Où il est question de Franck Gazoille.

Quatrième Aventure.

          Comment Franck Gazoille se manifeste en pleine nuit dans le sommeil de David Olive et quels souvenirs d’une période révolue de sa vie, cela fait remonter dans la mémoire de ce dernier.

A quelques temps de là, je suis tiré du sommeil par un appel :
– Cher ami… fait une voix étonnamment énergique, pour l’heure avancée.
– Euuh…
– Allooo ?… Je suis bien chez Monsieur David Olive ?
Sans laisser de sa hauteur, elle se trouble un instant ; moins à cause d’un scrupule qu’à la pensée d’un obstacle imprévu. Sait-on jamais à distance si l’on parle à la bonne personne?

Dans mon état de torpeur stupide, j’ai reconnu la voix de Franck. Il y a des voix qui sont pour 70% dans le choix d’une profession. C’est le cas de mon ami Franck. La sienne (du moins, celle qu’il aurait pu exercer, car il serait plutôt dans la panade depuis qu’il a perdu son emploi chez Jeanjac) concernerait le secteur social : soutien moral et aide psychologique, plus que la confidence, la confession, les âmes en peine… C’est un passeur. Sa voix a l’adhérence onctueuse du miel. Elle vous coule dans l’oreille et, de là, par des tubes spéciaux parfaitement moulés pour s’adapter à la conformité physiologique de votre conduit auditif, dans le cerveau, où elle impose la chose à laquelle on n’aurait pas pensé tout seul, l’idée qui ne vous serait pas venue à l’esprit sans son secours. Vivifiante, posée, douce comme un velours de soie sous la caresse des doigts, nette comme le prisme du diamant tel que nous le restitue la nature. Du cerveau, elle vous descend dans le larynx et, par le moyen de la trachée artère, dans les poumons, lesquels s’épanouissent d’aise en accueillant cette manne revigorante. De là, elle vous va droit dans le cœur, où elle ne contribue pas pour un peu à vous le faire aimer, le Franck ! Aussi lui serait-on presque reconnaissant, tant elle est précieuse et rare, sa voix, de vous arracher à l’abrutissante massue du sommeil pour vous la faire entendre.
Il poursuit :
– Bonsoir, mon cher David, comment ça va ?
Comment imposer une résistance à ce prodige ? Je bafouille :
– Euuuh… bonsoir.
Et puis, c’est le silence.
– Je te dérange peut-être ? Tu dormais ?
– Non ! Non !… Enfin, si… un peu !
La remarque n’a pas l’air d’altérer l’extraordinaire pureté du filon.
– Ah ! Pardon… (petit rire forcé) Je suis surpris de te savoir dormeur…
– Il est une heure passée.
– Ah, tiens ? C’est vrai ! David. C’est vrai !
Chaque mot prend la finesse et l’intensité d’une intaille dans une matière précieuse. Rien d’étonnant à ce que, dans la Chine ancienne, on ait dépensé des fortunes pour les plus belles. Celles qui contenaient d’infimes brins cristallisés de mousses ou des insectes naturalisés, dans la contemplation desquels les collectionneurs s’abîmaient pour assouvir leurs rêves. Comme, en cet instant, celle qui m’arrache aux miens. Le peu de raison qui surnage, dans ce coma délicieux du sommeil, me fait riposter mollement :
– Je travaille, demain… Le sais-tu ?
– C’est vrai, très cher, que tu travailles… (Un long soupir, suivi du même petit rire forcé). Tu devrais faire tienne la devise de Léonard de Vinci : Jamais las de servir ! (Le rire résonne franchement à l’autre bout du fil, comme une petite cascade pétrifiée).

Franck ! Bienveillance de l’ange et tentation du serpent. Avec toi, j’aurai connu les nuances de la dialectique et visité toutes les chambres de misère qui se cachent autour de Saint-Ruffin. Pourtant, rien au commencement de notre relation ne me laissait présager qu’on en arriverait là un jour.

