David Olive aux prises avec le réel.

Huitième aventure

Où il est de nouveau question, après quelques considérations personnelles sur Hebdo Magazine, de l’appel nocturne de Franck et de ses conséquences prévisibles. Ce qui prouve une fois encore à David Olive que le réel n’est pas toujours aussi lisse qu’il paraît.

Si vous vous attendiez à trouver dans mes récits de reportages des faits marquants de l’histoire contemporaine, du vécu en direct, sur le terrain, du vrai, du cru, de l’objectif, du témoignage sans fard sur la misère, la guerre ou l’injustice à travers le monde… enfin, quelque chose de sérieux, de responsable, vous aurez hélas très vite compris, Chère lectrice, Cher lecteur, qu’il n’en est rien ici. Le journalisme, que j’ai pratiqué, aura été, du début à la fin, d’une frivolité déconcertante. J’ai retrouvé il y a quelques temps, dans la lettre de rupture de Bettina, cette phrase au milieu de ses griefs et autres mises au point de circonstance : « Au fond, tu bourlingues à travers le monde comme d’autres (dont tu as à peu de choses près l’âge mental) font des promenades à poney dans le jardin du Luxembourg ! » Lisez en creux : « Tandis qu’elle, elle s’esquinte tous les jours, pour guère plus que le smic, à servir des clients et à esquiver dans la bonne humeur leurs mains baladeuses. » C’est un peu vrai, Bettina ! Mais cela tient d’abord au média qui m’employait.

Lire la suite « David Olive aux prises avec le réel. »

Mister Runnings is back ! 2 (la suite)

Septième aventure (suite)

Dans l’épisode précédent, le lecteur (ou la lectrice) a appris la conséquence de l’entêtement absurde de Mister John Runnings. Partis à sa recherche dans Berlin-Est, David Olíve et son photographe découvrent un monde étrange, où l’enfermement est de rigueur.

Ma rédaction a décidé qu’il fallait retrouver la trace de Mister Runnings. Si l’on en croit une information très confidentielle, il aurait été libéré et se trouverait de l’autre côté du Mur, où il circulerait en toute tranquillité. Bigodet m’a assuré avoir reconnu le personnage que je lui avais décrit, sur un cliché polaroid pris à la sauvette devant la Porte de Brandebourg. « Bien sûr ! » m’a-t-il déclaré avec une candeur désarmante : « qu’il ne s’agissait pas d’annoncer la couleur aux autorités ; mais d’agir avec la même discrétion que son mystérieux informateur ». Je retourne donc à Berlin avec un photographe. Cette fois, pour le secteur-Est. Officiellement, nous voulons faire un reportage « objectif » sur la vie quotidienne là-bas. On a le droit de rêver !

Je passe sur les formalités – entrevues et interrogatoires -, auxquelles nous avons dû nous soumettre, avant d’obtenir l’autorisation du blockhaus, qui tient lieu de représentation de la RDA à Paris. Nous sommes finalement attendus au checkpoint Charlie. Officiellement. Nous avons quand même dû poireauter deux heures, avant qu’on s’occupe de notre cas ! Pas de denrées interdites, susceptibles de contaminer le cheptel communiste ? Whisky, cigarettes et autres friandises ? Nous avons laissé aux Vopos la boîte de chocolats Mon Chéri, que nous venions d’acheter dans la boutique de l’aéroport. Pas de ça ici ! On nous a fouillés au corps, pour s’assurer que nous ne transportions pas de tracts subversifs, pas de journaux qu’on aurait pu ramasser à l’Ouest. Il a fallu changer notre argent, en monnaie locale. On nous taxe à tant par jour. Nous avons constaté, par la suite, que c’était dix fois trop. C’est ainsi ! Ils s’arrangeront d’ailleurs, à force de droits, de charges et de contraventions, pour que nous n’ayons plus rien au retour. Notre voiture de location a été inspectée à la loupe, sur le pont de levage, quasi démontée !

Lire la suite « Mister Runnings is back ! 2 (la suite) »

Mister Runnings is back !

 Septième aventure

A Berlin, David Olíve découvre un curieux hôtel, hanté par un personnage qui est obsédé par le Mur.

