Azoumba-Marseille… Une famille africaine traverse la mer en radeau.

   Avant d’être initié à l’insondable secret de l’eau, je le fus par mon père au mystère du feu. Je devais avoir deux ou trois ans (il faudrait que je questionne les survivants de cette époque, à ce sujet), lorsqu’il m’emmena assister aux fêtes de la Saint-Jean. Je me souviens avec précision d’une foule dense, dans la nuit, excitée par les tambours et la clameur qui saluait les sauts par-dessus les bûchers. Du sifflement des pétards et du fracas des brasiers. La lueur des flammes éclaire les visages et mon père me tient à bout de bras, pour que je ne perde rien du spectacle. J’en ai gardé un tel effroi, que longtemps je n’ai pu voir tirer un feu d’artifice, sans que j’éprouve le furieux besoin de me cacher derrière un adulte ou me fourrer à quatre pattes sous une chaise ou une table. Et, l’une des conquêtes notables de mon adolescence fut de pouvoir résister à ce besoin impérieux, pour regarder tranquillement le spectacle. En apparence seulement. A l’intérieur, je suis toujours aussi bouleversé par ces images et, aujourd’hui encore, je n’éprouve aucun plaisir devant ce qui, au fond, est censé en procurer.

   Assab. J’ai du mal à écrire ce nom, car il ne veut rien dire pour moi. Cela pourrait être un tout autre lieu : le Maroc, en Espagne, à quelques centaines de mètres de l’endroit où j’habite maintenant, à l’Arena.

P1000497Dans la scène suivante, nous sommes sur l’eau. Sur un bateau… Non ! Je vois trop grand. Sur une barque plutôt, tant les êtres qui composent ma famille, en ce temps, vivent dans la promiscuité physique et ce ciment de pensées et d’intérêts communs qui font une tribu.    Davantage que de liens affectifs ou moraux, une conscience ethnique les maintenait alors unis, comme ont pu l’être entre eux les hommes aux premiers temps de l’humanité, soudés par le sentiment naïf, et pour cette raison, inébranlable, qu’il n’existait pas hors d’eux de réalité, et qu’il ne pouvait y avoir une autre forme de société sur la terre que la leur. Ils n’avait d’ailleurs pas entièrement tort le penser. Ils venaient tous de la même famille et, de ce fait, ils portaient tous le même nom. Sans exception, ils s’appelaient Gamacho. J’ignore ce que signifiait à l’origine ce patronyme yéondê, mais il était aussi répandu dans ma ville natale que les mots élémentaires, dont se servaient ses habitants, pour désigner la mer ou le soleil, le vent brûlant qui soufflait du désert, les arbustes épineux dans lesquels grimpaient les chèvres aux yeux jaunes, à l’heure de midi.

   Comme il n’y a que douze apôtres, et onze seulement dont ils eussent été fiers de laisser porter le prénom à leurs enfants mâles, tous les hommes s’appelaient Pierre, Jean, Simon, André, Philippe ou Mathieu. Et, de la même façon, toutes les femmes répondaient aux doux prénoms évangéliques de Marie, Anne ou Madeleine. Ce n’est que plus tard, poussés par la curiosité et aussi par la nécessité de s’agrandir, qu’ils commencèrent à s’intéresser aux saints du calendrier et aux autres prénoms qui peuplaient la terre. Aussi, dans ces premiers temps, prirent-ils l’habitude de se distinguer entre eux, en associant à leur nom générique, la particularité physique ou la fonction sociale de chaque individu qui avait fondé une famille. Ils se reconnurent alors comme les enfants de Gamacho-la-Couturière, Gamacho-l’Alfatier, Gamacho-le-Loucheur ou Gamacho-Tête-de-Piment… (De la même façon qu’un Myéné, un Pounou ou un Fang se reconnaissaient entre eux à certaines caractéristiques de leurs traits, se préféraient à d’autres pour s’aimer et se reproduire).

   La famille de Gamacho-le-Boulanger remplissait une barque de pêcheurs… Je crois que j’arrange encore la photo. Cela sentait bien le goudron et la morue salée, mais ce n’était qu’un radeau, un assemblage de planches qu’ils avaient mises à la mer, avec le fol espoir d’atteindre un hypothétique ailleurs, un rivage dont les habitants portent un nom différent du leur, un nom qu’on puisse écrire, bien sûr, et qui ne désigne pas ce terrain vague, cet espace immense et borné qu’ils venaient de quitter. Comme ils étaient assez nombreux, avec les nourrissons, les aïeuls, les oncles et les tantes, les cousins et les cousines, les nièces et les neveux… barque avec creditune cinquantaine de personnes en tout, qui dormaient, mangeaient, buvaient, s’amusaient souvent et se disputaient parfois, il avait été ex- pressément recommandé à chacun, de quitter le moins possible le coin où il s’était installé, de ne pas trop remuer, et encore moins de courir ou sauter, sous peine de voir chavirer leur aventureuse embarcation.