La première fois que nous nous sommes rencontrés, remonte au temps où j’habitais Le Vésinet. Nous étions voisins, il me semble, bien que je n’aie jamais su exactement où il habitait. Il nous arrivait de nous croiser, quand nous nous rendions à Paris pour y reprendre chaque matin nos emplois respectifs. A l’époque, j’avais un travail irrégulier dans une petite boîte d’édition. Franck était typographe chez Sogegraphic, où il devait me faire rentrer par la suite. Du fait de ces similitudes professionnelles, le courant (comme on dit) passa entre nous. Je ne vois pas bien, sinon, ce qui aurait pu justifier l’habitude de faire le chemin ensemble. Je revois une petite gare, un train de banlieue, des rues solitaires plantées d’arbres bas, coincés entre la chaussée et des rangées de pavillons mornes aux persiennes closes, des jardinets ruisselants de pluie, avec les mêmes portiques à agrès oubliés dans un coin, les mêmes grilles rouillées, les mêmes portes de garages encadrées par des buttes de béton…

Nous vivions la fin d’une époque de tension et d’attente. La rue parisienne n’est pas tranquille longtemps et, en ce temps-là, on avait l’impression que la ville était un grand corps fiévreux que fuyait le repos. Chaque jour apportait son lot de manifestations, de grèves et de violences. Nous étions dans cette période trouble, qui suivit l’arrivée au pouvoir des socialistes. Je me souviens d’une scène entre deux automobilistes, devant le drugstore Saint-Germain. Un type de vingt ans à peine, sorti un peu vivement d’une vieille 4L pour engueuler, je ne sais à quel sujet, le chauffeur de la voiture qui le précédait, se faisait démolir le portrait par ce dernier. Un vieillard aux cheveux blancs, qui aurait pu presque être son grand-père, et qui n’avait pas même pris la peine d’enlever son veston. Ses coups de poings pleuvaient avec un bruit mat contre la mâchoire du jeune roquet. J’ai gardé le souvenir de son sourire hagard, du sang, des gesticulations vaines, des pans déchirés de sa chemise (je ne sais comment, mais son adversaire restait lui impeccable), des cris hystériques d’une femme jeune, qui les suppliait d’arrêter. Il y en avait une autre, très âgée, qui était restée dans sa voiture et ne disait rien, car elle connaissait trop bien son vieux compagnon pour savoir que tout était inutile. Quel contentieux de générations ces deux hommes vidaient-ils ? Toute cette haine d’un autre âge, je ne l’avais pas oubliée.

Un autre vieux loup avait été élu au printemps. On avait revécu, en comédie, un grand élan populaire qui prenait sa revanche sur des temps révolus. Toutes les occasions ratées du passé tenaient dans ces folles journées que nous vivions, entre le scrutin et l’investiture du nouveau président. Surtout, cette journée du Panthéon. L’heure de la réconciliation entre Français n’avait hélas pas sonné. La meute revancharde conspuait le candidat sortant, au moment où il quittait l’Élysée. En fait, ce n’était que la victoire, sur une rivale trop longtemps au pouvoir, d’une élite qui se disait plus juste et éclairée. Derrière le nom de « Socialistes », c’était les mêmes figures molles et blanches de patriciens blasés, les mêmes clans, les mêmes comportements dictés par les mêmes institutions, les mêmes hommes sortis des rangs des mêmes grandes écoles de la République. La Cinquième semblait la bonne formule aux nouveaux arrivants. On ne devait toucher à rien ; sinon aux hommes du parti jusqu’ici majoritaire. Comédie du pouvoir. Valse des fauteuils ministériels. L’argent, qu’on avait jusque là compté aux Français, venait sans distinction arroser les rangs des parvenus. Et, paradoxalement, c’est du côté de l’opposition qu’on en vit arriver le plus. Chassé-croisé d’ascenseurs. Homme sans convictions politiques, dans un monde où l’on vous catalogue suivant ce que l’on croit, grossièrement, percevoir de votre personne (je n’ai jamais eu le goût de l’entomologie), j’avais écrit mon premier article pour Jean-François Kahn, patron du journal de gauche Le Matin, qui m’avait fait remarquer- chose, dans ma candeur, dont je ne m’étais jamais douté jusqu’à ce jour -que j’écrivais «comme un homme de droite». Aussi, j’avais rejoint un groupe de jeunes gens aux nuques tondues et chemises noires, qui devaient plus tard m’aider à quitter la prison conjugale du Vésinet. Ils se mettaient soudain à gagner en moyens et, par là même, en pouvoir, à un moment historique où le contraire aurait paru évident. Que de fois me suis-je trompé de camp ! Tandis que Franck se battait alors au milieu des difficultés financières d’une vieille maison d’édition de la gauche libérale, qui devait fermer peu de temps après. C’est là un mystère, devant lequel on n’aurait pas fini de s’étonner. Via le petit écran, on déversait sur le pays des containers de promesses et de bonnes paroles- surtout de fêtes et de talk-show. Temps des Michel Pollack. Des hyènes et des haines. Du pain et du cirque. Durant les premiers dix-huit mois du nouveau régime tout se passait bien. Par la suite, on devrait payer la facture. Mais c’est là une autre histoire. N’anticipons pas !