Depuis une semaine, tout le Stuttgarterhof attend des nouvelles de John Runnings.
Mister John Runnings est citoyen américain, depuis 69 ans. Et, depuis huit mois, il est le client le plus encombrant de l’hôtel Stuttgarterhof. Les passants sont rares dans ce coin écarté de la Rue Anhalter. En fait, on marche très peu sur le bout de trottoir où il est situé, parce que quinze mètres plus loin il finit dans le Mur. Cette partie de Kreuzberg était, avant la guerre, un endroit très animé ; le centre même de ce quartier populaire, autour de la plus grande gare de Berlin dont il ne reste qu’un pan de ruines conservé je ne sais pour quelle raison. Les quelques rares promeneurs qui s’y hasardent, avant de s’apercevoir presque aussi vite qu’ils se sont engagés dans une impasse, ont des chances de tourner les talons sans remarquer qu’il y a là un hôtel. Ils verront au mieux des terrains vagues et, en arrière-plan, des grands immeubles badigeonnés de crasse, probablement squattés. Est-ce pour appeler l’attention de ces âmes égarées, que le propriétaire a fait couvrir sa façade (ou plutôt, ce qu’il en reste) de trois bandes horizontales, épaisses et alternées, de peinture rouge, blanche et verte ? Monsieur Weinreich ne le dira jamais. Dans la petite loge vitrée qui fait fonction de réception, Hans-Joachim Weinreich répond à toutes les questions de ses clients, sauf à celle qui concerne les trois couleurs de sa façade.
La cause en est peut-être que cela a été mal fait ? Ou bien que le résultat ne répond pas à l’effet qu’il escomptait ? Ces trois bandes de peinture ont, il faut le dire, un air improvisé qui renforce l’aspect triste et minable de cette construction en rez-de-chaussée, à quoi se résume son établissement… Pas tout à fait. Pour être honnête, il conviendrait d’ajouter à la description de cette façade, les deux distributeurs automatiques qui la flanquent, sur sa droite. Un peu comme la signature de l’artiste, au bas d’un tableau. Le jaune pour les cigarettes, le vert pour les condoms. En fait, on s’attendrait à trouver, en franchissant ce qu’on hésite à nommer un porche – tant cette ouverture a été dénaturée -, un dépôt de ferraille ou un atelier de mécanique, comme il s’en voit fréquemment dans les extensions industrielles des grandes villes. Il n’en est rien. J’ai engagé ma voiture de location dans un passage étroit, si étroit que j’aurais dû y renoncer avant d’écouter mon instinct. D’autant que j’ai compris, en arrivant au bout, qu’il me faudrait ressortir en faisant marche arrière. Ce qui ne serait pas une simple affaire, étant donné que j’étais seul et n’avais personne pour diriger la manœuvre. J’y ai trouvé une entrée discrète, flanquée de quatre ou cinq fenêtres garnies de pots de fleurs, de vieilles boîtes de conserves, de débris de mille choses disparates. Sur six mètres précédant cette entrée, une bande étroite de terre s’acquittait à regret de quelques salades, d’une poignée de salsifis et de poireaux étiques, entre deux perches à cornichons.

Stuttgarter 1Au milieu, une planchette de bois mettait en garde les intrus : « Les clients de l’hôtel sont les bienvenus. Les curieux sont priés de faire demi-tour ». Le propriétaire avait apparemment le sens de l’humour. J’ai tout de suite associé cette heureuse disposition aux bandes tricolores qui recouvraient tout, autour de moi : les pots de fleurs, les vieilles boîtes de conserve, l’entour de la porte d’entrée et des fenêtres, le soutien de la planchette et jusqu’aux perches à cornichons. Etant donné que je cherchais un endroit tranquille, à l’écart du trafic et du bruit, j’ai décidé d’élire domicile chez cet original. Mais, j’en reviens à mon propos…

Lire la suite « Mister Runnings is back ! »

Question d’identités

Sixième Aventure

David Olive a retrouvé sa place dans la rédaction d’Hebdo Magazine. Pour combien de temps? La réflexion d’un collègue le plonge un matin dans les affres de son identité. Qui êtes-vous, David Olive?   Le savez-vous, au moins?

