Bingo!

Seizième (et dernière) aventure

Que la vie ni la mort ne sont ce qu’avait imaginé David Olive.

   — C’est quoi le Bingo ?
— Tu verras répondit Franck.
Benoît me sourit comme s’il fallait accepter, sans trop insister, les décisions de son père.

    Le Bingo n’était pas très loin. Son hall d’entrée occupait le rez-de-chaussée d’un immeuble récemment construit. Un de ces cubes de béton dont l’alignement monotone défigure le quartier. On aurait dit le hall d’un casino ou d’un ancien cinéma, avec son escalier de marbre rose qu’il fallait emprunter pour atteindre les caisses et ses colonnes badigeonnées de blanc. Dans le fond, un face à face de glaces reflétait à l’infini quatre portes en verre fumé et la silhouette imposante d’un portier en uniforme bleu, tout étincelant de galons dorés, qui déchira nos billets, lorsque nous nous avançâmes vers lui, après avoir payé.
Nous poussâmes ensemble, Catherine, Franck et moi, les portes en verre fumé pour pénétrer dans une grande salle ovale. Des lampes murales diffusaient une lumière tamisée par des abats-jour en soie plissée. Le long des murs, des banquettes étaient alignées sous des vitrines éclairantes qui montraient des photos de stars américaines des années 1950. Une table ronde occupait le milieu. Comme les sièges étaient assez éloignés d’elle, elle ne servait à rien sinon à obliger les arrivants à la contourner pour traverser la salle. D’ailleurs, on ne voyait rien traîner sur la surface en verre de cette table. Ni des consommations ou des affaires personnelles, comme c’est en général le cas dans ce genre d’établissements. Les sacs, les vestes et les pullovers que les clients avaient enlevés à cause de la chaleur, s’entassaient dans un espace étroit, entre le mur et les banquettes, occupées par cinq ou six filles qui semblaient piquées dans le décor. Apparemment, il était encore trop tôt…
La salle offrait également, sur le côté, un bar où les clients pouvaient échanger leur billet d’entrée contre une consommation. C’est ce que nous venions de faire, après avoir réquisitionné quelques tabourets, lorsqu’il se produisit un incident troublant.

