Exécution capitale

Dix-septième aventure de David Olive

J’avais précédemment annoncé la seizième aventure comme étant la dernière… Je voudrais encore raconter ici comment David Olive s’égarait à Paris dans des fréquentations peu recommandables et prenait plaisir à des mensonges indignes de son honnêteté passée.

   carte postale torero  Je connais Franck Gazoille du temps où j’habitais le Vésinet. Il est marié, m’a-t-il dit, et, comme moi, père d’un garçon. C’est lui, qui m’a fait entrer dans la boîte. Quand il a appris qu’on cherchait un adjoint au secrétaire de rédaction, il a immédiatement pensé que je pouvais être intéressé. Nos boulots sont complémentaires, bien que le sien soit plus dur, physiquement. Il est chargé d’effectuer les derniers contrôles techniques avant l’envoi des textes à l’impression. Cela demande une certaine endurance, surtout lorsqu’il faut y passer la nuit. Mais, Franck ne paraît pas s’en ressentir, bien qu’il soit plutôt du genre « petit gabarit ». Aussi malingre qu’un serveur de buffet de gare, avec un visage gris, tout en creux et en bosses, au milieu desquels s’agitent deux yeux fouineurs… le tout, mal assorti à une démarche chaloupée d’officier de marine. Je trouve qu’il a changé. Il semble avoir une vie familiale assez compliquée, lui aussi. Parfois, il me parle de sa femme, que je ne crois pas avoir jamais rencontrée, malgré notre ancien voisinage. D’autres fois il me parle d’une autre fille, avec qui il semble habiter. J’ai fait un jour le numéro qu’il m’avait donné et je suis tombé sur une femme qui n’avait pas l’air de le connaître. En tous cas, il ne vivrait pas là, puisqu’il n’a jamais su apparemment que je l’avais appelé. A moins que je me sois trompé en notant le numéro. Je n’ai pas trop osé insister. D’autant que la voix au téléphone était assez vulgaire.

    Au boulot, il n’est pas toujours facile. Ma mère a une expression juive très amusante, pour décrire ce genre de caractère. Elle dit que c’est « un chieur de raisins de Corinthe ». Son côté chèvre, peut-être ? Mais, dès qu’on le connaît mieux, on s’aperçoit que c’est un type brillant qui n’a rien à foutre de son métier. Généreux et, je le crois, très bon camarade. Tout en marchant, nous parlons de choses et d’autres, et surtout d’histoire (avec un petit h). Un domaine qui le passionne, tout autant que moi. Je lui faisais remarquer l’autre jour à quel point la topographie de Paris est une chose étonnante. Le passé dort sous nos pas et il suffit d’être un tant soit peu observateur pour le voir resurgir.
— D’une façon beaucoup plus pittoresque, me disait-il fort justement, dans les quartiers qui ont refusé de l’être — quartiers d’affaires, d’administrations ou de banques — , que dans ceux qui en ont fait leur réputation, comme les vieux quartiers populaires de la capitale.

    Nous descendons assez souvent ensemble la rue de Richelieu. Longue, froide, lugubre artère rectiligne, qui va droit devant elle, du boulevard des Italiens à la Seine. Venteuse et glaciale l’hiver, torride en été. Poussiéreuse toute l’année. Trois-cent mètres avant la Comédie Française, nous bifurquons par une petite rue qui part en biais, à droite de la fontaine dédiée à Molière, pour rejoindre l’avenue de l’Opéra. Je ne saurais dire pourquoi je la préfère à toutes les autres, cette rue Molière. Peut-être, parce qu’elle est plus tranquille, ou parce qu’elle se détourne des grandes voies pour filer, étroite et ombreuse, entre deux rangées de maisons hautes. Elles n’ont d’ailleurs rien de remarquable ces maisons. C’est le modèle courant à Paris depuis des siècles. Avec ses façades maussades et plates, alignant à tous les étages, les mêmes fenêtres étroites, bordées d’une rampe en bois ou en fonte, jusque sous les toits.

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Bingo!

Seizième (et dernière) aventure

Que la vie ni la mort ne sont ce qu’avait imaginé David Olive.

   — C’est quoi le Bingo ?
— Tu verras répondit Franck.
Benoît me sourit comme s’il fallait accepter, sans trop insister, les décisions de son père.

