèvres d’un geste rapide de la main, et commence avec cette belle voix, chaude et profonde, qui remue les entrailles : -« Mes très chers compatriotes, Chères Françaises, Chers Français ! Merci ! Merci, c’est bon ! (L’assemblée applaudit à tout rompre)… C’est si bon de vous avoir devant moi (il écarte largement les bras vers la salle, comme s’il voulait l’embrasser, ce qui provoque un nouveau tonnerre d’applaudissements). Et non ! (hésitation qui prépare un nouvel effet)… Et non, derrière! comme c’est le cas pour certain! (allusion au candidat perdant, qui est soulignée par des gros éclats de rire). Etc. »

    « -Mais, enfin ! Vous dîtes-vous, en ce moment : Vous n’allez tout de même pas nous faire croire que, pour sauver la face, le Président de la République puisse se livrer à une acrobatie pareille ? A une contorsion invraisemblable du bassin, qui rappelle (pardonnez l’image!) celle du cabot levant la patte au pied d’un lampadaire ? » -Alors là, excusez-moi ! Vous n’aviez pas compris ? Qu’étiez-vous en train d’imaginer de scabreux ? Mais c’est bien d’un chien, qu’il s’agit. Voyons ! D’un chien qui se gratte la queue, comme le ferait un chat, un chimpanzé, ou tout quadrupède aux pattes dotées de doigts. Vous n’aviez donc pas lu le titre ? Comme il pourrait se gratter les oreilles, le museau, le dos ou quelque autre partie du corps. Maintenant, par quel prodige un chien se comporte, s’habille, parle et écrit comme un humain ? (Pour la ressemblance, vous sous-estimez par trop les talents des maquilleuses, des chirurgiens esthétiques, des tailleurs, des coiffeurs et des coachs…) Par quel coup du destin accède-t-il à la plus haute fonction d’un grand État ? C’est ce que je vais essayer de vous raconter dans les chapitres suivants…

La suite avec le Chapitre premier :
Comment Caca vint au monde sur un dépotoir à ordures, dans le Sud de l’Espagne…

A Halbe, les lauriers sont coupés.

A mon ami Christian de La Mazière qui défendit Berlin.

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés… Les trois belles que voilà s’amusent à les ramasser, tout en batifolant au milieu des bruyères sauvages et des coussins de mousse. Elles s’en tressent des couronnes qu’elles posent sur leur tête, tout en m’agaçant du coin de l’œil. Pas folles les guêpes… A laquelle vais-je donner la pomme ? Comme j’ai eu tort de les emmener ici, dans ce bois de Halbe où s’est déroulée la fin de la Bataille de Berlin. 40.000 Allemands, militaires et civils mélangés. Vieux, jeunes, presque des enfants, des femmes aussi… Tous presque sans munitions, avec des fusils récupérés dans les casernes. Ils avaient décidés d’arrêter l’avancée des troupes soviétiques dans la cuvette de Halbe, à une soixantaine de kilomètres au sud-est de la ville. 250.000 soldats, sous les ordres du maréchal Joukov, les ont pris en tenaille des hauteurs de Teupitz, Märkisch-Buchholz, avant de leur tomber dessus. Une hécatombe qui a duré une semaine. 24.000 Allemands ont péri le premier jour dans des combats au corps à corps qui se sont poursuivis dans le petit village même de Halbe, maison par maison, comme on s’était battu ici, arbre après arbre. Des pins qui dressent très haut leurs troncs rouges. Il n’y a eu aucun survivant. Ils sont tombés presque à l’endroit où des plaques de pierre portent gravés leurs noms. Pour ceux qui ont pu être identifiés. La plupart avaient choisi de partir à la mort dans l’anonymat. Quand ils n’étaient pas une bouillie de chairs, écrasées par les chenilles des chars soviétiques. Un vrai sacrifice humain, comme il s’en entend des temps très anciens. Peut-être sont-ils tombés avec le sourire, en criant le nom de leur Führer. Il faut imaginer, s’ils se dressaient tous soudain au-dessus de leurs tombes, qu’ils formeraient une forêt d’ombres semblable à celle qui frémit sous le vent, aujourd’hui, devant nous.
Dans la petite chapelle qu’on a élevée au milieu du cimetière, des affichettes, accompagnées d’une lettre, d’une photo, cherchent toujours à retrouver la trace d’un frère, d’un ami, un fiancé, un parent. On découvre encore quantité de choses avec les détecteurs à métaux…
Nous n’irons plus au bois… Car ce n’est plus la forêt de Halbe qui se souvient, les pierres, les troncs rouges alignés, les espaces vides, les pleins… Mais le sol spongieux de mousses sur lequel nous avons marché. Tu t’en souviens ? On s’y enfonçait à mesure qu’on avançait. Des millions de mousses qui formaient un tapis moelleux sous nos pieds. Un espace sacré, que nous avons profané. Pas de voyeurisme à Halbe. N’en parle à personne. N’y emmène jamais plus de touristes… Fussent-elles jolies.
Les lauriers sont coupés… et il n’y a personne pour les ramasser. Sauf peut-être ce promeneur solitaire, pèlerin du souvenir, que nous avons croisé sur un sentier. « Je suis un fasciste, un nazi, un vieux réactionnaire… » nous a-t-il dit, l’air résigné. Il nous a dit aussi que les Allemands avaient essayé de tenir sur la position la plus élevée dans le paysage, le haut du mamelon, au milieu de ce qui devait n’être plus qu’un terrain vague, ravagé par les tirs des katouschkas. Cela s’appelle une redoute, en langage militaire. C’est là qu’on a dû finalement les écraser et, sur la bouillie des corps, les leurs mêlés à ceux des Russes, 50.000 morts en tout, a poussé ce champ extraordinaire de mousses, vertes, tendres. Une couverture chaude que la nature a allongée sur ces morts. Mais – les trois belles l’ont remarqué comme moi… sans vie! Les oiseaux ne chantent pas dans le bois de Halbe, car ils ont la mémoire plus fidèle que les hommes.