    On s’était à peine installé le long du bar, que Franck et Catherine bondirent de leurs sièges pour se précipiter vers le fond de la salle. Ils courraient aussi vite qu’ils le pouvaient, pour essayer d’atteindre un petit escalier en verre lumineux, auquel je n’avais pas prêté attention jusque là. Une fille plus rapide ou tout simplement plus près du but, l’avait atteint avant mes deux complices. Je la vis s’engager sur les marches, en bousculant une autre fille en jupe plissée bleue, qui descendait à ce moment précis. Je remarquai que Franck et Catherine rebroussaient chemin, avec un sourire de dépit.
— Ce sera au prochain coup ! jeta Franck à Catherine, qui lui répondit d’un ton moqueur.
— On parie que je serai en haut avant toi… ?
Elle n’avait pas achevé sa phrase, qu’elle tourna les talons pour courir de nouveau vers l’escalier. Cette fois, elle réussit à l’atteindre avant les autres. Empoignant la rampe d’une main ferme, elle gravit deux à deux les marches. Si vite, que le type qu’elle croisa , n’eut que le temps de s’effacer pour la laisser passer.
— Elle s’est bien démerdée, fit Franck.
— Cool… grogna Bettina, qui nous avait rejoints.
Franck s’adressa à celui-ci, en ricanant :
— Elle t’a baisé, mon vieux !
L’autre lui décocha un regard furieux.
Après cet incident, je remarquai que ce que j’avais décidé d’appeler « notre petite bande » n’était plus aussi soudée que tout à l’heure. On se parlait à voix basse, pressé, comme à contrecœur, pour se dire des banalités, de ces propos décousus qu’on échange généralement sur un quai de gare, en attendant l’instant où la grande aiguille sursaute une dernière fois à la pendule, et où retentit la sonnerie qui annonce le départ imminent de son train. Nous laissant encore juste le temps de nous dire un dernier adieu, de serrer encore une main, d’échanger un dernier baiser, d’entendre une dernière recommandation, avant de gravir le marche-pied et de nous engouffrer dans le wagon, tandis que la porte automatique se referme avec un bruit mat derrière nous.
Apparemment, le voyage commençait ici, sur ce mystérieux escalier, dont je remarquais à présent qu’il était très étroit et en forme de colimaçon. Aussi, chacun de nous était-il trop occupé par lui, pour prêter attention à autre chose. On le surveillait du coin de l’œil, en faisant semblant de discuter avec son voisin. On allumait une cigarette ou on sirotait sa consommation, d’un air détaché. Mais, aussitôt qu’on voyait apparaître sur la partie visible des marches, la pointe d’une chaussure ou un bout de mollet, on plantait là son verre et ses copains pour se ruer vers elles.
En observant le manège, je découvris, accroché au-dessus de l’escalier, un compteur électronique qui marquait 0032. Ce chiffre me confirmait qu’il était encore tôt. En effet, les clients commençaient à peine à arriver. Bientôt, je ne vis plus des groupes épars, comme au début, mais une foule qui grossissait de minute en minute. Il faisait de plus en plus chaud et un gros ventilateur se mit à brasser l’air de ses longues pales blanches, au-dessus de nos têtes. Je m’aperçus à ce moment, que j’étais en sueur. Au milieu de cette cohue, je me demandais comment j’allais faire pour atteindre les marches. D’autant plus, que j’avais laissé partir les bonnes places et qu’une marée de têtes me séparait à présent du but.
Plus malins que moi, les autres n’avaient pas attendu que la situation devienne critique. Bettina et sa voisine avaient réussi, à leur tour, et au prix de ruses incroyables, en usant des coudes et d’agilité, à s’engouffrer dans l’escalier. Il ne restait plus auprès de moi, que Franck qui discutait avec un type en blouson de cuir rouge et noir. C’est, sans doute, pour cette raison, qu’il avait laissé passer la chance à plusieurs reprises, certain qu’il la saisirait au moment voulu. D’ailleurs ceci ne tarda pas à arriver, lorsque le type en motard lui faussa compagnie pour s’élancer à son tour. Franck se tourna alors vers moi :
— Il va falloir y aller mon vieux. Tu ne viens pas ?
J’étais tellement fasciné par le manège, que je n’entendis pas la question. Je notai néanmoins que les clients qui étaient là depuis quelques temps, semblaient plus rapides, plus lestes même à réagir que les nouveaux arrivants. Ils connaissaient mieux les trucs, car ils suivaient plus attentivement les déplacements de la foule autour de l’escalier. Tout en bavardant de tout et de rien, ils se plaçaient dans le bon angle, pour pouvoir s’élancer au moment opportun. Tandis que les derniers venus, se laissaient, eux, distraire par des riens, par la rencontre d’un copain ou par une pause prolongée auprès des filles, sur les banquettes. Peut-être certains venaient-ils d’abord pour draguer, et pas pour entreprendre l’ascension de l’escalier. Je remarquai aussi, qu’on faisait en moyenne quatre ou cinq tentatives, avant de réussir son coup. Chacune avait l’avantage de rapprocher le concurrent malchanceux du but. Ce qui mettait peu à peu plus de chances de son côté. A condition, bien sûr, qu’il accepte de se laisser houspiller et bousculer par ceux qui occupaient les premiers rangs. Ceux-là voyaient d’un mauvais œil l’arrivée d’un intrus ! Quand il avait réussi à garder sa nouvelle place, ce dernier attendait patiemment la prochaine occasion pour s’élancer.

C’est en observant la façon dont ils s’y prenaient, que je découvris à droite des marches, la présence d’une grosse fille, que je n’avais pas remarquée jusque là. Elle avait des cheveux blond-platine, décolorés et courts, plaqués vers l’arrière, et portait une veste en cuir noir aux épaulettes tressées, ce qui lui donnait l’allure d’une femme-policier. Elle devait avoir pour fonction de surveiller les entrées ou d’éviter qu’il y eût des bagarres, et elle s’en acquittait avec une négligence feinte, tout en bavardant avec un grand Africain, taillé comme Conan, qui était là visiblement pour lui prêter main forte. La fille devait s’appeler Karine, car ce prénom jaillissait de la multitude agglutinée, sans qu’elle daignât une seule fois détourner son attention de son garde du corps.
A mesure que le temps passait, l’atmosphère était de plus en plus électrique. Une odeur de sueur et de pieds surchauffés montait du sol. La foule était secouée par des lames de fond qui venaient se briser au pied des marches. Des cris se mêlaient aux battements assourdissants d’une samba qui rythmait ces mouvements de flux et de reflux. Par moments, la musique s’arrêtait et on entendait alors un égrènement mécanique, entre le bruit de la machine à sous et la roulette du loto, tandis qu’une voix nasillarde hurlait dans un haut-parleur : « BINGO ! » Et, tout le monde semblait soudain heureux de vivre et se bousculait en riant.