    Le Bingo n’était pas très loin. Son hall d’entrée occupait le rez-de-chaussée d’un immeuble récemment construit. Un de ces cubes de béton dont l’alignement monotone défigure le quartier. On aurait dit le hall d’un casino ou d’un ancien cinéma, avec son escalier de marbre rose qu’il fallait emprunter pour atteindre les caisses et ses colonnes badigeonnées de blanc. Dans le fond, un face à face de glaces reflétait à l’infini quatre portes en verre fumé et la silhouette imposante d’un portier en uniforme bleu, tout étincelant de galons dorés, qui déchira nos billets, lorsque nous nous avançâmes vers lui, après avoir payé.
Nous poussâmes ensemble, Catherine, Franck et moi, les portes en verre fumé pour pénétrer dans une grande salle ovale. Des lampes murales diffusaient une lumière tamisée par des abats-jour en soie plissée. Le long des murs, des banquettes étaient alignées sous des vitrines éclairantes qui montraient des photos de stars américaines des années 1950. Une table ronde occupait le milieu. Comme les sièges étaient assez éloignés d’elle, elle ne servait à rien sinon à obliger les arrivants à la contourner pour traverser la salle. D’ailleurs, on ne voyait rien traîner sur la surface en verre de cette table. Ni des consommations ou des affaires personnelles, comme c’est en général le cas dans ce genre d’établissements. Les sacs, les vestes et les pullovers que les clients avaient enlevés à cause de la chaleur, s’entassaient dans un espace étroit, entre le mur et les banquettes, occupées par cinq ou six filles qui semblaient piquées dans le décor. Apparemment, il était encore trop tôt…
La salle offrait également, sur le côté, un bar où les clients pouvaient échanger leur billet d’entrée contre une consommation. C’est ce que nous venions de faire, après avoir réquisitionné quelques tabourets, lorsqu’il se produisit un incident troublant.

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Le Mystère de Rennes-le-Château

Quinzième aventure

David Olive aux prises avec le surnaturel, ou comment, au cours d’un reportage dans la région Midi-Pyrénées, il fait connaissance avec l’abbé Saunière et tente de lui arracher son secret.

    A la sortie de Carcassonne, on a pris la D118 en direction du Sud. Au bout d’une quarantaine de kilomètres, on traverse la petite commune de Couiza : une poignée de maisons grises alignant en bordure d’une rue déserte, des carreaux aveugles et des façades barbouillées d’ennui. Je me suis toujours demandé, où étaient les habitants de ces petites communes dans certains coins perdus de France. Le cimetière et le monument aux morts sont peut-être des indices de réponse. Il faut continuer un peu sur la départementale, avant de prendre à gauche une route qui grimpe en lacets le long d’une colline. On roule bientôt sur une sorte de plateau, où la pierraille se dispute le vent, avant de bifurquer de nouveau à gauche, en direction d’une petite éminence. Encore quelques kilomètres de virages et on atteint un village, ou plutôt un lieu déconstruit, sans ordre, où il manque aux maisons, aux lieux, aux rues, ces repères topographiques qui les ancrent dans la réalité. Une agglomération qui flotte dans l’espace et le temps, perdue, vacante… On est à Rennes-le-Château.
J’aurais longtemps continué d’ignorer jusqu’à l’existence de cet endroit, si le hasard ne m’y avait conduit un jour (ce que je raconte plus loin) et fait faire la connaissance de son maire, lequel est devenu depuis un ami. C’est de lui que je tiens cette curieuse histoire, qui s’est déroulée ici il y a un peu plus d’un siècle, et qui a fait couler beaucoup d’encre. Je veux parler de l’affaire de l’abbé Saunière.

