A la recherche du Malabar Princess.

Cinquième Aventure.

Comment, ne pouvant plus piger pour Hebdo Magazine, David Olive s’aventure en free-lance dans une expédition en haute montagne, qui va faillir mal tourner.

Il fait si noir, que je ne distingue pas les silhouettes des montagnes. A moins qu’elles soient tellement hautes, beaucoup plus hautes qu’elles ne m’ont semblé hier, en arrivant à l’auberge. J’ai beau pencher la tête, mettre ma main en visière, écarter les rideaux pour coller mon nez contre la vitre, je n’arrive qu’à faire des ronds de buée qui me rendent toute vue encore plus improbable. Je retourne me coucher.

Un peu plus tard. Dix minutes, une heure ? Ma main tâtonne sur le mur glacé, à la recherche de l’interrupteur. Une lumière blanche remplit le globe de la lampe. Avec son papier aux maigres bouquets de fleurs qui se soulèvent dans les coins du plafond, ma chambre a un air lugubre me rappelant certains hôtels miteux que j’ai connus à Vienne, du temps de mes études. Ma montre en plastique noir est posée sur le marbre de la table de chevet. Quatre heures et demie. Je me rappelle vaguement avoir caché l’autre, la belle, en aureum niellé avec son bracelet de crocodile, au moment de faire mon sac. Je ne sais plus où : Sous une pile de chemises ? Derrière une rangée de livres ? Dans la boîte aux chaussettes ? Je suis incapable de m’en souvenir et la question achève de me réveiller. Cette montre, c’est le seul objet précieux que je possède (je ne parle pas des affaires de Mamie Andrée, pour lesquelles on serait plus proche du bric-à-brac) ; encore, qu’elle ne soit pas à moi… C’est un « prêt » de Catherine. Je n’approuve pas trop ce genre de procédé, même s’il est basé sur la confiance. Je la trouve trop belle, tant par son prix que pour la valeur sentimentale qu’elle y attache. C’est une montre ancienne, qui a appartenu à son père. Je trouve que cela met une distance entre nous. Je me souviens avoir protesté mollement, lorsqu’elle me l’a attachée au poignet. Je ne la porte pas souvent et, quand cela arrive, je ne parviens pas à oublier qu’elle est là, au bout de mon bras.
J’entends encore ses recommandations :
– Fais attention de ne pas la rayer ! Ne la laisse pas tomber, s’il te plaît ! Fait changer son bracelet dès qu’il te semble usé ! Tu risquerais de la perdre. Donnes la régulièrement à nettoyer ! Ne te baigne surtout jamais avec elle ! Elle est étanche, mais il faut éviter de la mouiller. Évite les passages brutaux du chaud au froid…
On croirait qu’elle m’a confié son hamster ! Inutile de dire que l’aventure de ce matin n’est pas du tout pour elle. Aussi, j’ai bien fait de la laisser à Paris. D’habitude, je l’emporte en voyage. Me disant qu’elle est plus en sécurité sur moi. Et puis, Catherine m’a dit qu’elle devait me protéger. De quoi ? Comme si un hamster pouvait me protéger de quelque chose… C’est ainsi qu’elle ressent les choses, Catherine.

Quelle idée d’avoir répondu à cet entrefilet dans Mers et Montagnes ? C’était la première fois que j’ouvrais ce journal. Que les frères Teppaz « guides alpins de métier » (c’est ainsi qu’ils se présentent), passent une annonce dans une revue, dans le but de trouver un coéquipier pour une expédition en haute montagne… Voilà une chose que je peux concevoir. Bien qu’il m’eût semblé plus logique qu’ils cherchent quelqu’un sur place, sinon parmi leurs confrères (qui peuvent être occupés), du moins par leur intermédiaire. Je pense que le métier ne doit pas manquer de candidats. Mais qu’ils précisent, dans une revue spécialisée, qu’il n’est pas nécessaire que le postulant ait la pratique d’un sport de montagne, même d’un sport quelconque ! J’ai du mal à suivre. Il s’agirait seulement de prendre des photos. Je ne trouve pas cela très clair ! Si c’est pour une balade, on ne se donne pas rendez-vous à cinq heures du matin. J’ai bien vu que Loïc- celui des deux que j’ai rencontré en arrivant, hier soir -tenait à tous prix à ce que nous partions le plus tôt possible.

Il m’a parlé de spéléologie, de géologie. Il a voulu me montrer quelque chose par la fenêtre de la salle commune. Mais, comme il faisait déjà nuit noire, je n’ai rien vu du tout. Je ne comprends pas : rechercher par annonce un type inexpérimenté pour se promener sur les névés. La chose me dépasse.
– Ce n’est pas dangereux, au moins ? l’ai-je questionné.
Il a d’abord paru surpris, comme s’il craignait que je me rétracte. Il a seulement répondu:
– Ne vous en faîtes pas. On est là !

Ce qui m’étonne, c’est qu’il ne m’ait pas donné plus de détails sur l’expédition. Au fond, je n’en sais pas davantage qu’au téléphone : bien se couvrir (parce qu’il peut faire froid), emporter des bottes de caoutchouc assez hautes…
– Des bottes d’égoutier ! Un bonnet de laine, des gants…
– Fourrés ?
– Surtout pas ! a-t-il répliqué : en matière synthétique… Des plus fins possibles. C’est préférable pour prendre appui sur la glace !
– Nous allons sur la glace ?
– Plutôt dessous…
– Il me faudra des crampons ?
– Je penserai à en prendre, pour vous !
Et, comme pour me rassurer, il a répété :
– Ne vous en faîtes pas ! ajoutant : Dès qu’on va bouger, vous aurez chaud !
– Ah ?