    Une tape sur la nuque vint me tirer de ma torpeur. C’était Franck. Il me lança :
— Putain, grouille-toi, Olive ! A moins que tu ne veuilles moisir dans ton bocal ?
J’ai l’habitude de ce genre de plaisanterie. On ne peut pas imaginer ce que j’entends comme jeux de mots stupides sur mon nom, depuis l’école primaire. Avec les copains de foot: « On va te dénoyauter, Olive ! » ; à table : « Alors Olive, tu attends ta salade ? » ; à la plage : « N’y touchez pas, c’est l’huile d’Olive ! » Etc… (Les Français seraient, paraît-il, un peuple plein d’esprit… Mais à qui, disait Montaigne: il faut trop souvent désapprendre la bêtise.)
Entre-temps, Franck s’était élancé vers l’escalier. Une clameur accueillit son exploit. Car, cela en était un, à présent, tant il y avait de concurrents pour l’ascension. Il disparut comme aspiré vers le haut, tandis que la voix électronique hurlait de nouveau : « BINGO ! »
A présent, j’étais seul. « Il va falloir leur montrer que je ne suis pas le dernier des cons, » me dis-je en fixant l’ouverture, à trois mètres de moi.
Une voix intérieure me conseillait de rester calme, mais je sentais en même temps le trac qui me coupait les jambes. La fille qui se trouvait devant moi, m’écrasa le pied en reculant. Je lui envoyai un coup de coude dans les reins. Elle se retourna avec un air méchant.
— Eh ! Ça va pas ?
Je bafouillai des excuses. Elle me rendit le coup, avant de me tourner de nouveau le dos. Combien de personnes étaient-elles déjà montées ? Je levai les yeux vers le compteur : il marquait 176 entrées.
— Cette fois, il faut y aller ! me dis-je, pour me donner du courage.

    En jouant des coudes, je parvins à me frayer un passage jusqu’aux premiers rangs. Je progressais difficilement, en me faisant insulter par ceux que je poussais en avançant. Mais, je n’étais plus en état d’entendre personne. Je poussais, poussais, poussais toujours. Je n’étais plus qu’à un mètre environ de l’escalier, lorsque je vis apparaître deux gros mollets qui descendaient. Sans hésiter, je me jetai droit devant, comme dans une mêlée de rugby, bousculant les gens qui me barraient le passage. Je recevais des coups de poings dans l’estomac, des bourrades, des coups de pied dans les tibias, mais tout cela n’avait aucune importance, je ne savais plus qu’une chose : il fallait que j’atteigne les marches. Et j’avançais, j’avançais… J’y étais presque. J’allais enfin poser le pied sur la première dalle de verre lumineuse, lorsque la grosse main de Karine s’abattit sur mon épaule pour me retenir, le temps qu’une fille me passe sous le nez. A nouveau, j’entendis la voix électronique pousser un retentissant : « BINGO ! » tandis que le compteur marquait un point de plus.

    Puis, je ne vis plus rien d’autre. D’une ruade, la garde-chiourme m’avait repoussé vers l’arrière. On m’y accueillit par une pluie de coups et des clameurs de colère. J’avais commis la faute inexcusable de me laisser déloger de ma nouvelle position. Je passerai sur les nombreuses tentatives que je fis pour fouler enfin l’inaccessible escalier. Et, chaque fois, j’étais de nouveau repoussé vers l’arrière par l’impitoyable Karine. J’en éprouvais plus que du dépit, de la rage… Malgré mon manque d’expérience, il n’était pas dit que je me laisserais intimider par cette foule hostile. Celle-ci d’ailleurs m’avait très vite oublié pour s’occuper de ce qui se passait devant. Je décidai de jouer la ruse, en la débordant sur le côté. Je passai ainsi dans le dos de la première rangée, avant de me glisser entre les épaules pour m’approcher de l’escalier. Et je l’avais presque atteint de nouveau, lorsque je vis un type qui en déboulait. Je me baissai alors de façon si soudaine, que je passai, presque sans m’en rendre compte, sous le bras tendu de la grosse Karine. Profitant de ce qu’elle était occupée à bavarder avec son gorille, je pris mon élan pour franchir d’un bond le dernier mètre. Je n’eus que le temps de voir une bouche ouverte et deux yeux coincés derrière des cercles métalliques, qui se plaquaient contre le mur pour me laisser passer.

