Caca ou Une vie de chien

Epilogue, en guise de prologue

    Comme le veut la Constitution, les candidats n’ont pas parlé aux Français depuis quelques semaines. On commence à trouver le temps long. Droite ou Gauche ? Eternel dilemme. En ce deuxième tour, pour qui faut-il voter ? La question, pour le protocole, n’a aucune importance : les Parisiens qui habitent les maisons du bord de Seine, s’ils se sont mis à leurs fenêtres en ce dimanche matin, ont vu passer les chevaux de la Garde républicaine, aux sabots ferrés qui résonnent sur l’asphalte des quais, les casques et sabres rutilants, shakos et crinières au vent, comme sous Napoléon. Les plus prévoyants se sont rendus aux urnes, dès l’ouverture des bureaux ; les autres attendent sagement chez eux qu’il soit midi, pour trouver la file devant les tables et avoir le plaisir de saluer les voisins avec cette politesse un peu compassée, qui va avec l’exercice du premier devoir d’un citoyen. C’est d’ailleurs le seul jour en France (et cela est si exceptionnel, qu’il vaut la peine de le souligner), où l’on évite d’aborder le sujet politique.
Il n’en est pas de même sur les chaînes de télévision. Depuis les informations de 13 heures, et après la parenthèse obligée du sport et autres réjouissances dominicales, il n’est question que de ce qui va sortir ce soir des urnes. La tension monte d’heure en heure. Des flashes donnent l’ambiance dans les bureaux de province. Dans le jour qui descend, l’on voit des visages inconnus s’efforcer, pas toujours avec succès, de répondre aux questions qu’on leur pose depuis les studios de Paris. Le « Grand Show National » a commencé. Vieux et jeunes meneurs de plateaux ont rassemblé autour d’eux leurs invités, qui vont se succéder à un rythme de plus en plus accéléré ; sur un ton affable et bon enfant au début, plus agressif- voire même violent -après que seront tombés les résultats, pour tourner à l’empoignade verbale en fin de soirée. C’est la seule nuit (après la finale en direct du Mondial) qui justifie les retards du lendemain au bureau et le remplissage des restaurants (avec l’arrivée du Beaujolais primeur). On n’y parle plus que de politique et l’on sent bien, à la chaleur des propos, qu’un chacun va faire son possible pour que le nouveau gouvernement ne trouve que des embûches sur son chemin. Sagesse merveilleuse d’un peuple, qui a compris (passez-moi l’expression) que faire chier tout le monde était encore la meilleure façon d’exister.

    Mais revenons à notre plateau de télévision. Les aiguilles tournent, l’heure avance et le prompteur, avec les minutes qui défilent, apparaît de plus en plus souvent à l’écran. Alors qui ? Qui va être le nouveau Président de la République ? Le petit gros, au visage ahuri, qui inspirait tellement confiance aux Français, mais à qui l’on reproche aujourd’hui de n’avoir rien fait de remarquable durant les cinq années de son mandat (le seul argument en sa faveur est qu’il connaît Madame Merkel) ; ou le petit gros, au visage hargneux, qui inspire tellement confiance aux Français, mais à qui l’on reproche ses allures de tyranneau levantin et sa façon d’aboyer presque, quand il se met en colère- c.à.d., quand quelqu’un (un journaliste le plus souvent) a la prétention de le contredire ou de se porter à faux par rapport à l’une de ses déclarations. (NB : il connaît également Madame Merkel…entre parenthèses : une autre petite grosse !). La politique française se joue entre gros à un mètre cinquante-trois du sol. Mais les électeurs n’ont pas le choix. L’heure est grave : il s’agit de faire barrage à la troisième candidate, une blonde vindicative que tout le monde espère et que personne ne souhaite. Il faut signaler qu’elle ne connaît pas Madame Merkel. Autant dire que c’est un plongeon dans le vide qu’elle propose, un retour à l’Age de la Pierre avant la taille du silex… et puis, deux blondes ensembles, cela ne peut pas marcher ! C’est évident. Bref ! Jusqu’à présent, tout a bien fonctionné. On a réussi à écarter au premier tour LA MÉGÈRE. Reste à savoir, lequel des deux candidats va gouverner la France : L’AHURI ou LE HARGNEUX ? Cinq, quatre, trois, deux, un… L’heureux élu est LE HARGNEUX ! Suivant un procédé virtuel qu’on améliore tous les cinq ans, son visage se dessine en même temps sur tous les écrans de télévision. La nouvelle fait immédiatement le tour de la planète et, dans les heures qui suivent, au plus tard demain au réveil, tous les habitants de la Terre (ou presque) sauront que la France s’est choisi démocratiquement un nouveau président. La parole est à ce dernier, pour une première allocution, en direct de son QG de campagne.