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Les reliques de l’armée soviétique à Berlin

De 1945 à 1991, les Russes ont occupé des positions stratégiques en Allemagne de l’Est afin de parer à un éventuel conflit avec l’Occident. Frappés en leur temps du « secret défense », ces lieux sont aujourd’hui des enclaves protégées où pourrissent les vestiges de la force de frappe soviétique.

Aucune carte ne signale ces zones interdites autour de Berlin. On tombe dessus par hasard. La route trace son sillon d’asphalte sous le dôme vert des grands arbres. L’ombre blanche d’un bouquet de bouleaux glisse, telle un fantôme égaré, entre les lignes noires des sapins. La Prusse profonde. Quelque part entre Teupitz et Halbe, où se déroulèrent de février à mars 1945 les derniers combats qui ouvraient Berlin à l’Armée Rouge. Le paysage est idyllique, mais on n’y entre pas. Tout le long, la forêt est fermée d’un grillage et des panneaux signalent qu’il est dangereux de s’y aventurer. Fort heureusement pour nous, la clôture présente quelques points faibles. Nous laissons notre voiture, pour continuer à pied. A quelques mètres d’un poste de contrôle abandonné, un amoncellement de cailloux et de troncs, sur deux ou trois mètres de hauteur, barre le chemin. L’obstacle franchi, on découvre une autoroute à quatre voies traçant une longue ligne blanche à travers la forêt. Elle est là, déserte et silencieuse, toute droite jusqu’à l’horizon, tachée par l’ombre vagabonde des nuages qui courent vers la Pologne. Autoroute ? Piste d’atterrissage ? Les deux. C’est ici, à Brand, que les Russes avaient leur principale base aérienne. Les grandes ogives de fer des hangars élevées autour d’un terre-plein dallé, servaient à abriter entre autres les Mics 21. Les dalles de béton n’ont pas bougé d’un centimètre. Seuls les bas-côtés sont un peu envahis par la végétation. Ce qui ne rend pas l’endroit moins imposant.
Après cinq kilomètres de marche dans cette profonde solitude – et un second talus franchi, la piste de béton continue sur un kilomètre ou deux et puis un mur gris se dessine, à gauche, entre les éboulis et les barbelés. Derrière, se cache l’un des cinq dépôts de missiles stationnaires en Europe, avec Himmelpfort, Stolzenhain, Waren et Bischofwerda, des 31 sites d’armement nucléaire soviétique dans l’ancienne RDA. Le dépôt de Brand-Wusterhausen (que les Russes désignaient sous le nom de code Totschka) était particulièrement important du fait qu’il rassemblait, dans un même lieu, la force de frappe aérienne, les missiles nucléaires, ainsi que les réserves d’artillerie lourde et les armes chimiques de combat. Un arsenal entreposés ici, dans un vaste complexe militaire aménagé sous la forêt, sorte de grand bunker dont la rampe d’accès semi-circulaire ouvrait à flanc d’une butte, plus au moins artificielle et cachée par la végétation. En cas de conflit, le haut commandement des forces soviétiques aurait donné au chef de l’état-major du dépôt de Totschka l’ordre de convoyer les têtes de missiles, les fameux 9K79, vers les autres bases. Un réseau souterrain de rails et de rampes motrices facilitait leur acheminement jusqu’aux camions blindés et de là vers les pistes de béton et les abris aériens que nous avons traversés.