    A mon tour, je foulais les marches.
Sous une lumière blafarde, irréelle, l’escalier déroulait sa spirale vers le premier étage tandis que, derrière moi, retentissait un sonore : « BINGO ! »
J’éprouvais une excitation intérieure en pensant que cette fois, c’était pour annoncer mon exploit. En haut, je poussai une porte en verre noire qui se referma dans mon dos, étouffant le tumulte.
Je venais d’entrer dans le silence… ou presque.

    Une musique aquatique déversait son clapotis sur un vaste hall, plongé dans une pénombre reposante. On se serait cru dans le salon de relaxation d’un sauna chic. Une lumière opaque tombait du plafond, baignant l’endroit dans une atmosphère feutrée, où l’on devinait les occupants plutôt qu’on ne les voyait. Je remarquai d’abord un étrange canapé, comme une grosse borne arrondie qui occupait le milieu de la pièce. Avec ses formes boursouflées et son dossier central en forme de cône, c’était la première chose qui avait retenu mon attention en entrant. Puis, j’avais remarqué d’autres détails surprenants, comme une succession de cabines, aux portes ouvertes, alignées le long des murs. En m’approchant, je m’aperçus qu’elles étaient très sobrement meublées. Elles ne contenaient qu’un lit d’une place, blanc et lisse comme une enveloppe sans adresse, sous la clarté vive d’un tube de néon qui contrastait avec la pénombre du hall. La moquette qui recouvrait le sol de ces jakousis, leur froideur aseptisée ainsi que le silence ouaté qui y régnait, me firent penser à des chambres individuelles dans une clinique de luxe ou encore aux caissons d’un hôtel spatial en bordure d’une autoroute qui relierait la Terre à Mars.

    En entrant dans l’une de ces cabines, Je constatai qu’elle était occupée. Par-dessus la couverture blanche qui épousait les formes de son corps, une jeune personne me jeta un regard de ses grands yeux sombres. Je m’approchai. La fille descendit alors un peu le drap pour découvrir une bouche rose qui s’entrouvrit et murmura avec un sourire las :
— Vous pouvez sortir, s’il vous plaît ?
Je reculai jusqu’à la porte. Là, je pivotai sur mes talons pour me retrouver au milieu du hall. A ce moment, un type qui sortait d’une chambre me bouscula. Un autre s’y engagea aussitôt pour prendre sa place. Au hasard, j’entrai dans la suivante : c’était le même décor, le même lit blanc, brillant sous la lumière du néon. Je reconnus, sur le drap, la bouille de Bettina. Sa tête aux cheveux bouclés, un peu ébouriffés, reposait sur son avant-bras. Elle aussi m’avait reconnu.
— Qu’est-ce que tu fais là, Bouba ? fit-elle, quand je me fus approché : Trouve-toi vite un lit, au lieu de tourner en rond !
Cette remarque me ramena brutalement à la réalité. Je revins sur mes pas, pour entrer dans la chambre voisine. Elle n’était pas libre. Cette fois, je ne perdis pas de temps en excuses. Je pris la prochaine. Malheureusement, c’était encore le cas, comme pour la suivante et celle qui lui succéda. Je passais de cabine en cabine, à la recherche d’un lit qui ne soit pas déjà occupé. Par hasard, je tombai sur Franck, juste au moment où il se glissait dans le sien. A ma grande surprise, je remarquai qu’il y entrait tout habillé. Il ne prenait même pas la peine d’enlever ses chaussures pour se glisser sous les draps. Je réalisai soudain que le bras de Bettina ou plutôt ce que j’avais pu en apercevoir, montrait la manche de son tee-shirt marin et, qu’entre son menton et son cou cuivré, on voyait clairement dépasser le col de son chemisier rose d’organdi.