Je n’en sais pas plus ! A mon avis, il leur faut tout simplement un type pour gratter des notes et éventuellement les aider à porter du matériel ! Je comprends mieux qu’il n’y ait pas eu bousculade chez les alpinistes. Qui serait partant pour ce genre d’aventure ? Même un journaliste un tant soit peu expérimenté voudrait y tenir un meilleur rôle. Ne serait-ce que partir avec son propre photographe. Sur ce dernier, aucun détail : Je sais seulement que c’est son frère. Pour qui travaille-t-il ? Est-il indépendant ? En agence ? Rien ! Je suppose qu’il s’agit d’un type sûr. Il ne m’aurait pas répété à deux reprises : qu’ils étaient là. Les deux frères Teppaz doivent avoir l’habitude de travailler ensembles. Mon expérience (si courte fut-elle) à Hebdo Magazine a dû jouer dans leur décision. Si ce n’est, que je me suis gardé de dire que je ne travaille plus pour ce journal. J’ai eu peut-être tort. Je ne vois pas ce que je pourrais faire de mes notes, s’ils venaient à me demander de les publier avec leurs photos.

Je repense soudain aux montagnes. On ne les voit peut-être pas à cause du brouillard? Cette pensée m’a fait retourner vers la fenêtre. J’ai tourné le loquet pour l’ouvrir, grande. Une balustrade en bois clôt un petit balconnet qui avance. Le froid sec vient me râper le visage. L’air est plus limpide que je ne le croyais. Il a dû se remettre à neiger pendant la nuit. Un tapis blanc s’applique à effacer la route, les toits des maisons, et les voitures alignées sur le parking. Deux coups grêles sonnent à une église voisine. Leur tintement est étouffé par le silence. La neige a une bonne odeur de linge propre. Bien que je ne les distingue toujours pas, je devine à présent la proximité des géants de pierre, endormis. Ils me semblent tellement proches, que je crois sentir leur souffle paisible dans l’odeur de sapins qui imprègne l’air glacial. Je respire à pleins poumons.
Un toussotement vient me signaler une présence, à quelques mètres sous mon balcon. Je me penche. Sur le coin d’un banc, la silhouette d’un homme, vaguement éclairée par une cabine téléphonique, qui se trouve là. Le coffre ouvert d’une voiture (du genre break) montre qu’il s’apprête à partir. A moins, qu’il n’arrive. Dans ce cas, je l’aurais entendu. Il doit être là depuis un bon moment… Je distingue sur la neige la trace toute fraîche de ses pneus. Et soudain, j’ai une envie de café bien chaud, avec des croissants. A cette heure-ci, il ne faut pas y songer. Je ne peux qu’espérer que mes deux acolytes auront pensé à en emporter. Quatre heures et demie. Je prends rapidement une douche, avant de m’équiper pour sortir.

Mes compagnons sont déjà en bas. Ils n’ont pas l’air plus à l’aise que moi, dans leurs gros anoraks, avec leurs godillots cloutés grinçant sur le plancher du hall, leurs bonnets de laine enfoncés jusqu’aux yeux. Loïc confirme ma bonne impression d’hier. D’après sa voix, au téléphone, je m’imaginais un personnage austère, sérieux, le genre de scientifique imbu de son savoir. Je me suis trouvé en face d’un type plutôt souriant, sans ombre de morgue, de taille moyenne, aux yeux noirs très animés, avec des cheveux un peu long, bruns et bouclés- du moins, d’après ce que j’ai pu deviner sous son bonnet. Il me fait l’effet d’un caractère enthousiaste, entier, amical. Je me suis dit en moi-même, quand j’ai senti sa poignée de main franche, qu’il devait être un bon grimpeur. L’autre, le photographe, n’est pas du tout du même genre. Il se prénomme Alain. C’est un grand blond, mastoc, au long visage plein de taches de rousseur, avec un air taciturne, presque buté, qui lui crispe le menton. Ses lèvres minces, serrées me le rendraient presque antipathique, s’il n’avait un grand nez puissant, sorti du même moule que la dépression verticale du front, et des yeux clairs- verts ou bleus -fendus comme des yeux de huski. Comme son frère, il a des cheveux qui lui pendouillent jusqu’à mi-cou, mais ils sont raides et ramenés derrière les oreilles. Je reconnais l’homme que j’ai vu tout à l’heure du balcon de ma chambre.