Ma première conférence de rédaction, après quatre mois d’absence, aura été des plus instructives. On a fermé les yeux sur mon infidélité contrainte (mon article sur le glacier vient de paraître dans un magazine concurrent, ce qui a fait remonter ma cote à Hebdo Magazine), et personne ne parle plus de l’incident du Mali. Ce matin-là, autour de la grande table des idées, on a discuté du dernier bouquin d’un ami de la maison, Michel Random, dans lequel il est question, entre autres, de Georges Ivanovitch Gurdjieff et de Katherine Mansfield, l’écrivaine néo-zélandaise que personne n’a prise au sérieux, parce qu’elle avait au cinéma une homonyme blonde platine dotée d’une sacrée paire de nichons. Tout cela remontait à bien loin ! J’ai apporté mon grain de sel, en racontant une anecdote sur le petit cénacle de Montredon, lue dans une biographie de Lanza del Vasto que j’avais trouvée par hasard sur la table de Rieffel, le bouquiniste de la rue de l’Odéon.

Lire la suite « Question d’identités »

A la recherche du Malabar Princess.

Cinquième Aventure.

Comment, ne pouvant plus piger pour Hebdo Magazine, David Olive s’aventure en free-lance dans une expédition en haute montagne, qui va faillir mal tourner.

Il fait si noir, que je ne distingue pas les silhouettes des montagnes. A moins qu’elles soient tellement hautes, beaucoup plus hautes qu’elles ne m’ont semblé hier, en arrivant à l’auberge. J’ai beau pencher la tête, mettre ma main en visière, écarter les rideaux pour coller mon nez contre la vitre, je n’arrive qu’à faire des ronds de buée qui me rendent toute vue encore plus improbable. Je retourne me coucher.

Un peu plus tard. Dix minutes, une heure ? Ma main tâtonne sur le mur glacé, à la recherche de l’interrupteur. Une lumière blanche remplit le globe de la lampe. Avec son papier aux maigres bouquets de fleurs qui se soulèvent dans les coins du plafond, ma chambre a un air lugubre me rappelant certains hôtels miteux que j’ai connus à Vienne, du temps de mes études. Ma montre en plastique noir est posée sur le marbre de la table de chevet. Quatre heures et demie. Je me rappelle vaguement avoir caché l’autre, la belle, en aureum niellé avec son bracelet de crocodile, au moment de faire mon sac. Je ne sais plus où : Sous une pile de chemises ? Derrière une rangée de livres ? Dans la boîte aux chaussettes ? Je suis incapable de m’en souvenir et la question achève de me réveiller. Cette montre, c’est le seul objet précieux que je possède (je ne parle pas des affaires de Mamie Andrée, pour lesquelles on serait plus proche du bric-à-brac) ; encore, qu’elle ne soit pas à moi… C’est un « prêt » de Catherine. Je n’approuve pas trop ce genre de procédé, même s’il est basé sur la confiance. Je la trouve trop belle, tant par son prix que pour la valeur sentimentale qu’elle y attache. C’est une montre ancienne, qui a appartenu à son père. Je trouve que cela met une distance entre nous. Je me souviens avoir protesté mollement, lorsqu’elle me l’a attachée au poignet. Je ne la porte pas souvent et, quand cela arrive, je ne parviens pas à oublier qu’elle est là, au bout de mon bras.
J’entends encore ses recommandations :
– Fais attention de ne pas la rayer ! Ne la laisse pas tomber, s’il te plaît ! Fait changer son bracelet dès qu’il te semble usé ! Tu risquerais de la perdre. Donnes la régulièrement à nettoyer ! Ne te baigne surtout jamais avec elle ! Elle est étanche, mais il faut éviter de la mouiller. Évite les passages brutaux du chaud au froid…
On croirait qu’elle m’a confié son hamster ! Inutile de dire que l’aventure de ce matin n’est pas du tout pour elle. Aussi, j’ai bien fait de la laisser à Paris. D’habitude, je l’emporte en voyage. Me disant qu’elle est plus en sécurité sur moi. Et puis, Catherine m’a dit qu’elle devait me protéger. De quoi ? Comme si un hamster pouvait me protéger de quelque chose… C’est ainsi qu’elle ressent les choses, Catherine.

