Utilité des ruines : Sanatorium de Beelitz

beelitz entree 2   Si Berlin a des asperges au printemps, avant la plupart des autres villes d’Allemagne, c’est grâce à Beelitz. Ce lieu, qui fut l’un des nombreux sanatoriums de la région avant d’être un centre d’internement des opposants au régime Russe soviétique puis de la RDA, est aujourd’hui sur les marchés aux primeurs de la capitale une indication d’origine contrôlée. On dit « des asperges de Beelitz », comme on dirait « des tomates de Buchenwald ».

Beelitz Heilstätten 6 Intérieur avec lit seul   Les salles où les malades des poumons, alignés sur leurs lits de fer ou sur des fauteuils roulants, attendaient que vienne l’heure de mourir, sont devenues des lieux de créations, des ateliers, des studios où l’on tourne, entre autres, beaucoup de films X. Les râles de plaisir ont remplacé ceux des mourants et les expulsions qui arrachaient la gorge se font par d’autres voies. Même les caves où croupissaient entre deux séances d’interrogatoire, dans la pénombre et le froid entretenus par la forêt du Brandebourg qui a contribué à la réputation de calme et de repos de l’endroit, les dissidents au régime soviétique mis à la discrétion des autorités pour formalités d’intérêt public, ne sont pas oubliées. Beelitz Heilstätten 7 Intérieur bureau aux storesAu milieu des décombres, des ruines de bureaux ou de chambres, des meubles cassés ou des papiers administratifs déchirés parmi les débris de verre, on fait des photos de mode. Une jeune femme se déhanche dans une tenue estivale ou une chapka de fourrure, suivant la saison…

Construit entre 1898 et 1930, le sanatorium de Beelitz est aujourd’hui un ensemble d’une soixantaine de pavillons (sous la loi de la Protection des monuments), au milieu de 200 ha de forêt. De par son importance et sa proximité de Berlin, la maison de soins sanitaires de Beelitz est étroitement mêlée à l’histoire de l’Allemagne au XXe siècle. Durant la Première Guerre, elle a servi de lazaret pour les soldats blessés. Parmi les 17 500 convalescents militaires qui sont passés par ici, un certain Adolf Hitler, du 9 octobre au 4 décembre 1916. Beelitz Heilstätten 9 EscalierPendant la Bataille de Berlin, du 16 avril au 2 Mai 1945, le centre de Beelitz fut évacué par la Panzertruppe du général Wenck et les 3000 blessés ainsi que le personnel mis en sécurité à l’Ouest (cf. Wikipédia). Après la Deuxième Guerre, les bâtiments – fort endommagés par les combats – furent pris en charge par l’Armée Rouge. Jusqu’en 1994, ils ont constitué le plus grand hôpital militaire soviétique à l’étranger. Souffrant d’un cancer du foie, Erich Honecker y a été soigné jusqu’en mars 1991, avant son départ pour Moscou avec son épouse Margot.

Depuis, on a essayé de réhabiliter certains pavillons, comme la neurologie ou des unités spécialisées dans le traitement de la maladie de Parkinson. En vain. La faillite en 2001 de la société qui est la propriétaire du lieu, l’a replongé dans la ruine et livré au vandalisme. Il semblerait qu’un acheteur, depuis 2008, ait manifesté l’intention d’en faire quelque chose. Quoi ? L’ensemble est trop vaste, pour qu’on s’aperçoive d’un changement.Beelitz Heilstätten 8 Véranda et neige    En général, lorsqu’on y entre – soit par une fenêtre cassée ou en escaladant un mur effondré – on se trouve devant des longs couloirs qui n’en finissent pas, des parois incendiées et recouverts de graffitis, des vastes salles aux plafonds ornés de moulures en stuc qui s’effritent sur les parquets, ou plutôt ce qu’on y reconnaît sous les débris, des baies vitrées explosées sur un écran de végétation qui laisse filtrer une lumière verte d’aquarium. Beelitz Heilstätten 4 intérieur avec neigeComme les arbres ont poussé sur les toits, on gravit de longs escaliers en colimaçon pour se trouver en plein milieu d’une forêt, au quatrième étage d’un pavillon, ou en face d’une machine rouillée qu’on pourrait croire l’intérieur d’un bâtiment de guerre coulé par grand fond. On s’attendrait, au détour d’un couloir, à voir surgir une pieuvre géante ou passer l’ombre d’un requin. Ce côté surréaliste en a fait un lieu propice pour la photo et le cinéma. Beelitz Heilstätten 2J’ai lu sur Wikipédia (cf.Beelitz-Heilstätten) qu’on y avait tourné des scènes du Pianiste de Polanski et de l’Opération Walkyrie avec Tom Cruise. Les terrains sablonneux en font un lieu idéal pour la culture de l’asperge.

Photographies de Nicolas Donetti

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