Que reste-t-il aujourd’hui de cette machine de guerre ?
Des baraquements aux toits effondrés, assez vastes pour abriter des blindés et leurs remorques, des pistes d’atterrissage, des successions de bureaux aux verrières crevées ouvrant sur le ciel, des bâtiments à demi en ruine. Débris de verre, fenêtres arrachées, intérieurs dévastés où les derniers vestiges de la présence militaire soviétique sont livrés au vandalisme… Le chemin bétonné conduit jusqu’à une sorte de clairière, fermée du côté gauche par de grands hangars. A droite se dressent toujours les rampes de lancement des missiles. Six pylônes de béton tachetés de vert camouflage, auxquels sont rivés des têtes de pont métallique. Une loupiote, dérisoire, se balance encore au-dessus d’une longue inscription en lettres cyrilliques. Six totems qui flanquent l’entrée du bunker, à demi ensevelie sous les gravats. Une butte de cinq mètres, qu’on s’est apparemment dépêché de combler avec des bulldozers. Le sommet montre encore un bout du cylindre d’acier des vantaux qui glissaient latéralement sur des rails, pour livrer le passage. Ils doivent avoir une épaisseur considérable, si l’on en croit la blessure qu’ont laissée des intrus, en essayant de découper le métal au chalumeau. Une entaille d’à peine un demi centimètre de profondeur. Nous mesurons la folie de leur tentative, en heurtant la paroi métallique avec un caillou. Un bruit sombre, sans écho, montre assez qu’elle est aussi compacte qu’un rocher. D’énormes conducteurs, montés sur rails, devaient coulisser pour donner accès à l’intérieur.
Des conduites d’aération se dressent au milieu des ronces ; des trappes ouvrent sur des marches en ciment qui conduisent vers des passages souterrains. Combien y en a-t-il ? Sur quelle distance s’enfoncent-ils sous la forêt ? Le site de Brand était placé au plus haut niveau « Secret Défense ». Il n’existe aucun relevé de ce vaste complexe souterrain. Personne n’y avait accès ; pas même les militaires qui servaient cette base… Cinq cents, un millier, dix mille dit-on à l’époque de la guerre froide ! Sinon les ingénieurs russes chargés de l’entretien de ce matériel de guerre. Il est difficile encore d’en percer les secrets.
A Totschka, comme dans les autres bases soviétiques que nous avons explorées, à Zossen, Brand, Wünsdorf où stationnaient les troupes du maréchal Joukov – le vainqueur d’Hitler, l’homme qui prit Berlin à la tête du premier front biélorusse, Bernau au nord, dans les petites communes de Teupitz ou de Waldstadt dont les habitants (ou plutôt ce qu’il en restait en 1945) durent faire de la place à quelques 30.000 soldats soviétiques jusqu’à la chute du Mur… le sol est empoisonné par les produits toxiques, gaz, amiante, déchets chimiques et même, selon certains, radioactifs. Des bidons seraient encore enterrés sous ces décombres. Avis aux curieux ! Fichés en terre, à une cinquantaine de centimètres de l’humus, des petits panneaux métalliques représentant une tête de mort ou une mine avertissaient du danger. Ils ont depuis été arrachés et on ne sait plus trop sur quoi on marche. On constate seulement que le sol résonne sous nos pas, comme si c’était creux en dessous.
Des traces d’inscriptions en caractères cyrilliques, des caisses éventrées, des restes d’uniformes, des vieux manteaux, des vieilles chapkas qui disparaissent dans l’immense pourrissoir de la forêt, s’agrègent peu à peu avec l’herbe et la mousse… Voilà ce qu’il reste ici des Russes, vingt ans après leur catastrophe.
Avec la réunification de l’Allemagne et dans le cadre des accords passés avec les autorités de l’ex-URSS pour le démantèlement des bases militaires en Europe de l’Est, le site de Totschka (comme les autres dépôts d’armement soviétique), a été abandonné. Le déménagement de l’arsenal nucléaire s’est fait par voie de chemin de fer, jusqu’à la mer Baltique, pour être chargé sur quatre navires de guerre. Direction les bases navales en Russie. Le 29 juin 1991, le dépôt de Brand-Wusterhausen a officiellement cessé d’être une zone interdite. Seules sont restées, comme à Berlin-Treptow, Karl-Horst, Beelitz ou Lichtenberg, les traces de l’histoire des hommes. Quant aux animaux, ils savent que le danger n’est pas passé. Ils ne sont pas revenus…