    Bérenger Saunière est arrivé un soir de juin, comme dans les récits extraordinaires, après un de ces violents orages qui accompagnent souvent les premières grosses chaleurs, dans le midi. Le nouveau curé avait trente-trois ans et ce n’était pas son premier poste. Son affectation dans ce trou perdu est à la fois une brimade et aussi un retour au pays. Il était l’aîné d’une famille de Montazels, une commune toute proche. L’abbé Saunière ne cache pas ses sympathies pour la droite conservatrice, et il l’a trop fait savoir là où il exerçait précédemment son ministère. Cela n’a pas plu à sa hiérarchie, aussi on l’a renvoyé à la misère d’où il était sorti. Il est pauvre ! Pour preuve, il a gravi à pied le chemin escarpé qui mène au village, depuis la vallée audoise. La diligence a dû le laisser en bas, à Couiza, au mieux à Espéraza : ce qui fait une sacrée trotte jusqu’ici. Pour tout bien, il tient d’une main son gros parapluie, de l’autre une mallette dans laquelle il a rangé ses affaires personnelles et quelques objets liturgiques. Elle n’a pas dû lui sembler bien lourde en montant, si l’on en croit le gabarit du gaillard : il dépasse le mètre quatre-vingt, ce qui est peu fréquent pour l’époque, avec des épaules plus faites pour endosser le maillot de rugby que la soutane, laquelle a récolté toute la boue du chemin. Mais la pauvreté ne regarde pas toujours où elle passe…

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Une belle arnaque

Quatorzième aventure

Où David Olive s’aperçoit que le monde est en plein chaos, qu’il est de plus en plus difficile de savoir qui est qui, et qui fait quoi, dans           cette histoire… Et que ce n’est que le début.

     On n’a pas tout dit sur Rennes-le-Château, loin de là, mais avant d’aborder ce chapitre, je voudrais raconter ici une mésaventure qui m’est arrivée cet été et qui en dit long sur les temps qui courent.

    Je mène une vie réglée comme d’un moine : ce qui ne m’empêche pas d’habiter, sous le même toit, avec Bettina et de travailler dans un journal. C’est l’avantage d’une grande ville comme Paris, qu’on peut y mener une vie solitaire, sans être néanmoins seul. Question d’état d’esprit ! Étant instable de nature et assez sujet aux interventions imprévisibles du hasard (comme celle que je veux rapporter ici), j’ai pour principe que mon existence quotidienne se doit- autant que possible est, du fait de mon métier -d’être solidement encadrée par une série d’actions à heure fixe, toujours les mêmes, afin que, sachant ce que je dois faire à chaque moment de la journée, je ne me vois pas tenté par la dissipation, qui est par trop le penchant naturel de mon caractère. Je ne parle pas bien sûr des périodes où je suis en reportage. Durant ces parenthèses, je me donne entièrement- je dirais exclusivement –à cet imprévu, que je tiens dans la plus grande défiance en temps ordinaire ; mes sens le recherchent même comme une chose délectable ; et les signes qu’il m’adresse alors viennent remplir mes petits carnets d’impressions, diverses et variées, qui iront par la suite donner du corps à mon article, l’ancrer dans un réel, hors duquel, il me semble que l’information n’est plus qu’une vaine illusion. Ayant appris, avec le années et l’expérience, que cette petite touche personnelle- et il faut le dire, très subjective -, était la première chose que le secrétaire de rédaction supprimait dans un article (ne serait-ce que pour faire entrer le texte dans le cadre rigoureux de la maquette), cela ne m’a pas dégoûté pourtant de cette donquichotterie, et je réserve ces notes pour la fine bouche des lecteurs (et lectrices) du blog <leopod-diego-sanchez.com>. Lequel, entre parenthèses, n’est pas le mien (David Olive), mais celui d’une personne (journaliste comme moi) que vous croiserez probablement, plus loin, dans le cours de mes récits, qui a accepté de relire ces textes, le plus souvent quand on se retrouve devant un café, à l’Horizon ; éventuellement, lorsque le cas s’est présenté, de les corriger et, pour certains, de les publier. ATTENTION ! Léopold Diégo Sanchez n’est pas responsable de ce que David Olive publie sur son site. Il n’en connaît pas même la portée ni l’usage que je veux en faire, moi, David Olive. Je l’entends d’ailleurs qui acquiesce en lisant cet avertissement. Ce n’est pas lui d’ailleurs qui a trouvé le titre « La Théorie du complot », mais votre serviteur. Lui, préférait visiblement « Les Aventures de David Olive »… Le pauvre ! Il n’a vraiment pas compris où je veux en venir.

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Le Diable s’est arrêté à Sarraza

Treizième aventure

Chargé par son journal d’enquêter sur certains phénomènes et pratiques en marge de la normalité, que la science matérialiste ne peut reconnaître, David Olive découvre un cas étrange d’envoûtement qui s’est passé dans un village au pied des Pyrénées.