Lire la suite « A la recherche du Malabar Princess. »

Où il est question de Franck Gazoille.

Quatrième Aventure.

          Comment Franck Gazoille se manifeste en pleine nuit dans le sommeil de David Olive et quels souvenirs d’une période révolue de sa vie, cela fait remonter dans la mémoire de ce dernier.

A quelques temps de là, je suis tiré du sommeil par un appel :
– Cher ami… fait une voix étonnamment énergique, pour l’heure avancée.
– Euuh…
– Allooo ?… Je suis bien chez Monsieur David Olive ?
Sans laisser de sa hauteur, elle se trouble un instant ; moins à cause d’un scrupule qu’à la pensée d’un obstacle imprévu. Sait-on jamais à distance si l’on parle à la bonne personne?

Dans mon état de torpeur stupide, j’ai reconnu la voix de Franck. Il y a des voix qui sont pour 70% dans le choix d’une profession. C’est le cas de mon ami Franck. La sienne (du moins, celle qu’il aurait pu exercer, car il serait plutôt dans la panade depuis qu’il a perdu son emploi chez Jeanjac) concernerait le secteur social : soutien moral et aide psychologique, plus que la confidence, la confession, les âmes en peine… C’est un passeur. Sa voix a l’adhérence onctueuse du miel. Elle vous coule dans l’oreille et, de là, par des tubes spéciaux parfaitement moulés pour s’adapter à la conformité physiologique de votre conduit auditif, dans le cerveau, où elle impose la chose à laquelle on n’aurait pas pensé tout seul, l’idée qui ne vous serait pas venue à l’esprit sans son secours. Vivifiante, posée, douce comme un velours de soie sous la caresse des doigts, nette comme le prisme du diamant tel que nous le restitue la nature. Du cerveau, elle vous descend dans le larynx et, par le moyen de la trachée artère, dans les poumons, lesquels s’épanouissent d’aise en accueillant cette manne revigorante. De là, elle vous va droit dans le cœur, où elle ne contribue pas pour un peu à vous le faire aimer, le Franck ! Aussi lui serait-on presque reconnaissant, tant elle est précieuse et rare, sa voix, de vous arracher à l’abrutissante massue du sommeil pour vous la faire entendre.
Il poursuit :
– Bonsoir, mon cher David, comment ça va ?
Comment imposer une résistance à ce prodige ? Je bafouille :
– Euuuh… bonsoir.
Et puis, c’est le silence.
– Je te dérange peut-être ? Tu dormais ?
– Non ! Non !… Enfin, si… un peu !
La remarque n’a pas l’air d’altérer l’extraordinaire pureté du filon.
– Ah ! Pardon… (petit rire forcé) Je suis surpris de te savoir dormeur…
– Il est une heure passée.
– Ah, tiens ? C’est vrai ! David. C’est vrai !
Chaque mot prend la finesse et l’intensité d’une intaille dans une matière précieuse. Rien d’étonnant à ce que, dans la Chine ancienne, on ait dépensé des fortunes pour les plus belles. Celles qui contenaient d’infimes brins cristallisés de mousses ou des insectes naturalisés, dans la contemplation desquels les collectionneurs s’abîmaient pour assouvir leurs rêves. Comme, en cet instant, celle qui m’arrache aux miens. Le peu de raison qui surnage, dans ce coma délicieux du sommeil, me fait riposter mollement :
– Je travaille, demain… Le sais-tu ?
– C’est vrai, très cher, que tu travailles… (Un long soupir, suivi du même petit rire forcé). Tu devrais faire tienne la devise de Léonard de Vinci : Jamais las de servir ! (Le rire résonne franchement à l’autre bout du fil, comme une petite cascade pétrifiée).

Lire la suite « Où il est question de Franck Gazoille. »

David Olive au Pays des Dogons.

Troisième Aventure

Comment David Olive se retrouve, sans l’avoir voulu, d’un fameux voyage au pays des Dogons où l’équipe d’Hebdo Magazine perd une princesse mais gagne un Grand Reporter.