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Utilité des ruines : Sanatorium de Beelitz

beelitz entree 2   Si Berlin a des asperges au printemps, avant la plupart des autres villes d’Allemagne, c’est grâce à Beelitz. Ce lieu, qui fut l’un des nombreux sanatoriums de la région avant d’être un centre d’internement des opposants au régime Russe soviétique puis de la RDA, est aujourd’hui sur les marchés aux primeurs de la capitale une indication d’origine contrôlée. On dit « des asperges de Beelitz », comme on dirait « des tomates de Buchenwald ».

Beelitz Heilstätten 6 Intérieur avec lit seul   Les salles où les malades des poumons, alignés sur leurs lits de fer ou sur des fauteuils roulants, attendaient que vienne l’heure de mourir, sont devenues des lieux de créations, des ateliers, des studios où l’on tourne, entre autres, beaucoup de films X. Les râles de plaisir ont remplacé ceux des mourants et les expulsions qui arrachaient la gorge se font par d’autres voies. Même les caves où croupissaient entre deux séances d’interrogatoire, dans la pénombre et le froid entretenus par la forêt du Brandebourg qui a contribué à la réputation de calme et de repos de l’endroit, les dissidents au régime soviétique mis à la discrétion des autorités pour formalités d’intérêt public, ne sont pas oubliées. Beelitz Heilstätten 7 Intérieur bureau aux storesAu milieu des décombres, des ruines de bureaux ou de chambres, des meubles cassés ou des papiers administratifs déchirés parmi les débris de verre, on fait des photos de mode. Une jeune femme se déhanche dans une tenue estivale ou une chapka de fourrure, suivant la saison…

Construit entre 1898 et 1930, le sanatorium de Beelitz est aujourd’hui un ensemble d’une soixantaine de pavillons (sous la loi de la Protection des monuments), au milieu de 200 ha de forêt. De par son importance et sa proximité de Berlin, la maison de soins sanitaires de Beelitz est étroitement mêlée à l’histoire de l’Allemagne au XXe siècle. Durant la Première Guerre, elle a servi de lazaret pour les soldats blessés. Parmi les 17 500 convalescents militaires qui sont passés par ici, un certain Adolf Hitler, du 9 octobre au 4 décembre 1916. Beelitz Heilstätten 9 EscalierPendant la Bataille de Berlin, du 16 avril au 2 Mai 1945, le centre de Beelitz fut évacué par la Panzertruppe du général Wenck et les 3000 blessés ainsi que le personnel mis en sécurité à l’Ouest (cf. Wikipédia). Après la Deuxième Guerre, les bâtiments – fort endommagés par les combats – furent pris en charge par l’Armée Rouge. Jusqu’en 1994, ils ont constitué le plus grand hôpital militaire soviétique à l’étranger. Souffrant d’un cancer du foie, Erich Honecker y a été soigné jusqu’en mars 1991, avant son départ pour Moscou avec son épouse Margot.