Nous avons pris le break pour gagner le téléphérique. La route est glissante et les pneus sifflent en patinant dans les virages. Nous avons rejoint un petit groupe d’hommes, à une dizaine de mètres de la benne. Des techniciens de la société d’exploitation hydroélectrique. Parmi eux, je reconnais le type qui était à côté de moi dans le train de Paris. Décidément. Ils sont là, à fumer et à se raconter des blagues, tout en buvant du café. Je suis trop content d’accepter mon tour, lorsqu’il passe, de main en main, dans le bouchon d’un thermos. Avec mes bottes d’égoutier et ma combinaison neuve, j’ai l’air de sortir du catalogue de La Redoute, section Vêtements de travail. De leurs bouches rigolardes s’échappent des nuages mêlés d’odeurs de tabac et de café. Je pense à une bande de gamins joyeux, rassemblés pour une partie de boules de neige. Un individu s’est approché pour dire qu’on est prêt à partir. On a entassé nos affaires dans la benne ; puis on s’est serré dans le reste d’espace. La boîte vitrée, rouge et jaune margarine, s’est alors ébranlée dans la nuit.

La benne se hisse lentement vers le sommet, guidée par les câbles invisibles. A présent, le paysage s’ordonne ; revêt les formes naïves d’une image de livre d’enfant. Je distingue en bas la tache ramassée d’un village, avec ses maisons encore dans le sommeil. Les trous blancs des champs, délimités par les lignes sombres des haies. Des petits carrés noirs, dispersés, marquent ici une grange, là une étable où s’entasse probablement le foin et hiverne le bétail. On passe au-dessus d’une forêt dévastée par une avalanche. Les troncs brisés, broyés, jetés les uns sur les autres, évoquent dans leur emmêlement un gigantesque jeu de jonchets. Quelqu’un a baissé le carreau à glissières, pour éviter que la buée n’envahisse notre cabine. Le silence est entré, en même temps qu’une bouffée d’air glacé, étouffant les voix sous une cloche de duvet. On n’entend que le grincement des poulies sous les coups d’archet des câbles. L’appel d’un choucas est un dernier signe, dans la grande solitude blanche.

Loïc se montre à présent moins avare en détails que lors de notre rencontre : l’altitude, les températures à l’endroit où nous allons, la fréquence de ses expéditions… Il m’écoute attentivement quand je le presse de questions, et répond en pesant ses mots, n’hésitant pas à se répéter pour que je le suive ; notamment, quand il emploie des termes techniques. Nous allons sur le glacier de l’Argentera, mais il n’est pas question d’escalade, encore moins de descente dans les séracs. Nous devons emprunter le réseau de galeries grâce auquel les employés de la société hydro-électrique (les types qui sont avec nous dans la benne) ont accès tous les jours à ce qu’ils appellent des puits- des sortes de regards dans la couche de glace où ils font des prélèvements et règlent le débit de l’eau. En les voyant aussi à l’aise que s’ils se rendaient chez des usagers de l’EDF pour un relevé de compteurs, je me sens complètement rassuré. Je remarque qu’Alain a serré autour de son visage le capuchon de son anorak. Autour de son grand nez aquilin, ses traits se dessinent, avec la netteté du burin dans la pierre, Il répond à mon regard par un petit sourire circonspect.

Entre-temps, nous avons dépassé la limite du glacier. La benne s’est engagée en vacillant entre les éperons rocheux qui surplombent le névé. Un vaste amphithéâtre, dominé par le spectacle imposant des aiguilles qu’éclaire la première lueur du jour. Le ciel semble serein. Une belle journée s’annonce. La masse des montagnes n’est pas cette matière blanche, cohérente, que je voyais d’en bas. Elle est hachée dans tous les sens par une multitude de crevasses. Ce qui lui donne un aspect hostile, presque meurtrier.
– Nous allons au-delà de la zone des crevasses, me souffle Loïc. Plus de 2.200 mètres d’altitude !

Une voix traduit un peu l’angoisse qui m’a pris au ventre :
-On fait plus rassurant, comme paysage ! fait le type que j’avais pris d’abord pour mon voisin de train. Quatre vingt dix mètres de glace, cent cinquante… Davantage par endroits ! Compacte, empilée, plus dure que du béton… des milliers de tonnes qui descendent vers la vallée, poussés par la déclivité de la pente. D’un mètre par jour, en cette saison ! Davantage, l’été…
– Comment se fait-il que les villages d’en bas, n’aient pas été emportés ?
Mon voisin est un gros type avec une grosse tête ronde, mangée par une barbe poivre et sel, et des gros yeux ronds, à fleur de tête, qui ont l’air de se marrer :
-Ce que vous voyez-là, ce sont les dents du monstre ! Il y a le corps en-dessous. Un faux pas, une seconde d’inattention et… Hop ! On lui sert de pâtée. Sa main mime le mouvement d’une gueule qui se ferme brusquement. Avalé par le rouleau compresseur!
(J’ai remarqué que les gens de la vallée appellent généralement le glacier «le monstre», comme s’ils en avaient peur).
Il me raconte qu’on trouve toutes sortes de choses, dans un glacier : des bouts de ferraille, des chaussures, des crânes, des valises, de vieux manteaux…
– A la griffe des Bossons, ajoute-t-il : les gens de la région guettent en ce moment la sortie du Malabar Princess, qui s’est écrasé sur le massif, en 1950…
Et il part dans un récit détaillé de l’accident, comme s’il s’agissait d’une bonne blague. Ce qui ne semble pas du goût de mes compagnons.
– Tu nous saoules de bon matin… déclare Alain, laconique.
Mais l’autre est bien parti. A l’en croire, les récits macabres iraient bon train à la station.
– Quinze ans après ce drame, un autre avion d’Air India, le Boeing 707 Kangchenjunga, en provenance de Bombay, a percuté les roches, presque au même endroit, à 300 mètres du refuge Vallot, alors qu’il amorçait sa descente sur Genève. On dit qu’il transportait des lingots d’or- ses passagers étaient pour la plupart très riches ! Une boîte de diamants intéresserait au plus haut point les assureurs…
Mon guide change brusquement la conversation :
– Y’a du monde, là-haut ?
– Cette semaine ? répond mon voisin : J’ai pas l’impression…
– Tu veux dire, des skieurs ? demande un autre.