Pour le moment, nous sortions des journées de liesse. Je pense à l’événement mémorable de l’investiture. Cérémonie du Panthéon, discours officiels, chants, musiques, rassemblements mondains. Des roses rouges, à vous en dégoûter jusqu’à la fin de vos jours. Toutes bêtes, étiques, dans leur cornet de cellophane, qu’on vous proposait partout. Au carrefour Saint-Jacques, j’avais vu des hommes éméchés prendre d’assaut une DS noire, où deux bourgeoises tentaient apparemment de se soustraire à leurs nouvelles obligations de citoyennes de gauche. C’est en observant cette scène, que je tombai sur une vieille connaissance du temps de mes études en Autriche, la baronne Krista. Cela faisait une éternité qu’on ne s’était pas vus. Elle portait une coiffure marrante et tout à fait pour embellir son petit crâne rond de guerrière : une topographie de petits mamelons de cheveux noirs, terminés en pointes par des verroteries de couleurs, lui quadrillaient le haut du front et les tempes. Elle s’emparait de mon bras et, serrés sous un parapluie (le ciel manifestant une agitation de circonstance), ses longs yeux effilés de kalmouke souriant au spectacle de la rue, son nez plat humant avec délectation l’arrivée de temps nouveaux, nous étions partis pour une nuit de débauche.
On barbotait dans les boues de la chienlit. Sur les boulevards, des hommes forçaient les passants à boire leur mauvais vin, aux cris de « Vive Mitterrand ! ». Sous la bâche des Deux Magots, où nous nous étions réfugiés à l’abri de l’orage, nous fûmes accueillis par les clameurs d’une table : «A bas la cravate !» Je revois le geste de ma compagne m’ôtant d’une main experte l’ornement de soie- un cadeau de Catherine -, avant de déboutonner ma chemise jusqu’au milieu du torse. La caresse de ses doigts sur ma peau accompagnait l’inquiétude feinte de la question : « Allez-vous vous y faire ? » (je me souviens du timbre un peu rauque de sa voix). On s’était embrassés. Je l’avais attirée contre moi. Pourquoi, avait-elle prononcé ces mots ? Etait-ce à cause de ma cravate de soie verte ? Krista n’était pourtant pas une femme frivole. Elle avait vécu trop de choses, surtout trop de mauvaises, pour que cette réflexion ne s’accompagnât de beaucoup d’abnégation. A moins que ce ne soit cette permanente inquiétude, que je lui connaissais, ce qui-vive perpétuel dans lequel se manifestait– plus encore que dans ses traits africains –quelque lointain héritage génétique, qui la faisait, insatiable et solitaire, avancer en sentinelle épiant le moindre frémissement sur son chemin. Avait-elle vu quelque chose ? Quelqu’un ? Elle me planta une coupe de champagne dans la main, avant de disparaître dans la cohue.