Depuis, on a essayé de réhabiliter certains pavillons, comme la neurologie ou des unités spécialisées dans le traitement de la maladie de Parkinson. En vain. La faillite en 2001 de la société qui est la propriétaire du lieu, l’a replongé dans la ruine et livré au vandalisme. Il semblerait qu’un acheteur, depuis 2008, ait manifesté l’intention d’en faire quelque chose. Quoi ? L’ensemble est trop vaste, pour qu’on s’aperçoive d’un changement.Beelitz Heilstätten 8 Véranda et neige    En général, lorsqu’on y entre – soit par une fenêtre cassée ou en escaladant un mur effondré – on se trouve devant des longs couloirs qui n’en finissent pas, des parois incendiées et recouverts de graffitis, des vastes salles aux plafonds ornés de moulures en stuc qui s’effritent sur les parquets, ou plutôt ce qu’on y reconnaît sous les débris, des baies vitrées explosées sur un écran de végétation qui laisse filtrer une lumière verte d’aquarium. Beelitz Heilstätten 4 intérieur avec neigeComme les arbres ont poussé sur les toits, on gravit de longs escaliers en colimaçon pour se trouver en plein milieu d’une forêt, au quatrième étage d’un pavillon, ou en face d’une machine rouillée qu’on pourrait croire l’intérieur d’un bâtiment de guerre coulé par grand fond. On s’attendrait, au détour d’un couloir, à voir surgir une pieuvre géante ou passer l’ombre d’un requin. Ce côté surréaliste en a fait un lieu propice pour la photo et le cinéma. Beelitz Heilstätten 2J’ai lu sur Wikipédia (cf.Beelitz-Heilstätten) qu’on y avait tourné des scènes du Pianiste de Polanski et de l’Opération Walkyrie avec Tom Cruise. Les terrains sablonneux en font un lieu idéal pour la culture de l’asperge.

Photographies de Nicolas Donetti

En voir plus : https://www.facebook.com/donettiniko.davakov

Aux aktivistes du Net

Excusez-moi pour ce long silence, absolument incorrect eu égard à vos gentils messages et invitations d’amitiés et sympathies. Mais le réseau me donne quelques soucis. Je m’y fais l’effet de me trouver à une pendaison de crémaillère… une pendaison, oui ! Où les invités se balanceraient au bout d’une corde, un verre de plastique dans une main, une serviette en papier et un amuse-gueule dans l’autre, au milieu d’un profond silence que tramerait seulement un lointain bruit confus… Le vent entre nos mâchoires disjointes ou le grincement des cordes sur les poutres? Comme une clameur lointaine, en laquelle on croirait entendre: Et moi ! Et moi ! Et moi ! Et moi! Et moi ! Et moi ! Et moi !

Pourquoi me suis-je adjoint à cette balade des pendus? Faiblesse? certainement. Solitude? Ignorance? Comme chaque fois que je m’agrège à un groupe. Si je savais ce que j’y viens chercher?

Je serai honnête avec vous. Ce serait bien différent, si nous étions, vous et moi, devant une bonne assiette de spaghettis carbonara ou une belle épaule d’agneau cuite 3 heures à feu doux (Vous aurez compris que je ne suis pas végétarien). Nous saisirions alors à pleines dents, vous et moi, l’occasion de devenir des amis… ou peut-être le contraire ! Laissons donc faire le hasard et brisons là des liens inutiles et qui tuent tout beau projet de vie.

PS: J’ai bien peur que ce réseau soit encore une de ces belles inventions diaboliques – Je ne parle pas, bien sûr, pour ceux qui s’en servent pour des raisons professionnelles. Je continue néanmoins, tant que j’en ressens le besoin ou l’envie.