Je me promets pourtant de revenir sur le sujet, plus tard, avec les frères Teppaz. Ce soir, après notre expédition, autour d’un verre, dans la salle de l’auberge. Bien que ces récits d’avions perdus en montagne n’aient pas l’air de les passionner beaucoup… du moins, Alain. Sous son capuchon, on croirait un preux qui aurait quitté de bon matin son vieux castel, au fin fond du Quercy, pour aller délivrer Jérusalem. Je pense au Malabar Princess. Il devait bien y avoir parmi ses passagers, une épouse de maharadja (sinon un maharadja en personne) avec ses bagages et ses bijoux. Je tiens-là peut-être un sujet de reportage. Encore faut-il que je trouve un journal que cela pourrait intéresser. Pas très gaies comme photos… c’est sûr ! Même si je pouvais travailler de nouveau pour Hebdo Magazine, ce n’est pas sûr que Bigodet accepte de les publier.
Je l’entends déjà :
– Très intéressant ! Vraiment passionnante votre histoire ! (en tirant sur sa bouffarde – tandis que son visage exprime une impénétrabilité aimable) : Mais, il ne faut pas embêter les gens avec ces choses-là… Ils lisent bien assez de choses tristes dans la semaine…Vous ne trouvez pas ?
Il va encore essayer de me dire, de sa belle voix grave, qu’on achète Hebdo Magazine pour être en bonne compagnie pendant le week-end ! Pas pour lire des histoires macabres. Ce qui, entre parenthèses, ne l’empêche pas de glisser dans chaque numéro, les sœurs siamoises nées avec un appareil digestif à ciel ouvert, la photo de l’homme tronc qui a sauté sur une mine en Afghanistan, l’enterrée vivante d’Aulnoy ou le clébard hydrocéphale que la manipulation génétique a réussi à débarrasser de ses poils. C’est là, je pense, le côté «charlatan» de notre directeur. Ne raconte-t-on pas que, dans sa jeunesse, il aurait écoulé des faux billets sur la plage d’Ostende ? Si c’est vrai, voilà un acte que n’aurait pas désavoué un artiste anarchiste, comme il s’en trouvait encore en Belgique, à cette époque…

En tournant mon regard vers le ciel, je vois, au bout du câble noir, la plate-forme d’arrivée de la benne pencher au-dessus du vide, comme un navire en perdition dans la tempête. Je n’ai pas grande expérience en la matière, mais j’ai l’impression que, de tous les guides de la vallée, je suis tombé sur les deux qui ressemblent le moins à des guides. Je ne révise pas mon jugement prospectif sur leurs capacités d’alpinistes. Disons que je ne les trouve pas assez montagnards, comparés aux gaillards qui nous accompagnent. Tout s’est fait si vite, par téléphone. L’annonce dans le journal, le voyage en train et l’arrivée à l’auberge dans ce patelin paumé, au pied de l’Argentera.

Le soleil s’est levé derrière nous. Il est encore trop tôt, pour qu’il touche la partie du glacier où notre benne est venue s’arrimer, à 2060 mètres. Les hommes de la compagnie hydraulique ne viennent pas avec nous. Ils doivent décharger leur matériel, pour se rendre dans un autre endroit. Nous les avons quittés sur un salut avant de nous diriger, à la clarté de nos lampes frontales, vers l’entrée de la première galerie de prospection, à une centaine de mètres. Sur la même distance, nous avons parcouru ensuite un long tunnel, pour arriver au pied d’un escalier en fer. Là, nous avons commencé l’escalade de la paroi rocheuse, suintante d’humidité (comme de larges plaques graisseuses), jusqu’à une hauteur qu’il m’a été impossible d’évaluer à la lumière de nos torches. J’ai lu seulement, en posant le pied sur sa ferraille : 218 marches.
Nous avançons en file indienne, sur l’étroit support qui grince et vacille sous nos godillots. Loïc, en tête, chargé d’un gros sac à dos qu’il a refusé de me confier, comme je le lui ai proposé spontanément, sous prétexte que c’est fragile. Il doit s’agir de ses instruments de travail. Pour les appareils photo, c’est Alain qui les porte dans un sac, en bandoulière. Je suis le troisième coéquipier, sollicité par une annonce, complètement inexpérimenté (s’il vous plaît!), et l’on se garde en plus de me charger… Décidément, je ne comprends rien à cette histoire!
A quelques mètres en surplomb, un torrent dévale la pente dans un mugissement de turbine. Le bruit assourdissant de l’eau, qui s’élance dans les soupapes d’évacuation, accompagne notre progression dans la galerie reliant la rive gauche du glacier à la droite. Elle fait 250 mètres de longueur. La masse d’eau se déverse de plus en plus fort, de plus en plus vite, de tous les côtés. Son débit est pourtant loin du maximum, affirment mes compagnons. Les galeries sont relativement sèches quand la température extérieure est en dessous de zéro ; mais elles peuvent devenir d’impétueuses rivières souterraines, entraînant tout sur leur passage, en été, ou par un hiver clément. Je regrette de n’avoir pas jeté un œil sur le baromètre, en quittant l’auberge.