   Tout a commencé quand Glinglin a raconté devant la trentaine d’employés qui prend place tous les jeudis autour de la grande table pour la conférence hebdomadaire, comme quoi sa voisine souffrait du petit mal et qu’elle déclarait entendre les murs de sa chambre crisser comme si quelqu’un les grattait avec ses ongles et qu’il en sortait des longues traînées de sang noir, ce qui faisait hurler l’enfant de terreur et accourir ses parents au milieu de la nuit pour la calmer ; qu’après ces crises, elle proférait des paroles insensées sur l’air de « Fais dodo Colas, mon p’tit frère », du genre :
♫ Maman se défonce, Papa suce des bites
Et May coince la bulle, le cul sur la chatte ♫.
♫ Fais dodo, Colas mon p’tit frère,                                                               Fais dodo, tu auras d’la coco ♫                                                                  -que sa famille avait consulté les médecins, lesquels n’avaient rien remarqué d’anormal dans le cerveau de la fillette. Enfin, des scènes dignes du plus sombre Moyen Age dans ces immeubles modernes construits à la fin des années quatre-vingt derrière la gare Montparnasse, sur l’emplacement de ce qui fut longtemps un quartier mal famé. Surtout après que la ville avait décidé de l’assainir en rasant toutes ces vieilles masures entrelardées de ruelles mal éclairées, devenues des repaires de délinquants et de trafiquants de drogue, des refuges de squatters, en dépit des descentes de police et du grignotage des bulldozers qui procédaient presque maison après maison. Car il se rencontrait partout des opposants à ce projet, tant du côté des défenseurs du Vieux Paris que des habitants du quartier, lesquels n’entendaient pas se laisser déposséder ainsi de ce qui faisait leur vie- voisinages, incommodités, habitudes -, même si on la leur promettait meilleure dans des appartements dotés de tout le confort où, pour certains, il était question de les reloger. Je dois dire que le contraste entre ces volumes de béton tous pareils, et qui n’avaient pas réussi d’ailleurs à rendre le quartier moins sinistre (au contraire !), et ces scories d’obscurantisme, m’avait alors fortement impressionné. Comme s’il y avait là quelque chose qui se révoltait dans l’ordre naturel et que ce sang noir, qui suintait des murs d’une chambre d’enfant à l’orée du 21e siècle, était celui des pauvres gens qui avaient passé leur existence de misère dans ce quartier. Je vous surprends ici à penser que j’aurais peut-être dû, moi aussi, consulter la médecine. D’autant qu’au sujet de l’hémoglobine, tout le monde semblait d’accord pour dire que c’était de la peinture ; et pour la victime, qu’elle était une enfant turbulente, bien connue dans le quartier pour asperger les passants depuis sa fenêtre avec un pistolet à eau.

   Enfin, de fil en aiguille, autour de cette table de rédaction, on en était venu à parler des phénomènes paranormaux, non point comme il pourrait se faire entre copains, au moment où la fumée du tabac divague par-dessus les assiettes sales, mais le plus sérieusement du monde, ce qui ne laisse pas d’être surprenant pour une réunion de journalistes. Chacun y allait de son histoire, lorsque Glinglin avait prononcé le nom « Grand Exorciste de Paris »…C’est qui ça ? C’est quoi ? Ça existe ? Où ? Comment ? Ce fut à l’instant un déluge de questions. « Bien sûr que ça existe, avait répondu posément l’intéressé, son officine est à cinq cent mètres des tours de Notre-Dame, rue Gît-le-Cœur ». Un porche discret dans une rue tranquille du Quartier Latin. Une plaque de cuivre sur une grosse porte close, avec un numéro de téléphone. On ne reçoit que sur rendez-vous.
C’est ainsi que nous avions appris qu’en appelant le numéro en question, on tombait sur le standard du diocèse et pour cause : l’exorcisme faisant partie des missions du prêtre, au même titre que le baptême, la confession ou l’extrême-onction. Ce qui est tout à fait logique : Quand on croit au Bien, il faut bien croire au Mal ; là où il y a des anges, il va de soi qu’il y a aussi des démons et que leur maître à tous se démène comme un damné pour perdre les hommes, comme l’Autre, son ennemi juré, pour les gagner. Mais, fermons-là discrètement la lucarne que nous avons entrouverte sur des questions qui nous dépassent : des esprits forts pourraient nous entendre et, dans leur exploration des espaces infinis qui effrayaient tant Pascale, l’accorte caissière de la boucherie Bageon, les chercheurs n’ont pas encore rencontré de vieillard à barbe blanche qui leur demande où ils vont comme cela. Ce qui ne veut pas dire que nous soyons seuls. Mais ça, c’est une autre question. Revenons rue Montmartre.