   LE HARGNEUX ne se tient plus de joie. Autour de lui, ses supporters mènent un joyeux chahut : le bruit des bouchons de champagne se mêle aux sonneries des portables ; on fait le signe de la victoire et l’on agite les mains à l’adresse des personnes qui pourraient vous reconnaître devant leurs récepteurs ; on s’interpelle ; on chante, on s’embrasse…Le silence se rétablit peu à peu lorsque le nouveau président gravit les marches du podium, pour tenir son premier discours officiel. Que se dit alors quelqu’un qui a atteint la fonction suprême dans son pays ? Et bien, qu’il a furieusement envie de se gratter la queue. Cela a commencé, ça fait bien plus d’une heure, par un picotement intempestif à la base, dans la partie charnue. Il a pensé d’abord que ce pouvait être un poil, qui aurait pris les autres à rebours et s’enfoncerait cruellement dans la chair tendre, à cet endroit, comme une petite aiguille qui le tourmente au point qu’il ne pense plus qu’à cela. Il espère que ce n’est pas un parasite, que lui aurait collé la Rousse frisée de l’Oural avec qui il a fait des galipettes, hier soir. On ne peut pas toujours refouler la bête ! Elle avait pourtant l’air correcte… Allez savoir ? En tous cas, cette sensation désagréable ne veut pas s’apaiser. Elle a même augmenté, à mesure que les sondages s’affichaient en sa faveur et que la tension montait, pour devenir une sorte de chatouillis qui se propage de la racine vers le bout, de façon profonde et continue, si insistante, qu’il en frissonne jusqu’à la nuque et doit faire un effort surhumain pour ne pas y porter les ongles et se gratter frénétiquement. Que faire, dans des moments pareils ? Il pourrait, bien sûr, glisser une main dans sa poche et s’exécuter discrètement d’un index vigoureux. Non! Tout le monde s’en apercevrait! On critique assez comme ça ses mauvaises manières. Il pourrait aussi prétexter un besoin urgent et mettre le cap, encadré par ses gardes du corps, vers les petits coins. Là, derrière la porte close d’un cabinet, il aurait tout loisir de soulager sa démangeaison, de la suçoter, s’il le veut ! la mordiller à belles dents! Vous souriez ? Il est tout seul! Il peut même se livrer à une petite inspection, histoire de se rassurer…

    Seulement, vous imaginez la scène, devant un parterre de fans en délire, au milieu des représentants des principaux médias du pays ? D’une envie pressante du Président, on aurait vite fait de faire une indisposition. De là, à l’attribuer à quelque maladie grave, une incontinence, un dérangement de la vessie… Dieu sait ce que trouveraient à raconter les journalistes ? Ils sont si mauvaises langues. Tiens ! Un cancer de la prostate, par exemple… Vous me direz, ça les occuperait tout au long du quinquennat. Mais quel fâcheux parallèle avec un cas antécédent dans la fonction ; quel funeste présage, pour une politique qui se veut jeune et innovante, que ce bégaiement de l’Histoire entre deux leaders d’opinions si ouvertement opposés. Non ! Se rendre aux toilettes en ce moment solennel est une solution inenvisageable, si l’on ne veut provoquer une affaire d’État.