Arrivés au sommet de l’escalier de fer, mes compagnons ont déverrouillé une porte de fer, rivetée à la roche. Inscrit à la peinture blanche : Puits S-5. C’est l’accès direct à la face interne du glacier. Ce que les glaciologues nomment sa semelle. Ne s’agit-il pas d’un immense corps en marche ? Il s’en dégage un bruit intense, un bruit de machine qui me fait penser à une salle des turbines sur un bâtiment de guerre. Nous sommes entrés dans un autre monde. Un vent violent nous griffe le visage. L’appel d’air, m’explique Loïc. A un peu plus de 100 km/h, il peut presque coucher un homme à terre. Le tunnel est une soufflerie, dans laquelle nous progressons en nous tenant à la corde, fixée à la paroi. Un peu, ajoute-t-il, comme le ferait un siphon dans un tube plein d’eau, à la verticale, au moment où l’on ôterait le bouchon fermant son extrémité supérieure. Notre avancée, à travers les flaques, soulève des gerbes d’eau glacée. La température exceptionnellement basse pour la saison est peut-être aussi la raison des nappes de brume qui dessinent un halo autour de nos lampes.

A mesure que nous avançons, l’humidité décroît. Au vacarme, qui emplissait la galerie, a succédé un silence profond, figé, imposant comme dans la nef d’une cathédrale. Je remarque qu’il y fait beaucoup moins froid. Un grondement sourd résonne pourtant sous la voûte, comme des coups de tonnerre d’un orage qui s’éloigne.
– Le bruit produit par le contact des plaques de glace, m’explique Loïc : Elles s’entrechoquent, se chevauchent, montent les unes sur les autres, comme dans une banquise.
Pour nous assurer que les conditions thermiques sont satisfaisantes et qu’il n’y pas de danger, il propose que nous allions consulter la station météorologique, à quelques mètres de là.

Sous le couvert assez rudimentaire d’un mur de parpaings, des appareils mesurent les températures, la pression de la couche de glace, le niveau d’hydrométrie. Tout est apparemment en ordre. Je note, à la multitude de blocs éboulés autour de nous, que, malgré sa solidité apparente, la petite installation scientifique, n’est pas à l’abri d’un effondrement. Ce que me confirme Loïc, en me faisant remarquer que nous sommes sur des schistes cristallins, une roche extrêmement friable et dans laquelle se forment des poches d’humidité, où la température est généralement plus élevée. Ce qui augmente les risques d’avalanches.
Il se penche pour me montrer les lamelles de schistes qui s’effritent sous nos crampons.
-Parfois, fait-il, ces chutes créent une nouvelle faille dans la croûte glaciaire, par laquelle un peu de lumière- plutôt un reflet du jour -pénètre ces ténèbres.

Je vais peut-être l’avoir enfin ma Grotte des glaces chez Walt Disney ! Avec ses blocs verts et bleus, comme les bonbons à la menthe… Ce qui n’est pas pour me déplaire. En effet, malgré toutes ces explications fort intéressantes, je trouve l’aspect visuel de notre aventure assez pauvre. Passés le vertige blanc des séracs et le spectacle des aiguilles encerclant le paysage, ce monde sombre, moins terreux que poudreux, me ferait penser à l’intérieur d’une cimenterie. Je conçois qu’Alain n’ait pas éprouvé le besoin de sortir ses appareils. Que pourrait-il photographier ? Le sol sur lequel nous marchons, les blocs de glace, le toit des cavités, tout est recouvert d’une couche de poussière grise, uniforme. Sans intérêt… Je peux noter sur mon carnet que « les strates de roches que j’éclaire, ressemblent à des fils de caramel sur des blancs d’œufs battus en neige », cela ne peut sérieusement pas faire l’objet d’une photo.
Même notre rencontre avec les chandelles (l’occasion de poser enfin nos sacs, pour souffler un peu) est un sujet d’un intérêt discutable. Loïc appelle ainsi des poussées de glace à travers la paroi interne, comme d’énormes stalactites qui viennent prendre appui sur le sol. La première, bien droite, striée de cannelures, fait un peu penser à une colonne grecque. Mais, il eût fallu, pour que ce soit étonnant, qu’elle fût d’un beau cristal, alors qu’elle est grise, marron beigeasse, comme tout ce qui nous entoure. Je ne parle pas des deux autres, érodées par l’eau, qui se résument à deux mamelons suspendus à la voute. La quatrième s’enroule sur elle-même, comme la pâte d’un tube de dentifrice. Je ne vois là, rien de bien remarquable.