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Une drôle d’expérience

Douzième aventure

Où David Olive, sous l’influence de son ami Franck Gazoille et celle, plus maléfique, des informations diffusées par les médias, commence à ne plus distinguer quelle personne sociale il peut bien être.

     Franck est à la Santé. On ne pouvait pas le voir, tant qu’il n’avait pas rencontré le juge. C’est chose faite, depuis dimanche. L’affaire est grave. Il aurait agressé quelqu’un dans une rame du RER, de façon assez violente. D’après ce que j’ai lu dans un entrefilet du Parisien, il s’agirait d’un employé de la compagnie « assommé à coups de planches par un individu vraisemblablement en infraction ».
Étant donné que le journaliste ne donnait pas le signalement de l’agresseur, je n’ai pas pensé d’abord que ce pouvait être Franck… Ensuite, il y a eu cet appel bizarre d’une femme dont la voix me semblait familière. Elle se présentait comme étant la compagne de mon ami. Elle ne paraissait pas autrement surprise par ce qui arrivait à son conjoint.
— Voilà, où l’ont mené toutes ses conneries ! a-t-elle déclaré, en détachant le mot comme s’il ne faisait pas partie de son vocabulaire, lui faisant endosser la culpabilité dans cette histoire.
Moi, je trouve que cela ne lui ressemble pas du tout. Certes, c’est un type très spécial, Franck. Il peut s’emporter facilement, et de façon assez inexplicable d’ailleurs. Au moment où l’on s’y attend le moins, il monte soudain sur ses grands chevaux et « bing ! », c’est le coup de poing ! Mais enfin, de là à assommer quelqu’un… Surtout qu’il n’est pas vraiment ce qu’on appeler un costaud !
Au parloir, il m’a paru accepter son sort avec résignation. Il m’a répété, en hochant tristement la tête, que « cela devait finir ainsi » ! Puis il m’a donné sa version des faits.

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Le Voyage à Anticosti

Onzième Aventure

Où David Olive est de retour, après un long encart dans le monde de Paul Follot (un autre destin remarquable), pour nous entraîner en reportage sur l’île d’Anticosti, dans la province de Québec.

    C’est dans un bistrot parisien, à deux pas de chez moi, le genre d’endroit où je me rends tous les matins, à la même heure, pour prendre mon café, que j’ai entendu parler pour la première fois d’Anticosti. Si ce nom ne m’avait pas été expliqué par la personne qui l’avait employé, j’aurais pensé qu’il s’agissait d’un détergent ou d’un anti-virus particulièrement puissant. Le matin, j’ai horreur qu’on me casse la tête avant que j’aie bu mon premier café ; et ce matin-là, en posant ma commande sur le comptoir, le garçon avait enfreint la règle en faisant à mon adresse un petit mouvement énergique du doigt, qui pouvait se traduire par « amènes-toi vite par ici, j’ai quelque chose d’important à te dire ! »…Par ici, c’est-à-dire dans le petit coin des élus, entre la caisse et l’escalier des toilettes. Comme je suis curieux de nature (je ne suis pas journaliste pour rien), je m’étais empressé d’obéir. Seulement, il n’avait pas pu s’exécuter car des clients étaient arrivés à ce moment, et il m’avait laissé en plan pour les servir. Je m’étais mis alors à causer avec mon voisin de coude.

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Où il est de nouveau question de Franck…

Dixième aventure

Dans ce nouveau récit, David Olive reprend le fil de ses histoires parisiennes pour nous livrer des informations importantes sur son ami Franck et sur le milieu de la presse et de l’édition.