    Mais alors que faire ? Il ne peut quand même pas demander à son chef de cabinet de s’approcher de lui, très près, et de faire mine de lui parler à l’oreille, tandis qu’il lui gratterait discrètement cette partie intime de son anatomie : -« Oui ! Là, plus bas… Vous y êtes ! Grattez ! Grattez plus fort ! Vous sentez quelque chose ? Ah, c’est bon ! C’est bon de vous avoir sous la main…» Il n’est pas le sultan de Kapuntala ou le Glaoui de Marrakech. Sa personne ne fait pas encore l’objet d’un culte dans le pays. D’ailleurs, le protocole ne doit pas avoir dans sa panoplie, de grattoir de la queue présidentielle, ni même de chasse-mouches de la touffe nationale. Et puis vous imaginez s’ils étaient surpris ? Qu’une photo vienne fixer la scène ? « La main du futur Premier ministre dans le pantalon du Président ! » Il voit d’ici la Une du Canard Enchaîné de mercredi prochain, sur son bureau. Quel scandale ! Toute la France en rirait… Et pour comble, voilà que, dans les profondeurs de son caleçon, elle s’est mise soudain à frétiller. Il la sent, telle une sardine dans la nasse, qui s’agite, tressaute, se tend, va de droite et de gauche, se raidit, se bande… Des gouttes de sueur perlent sur son front. Comme il a eu raison, se dit-il, d’insister pour que son tailleur lui coupe son veston croisé très long. Pour plus de précautions, tandis qu’il se dirige à grands pas vers les micros, il tire sèchement sur le pan d’étoffe et ajuste le dernier bouton du bas.

    Il s’installe, se campe fièrement devant les caméras. Par chance, la tribune est construite d’une telle façon, que la partie inférieure de son corps échappe à la vue du public. Il faut dire et répéter, qu’il n’est pas bien grand ! Derrière lui, personne, sinon, sur l’écran géant, l’envolée tricolore des couleurs nationales avec le logo de son parti. Rien qui puisse être le témoin du mouvement incongru qu’il va tenter de faire. Pas de caméra dans le dos ? Rien ! Il écarte alors grand les jambes, tord vers l’arrière la droite, soulève le genou jusqu’à la hauteur du bassin, en prenant appui des deux mains sur le rebord du pupitre, pour ne pas perdre l’équilibre et rester bien droit, et là… il se gratte énergiquement, jusqu’à s’en faire mal. Ouf ! Le picotement a cessé. Il adresse alors un large sourire de soulagement à la salle, s’essuie les lèvres d’un geste rapide de la main, et commence avec cette belle voix, chaude et profonde, qui remue les entrailles : -« Mes très chers compatriotes, Chères Françaises, Chers Français ! Merci ! Merci, c’est bon ! (L’assemblée applaudit à tout rompre)… C’est si bon de vous avoir devant moi (il écarte largement les bras vers la salle, comme s’il voulait l’embrasser, ce qui provoque un nouveau tonnerre d’applaudissements). Et non ! (hésitation qui prépare un nouvel effet)… Et non, derrière! comme c’est le cas pour certain! (allusion au candidat perdant, qui est soulignée par des gros éclats de rire). Etc. »

    « -Mais, enfin ! Vous dîtes-vous, en ce moment : Vous n’allez tout de même pas nous faire croire que, pour sauver la face, le Président de la République puisse se livrer à une acrobatie pareille ? A une contorsion invraisemblable du bassin, qui rappelle (pardonnez l’image!) celle du cabot levant la patte au pied d’un lampadaire ? » -Alors là, excusez-moi ! Vous n’aviez pas compris ? Qu’étiez-vous en train d’imaginer de scabreux ? Mais c’est bien d’un chien, qu’il s’agit. Voyons ! D’un chien qui se gratte la queue, comme le ferait un chat, un chimpanzé, ou tout quadrupède aux pattes dotées de doigts. Vous n’aviez donc pas lu le titre ? Comme il pourrait se gratter les oreilles, le museau, le dos ou quelque autre partie du corps. Maintenant, par quel prodige un chien se comporte, s’habille, parle et écrit comme un humain ? (Pour la ressemblance, vous sous-estimez par trop les talents des maquilleuses, des chirurgiens esthétiques, des tailleurs, des coiffeurs et des coachs…) Par quel coup du destin accède-t-il à la plus haute fonction d’un grand État ? C’est ce que je vais essayer de vous raconter dans les chapitres suivants…

La suite avec le Chapitre premier :
Comment Caca vint au monde sur un dépotoir à ordures, dans le Sud de l’Espagne…