    Mais, ce n’était pas le moment de perdre du temps en se posant des questions. Je fis demi-tour, en laissant Franck, qui d’ailleurs ne m’avait même pas remarqué, pour entrer dans la pièce voisine. J’y vis Catherine et Benoît, allongés dans le même lit étroit. Je croisai leur même regard absent, la même indifférence grave, le même sourire fatigué qui me frappaient plus encore que la bizarrerie du jeu. Je me sentis soudain seul, et ce sentiment m’étreignit le cœur si fort que j’eus envie de pleurer. Tous ces êtres couchés dans leur petite chambre, les yeux clos ou fixés au plafond, leurs têtes à demi cachées sous les couvertures, ce drap tendu sous leurs mentons, la pâleur maladive de leurs traits, marqués par la clarté du néon, leurs mains posées à plat sur la blancheur du lit ou jointes sur leurs poitrines, tout cela avait quelque chose de morbide. Il me semblait que j’assistais à une veillée funèbre. Et cette impression était accentuée par l’immobilité des corps, comme s’ils avaient été maintenus par des sangles, serrés contre les matelas étroits et plats comme des pierres tombales. Quelques-uns semblaient profondément endormis, leur visage tourné vers le mur. D’autres, recroquevillés sous la couverture, les yeux ouverts fixant le vide, dessinaient une bosse blanche, comme une colline de neige. Aucun ne bougeait et je ne vis personne qui essayât de sortir de son lit. Je ne pouvais pas dire qu’ils avaient l’air heureux, mais pas malheureux non plus. Plutôt, indifférents. Et pourtant, je savais combien les places étaient convoitées ; et je savais aussi que certains quittaient leur chambre, pour avoir remarqué des changements.
A quel moment ? Après quelle étrange opération ? Je n’aurais su le dire…

    Sans m’en rendre compte, j’étais retourné vers la cabine de Bettina. En me voyant devant sa porte, elle me fixa d’un air triste. Elle devait certainement penser :
— Alors, Bouba, tu es encore là ?
Son regard m’engageait à approcher. Comme elle ne disait rien, je m’assis sur le bord de son lit, avec l’idée de m’y glisser comme Benoît dans celui de Catherine. Elle avait dû comprendre, car son visage changea brusquement d’expression. Il prit un air de colère, tandis qu’elle me donnait de violents coups de pieds sous la couverture pour me faire partir.
— Non, non! C’est dégueulasse. Fous le camp ! criait-elle furieuse.
Je m’étais levé d’un bond, mais je restais quelques instants devant son lit, l’implorant du regard. Mon repli l’ayant radoucie, Bettina murmura alors avec un geste de la main :
— Vas-t-en, Bouba, ça va commencer…
Je compris qu’il valait mieux ne pas insister et je sortis pour aller plus loin. J’essayai, sans plus de succès, de m’incruster dans la chambre de Catherine, puis dans celle d’une autre fille que je ne connaissais pas. Les garçons furent nettement moins aimables. Franck continua royalement à m’ignorer. Il me ricana carrément au nez, lorsque je lui demandai piteusement de me faire une petite place.
— Désolé mon vieux, mais c’est le mien ! fit-il en remontant sa couverture jusqu’aux oreilles.

    Exclu du jeu, je retournai dans l’antichambre où l’agitation s’était entre-temps calmée. Plus personne ne traversait la pièce, pour entrer dans les cabines. Seul le clapotis musical se déroulait inlassablement, comme un filet d’eau s’échappant d’un robinet qu’on aurait oublié de fermer. Bientôt, il fut interrompu par une voix :
— Mesdames et Messieurs, êtes-vous prêts? Le Bingo va commencer !
Il y eut encore quelques secondes de flottement, pendant lesquelles j’eus bizarrement l’impression que tout le monde se préparait à quelque chose d’extraordinaire et puis, d’un seul coup, les ouvertures coulissèrent en engloutissant le décor.

    Je me retrouvai alors tout seul dans le salon, obscurci par la disparition des cabines, ne sachant trop s’il ne me restait plus qu’à attendre ici la fin du jeu étrange pour retrouver des visages connus. Le gros canapé, sur lequel je me laissai tomber, était aussi dur qu’un sac de ciment. J’étais complètement désemparé. Que devais-je faire? Rester ou bien sortir dans la rue pour tuer le temps? Je cherchai mon paquet de cigarettes, dans la poche de ma veste.