Alain Teppaz est vraiment ce qu’on appelait autrefois « un taiseux ». Il y a des gens, comme cela, qui ne prononcent que les choses qu’ils pensent essentielles ; et encore, leur faut-il tourner vingt fois leur langue dans la bouche avant de vous les livrer. Ses lèvres étroites montrent assez qu’il répugne aux discours. Il ne faut pas compter sur lui, pour meubler la conversation ou pour commenter ce que dit son frère. Il l’écoute en silence, comme si cela avait pour lui un intérêt instructif. Alors que ce ne doit pas être le cas. Ils sont rodés, depuis le temps qu’ils font de la montagne ensembles. J’ai remarqué qu’il ne discute jamais une décision de l’autre. Loïc déclare qu’il faut aller par là ? Il suit. Il faut s’arrêter ici ? Il pose son sac… J’attribue ce rapport respectueux des formes, à l’union étroite entre les volontés qui doit découler de la présence quasi permanente du danger. Plus c’est difficile, me dis-je, et plus il doit y avoir soudure entre eux. Pourtant, je pense qu’il est déçu, comme moi, par le spectacle. Il devait pourtant savoir ce qui l’attendait… A moins qu’il cherche autre chose ? Je pense à ce qu’il a dit, tout à l’heure, lorsque j’ai sorti ma boutade sur mon rêve de glacier « bleu bonbon ».
Je l’ai entendu grommeler :
-T’en fais pas !
Ce que j’aurais pu interpréter comme : « Nous allons te montrer des choses plus extraordinaires ! »

Le puits S-6 n’en fait sûrement pas partie. Il abrite le cavitomètre : un appareil servant à mesurer la progression du glacier. Ce qui explique peut-être que Loïc ait tenu à ce qu’on s’y arrête un instant. La cavité elle-même ne présente aucun intérêt particulier. La température me paraît avoir de nouveau baissé. Le sol est en partie couvert de givre, ce qui rend notre progression plus prudente. Malgré les crampons qui me scient la base des orteils, j’ai l’impression de marcher sur une couverture qu’on s’amuserait à tirer sous mes pieds. Au-dessus de nos têtes, je perçois distinctement le grondement sourd de la glace qui glisse le long de la pente.

La cavité suivante dispute sa renommée à la Grotte Bleue de Capri (ce ne sont certainement pas les Grottes Bleues qui manquent dans le monde), à cause de la pureté de sa glace, de sa transparence qui (d’après Loïc) laisserait passer à certains endroits la lumière du jour. Et cela, bien que nous soyons à plusieurs dizaines de mètres de la surface. Je pense que si elle parvient jusqu’ici (ce qui me paraît fort improbable) ce ne peut être que par une de ces failles, que nous avons survolées tout à l’heure avec la benne. Son accès est obstrué par des gros blocs, détachés de la masse de glace, et que les eaux d’écoulement ont nettoyés pour leur donner l’aspect rond et frais de grosses billes de verre. Enfin, je les tiens, mes berlingots à la menthe !

Loïc nous fait un cours de géologie glaciaire. La cavité dans laquelle nous nous trouvons – un arc tendu qui pourrait en remontrer aux réalisations de béton armé des plus grands architectes du XXe siècle – résulte de la rencontre des énormes pressions de la masse glaciaire avec la roche. Ce que les glaciologues appellent un « verrou ». Ce freinage dans le glissement du glacier forme une voûte, dont la courbure est d’autant plus forte que la tension est accentuée. Il la plie, la tord comme un métal en fusion, pour donner ces espaces concaves, qui peuvent atteindre une centaine de mètres de haut. Il arrive aussi qu’il la rompe, quand les tensions sont trop fortes et que le seuil de plasticité de la glace est dépassé. Alors, elle se déchire pour donner une crevasse, comme celle qui s’ouvre devant nous.
Le spectacle est captivant, mais il faut se dépêcher. Au-dessus de nos têtes, des flammes de givre, formées par le gel des infiltrations, aussi tranchantes que des lames de rasoir, menacent à tout moment de s’effondrer. L’endroit est pourtant très calme. Il y a à peine quelques minutes, en franchissant la passerelle de fer entre la moraine et la glace, j’entendais encore des grondements sinistres. A présent, rien ! Le froid a plongé la bête dans un sommeil profond.

Loïc a repéré, à une vingtaine de mètres, un gros rocher qui pourra nous servir momentanément d’abri. Nous nous sommes encordés pour franchir cet espace. Devant nous, le sol s’enfonce en dénivelé de 70 degrés vers le fond de la crevasse. Le glacier a bien décollé du verrou, et il doit y avoir à cet endroit entre 30 et 40 mètres de fond. Nous voilà donc, avançant en rappel, accrochés par nos mousquetons à la corde qu’il a fixée au rocher. Nous nous aidons de nos piolets. Notre guide n’a pas exagéré le danger. Le fracas des blocs qui se détachent de temps en temps de la voûte, est amplifié par la portée du vide. Cette masse de plusieurs millions de tonnes de neige sale, broyant le socle rocailleux, comme une lave froide qui creuserait son cratère, me fait penser à la collision d’un astéroïde avec notre planète. On dépense des milliards de dollars pour interroger l’univers avec des télescopes sophistiqués, alors que le mystère de la vie est là, sous nos yeux, dans la rencontre des deux éléments : la glace et la roche, l’eau et les substances organiques, ces acides aminés à l’origine de la vie. La rencontre se fait dans la nuit. La grande nuit totale du cosmos, dont nous sommes les intrus. A moins que le grand corps étrange de la Lune, contrairement aux affirmations des astrophysiciens, se soit singulièrement rapproché de notre bonne vieille terre, au point qu’il semble vouloir s’y fondre ? Une façon de réintégrer sa place… Je pense, plus prosaïquement à un épisode des aventures de Tintin. On a marché sur la Lune… Tout s’embrouille dans ma tête.