– Quoi, quoi ! Qu’est-ce que vous me baillez-là ? Soudain, sans crier gare, à l’orée du XXIe siècle, sur les selles encore fumantes du grand merdier, entre les graines indigestes de la tomate hollandaise d’élevage et les restes blanchâtres du poulet aux hormones, le virus destructeur du goût, presque aussi vieux que l’Histoire, de former une belle lettre d’une main sûre ? Mort, le plaisir de dérouler le rouleau du papyrus, de déplier la feuille du parchemin, de tourner la page du livre pour pénétrer dans le beau mystère de l’écriture ? Il ne serait plus question d’avoir confiance en sa mémoire, pour marcher dans sa petite l’existence ? de n’avoir pas besoin de son Racine, dans les éditions La Pléiade, pour retrouver les alexandrins de Phèdre avouant son amour à Hippolyte (et puis d’ailleurs, on s’en fout complètement de Phèdre et d’Hippolyte !) ; de l’Oeuvre de Stéphane Mallarmé, pour réciter Ses purs ongles très haut dédiant leur onyx ? Tout cela ne serait plus désormais qu’une affaire d’Internet, de Web, Contrôle-S, sauvegarde, curseur avant, arrière…
Je n’en crois pas une ligne. Qu’il vienne le BBI (Big Bug Informatique), le Grand Soir de la Grande Panne, le jour J où le grand réacteur central leur aura fait défaut à tous… Et vous aller voir s’ils ne seront pas obligés tous de se mettre à penser à la bougie ! Ce sera pratique pour surfer sur le clavier de son ordinateur. La cartouche d’encre se vendra plus cher que le baril de pétrole. Ca c’est sûr ! Et combien qui sauront encore écrire ? On va bien rigoler, ça c’est plus que sûr ! Mais comme, en même temps, on grelottera dans les chaumières, qu’il n’y aura plus rien au rayon des surgelés, qu’il faudra éviter de prendre sa voiture si on ne voudra pas s’aplatir contre le prochain camion au premier carrefour où il n’y aura plus de feux, écraser le prochain passant qui traversera la rue (d’autant qu’il n’y aura personne dans les hôpitaux pour s’en occuper)… Bref, qu’il vaudra mieux rester chez soi, à crever la dalle et à prendre des engelures, sans recours à une douche, faute d’eau courante (vous me direz que la crasse nous tiendra chaud !)… Ce jour-là, il vaudrait mieux ne pas trop faire le malin à le souhaiter venir. Contrôle-S.

– Voilà un texte que je trouve bien défaitiste ! Je ne comprends pas bien ce que tu veux dire, David ? Ou plutôt, si ! Je comprends que tu veux ajouter ton gros nez à celui des autres. Comme s’il n’y en avait pas assez déjà! Et mo ! Et mo ! Et mo !

Considérations esthétiques sur le IIIe Reich

Que reste-t-il aujourd’hui du IIIe Reich ? Peut-être pas un bâtiment, une peinture ou une œuvre plastique qui puisse être comparés à ce modèle grec classique auquel ses artistes voulaient se conformer, mais autre chose de foncièrement original : le style d’une époque qui fut la dernière grande aventure du génie européen… Allez vous en rendre compte sur le terrain d’aviation de Tempelhof, à Berlin. Les casemates d’Heathrow, Roissy CdG et consorts peuvent aller se rhabiller…. Et conçu en 1936 par Albert Speer.
Aussi peut-on comprendre la fascination que cette période exerce encore sur la jeune génération. Fascination qui, à l’heure des décadences, des Lady Gaga et Conchita Wurst, n’est pas la énième manifestation d’une vieille névrose mal guérie, la nostalgie morbide pour une époque étrange où tout a failli basculer, mais d’un esprit qui ne doit pas mourir. Comment définir cet esprit ? Je dirai qu’en gros 2.500 ans de culture commune nous distinguent de l’Orient ou du monde asiatique, et que le reste, qui est venu de tout temps se réunir à cette culture, est anecdotique, passager, enrichissant certes, mais seulement s’il trouve sa place dans cette histoire tumultueuse qui est la nôtre.
L’Art du IIIe Reich s’inscrit dans le bilan esthétique du XXe siècle, au même titre que la découverte des Arts Premiers ou la déstructuration du Réel par les Impressionnistes et sa suite logique qui aboutit, encore une fois, à une impasse, celle de l’Art contemporain. Il y tient même une place plus importante du fait qu’il représente une tentative, condamnée d’avance parce qu’elle était étroitement liée à une idéologie politique. C’est à cause de cette liaison plus que dangereuse, qu’il ne reste pas grand-chose aujourd’hui de ses réalisations – reniées par d’aucuns, pour qui l’intervalle de presque trois-quarts de siècle n’est pas suffisant pour juger avec le détachement de l’historien les quelques volumes de pierre, aigles ou statues de bronze que j’ai répertoriés dans Berlin. La plupart des œuvres qui ont été créées entre 1936 et 1944 ont été détruites par les bombardements, saccagées ou utilisées pour bâtir de nouveaux temples à la gloire des vainqueurs – à l’exemple de la Chancellerie du Reich dont les restes ont servi à édifier le Mémorial de l’Armée Rouge à Treptow…
Ma tentative est peut-être prétentieuse, vu l’étendue de cette ville et le fait que ce qui est encore debout de cette époque se cache derrière les constructions plus récentes. En même temps, je veux rappeler ce que furent ces projets et ce que devait être cette Allemagne du IIIe Reich.