    Je venais juste de commencer à fumer, lorsque je m’aperçus que je n’étais pas seul dans la pièce. Deux types étaient assis, de l’autre côté du canapé. Je ne risquais pas de les voir puisque je leur tournais pratiquement le dos. Ils avaient dû rester en rade, eux aussi. Je ne leur prêtai pas plus d’attention. Au bout d’un moment, je balançai mon mégot dans un cendrier et j’essayai de me caler tant bien que mal sur le canapé, en cherchant la position la moins inconfortable. Ce n’était pas évident, étant donné qu’il présentait une surface à la fois dure et bombée, ce qui me faisait glisser vers l’extérieur. Je me penchai en avant, appuyant mes coudes sur les genoux, et je restai ainsi quelques minutes, la tête entre les mains, le bassin collé contre le dossier, à contempler la petite pointe rouge qui se consumait dans le cendrier. Mes yeux s’étaient peu à peu accoutumés à la pénombre. Je remarquai à présent une foule de détails qui m’avaient échappé : la veilleuse bleue signalant la sortie, le dessin compliqué du tapis… Pourtant, je n’aurais su dire de quelle couleur était le siège sur lequel j’étais assis. Rouge, vert ? Peut-être marron ? La seule chose que je pouvais en penser, c’est qu’il était sombre. Je redressai le buste, pour caler mon dos. Mes épaules vinrent heurter durement le dossier. Je fermai les yeux, en essayant de penser à autre chose. La musique se déversait toujours, sourde, obsédante. J’entendais gronder, à quelques mètres de moi, les voix rauques des deux types, sans parvenir à comprendre de quoi ils parlaient. A part ces voix et le dégoulinement musical, aucun bruit ne venait plus troubler le silence. J’observai les murs du salon. Ils étaient lisses comme du verre et sans les lignes verticales qui marquaient, à intervalles réguliers, l’emplacement des portes, j’aurais pu croire que les cabines et leurs lits blancs n’avaient existé que dans mon imagination. Tout cela avait disparu, avec leurs occupants, littéralement avalés. Tous m’avaient laissé seul ici. Ce que je ne trouvais pas très bien de leur part. Mais, comme je devais admettre aussi que je m’étais mal débrouillé, je ne pouvais que m’en prendre à moi-même.
— Tant pis, ça m’apprendra à être plus malin… marmonnai-je, en me tenant en équilibre sur mon canapé.

    Mon postérieur commençait à me faire mal. J’essayai de changer de position. Chaque mouvement s’avérait plus difficile. Je ne pouvais ni étendre mes jambes, ni me caler vers l’arrière ou m’allonger sur le côté. De nouveau, j’essayai d’appuyer mes épaules contre le dossier. Celui-ci formait avec l’assise, un angle qu’il me semblait impossible d’occuper. J’avais l’impression chaque fois que je reculais le buste, d’avoir un gros sac attaché dans le dos ou d’être une tortue prisonnière de sa carapace. Je finis par renoncer à bouger, pour rester dans cette position inconfortable, le buste penché en avant, le corps cassé en deux. Pour passer le temps, je me mis à observer à la dérobée les types, qui étaient de l’autre côté de la banquette. Ils bavardaient en se passant à tour de rôle une bouteille de bière. Je remarquai le mouvement mécanique que faisaient leur bras, lorsqu’ils inclinaient le goulot vers leurs lèvres. Le plus âgé ressemblait au patron du bistrot de la rue Vic-d’Azir qui, dans une cage, la dernière fois que je l’avais rencontré, torturait un corbeau.

    Je me demandai qu’elle heure il pouvait être.
M’étais-je assoupi? Je n’entendais plus mes voisins. Peut-être étaient-ils partis. La musique avait également cessé. J’essayai de lire l’heure à ma montre. Comme il faisait trop sombre, je me servis de mon briquet. Il était trois heures moins le quart.
C’est à ce moment que je sentis qu’on me touchait l’épaule. Plus que le fait, en lui-même, c’est la familiarité du geste qui me fis sursauter. On ne me touchait pas par hasard ou pour me réveiller, ou me demander quelque chose… Non ! C’était comme une main familière qui remontait le long de ma nuque, revenait entre les omoplates pour aller vers le bras; puis descendait en suivant le creux du dos et remontait, avec une lenteur voluptueuse, une douceur presque érotique. On aurait cru la caresse d’une femme qui aurait préparé mon corps pour l’amour, une main experte de femme mûre qui sait faire naître le désir au contact de ses doigts. Je me retournai, les yeux noyés de sommeil et de désir, et soudain je la vis, penchée sur moi, la monstrueuse forme sombre qui me tenait, blotti entre ses seins. Je ne saurais dire à quoi elle ressemblait, si elle était une créature vivante ou une substance végétale, femme ou tronc noueux de saule, croûte de boue desséchée ou sorcière au corps raviné comme une vieille souche. Monstrueusement laide et belle à la fois, avec ses grands yeux écarquillés, à moins que je n’aie aperçu les miens dans le miroir sombre de ses prunelles. Car je venais de reconnaître la grosse Karine, la garde-chiourme de l’entrée, qui m’avait poursuivi jusqu’ici. Malédiction! Elle riait dans mon dos, elle riait à gorge déployée… Je dus avoir le regard fou d’un homme qui voyait ce qu’aucun humain n’avait encore vu. Réalisant soudain que j’étais là, blotti contre sa chair molle, dans la chaleur morbide de son ventre, je m’entendis pousser un cri de terreur, suivi d’une fuite vers la veilleuse bleue, qui me jeta aussitôt dans la moiteur de la nuit.

