A Halbe, les lauriers sont coupés.

A mon ami Christian de La Mazière qui défendit Berlin.

Nous n’irons plus au bois, les lauriers sont coupés… Les trois belles que voilà s’amusent à les ramasser, tout en batifolant au milieu des bruyères sauvages et des coussins de mousse. Elles s’en tressent des couronnes qu’elles posent sur leur tête, tout en m’agaçant du coin de l’œil. Pas folles les guêpes… A laquelle vais-je donner la pomme ? Comme j’ai eu tort de les emmener ici, dans ce bois de Halbe où s’est déroulée la fin de la Bataille de Berlin. 40.000 Allemands, militaires et civils mélangés. Vieux, jeunes, presque des enfants, des femmes aussi… Tous presque sans munitions, avec des fusils récupérés dans les casernes. Ils avaient décidés d’arrêter l’avancée des troupes soviétiques dans la cuvette de Halbe, à une soixantaine de kilomètres au sud-est de la ville. 250.000 soldats, sous les ordres du maréchal Joukov, les ont pris en tenaille des hauteurs de Teupitz, Märkisch-Buchholz, avant de leur tomber dessus. Une hécatombe qui a duré une semaine. 24.000 Allemands ont péri le premier jour dans des combats au corps à corps qui se sont poursuivis dans le petit village même de Halbe, maison par maison, comme on s’était battu ici, arbre après arbre. Des pins qui dressent très haut leurs troncs rouges. Il n’y a eu aucun survivant. Ils sont tombés presque à l’endroit où des plaques de pierre portent gravés leurs noms. Pour ceux qui ont pu être identifiés. La plupart avaient choisi de partir à la mort dans l’anonymat. Quand ils n’étaient pas une bouillie de chairs, écrasées par les chenilles des chars soviétiques. Un vrai sacrifice humain, comme il s’en entend des temps très anciens. Peut-être sont-ils tombés avec le sourire, en criant le nom de leur Führer. Il faut imaginer, s’ils se dressaient tous soudain au-dessus de leurs tombes, qu’ils formeraient une forêt d’ombres semblable à celle qui frémit sous le vent, aujourd’hui, devant nous.
Dans la petite chapelle qu’on a élevée au milieu du cimetière, des affichettes, accompagnées d’une lettre, d’une photo, cherchent toujours à retrouver la trace d’un frère, d’un ami, un fiancé, un parent. On découvre encore quantité de choses avec les détecteurs à métaux…
Nous n’irons plus au bois… Car ce n’est plus la forêt de Halbe qui se souvient, les pierres, les troncs rouges alignés, les espaces vides, les pleins… Mais le sol spongieux de mousses sur lequel nous avons marché. Tu t’en souviens ? On s’y enfonçait à mesure qu’on avançait. Des millions de mousses qui formaient un tapis moelleux sous nos pieds. Un espace sacré, que nous avons profané. Pas de voyeurisme à Halbe. N’en parle à personne. N’y emmène jamais plus de touristes… Fussent-elles jolies.
Les lauriers sont coupés… et il n’y a personne pour les ramasser. Sauf peut-être ce promeneur solitaire, pèlerin du souvenir, que nous avons croisé sur un sentier. « Je suis un fasciste, un nazi, un vieux réactionnaire… » nous a-t-il dit, l’air résigné. Il nous a dit aussi que les Allemands avaient essayé de tenir sur la position la plus élevée dans le paysage, le haut du mamelon, au milieu de ce qui devait n’être plus qu’un terrain vague, ravagé par les tirs des katouschkas. Cela s’appelle une redoute, en langage militaire. C’est là qu’on a dû finalement les écraser et, sur la bouillie des corps, les leurs mêlés à ceux des Russes, 50.000 morts en tout, a poussé ce champ extraordinaire de mousses, vertes, tendres. Une couverture chaude que la nature a allongée sur ces morts. Mais – les trois belles l’ont remarqué comme moi… sans vie! Les oiseaux ne chantent pas dans le bois de Halbe, car ils ont la mémoire plus fidèle que les hommes.

Les photos à voir sur facebook Yan Morvan et Nicolas Donetti

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