A suivre : L’Aménagement de Berlin…

Azoumba-Marseille… Une famille africaine traverse la mer en radeau.

   Avant d’être initié à l’insondable secret de l’eau, je le fus par mon père au mystère du feu. Je devais avoir deux ou trois ans (il faudrait que je questionne les survivants de cette époque, à ce sujet), lorsqu’il m’emmena assister aux fêtes de la Saint-Jean. Je me souviens avec précision d’une foule dense, dans la nuit, excitée par les tambours et la clameur qui saluait les sauts par-dessus les bûchers. Du sifflement des pétards et du fracas des brasiers. La lueur des flammes éclaire les visages et mon père me tient à bout de bras, pour que je ne perde rien du spectacle. J’en ai gardé un tel effroi, que longtemps je n’ai pu voir tirer un feu d’artifice, sans que j’éprouve le furieux besoin de me cacher derrière un adulte ou me fourrer à quatre pattes sous une chaise ou une table. Et, l’une des conquêtes notables de mon adolescence fut de pouvoir résister à ce besoin impérieux, pour regarder tranquillement le spectacle. En apparence seulement. A l’intérieur, je suis toujours aussi bouleversé par ces images et, aujourd’hui encore, je n’éprouve aucun plaisir devant ce qui, au fond, est censé en procurer.

   Assab. J’ai du mal à écrire ce nom, car il ne veut rien dire pour moi. Cela pourrait être un tout autre lieu : le Maroc, en Espagne, à quelques centaines de mètres de l’endroit où j’habite maintenant, à l’Arena.

P1000497Dans la scène suivante, nous sommes sur l’eau. Sur un bateau… Non ! Je vois trop grand. Sur une barque plutôt, tant les êtres qui composent ma famille, en ce temps, vivent dans la promiscuité physique et ce ciment de pensées et d’intérêts communs qui font une tribu. Lire la suite « Azoumba-Marseille… Une famille africaine traverse la mer en radeau. »

Il est mimi le lieu du crime…

   Je ne sais pas si vous avez remarqué, comme moi, comme ils sont coquets les lieux de crimes- je veux dire des grands crimes, des Crimes contre l’Humanité… Ravensbrück, par exemple ? C’est joli, c’est fleuri, paisible au bord d’un lac. J’ai eu l’impression de me trouver dans le jardin municipal d’Annecy. Il faut dire que c’était au mois d’octobre, plutôt vers la fin du mois, et que la douceur du ciel, la lumière dorée de l’arrière-saison… L’endroit était désert. Seul un petit garçon qui joue au ballon. Quelqu’un peut-il me dire: Pourquoi un petit garçon joue tout seul au ballon à Ravensbrück?

   IMG_prison berlinLa première fois que je me suis rendu chez IKEA (il a bien fallu passer par là pour mon installation à Berlin, et par le centre commercial voisin, le Bauhaus – le Castorama local), j’ai pris le 204 sur le pont Julius-Leber. J’avais pensé, en consultant mon plan, que ce n’était pas du tout dans le coin où j’habitais. C’est à cause de l’usine à gaz. Elle a l’air si proche, et je n’ai pourtant jamais réussi à l’atteindre. Comme le centre commercial se trouve bien au-delà, je me suis dit que ce devait être beaucoup plus loin, et qu’il était inutile d’essayer d’y aller à pied. J’aurais pu prendre la S-Bahn (l’équivalent chez nous du RER) mais, à première vue, il n’y avait pas de station dans ce coin. Voilà pourquoi j’ai pris le bus, pour m’y rendre la première fois. Lire la suite « Il est mimi le lieu du crime… »