Le roman de Paul Follot (La suite 11)

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Chapitre 11

1914, l’année des grandes espérances

   P1000710 Depuis qu’il donne des cours de composition décorative à l’Académie Gauthier (14, Rue de l’Ancienne Comédie), Paul est devenue une autorité dans la matière. Le 27 octobre de l’année précédente, il a tenu une conférence sur «l’Enseignement de l’art décoratif» qui a été relatée par les revues artistiques, dans les termes les plus élogieux. Il fait partie de ces artistes qui ont essayé, au début du siècle, de bousculer les habitudes de goût (et surtout de classe) d’une clientèle bourgeoise, entichée du style Louis XVI (non par convictions personnelles, mais par convention- c’est ce qui se fait dans notre milieu !), en lui proposant des formes nouvelles, mais néanmoins dans la continuité de la tradition française. Un meuble de Follot s’inscrit dans la perspective des styles du passé, dans le sillage de la commode Louis XVI, du fauteuil Empire ou Charles X, du guéridon Louis-Philippe… tout en répondant à une autre conception du décor intérieur, au besoin de nouveauté, de confort et de clarté des formes. Pourtant, en général, la clientèle reste peu accessible au style moderne. Alors que l’architecture est en train de se renouveler, grâce notamment à l’action conjuguée du céramiste, du sculpteur et du ferronnier, le meuble moderne n’arrive pas à s’imposer. « Est-ce, parce qu’il ne possède pas les mêmes qualités de richesse et de prestige social qu’un meuble du XVIIIe siècle ? »
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    Le même problème se pose avec le tapis. Un amateur lui a commandé un modèle semblable à celui qu’il a vu sur son stand d’exposition. Le premier échantillon réalisé, il se récuse en demandant au décorateur s’il n’aurait pas plutôt « de beaux tapis Louis XVI à lui proposer ». Paul lui répond : « Non seulement je n’ai pas de modèles exécutés sur le dessin Louis XVI que vous demandez, mais j’ai une aversion particulière pour les dessins Louis XVI exécutés en tapis. J’espère que, quand vous en aurez vu quelques-uns, vous vous souviendrez mieux que maintenant combien mon tapis vous avait plu »…

   130.Projet tapis.2Un client plus «éclairé», comme Edmond Meunier se montre peu séduit par l’aménagement de son nouvel appartement. Il n’aime pas la couleur rose beige sur fond pourpre des tentures, et trouve même cela choquant avec l’érable moucheté des meubles et le bleu foncé, or et argent, des murs. Mais surtout, il lui reproche d’être inconfortable. C’est d’autant plus grave, qu’il finance en partie son affaire ! Il faut dire que c’est un homme très occupé et qui n’a jamais pu trouver du temps libre pour accompagner son épouse chez son décorateur. Il aurait certainement choisi autre chose, du mobilier anglais par exemple : « Quand il a quelque liberté, c’est pour aller à la chasse » a confié cette dernière à Elfriede. Daria s’occupe de tout. Elle mène tambour battant la décoration de la rue Lalo, l’agenda de ses achats et rendez-vous chez les couturiers, la préparation des déplacements de son mari. Celui-ci paye et doit se montrer satisfait. Aussi discute-t-il prix, chiffres, devis, et met un frein aux dépenses : « Je veux m’en tenir aux devis, et ne pas les dépasser d’un sou ! » Ce qui est peu compatible avec ses goûts de luxe et les caprices de sa jeune femme. Le 14 février, elle a demandé à Follot de lui refaire l’émail d’un pendentif, qu’elle voudrait d’une autre teinte, en y ajoutant un élément en or, qu’elle le charge de dessiner. De son côté, Edmond menace dans une lettre : « Je n’accepterai pas du tout de devis supplémentaire, pour cette petite réparation… Débrouillez-vous ! »

    Voilà comment est le public d’un architecte-décorateur, en ce début du siècle ! P1000696Très difficile, car encore profondément attaché à des valeurs liées au pouvoir, à l’argent et au «prestige social»: la belle matière, le luxe des formes, la rareté des pièces qu’il achète, voire la garantie de leur exclusivité. Autour de 1910, la marqueterie tend à remplacer les éléments de bronze sur le mobilier (ces derniers sont jugés trop « historiques ») ; mais, étant donné qu’elle est plus chère, cela fait notablement monter le coût de la fabrication. Peu importe, ce n’est-là qu’un détail ! Le client s’inquièterait plutôt, comme Daria Meunier, de savoir si le décorateur a l’intention de répliquer son salon (ce qu’elle trouverait scandaleux !), de n’en faire qu’un modèle (le sien) ou une production «à l’infini», ce qui bien sûr changerait sa valeur à ses yeux et aussi son prix. De la même façon, elle n’hésite pas à lui demander de s’inspirer du modèle d’un concurrent, qu’elle a vu dans un numéro de la revue Art et Décoration, pour lui en faire un presque semblable. Il s’agit d’un mobilier de Léon Jallot : « du meilleur effet dans l’intérieur moderne, très beau, de Mme de Wentrebert, la femme du docteur. J’aime en particulier la chaise, au dossier long et étroit, ainsi que le fauteuil. C’est léger et gracieux ! Et la glace, je la trouve plus jolie que la ronde, que vous avez faite pour notre chambre ». On est là devant un quiproquo entre artiste et marchand ; un problème contre lequel Paul Follot va devoir toute sa vie se battre.