Nous sommes arrivés à l’endroit en question. Un espace couvert qui ne doit pas faire un mètre de diamètre, et sur lequel nous nous serrons avec notre matériel. Irons-nous plus loin ? Nos lampes frontales commencent à donner des signes de faiblesse. Je m’aperçois que j’ai perdu ma torche. Elle a dû glisser de ma ceinture pour rouler dans une crevasse. Nous sommes là, à reprendre notre souffle, lorsque Loïc pointe son gant en direction de la paroi opposée. A une dizaine de mètres, une cavité se découpe dans la glace. Une belle cavité en entonnoir, parfaitement formée, d’une matière lisse et brillante, au milieu d’un champ de neige. Sans doute de la neige de surface, arrivée là par suite d’un effondrement. Elle semble d’autant plus facile à atteindre, qu’elle est reliée à la butte, sur laquelle nous nous trouvons, par un pont de glace qu’il suffirait de franchir. Sinon que nous ignorons s’il est assez solide pour supporter notre passage… Pour ce qu’il y a dessous, nous nous en doutons, au bruit des blocs qui roulent de la paroi. Pas question de rater son coup. C’est la mort ! En face de nous, la grotte brille, dans la lumière de nos lampes, en constellations d’étoiles, en myriades de paillettes scintillantes, alvéoles d’une ruche de cristal que traverse, par endroit, une strate d’onyx ou de jade.
– La mallette est là ! souffle Loïc à son frère. Et, en s’adressant plus distinctement à moi : Tu vas passer de l’autre côté…
Je ne comprends pas.
– Tu vas y aller avec le balcar et éclairer la cavité de l’intérieur, afin qu’Alain puisse prendre des photos. Je te dirigerai d’ici, avec la deuxième lampe. Ce n’est pas compliqué… Tiens ! fait-il, comme s’il s’agissait d’un détail : Tu verras une sorte de paquet sombre sur ta gauche, comme une mallette, peut-être un peu coincée dans la glace. Tu vas la détacher délicatement avec ton piolet. C’est une chose qu’on a oubliée la dernière fois. C’est important ! Il faut y aller doucement. Surtout, ne la prend pas par les anses… Elles pourraient céder. Quand tu l’auras dégagée, tu la mets dans le sac bleu et tu l’accroches par le mousqueton au filin qu’on va te jeter. Elle est peut-être un peu coincée dans la glace. Tu y vas doucement ! Hein ? Compris ?
Et il m’ouvre son sac pour me montrer, à côté d’une lampe balcar repliée avec son transfo, une pelle, un ciseau d’acier avec un marteau, un rouleau de câble… et je ne sais quoi encore.
-Mais ça fait du poids ? fais-je remarquer, avec un sourire bonasse.
Il ricane :
– C’est pour cela, qu’on t’y envoie. Ballot ! Tu es le moins lourd de nous trois ! Et il me recommande, encore une fois : Faudra faire bien attention… C’est compris ?

Sur ce, il me cale son sac d’une tonne entre les épaules et me pousse devant lui, en me serrant le bras. Moins pour me soutenir, que pour me signifier qu’il n’y a pas d’autre alternative. Sous nos pieds, le sol gelé craque. Des cailloux roulent dans la fosse avec des bruits sinistres, répercutés par l’écho. La grotte est là, à quelques mètres, au bout du pont de glace qui enjambe le gouffre. C’est vrai, qu’il paraît solide ? Mais, l’est-il assez pour me supporter ? Si je tombe, c’est la mort !
Je demande encore :
– Tu penses que la glace va me porter ?
– T’en fais pas : c’est solide ! Et puis, on a des cordes ! En cas de chute, on pourra toujours te tirer du trou ! Pense à bien brancher le balcar. Tu sais comment on fait ?
Je bredouille :
– Oui ! oui !
Il ajoute :
– N’oublies pas de nous faire signe d’en face, dès que tu as repéré le paquet !
– Oui ! oui…
– Pour qu’on te jette le filin…
Je m’enquiers encore, avec un air gêné :
– Il y a pas du danger ?
– Allez ! fait-il en me poussant vers l’avant : Tu n’auras pas le temps de compter jusqu’à trois, que tu seras de l’autre côté ! N’oublies pas ce que je t’ai dit : courre sur la glace au lieu de marcher !
– C’est que…
La peur m’étreint le ventre. J’ai la sensation d’avoir trop mangé, ou que le café de tout à l’heure m’a donné la colique. A présent, je distingue mieux ce qui est là, à une vingtaine de mètres de nous. A la lumière de ma torche, des formes étranges émergent de la grotte : un amas de ferraille, des choses rouillées, suspectes, sans noms, qui pourraient être des bouts d’essieux, des bords arrondis de dossiers, des ressorts où des lambeaux de tissus, tordus dans tous les sens, et qui font comme des taches sombres de sang au milieu de la glace. Tout cela est pris dans sa masse, ce qui lui donnait d’abord l’apparence cristalline de pierres concassées au fond d’une cavité géologique. Une plaque se soulève, vers l’avant, pour former entre elle et notre abrii, le pont de glace qui enjambe le vide. Sommes-nous devant l’épave du Malabar Princess?
Loïc s’impatiente :
-Assez discuté, tu y vas ! On va faire des photos superbes… Et puis c’est ton boulot ! On t’a recruté pour ça… Non ?