   Ils s’étaient ainsi trouvés dans l’obligation de compenser leur immobilité forcée, en usant d’un stratagème pour dépenser leur énergie. Sans qu’ils eussent besoin de bouger et de s’agiter, elle passait entre eux, comme un courant électrique qu’ils se communiquaient par le moyen des yeux, de la bouche, des mains et des bras, animés d’un mouvement interne et perpétuel. Et surtout la langue. C’était un tourbillon incessant de mots qui agitait leurs lèvres, faisait grimacer leurs traits, lançait leurs mains en avant, en haut, en bas, dressait leurs bras comme s’ils avaient été pris de convulsions. La moindre impression, la pensée la plus fugitive, était exprimée, pourvu qu’il n’y eût pas de silence. Ce silence immense et vide de la mer qui régnait autour d’eux, et qu’ils repoussaient sans cesse, en parlant, parlant, parlant, jusqu’à ce qu’ivres morts, exténués d’avoir tant dit, ils s’évanouissent dans le sommeil. Et, dès qu’ils se réveillaient, impatients de reprendre le fil de leurs discours, ils recommençaient à parler, à brasser l’air de leurs mots , tout en broyant ce qu’ils trouvaient autour d’eux : le morceau de pain qu’ils allaient tremper dans le café au lait, la cuillère avec laquelle ils lampaient leur soupe, le bois de la table sur laquelle ils appuyaient leur coude et même les planches de l’embarcation qui les portait. Rien ne semblait assez dur pour résister à la force des mots qui sortaient, comme un feu incessant, de leurs gosiers sonores.

   Je les revois, ces chers visages, sous le vaste horizon du large. Les femmes, gémissant sous la chaleur et la fatigue du voyage ; les hommes, ressassant de leurs voix rauques les mêmes histoires. Tous rappelant inlassablement ce qui n’est plus, jusqu’à ce que le sommeil les entende gémir encore et pleurer. Car, ils poursuivaient, dans la nuit, une lutte acharnée contre le silence, en faisant aux anges le récit de leurs malheurs. Pleure-t-on ce qui n’a jamais existé ? Ou été qu’une illusion, un mirage sur la longue route de leur exode ? Quand tout leur disait qu’ils auraient pu rester, qu’il y avait là de la place et des richesses pour tout le monde… Mais qu’une voix intérieure leur conseillait de ne rien prendre, ne rien toucher, ne rien bâtir, car il faudrait un jour ramasser leurs hardes et se remettre en chemin. (Aujourd’hui encore, j’ai le cœur qui se serre, lorsque j’entends que des hommes et des femmes sont contraints de partir, de quitter leur maison, leur jardin, leurs amis, qu’on dépêche des navires, des avions pour les secourir, que des camps les accueillent, qu’ils ont besoin de vivres et de médicaments, de matelas et de vêtements chauds.)

   Nous étions partis, par une belle journée d’été. Ce devait être vers le 15 août, si l’on se règle sur le calendrier romain. A l’époque où la mer, généralement plus clémente aux hommes en cette saison, prend ce qu’on lui donne au lieu de le rejeter, comme elle le fait habituellement pendants les mois d’hiver. Après la fête du lait, et quinze jours après celle du Rejeba. Quand les chaleurs étouffantes sont passées et que la bruyère argente les plateaux pommelés de mauve par la course des nuages. Lorsque les femmes, très droites dans leurs tuniques colorées, portent sur la tête de gros fardeaux de paille ; et que, les bras en balancier sur les longs bâtons noueux qui leurs traversent les épaules, les bergers descendent des montagnes, en poussant devant eux des vaches rousses, aux pis  gonflés et aux cornes liées entre elles par des sarments de vigne. Les grands buffles bossus qui paissent sur les dunes, nous avaient regardés pousser notre radeau dans les flots.

   – Où allez-vous ? Nous criaient-ils, tandis que nous nous éloignions du rivage : Vous êtes fous ! Vous ne trouverez rien de bon, là où vous croyez aller !

   Mais, nous étions sourds à leurs appels et nos bouches souriaient en voyant s’ouvrir devant nous l’immense infini du large. Nous naviguions « à la pelle ». Comme je l’ai su plus tard, selon une pratique ancestrale qui consiste à avancer sur l’eau avec l’aide de deux avirons, placés sur les côtés de l’embarcation, tels des rames qu’on manœuvre latéralement, par petits coups précis. C’est peut-être pour cela, qu’on les appelle des « pelles ». Nous allions lentement, certes, mais nous n’étions pas pressés. Là où nous nous rendions, personne ne nous attendait. Et, comme nous ignorions notre destination, le vieux sextant, que l’un de mes cousins avait embarqué, ne nous fut d’aucune utilité. Quand les hommes étaient fatigués de se relayer aux « pelles », ils déployaient la bâche en plastique bleu, qui pendait au mât telle une voile de fortune, pour tirer profit d’un maigre souffle de vent. Nous étions partis dans la saison du grand calme et, sur la mer sans rides, le soleil au zénith nous enfermait dans un cercle de feu.

(A suivre…)