     En arrivant à la rédaction du journal, ce matin-là, j’avais assisté à une petite scène entre un baroudeur oriental, du genre vieux beau pour magazine de mode italien, et un groupe de jeunes stagiaires. A cette époque, la direction prenait des stagiaires, à la fois pour répondre aux nouvelles conditions sociales que le gouvernement essayait d’instaurer dans le pays, et donner une première expérience du travail à des jeunes, qui étaient en droit d’en attendre au sortir de l’école. Grimaçant de façon un peu ridicule, ce qui jetait sur sa face bronzée des reflets d’or répondant au double rang de boutons de son veston croisé, il se plaignait amèrement qu’on ne sache plus travailler de nos jours, et qu’on n’avait jamais vu cela de rester les bras croisés à bâiller, lorsqu’on avait dix-huit ans et la chance de se trouver dans un milieu passionnant, comme Hebdo Magazine.
Il s’agissait de Brizio (de son vrai nom : Albert Barca) qui se payait trois nouvelles recrues en manque apparent d’ouvrage. Il rentrait d’un reportage chez le général Traouré, chef suprême de l’armée malienne, lequel entamait son 3e mandat à la tête de son pays (ce qui devait lui faire une bonne trentaine d’années de règne), mais cette fois en tant que président démocratiquement élu.

A quelques semaines de cette scène, et autant de l’arrêt temporaire du journal pour une période de quinze jours, du 18 décembre au 2 janvier (clôture que la direction justifiait par l’interruption saisonnière des annonces publicitaires, laquelle se répétait plus longtemps l’été – entre le 15 juillet et le 15 août -, à mon grand désespoir, car en tant que pigiste je n’étais pas payé pendant quatre semaines), Bigodet faisait irruption de son bureau, suivi du même Barca (alias Brizio) brandissant une lettre, dont il venait visiblement de lui lire le contenu. Nous étions invités par le président Traouré à passer la semaine avant Noël au pays des Dogons.

Lire la suite « David Olive au Pays des Dogons. »

Les dernières réflexions de Jean-Michel Frank.

– Où suis-je ?

Il sort du sommeil comme d’un long coma, sans conscience et sans vie. Ouvrant péniblement les yeux sur le trou noir de sa chambre. La main cherche à tâtons la poire de la lampe, heurtant des objets que son oreille identifie : le téléphone, un crayon, le tube d’aspirine qui a dû rouler sous le lit. Une voix grésille, juste le temps de reposer le combiné. Le large abat-jour s’éclaire enfin au-dessus de la boule blanche en céramique, froide comme ce réveil au milieu de la nuit, hostile comme cette chambre inconnue. La pendule, énorme au milieu du mur blanc, indique trois heures. Il faut essayer de dormir encore. Un peu. La bouche pâteuse, il se lève pour se diriger en titubant vers la salle de bains. Un gros bouton, à gauche de la porte, choquant comme une insulte à la raison, sépare les lettres ON et OFF. Il hésite avant de le tourner. Dans la lumière blafarde des sanitaires, une odeur douceâtre d’antiseptique. Il s’assied sur la cuvette du bidet. En face de lui, le visage défait d’un vieil homme. Lire la suite « Les dernières réflexions de Jean-Michel Frank. »

La petite disparue de Saint-Ruffin.

Deuxième Aventure

Comment David Olive passe à l’aventure suivante, moins lointaine et aussi moins dangereuse, et comment il fait connaissance avec l’ancien monastère de Saint-Ruffin, en plein cœur de Paris, ou plutôt avec ce qu’il en reste.

     Nous avons un chef des Informations Générales qui est un génie. Aussi, est-il payé en conséquence ! Le chef des « Infogênées » (dans le jargon de la presse), c’est le type qui est employé dans une rédaction pour donner des idées, le matin, au moment de la grande conférence générale ; le soir, en petit comité autour de son directeur, quand il n’a rien trouvé à mettre sous la dent de ses lecteurs et qu’il faut sauver la face.
Depuis quelques temps, on ne cause à Paris que de la mystérieuse disparition d’une fillette de huit ans, dans le quartier de Beaubourg. Ce n’est pas que l’événement présente en soi un intérêt quelconque pour la moyenne de la population de la capitale, a fortiori pour le pays. Mais, nous n’allons pas commencer à chipoter qui le premier, du Parisien ou de l’Echo du Dimanche, avait alerté l’opinion publique sur ce fait-divers. Laquelle opinion avait, on ne peut mieux, réagi. Les chaînes de télé – une fois n’est pas coutume -, la Une d’abord, puis Antenne 2, après les actualités régionales, avaient repris la nouvelle. Toute la France recherchait la petite Lydie.