   Je reviens au sujet Franck. Il y a deux ou trois semaines de cela, un matin, en sortant de la station de métro Cité, je tombe par hasard sur lui. Je devais me rendre au BHV, pour y acheter quoi ? Je ne m’en souviens plus. Au coin du pont Notre-Dame avec la Place Lépine, il y a là un petit renfoncement entre les stands alignés le long du quai du marché aux fleurs. Qu’est-ce qu’il faisait là ? Il m’a semblé attendre quelqu’un, ou s’en cacher ? Je ne cherche plus, depuis longtemps, à comprendre ce qu’il se passe dans la tête des gens. Pour quelqu’un qui était mourant, la dernière fois que nous nous sommes parlés au téléphone, je l’ai trouvé parfaitement normal. Si ce mot peut s’appliquer à un individu comme mon ami Franck. De nouveau, j’ai constaté sa faculté d’apparaître et de disparaître au moment où l’on s’y attend le moins, et toujours sous une autre forme. Assez Oudini… Tiens ! Une expression qui a disparu du langage (comme d’ailleurs le mot « homme serpent » pour désigner ces hommes au corps de caoutchouc), même plus dans le dictionnaire, en tout cas le Petit Robert. A croire que cette attraction n’est plus du goût des gens du cirque.
Un exemple de cette volatilité…

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La vierge aux yeux crevés

Neuvième Aventure

   A Séville, les vacances de David Olive se transforment en    cauchemar, après que son journal lui ait demandé d’organiser une  prise de vue avec une famille de gitans.

A onze heures du matin, c’était le seul des cinq cafés sur la Place de la Constitution qui fût ouvert. Le soleil commençait à réchauffer sa terrasse et le garçon sortait les chaises. Au comptoir, les premiers clients ne savaient où mettre leurs pieds, pour éviter les coups de la serpillière qu’une plantureuse personne frottait sur les carreaux.
Il m’avait repéré aussitôt que j’étais entré. S’arrachant du siège qui résumait la surface de son corps, il s’est avancé vers moi en traînant une caisse grise :
Zapatos ? a-t-il fait, en la posant devant mes chaussures. J’hésitai. Pourquoi pas ?
Sans répondre, il s’est assis sur sa boîte et l’a ouverte par le côté pour en tirer un chiffon et un tube de cirage. Ensuite, il s’est emparé de mon pied, comme d’une chose qui lui aurait toujours appartenu ; il l’a placé posé sur le couvercle rabattu ; il a glissé deux bouts de carton entre le cuir et la chaussette ; et il a envoyé deux giclées de cirage noir qu’il s’est mis en devoir de répartir énergiquement avec son chiffon. Je l’ai laissé faire, en me disant que, même si cela devait me délester de quelques centaines de pesetas, j’aurais connu l’expérience d’un authentique limpiabotas, au moins une fois dans ma vie.
Tout en caressant le cuir, il m’a demandé : – Vous êtes ici pour l’ARSO? Comme je ne comprenais pas à quoi il faisait allusion, j’ai répondu machinalement : – Oui ! Ajoutant, moins par souci d’entamer une conversation que pour le plaisir de le dire dans cette langue qui me redevenait familière dans le pays : Je suis Français. Je viens de Paris…
L’homme a mâchonné : – Vous êtes ingénieur ? – Non, journaliste ! – Il a ricané : Ah, la belle vie ! Toujours en voyage, de l’argent plein les poches. Toutes les femmes pour rien…  Je réponds que c’est une façon de voir les choses !

Après quelques secondes de silence, il reprend : – Claro ! Mais c’est bien agréable quand même… Et quel bon vent vous amène dans notre pays ? Caballero ! Si ce n’est pas indiscret ?
Si je lui mentis alors, il faut en chercher principalement la cause dans ma désinvolture. Je ne connaissais pas ce type et il me donnait du Caballero, comme si j’étais monté sur un cheval devant ce comptoir de bar, la lance au poing et l’écu au flanc. A moins que ce soit la douceur du climat ? Il faisait beau comme il peut faire beau au printemps dans un pays du sud : ciel d’émail pur, caresse du soleil, transparence de l’air, gazouillis des oiseaux dans les arbres en fleurs, pétillement des sens… Je n’ai eu depuis que trop l’occasion de m’en repentir. Mais, revenons au fait.

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Un Conte de Noël

Suite de la huitième aventure de David Olive, où ce dernier a appris que   son ami Franck allait être réduit à faire la manche,                           dans les rues de Paris.