Geste ô combien symbolique que celui de cette cravate enlevée. Annonciateur de la lâcheté des temps qui venaient. Chaque jour, avec Catherine, on s’éloignait un peu plus l’un de l’autre. Je ne veux pas avancer de raisons. Le monde est las du plaidoyer du couple. Mis à part la conception de Benoît et le souci de donner le spectacle d’une bonne entente (du moins les premières années), je ne vois pas à quoi aura servi notre union. Sinon, à nous entre-déchirer, à s’opposer des points de vue divergents sur tout : l’éducation de notre fils, l’aménagement de notre appartement, la façon de concevoir l’existence et même celle de prendre des vacances. Pour la première fois (et la dernière, je pense) ce mot « vacances » était entré dans mon vocabulaire. Que deux êtres adultes, normalement constitués, pleins de bon sens, forts d’une expérience du monde qui les avait conduits à se connaître et à fonder modestement un foyer, se soient leurrés à ce point sur eux-mêmes et sur l’autre. Il y a là matière à profonde réflexion sur l’aveuglement des hommes.

Je repense à cet appel dans la nuit. Non, je ne peux pas laisser tomber Franck, après tout ce qu’il a fait pour moi. Sans parler du boulot qu’il m’a trouvé chez Sogegraphic… Je récapitule la conversation que nous avons eue au téléphone.

D’abord, il s’est remis à me parler de ses misères physiques, comme si nous n’avions pas déjà fait cent fois le tour de la question. J’ai seulement compris dans mon demi-sommeil, que sa santé s’était encore dégradée depuis la dernière fois. A l’en croire, son ventre aurait encore gonflé. Il y voit, tout comme dans le volume anormal de ses jambes, une menace évidente d’hydropisie. Sa voix ne m’a pourtant pas semblé (je n’ai pas osé le lui dire) celle d’un type souffrant de troubles graves. Au contraire ! Elle sonnait, pour quelqu’un qui appelait aussi tard, plus claire et plus énergique que jamais. Il avait même eu, à plusieurs reprises, son petit rire forcé. Notamment, quand il m’avait confié qu’il avait lu mon article sur le Général X.
– Comment le nommes-tu, ton général ? (il faisait visiblement un effort pour se remémorer le sujet). Mais, dis-moi, tu appelles cela du journalisme ?
– Euuuh…non ! Je veux dire… oui ! bien sûr ! ai-je bafouillé, tout confus : D’ailleurs, mon texte a été tripatouillé, coupé, rallongé… Tu sais, les impératifs de la maquette !
– Ah, c’est curieux ? (toujours avec ce même ton d’incrédulité). Et pourtant tu dis « mon texte », et tu y as quand même accolé ton nom…
J’allais lui demander si c’était pour me dire ces gentillesses, qu’il m’appelait au milieu de la nuit. Mais, il en est venu enfin au sujet.

En résumé. S’il n’y avait ces symptômes physiques, que j’ai pu par moi-même vérifier, je dirais que Franck est hypocondriaque. Il devrait appeler un psy plutôt qu’un ami ! D’ailleurs, il ne s’excuse même pas de me réveiller, il ne me demande même pas si je suis seul ou s’il dérange quelqu’un auprès de moi… Non ! Il se met tout bonnement à me raconter, qu’il est sujet à présent à des évanouissements à répétition et que cela l’empêche de sortir comme il le souhaiterait, pour aller au cinéma par exemple, ou faire des courses dans les magasins de diététique. Surtout, par ce temps de chien ! Il m’a même confié qu’il craignait, s’il venait à se casser un membre en glissant sur le sol glacé, bien qu’on soit à quelques jours seulement du printemps, qu’on ne le laisse mourir aux urgences d’un hôpital quelconque… Un sombre pressentiment qui, en soi, me paraît parfaitement injustifié. Pourquoi le laisserait-on mourir aux urgences ?
– Je sais à présent, ajoute-t-il : ce que veut dire l’expression « perdre ses esprits ». Je suis littéralement dans l’état physique et psychologique d’une personne que le principe même de conscience menace à tout instant de quitter…
Sur le même ton des Lamentations de Jérémie :
– Le moindre geste ne me semble plus le fruit de ma volonté, mais un réflexe mécanique que je ne maîtrise plus du tout. Je suis de plus en plus sujet à des visions étranges…
– Que veux-tu dire ?
– Dernièrement, en voulant quitter le trottoir pour traverser la chaussée, j’ai eu une sensation bizarre de plonger dans le vide. Si une personne compatissante ne m’avait pris le bras pour me raccompagner jusqu’à mon domicile, je n’aurais jamais retrouvé mon chemin…
Je répète la question, que je lui ai déjà posée cent fois :
– Te nourris-tu convenablement ?
Après un silence, qui ressemble à un soupir (Je sais que je l’agace, en demandant toujours la même chose), il répond :
– Je n’ai plus faim…
– Et tes cours d’assistance comportementale ?
– Abel-Faivre ? C’est le cadet de mes soucis ! Je suis trop faible pour continuer…
– Tu n’as donc plus de moyens d’existence ?
Dans un souffle, comme si ce n’était plus sa voix mais un esprit qui répondrait, je l’entends murmurer :
– C’est long deux mois, pour mourir…