    Ce n’est qu’en arrivant au pied du premier lampadaire, quelques mètres plus loin, que je sentis au niveau du cou comme une violente brûlure.
— Merde !
Je portai la main à ma gorge.
La douleur était tellement forte que je dus faire un effort pour ne pas m’évanouir. C’est la surprise qui m’aida à garder mes esprits. Ma première réaction fut de me demander ce qui m’arrivait. Je tâtai la plaie, avant de regarder ma main. Mes doigts étaient tachés de sang. Pas de doute, c’était grave. Je voulus rebrousser chemin, regagner le boulevard Arago, où j’étais plus sûr de trouver du secours, fût-ce d’une patrouille de police, dans ce quartier désert. En marchant, j’essayais de ne pas penser à ma blessure, de ne pas penser qu’elle me faisait atrocement mal. Il fallait résister à l’affolement que je sentais monter en moi.
— Ce n’est rien, ce n’est rien ! me répétais-je en marchant.
Mais chaque mouvement, en accentuant ma souffrance, me découvrait un peu plus la gravité de mon état. J’atteignis le boulevard au moment où la foule sortait des boîtes et des spectacles. Les voitures avançaient au pas, pare-chocs contre pare-chocs. Les coups de klaxons se mêlaient aux insultes que se lançaient des automobilistes éméchés ; et cela formait un vacarme indescriptible. (Je m’étais plus d’une fois retrouvé dans cette cohue, lorsque je rentrais à pied chez moi après une dure journée de travail du boulevard Montmartre vers la rue du Cherche-midi.) Je me dirigeai vers la première voiture. En approchant, je remarquai le geste affolé de la fille qui était au volant, pour bloquer le bouton de sécurité des portières. Je lui fis signe de baisser sa fenêtre, mais elle semblait m’ignorer. En frappant contre le pare-brise, je laissai l’empreinte sanglante de ma main. La file de voitures s’était mise à avancer. La fille accéléra pour me dépasser. Je m’approchai du véhicule suivant, où je fus accueilli par des visages hilares qui me regardaient, derrière les vitres. Une voiture freina brusquement pour ne pas me renverser. De nouveau, le vacarme des klaxons faisait vibrer l’air. Je passais d’une voiture à l’autre, sans que personne ne s’occupât de moi. D’une main je serrais ma gorge, et de l’autre j’essayais en vain d’attirer l’attention des automobilistes.
Tout à coup, pour une raison qui m’échappait totalement, les voitures se mirent à avancer de plus en plus vite. La circulation redevint fluide ; bientôt, la chaussée fut aussi déserte que les trottoirs du boulevard. Alors je sentis l’affolement croître en moi. J’avais beau me répéter :
— Pas de panique, mon vieux !
Je voyais bien que les rares voitures qui filaient à présent, se souciaient peu de mes gestes de détresse.
« On doit penser que je suis ivre ou que je fais de l’auto-stop, » me disais-je tandis qu’un immense accablement s’emparait de moi.
Mes tempes se mirent à bourdonner fort, de plus en plus fort, tandis qu’un air de samba résonnait dans ma tête, scandé par des centaines de voix qui criaient : « BINGO ! »
« Quel jeu de cons! Ah non, ça jamais! Jamais plus, de ma vie, je ne foutrai les pieds au Bingo…»

   C’est la dernière phrase que je m’entendis prononcer.

6 réflexions au sujet de « Bingo! »

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