Je suis fait comme un rat. Pas moyen de reculer. Alain se tait. Je l’implore d’un regard, comme pour l’engager à dire quelque chose. Il garde le silence. Il a sorti un objectif de son sac et le déroule, avec précautions, de la peau de chamois qui l’entoure. Visiblement, il veut me faire croire qu’il va prendre des photos. Mais, je vois bien l’intérêt de son frère, tout tourné vers la chose qui se trouve de l’autre côté. La mallette qu’ils veulent à tout prix récupérer.
En face de moi, la voûte de glace a l’aspect banal d’une plage de sable, sur laquelle les vagues auraient laissé de longues traces d’écume. A la lumière de la torche, je distingue des milliers de fragments minéraux, comme des débris de coquillages, arrachés à la montagne par un bulldozer.
Alain a préparé son appareil. Tout est calme, presque rassurant. Le grondement a cessé. Je vois l’avion qui frôle le grand rocher noir, soudain surgi du brouillard à quelques mètres de son aile. Le bruit de tôle qui se déchire. Les cris des passagers. Un choc, suivi du silence. Quelques minutes plus tard, les gémissements des blessés. Les appels. Les cris aigus des macaques, que le choc a libérés de leur cage… Et puis le froid. Le bruit du vent soufflant à travers les débris. La neige qui tombe… Il n’y a plus que le bruit du vent et le silence de la neige recouvrant lentement la carcasse, pour sa longue descente.

Loïc commence à s’énerve. Il me secoue le bras, en jurant :
– Putain ! Qui est-ce qui nous a foutu un froussard pareil ! T’es une fiotte, ou quoi? Alors, magne-toi !
Je souris niaisement, assez désolé de ce qui nous arrive. Je suis là, partagé entre le danger et la déconvenue de mes compagnons, dans ce trou noir, le dos contre la paroi humide, prêt à m’élancer pour franchir le pont de glace, lorsqu’un ruissellement léger éveille mon attention. C’est comme le tintement cristallin d’une carafe dans un verre… léger d’abord, anodin, mais en quelques secondes (moins de temps encore qu’il n’aura fallu pour comprendre), il prend de l’ampleur, grossit, devient le bruit d’une chute… L’eau ! Nous nous sommes jetés l’un sur l’autre. Le plus près de la corde, s’est agrippé à elle de toutes ses forces. Un craquement sinistre se fait entendre au-dessus de nous, comme un arbre qui s’abattrait d’un coup au milieu de la forêt. Une colonne blanche déferle soudain, dans un souffle qui nous a râpé le visage, déchiré ma ceinture, arraché le sac à dos, entraînant avec elle le pont de glace, la grotte et la mallette. Un tourbillon de boue gelée et de cailloux s’est abîmé dans les profondeurs, avec un bruit d’enfer. Je revois les yeux sortants des orbites de mes compagnons, nos doigts cramponnés à la paroi. A peine quelques secondes. Une éternité. J’ai pensé, ma vie est foutue ! Ce n’est pas un mal ! Je suis perdu, si je ne me cramponne pas à la vie ! Quelques secondes, interminables, lorsqu’on se trouve dessous…
Ensuite, la voûte s’est mise à craquer de tous les côtés, dans un bruit d’explosions, auquel succédait un grondement sourd de boyaux. La montagne ne voulait plus de nous. On ne se l’est pas fait dire deux fois !

On est retourné sans dire un mot. Comme nous n’avions plus qu’une seule lampe- il doit bien s’en trouver une ou deux autres, qui sont parties au fond du trou -, l’obscurité a permis de cacher ce que chacun ressentait. Pour moi, davantage que l’accident, qui aurait pu être beaucoup plus dramatique – au fond, nous n’avions que des pertes matérielles -, c’est la dureté de la scène qui m’avait fait découvrir un Loïc que je ne soupçonnais pas. J’éprouvais un sentiment de dégoût. Je pensais à mon sourire idiot, quand il m’insultait. Toute cette lâcheté qui s’attache à moi ! J’en pleurerais de rage. Rien à faire : Je suis un lâche ! Jamais je n’aurai l’assurance d’un Alain, sa fermeté de caractère. Ou le calme autoritaire d’un Loïc. Pourquoi faut-il que j’aie choisi un métier, où ces qualités sont nécessaires ? Journaliste de pacotille ! Je pensais aussi aux diamants… Mais, ce n’était pas mon affaire ! Ce n’est que dans la benne qui nous a redescendus vers la vallée, lorsque nous avons fait le bilan de ce que nous avions perdu, que j’ai retrouvé le courage de regarder mes compagnons en face.

Le lendemain, j’ai acheté une petite bouteille d’eau de vie, avec des paillettes d’argent qui tourbillonnent dans l’alcool, comme des étoiles. Une spécialité locale.On appelle le massif l’Argentera, à cause des gisements argentifères qu’on n’y exploite plus depuis bien longtemps. Et j’ai repris le train pour Paris.

(Sous peu, la suite des aventures de David Olive…)