Le matin suivant, Kai, notre chef des Infogênées, avait déclaré à la réunion du matin, que beaucoup trop de monde disparaissait dans le quartier de Beaubourg, et que cela lui semblait avoir assez duré. Disparaître en 1984, en plein Paris… Il était grand temps d’agir. La direction avait immédiatement décidé d’envoyer quelqu’un là-bas. En l’occurrence moi, qui m’étais proposé en déclarant que je connaissais dans ce coin une personne qui pouvait nous aider à faire avancer l’enquête. Par ailleurs, j’avais signalé, dans mon quartier, la disparition toute aussi mystérieuse d’un sans-abri (on disait alors un clochard), effacé un beau jour du paysage, sans laisser d’adresse. L’information avait été refusée à l’unanimité, sous prétexte que nos lecteurs se contrefoutaient complètement des faits et gestes d’un clochard du 6e arrondissement – même s’il répondait au prénom d’Armand ; et qu’il ne fallait pas perdre de temps avec tous les cas de disparitions de France et de Navarre, si l’on ne voulait pas se faire doubler par la concurrence. On me laissa néanmoins le temps de demander au service de la documentation, un dossier complet sur les disparitions autour de Beaubourg. Lire la suite « La petite disparue de Saint-Ruffin. »

Une curieuse affaire de mœurs à l’OTAN.

Première Aventure

A l’occasion de son premier reportage pour Hebdo Magazine, David Olive apprend de son directeur que le journalisme c’est un peu « mon cul sur la commode ».
Il s’en acquitte fort correctement, à la satisfaction de ce dernier.

     C’était mon premier grand reportage pour Hebdo Magazine. Mon nouveau boss (car j’avais changé de boîte entre-temps), m’avait dépêché en Allemagne pour enquêter sur un fait-divers, auquel il avait consacré son éditorial du week-end : « l’Honneur perdu du Général K.». Ce qui lui avait valu de recevoir une couronne mortuaire, envoyée par Coluche. On s’amusait bien, en ce temps-là, au journal. Bien que le travail ne soit drôle dans aucune profession, les emmerdements de la pauvreté nous font supporter cette tare ; même avec allégresse, quand on trouve qu’on ne s’en sort pas si mal et qu’il y en a de plus mal logés. J’aurais pu devenir instituteur dans une ZEP, par exemple.

      Revenons à la presse qui faisait alors ses choux gras de Totschka, l’une des 31 bases d’armement atomique soviétique dont on venait d’apprendre l’existence en RDA, ainsi que la saisie de matériel électronique VAX II/782 qui devait servir à améliorer la précision des fameux SS 20. Il n’était question, dans les médias occidentaux, que du trafic de ces engins de mort. Dans ce contexte oppressant, une rumeur largement diffusée par les médias Outre-Rhin prétendait que le Général K. s’était fait pincer (sans y mettre de mauvais esprit) dans un club gay de Francfort-sur-le-Main où il semblait avoir ses habitudes. Il est vrai que le mélange des genres était alors assez mal perçu… du moins, lorsqu’il s’affichait. Quelques croustillantes affaires mêlant sexe et espionnage en faisaient foi. Autant cette incartade ne nous aurait pas autrement surpris, chez un sujet de sa Gracieuse Majesté… que venant d’un Allemand ! Qui plus est, du commandant suprême des forces alliées de l’OTAN en Europe (Supreme Allied Commandeur Europe), un homme, en somme, susceptible d’appuyer un jour sur le fameux petit bouton rouge qui ouvrirait les festivités nucléaires. Aussi, la question avait-elle été posée par un grand quotidien français : Avait-on moralement le droit de confier la sécurité de millions de vies humaines, à un sexagénaire qui passait ses nuits dans les night-clubs, à l’exemple d’un teen-ager ? Qui était même assidu aux soirées du lundi, réservées au métier de la coiffure? Lire la suite « Une curieuse affaire de mœurs à l’OTAN. »