Je ne reconnais plus le Franck que j’ai connu jusqu’à lors, si détaché des contingences matérielles, si souverain… Je me suis dit qu’il exagérait et j’ai cherché à le secouer, en l’engageant, une fois de plus, à consulter un médecin ou à se rendre sur le champ à l’hôpital le plus proche. Je sais combien il lui en coûte de faire cet effort, mais son état réclame qu’on se montre sévère. Au diable les lubies ! Il est plus que temps d’entreprendre quelque chose. Contrairement à ce qui se passe d’habitude (Vous aurez compris que Franck n’en fait jamais qu’à sa tête), il m’a semblé décidé à m’écouter. Il a même admis, qu’il avait songé à se rendre aux urgences de Pompidou.
– Pourquoi, si loin ? C’est à l’autre bout de la ville !
Dans son état, je lui ai déconseillé de conduire… Car il a toujours sa voiture.

Entre-temps, Bettina s’est pointée avec son air renfrogné des mauvais jours.
– Qui c’est, Bouba ? a-t-elle fait nerveuse, tout en se frottant les yeux.
– Franck, ma chérie… Retourne dormir ! (à mon interlocuteur) Tu dois avoir un centre plus proche ?
Bettina, à voix basse :
– Il fait chier… Rien à cirer de ses histoires. Coupes !
Franck admet, avec une sorte de répugnance, qu’il y a La Santé…
– C’est là que tu dois te rendre! Je t’aiderai pour le taxi !
Je sens que Bettina est de plus en plus nerveuse :
– Tu vas quand même pas lui payer un taxi ? Coupes !
– Non, merci ! fait mon ami, à l’autre bout du fil : Cela n’a pas d’importance, je peux y aller à pied ! C’est à vingt minutes. De toutes façons, ma voiture…
L’énervement me gagne :
– Alors, qu’attends-tu pour t’y rendre ?
La situation est exaspérante, quoi ! Lui, d’un côté, qui gémit. Bettina et ses récriminations, de l’autre. C’est vrai, quoi ! Moi aussi, j’ai mes problèmes. J’ai été, comme je pouvais m’y attendre, après ma mésaventure au Mali, écarté de la rédaction d’Hebdo Magazine. Un paquet bien ficelé m’attendait sur mon bureau, à la rentrée. Un vieux sac de livreur de journaux avec ce mot : « Votre avancement. La direction ». C’est clair, je dois chercher du travail, ailleurs. En plus, je suis un peu malade, depuis deux jours. Un mauvais rhume. Je ne me sens vraiment pas la force de l’accompagner. Il pourrait demander à un voisin de lui rendre ce service…
– Oui, oui… répétait-il machinalement, mais d’abord ma voiture…
Alors, j’ai éclaté :
– D’abord quoi ? Qu’est-ce qu’elle a ta voiture ? Tu ne veux pas la bouger. Plus d’essence ! C’est cela ? Alors, pourquoi ne prends-tu pas un taxi !
A deux heures du matin, il me semblait que nous avions fait le tour de la question. Je ne suis tout de même pas la Croix Rouge !
Il m’a répondu calmement :
– La place du chauffeur est occupée, depuis que j’ai entassé mes affaires…
– Mais, pourquoi ce chambardement ?
Avec le plus grand calme, comme s’il devait une explication à ma sollicitude, il m’a déclaré qu’il tenait à ce qu’il ne reste rien, mais absolument rien, dans sa chambre, après son départ pour l’hôpital.
J’ai cherché des yeux Bettina, comme pour la prendre à témoin de ma surprise. Elle avait disparu. Retournée sans doute dans notre lit.
– Tu te sens mal, au point que tu ne penses pas revenir chez toi ? ai-je alors demandé.
Il a soupiré :
– Je suis mal, très mal…
Encore, de façon à peine audible, il a répété :
– Très mal…
Clic ! Le doigt de Bettina sur le combiné a mis fin à notre conversation.