A propos de manche… j’ai remarqué qu’il y avait de plus en plus de clochards dans Paris. J’ai même compté environ une personne sur trois. Si j’en juge sur la mine, bien sûr ! Je ne crois pas que toutes sont sans toit ou réduites à l’aumône, mais l’aspect y est. Je me dis que l’hiver, le sale temps, y sont pour quelque chose : les couleurs sans timbre, les gris fumée, les noirs chinés, les marrons-crotte, les tapenades qui font plutôt « tapés dans la panade » que « flambeurs flamboyants ». Leurs vêtements sont moches, usés, de coupe démodées – il y a des coupes démodées qui peuvent être belles ! Tandis que là, elles accentuent la tendance naturelle des corps à se régler sur la bouteille de Perrier : vestes trop courtes, épaules étroites, cintrées au-dessus du bide… On a l’impression que des générations de mauvais goût se sont données rendez-vous pour arriver à ce résultat. Et je parle du sixième arrondissement, limite septième… Qu’est-ce que cela doit donner à la Fourche, ou du côté de la Porte de Saint-Ouen ? Non ! Je suis méchant ! J’ai remarqué que les Blacks sont souvent très bien mis. Même très élégants, et avec naturel (ce qui n’est pas le cas de la plupart des autres). Pour les Beurettes, lorsqu’elles sont jeunes et jolies : des poupées ! Maquillées, coiffées, laquées… un peu trop, je trouve – ça fait un peu beurré parfois -, mais cela vaut mieux que les gens de mon quartier, entre l’Hôtel Lutetia et le Bon Marché, qui ont sur eux des choses qu’on a envie de se dépêcher d’oublier. Comme des anoraks (qu’ils appellent affectueusement des doudounes) vert-broccoli ou pisse-vinasse, qu’on croirait piqués dans les fagots de linge qu’on avait récupérés, à un moment, pour aider les Roumains en détresse. Ils n’en ont pas voulu. Et pour cause ! Fanés, blanchis par les lavages, avachis… des pantalons sans forme, trop courts, trop larges ou trop étroits, comme s’ils n’étaient pas à eux. Des pull-overs qu’on dirait tricotés dans des vieux stocks de laine, restés en rade depuis la dernière guerre. Des manteaux étriqués, qu’ils serrent frileusement autour de leurs cols de chemises élimés, d’une main sans gant ou pire, sous des vieux gants sales. Diable, c’est qu’il fait froid ! Je l’ai déjà dit. Et je ne parle pas de leurs pieds ! Des grolles cuites et recuites d’avoir été portées et qui exhalent, d’en bas, des effluves suspectes de fromage bien fait et de caoutchouc brûlé. Ce sont les toutous de luxe qui devraient se plaindre. Mais rien ! Ils continuent leur petite existence tranquille, comme si de rien n’était : un pipi par-ci, un caca par-là, que leurs clochards de maîtres ramassent avec une dignité qui ne sent pas la crise. Car, si crise il y a : au vu de ce qu’ils déposent sur les rues, elle ne touche pas encore les chiens.
Les jeunes ne sont pas mieux lotis : des mines égarées ; une certaine façon de marcher en titubant, comme s’ils allaient se jeter sur le premier banc public (il y en a qui ont carrément le cul par terre et se reposent, effondrés à même le macadam ou sur le bord d’un trottoir, d’avoir déjà tiré vingt ans de cette minable existence). J’ajoute, à leur crédit, qu’ils se soucient en général encore un peu de sauver les apparences. Oh ! Pas beaucoup. Un reste d’amour-propre les retient de grappiller, de droite et de gauche, comme leurs parents quand ils font leurs courses. J’ai observé leur petit manège chez Ahmed. Une mandarine ou deux, pour s’assurer qu’elles sont douces avant d’en prendre une demi-livre. On croque quelques amandes, négligemment, en passant. On goûte aux fromages, avant de faire son choix. Un petit morceau de celui-ci ! Une petite tranchette de celui-là!… Lorsqu’ils sont devant la caisse, il n’y a plus que la moitié des achats dans le panier. L’autre est déjà dans le circuit digestif. Tout cela ne se fait pas toujours dans la légalité. A l’épicerie du Bon Marché, j’en ai vu qui dévorent sur place, entre deux rayons, le contenu des emballages. Je pense que c’est la raison qui a incité la direction du magasin à les renforcer. Il faut s’armer de ciseaux pour ouvrir une barquette de fromages ou déballer une tranche de pâté. Et encore, est-il nécessaire de s’y prendre à plusieurs fois. Je suggère l’emploi du tourne visse et de la clef anglaise !

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