Ce ne sont pas des façons, certes ! Mais voilà ce que je pense. Franck est en train de mourir. Ou du moins, il assiste seul, impuissant mais lucide, pleinement conscient de son état, à son départ pour l’autre rive. Son esprit est assez fort encore, pour voir arriver l’échéance avec sérénité. Peut-être éprouve-t-il même une sorte de jouissance intérieure à sentir son esprit se détacher peu à peu des contingences matérielles. Pauvre Franck ! N’est-ce pas ce qu’il a recherché toute sa vie, à travers ce que je qualifiais de « lubies » ? Cette fin lente et inexorable, cet effacement progressif de sa personnalité ? Il aura passé en ce monde, me dis-je, tel un souffle, une conscience lucide et désespérée, au milieu du mépris général. C’est dur !

Je l’imagine dans sa petite chambre, ouverte sur le ciel nocturne, seul, exposé aux sarcasmes des goélands, en train de finir de ranger ses affaires, avec le même soin méthodique qu’il mettait autrefois à mener ses enquêter loufoques, dans le métro. Ce qui (entre parenthèses) lui avait valu de se faire arranger le profil par un agent de l’ordre. Franck n’a jamais été le genre à chercher la bagarre (bien qu’il sache fort bien se défendre – il s’est entraîné huit ans à la salle Laffont), mais il a toujours eu le goût des expériences hasardeuses et celle qui se termine pour lui, aujourd’hui, en était une. Et sans doute la dernière de la série.

Au fond, me dis-je, tout est parti du fait qu’il aura été le premier, avec Günter Wallraff, à se mettre dans la peau d’un laissé pour compte de la société ; et ce, uniquement pour mieux observer comment notre système fonctionne. Cette enquête, que le journaliste allemand avait menée à l’époque où mon ami tentait la sienne dans le métro parisien (ce que je raconte dans Bingo!), avait été le sujet de Tête de Turc, un livre qui s’était vendu outre-Rhin à plus d’un million d’exemplaires, où il racontait son quotidien d’ouvrier turc non qualifié, tout juste bon à racler les chiottes des Allemands. Ce n’est pas que Franck cherchât à dénoncer quoi ou qui que ce soit, ou à changer quelque chose dans la société… Non ! Il voulait simplement, comme il me l’avait confié un jour, se donner à soi-même la démonstration que la grande majorité des gens n’en a rien à faire de son voisin, tant qu’il ne lui marche pas sur les pieds. Et je dois dire que, jusqu’à présent, Franck, le premier, a vécu en parfaite conformité avec ce point de vue.

C’est un type qui n’a jamais pensé qu’à lui, Franck, et à lui seul. Certes, je ne l’ai jamais entendu se plaindre de quelque manière de l’ordre établi, quémander le moindre subside de l’État, la plus petite aide sociale. Tu veux quelque chose ? Assurances, soins, médicaments, consulter un docteur, voir un dentiste, avoir un gîte, une subvention, une assiette de soupe ? Tu payes ! Il y a urgence, péril en la demeure ; tu n’as pas les moyens de faire face à la dépense ? Il y aura bien, dans ton entourage, une bonne âme pour te dépanner… J’ai lu dans son regard la désapprobation la plus profonde, quand je lui ai appris que le fisc prélevait une taxe sur mon quotidien. Et il me semble toujours ignorer que tout citoyen, normalement constitué- ou, comme lui, totalement déglingué -, paye des impôts, pour vivre dans son pays, pour habiter son immeuble, gratiner ses endives à la béchamel, allumer sa lampe ou lire son journal du soir… Sans parler de la pension alimentaire que je verse à Catherine, et que je cache soigneusement à mon ami. S’il venait à l’apprendre, il s’en montrerait choqué comme d’une chose d’un autre temps, dont il n’aurait soupçonné l’existence que dans les mauvais romans. Par exemple : quand une femme perdait sa fortune en une nuit au Casino de Monte Carlo ; ou chez certains fils de famille qui se séparaient de leur épouse, pour incompatibilité d’humeurs.
Franck s’est toujours tenu à sa place, modeste mais solide, entre ses livres sur l’histoire romaine (il est spécialisé dans les guerres puniques), un dictionnaire de sanscrit, quelques vieux livres de poche, des réflexions de sagesse chinoise calligraphiées sur des rouleaux de papier de riz et sa collection complète des numéros de la Vieille France, où il puise, du moins le prétend-t-il, une foule de renseignements sur le Vieux Paris

Je connais mon Franck ! Ce n’est pas un exalté ; il n’est pas du genre à proférer des paroles insensées, ou aller au-delà des limites du convenable, même devant un proche. Il faut qu’il soit à la dernière extrémité pour me parler, comme il l’a fait. Et je me dis qu’en ne réagissant pas, je me montre lâche et criminel de surcroît, puisque je suis en présence de ce qu’on appelle «non-assistance » à personne en danger. Comment ? Je viens d’avoir au bout du fil un ami intime, qui m’a fait comprendre qu’il était en train de vivre ses dernières heures, et moi je m’attarde à tracer son portrait ? Quelle insupportable légèreté!

Je crois me souvenir qu’on a glissé sous mon paillasson, il y a quelques jours, la liste des numéros utiles pour vivre à Paris. Une chance que je ne l’aie pas mise à la poubelle. Elle doit être là, quelque part, dans mon désordre. Urgences, Santé, SOS Pédiatrie, Pompiers… Je compose le 18. Une voix de femme, plutôt rassurante, me répond qu’on va donner suite à mon appel. Enfin, une voix mâle, une autre toute remplie d’énergie, malgré l’heure avancée de la nuit, annonce :
– Caserne du 6e arrondissement ! C’est à quel sujet ?
Je raconte brièvement mon histoire, en essayant de faire partager mon appréhension à ce jeune clairon de caserne. J’avance même l’opinion, qu’il faudrait faire vite…
– La personne est-elle dans un état d’inconscience ?
– Euuuuh…
– Il y a des victimes, du sang, une odeur de gaz, des signes de combustion ?
– Euuuuh… Non !
– Désolé ! Nous ne nous déplaçons que dans les cas de force majeure : suicides, fuites de gaz, dégâts des eaux ou du feu… Pour le reste, il faut faire le 15… Bonsoir ! (Il me raccroche au nez).

Je vais composer le numéro indiqué, lorsqu’une pensée me traverse soudain l’esprit : encore faut-il que je donne au service qui va me répondre, une adresse, un lieu, une raison sociale. Je réfléchis. Je sais, pour y être allé une fois ou deux, où se trouve l’établissement qui héberge mon ami ; mais, je suis incapable de communiquer la rue, un quelconque numéro de chambre et même la fonction qu’il y remplit. Il doit faire partie du personnel enseignant, mais c’est peu comme information…
Je compose au hasard un numéro que m’a laissé Franck. Je sonne dans le vide. J’essaye de nouveau, en remplaçant les trois derniers chiffres par des zéros. Je crois que c’est ainsi qu’on obtient habituellement les standards téléphoniques. Il doit bien y avoir une permanence ? Il faut que j’invente une petite histoire, pour qu’on me passe sa chambre. A cette heure, c’est peu probable ? Rien. Le vide… Je retourne me coucher. Pour ce qu’il me reste de la nuit.