  P1000720Un autre exemple de la dictature du client : Paul Poiret a offert à sa jeune épouse une bague, ornée d’un saphir rose sur une feuille d’émail vert translucide- un bouton de rose s’écartant de ses sépales-, qu’elle a particulièrement admirée dans la vitrine de Paul Follot, lors du dernier Salon de Marsan. Comme elle n’a pas voulu s’en séparer, l’artiste a dû trouver un autre bijou pour remplacer le départ de celui-ci, d’autant plus que l’exposition ne venait que de commencer ! Un moindre mal, si le couturier ne lui avait écrit, le soir même : « Je supporterai volontiers une augmentation du prix, pour m’assurer l’exclusivité de cette bague »… et si la bague en question n’avait déjà été remarquée par d’autres clientes, sans parler des revues d’art qui en ont réclamé un cliché. Comment taxer le préjudice d’une telle demande, compte tenu qu’il s’agit d’un confrère et aussi d’un ami, et que cette bague, au doigt de Mme Denise Poiret, inspiratrice et premier mannequin du couturier dans tous les lieux à la mode- une élégante et jolie personne qui porte ses modèles avec une désinvolture très smart-, est indéniablement une excellente publicité pour lui ?P1000711

    Pourtant, l’année 1914 est bien partie pour être une année productive. Le contrat avec Wedgwood a été reconduit, et les premières pièces du service Pomona sont un succès, bien qu’il faille sans cesse empêcher ces sacrés Anglais de retomber dans les travers de leur style victorien. Home, sweet home. Sir Cecil est satisfait de leur collaboration. Il envisage même, pour 1915, une exposition des principales œuvres produites ensemble, dans la boutique de Géo Rouard, «A la Paix». L’enseigne sera-t-elle encore d’actualité, après tous ces bruits alarmistes dont la presse se fait largement l’écho ? Cela leur laisse un an tout juste, pour terminer les services en cours : Sylvia, Pomona, Campanula et Oceania (CW à PF – 1er janv. 1914). Le patron de la manufacture a fait expédier par chemin de fer « grande vitesse » le modèle en porcelaine bisque (biscuit) du service Sylvia, afin que le décorateur en corrige certains détails. Entre la préparation du Pavillon de Marsan, où il expose, cette année, deux salles à manger (l’une, en palissandre de Rio sculpté d’une frise en bas-relief ornée de fleurs et de fruits ; l’autre, en chêne clair et citronnier verni marqueté d’ébène, d’amarante, d’érable, de poirier et de buis) ; et celle du Salon des Arts Décoratifs au Musée Galliera, avec divers luminaires (dont un lustre en bronze doré pareil à celui que l’Etat vient de lui acheter pour ses collections), ainsi qu’un grand tapis au point noué et des panneaux décoratifs en vitraux de Champigneulles ; le travail avec le joaillier Feuillâtre pour une série de bijoux décorés d’émaux opalescents, que les deux artistes projettent d’exposer vers le mois de décembre ; l’avancement des travaux de sa maison de la rue Schoelcher ; et mille choses encore, qu’il a commencées et qui ne sont pas finies… Paul voit cette année qui débute comme un chantier plein d’embûches, mais aussi de promesses. Il a même trouvé le temps de se rendre à Etruria, pour mettre les choses au point avec Sir Cecil : ses formes sont appréciées de la clientèle britannique, mais la critique les juge souvent trop lourdes ou trop sèches de dessin, et ce dernier lui en a fait la remarque.

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La vieille route de Londres n’a pas changé depuis le XVIIIe siècle : par la Porte de la Chapelle, direction de Beauvais, Amiens… à cette différence, qu’on ne la parcourt plus en diligence mais par le chemin de fer jusqu’à Boulogne s/Mer, où l’on s’embarque pour les côtes de Douvres.  Sir Cecil Wedgwood est un gentleman, intelligent et ouvert, qui entend à la fois les raisons esthétiques et les impératifs commerciaux. Lorsque Follot lui jette à la face, en dernier argument : « même si j’abandonnais tous les autres projets, pour me consacrer entièrement à notre collaboration, ce serait s’illusionner complètement que de se croire capables – moi, de créer et de réaliser au niveau que je m’impose, – vous, d’exécuter avec ce souci constant de haute qualité, une telle production en un an ! » (PF à CW – 3 janv. 1914), il sait faire montre de générosité pour calmer les scrupules de l’artiste, et améliorer les conditions financières du contrat qui les lie.

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    Car Paul a plus que jamais besoin d’argent. Les 600 livres sterling que lui verse la manufacture anglaise sont une goutte d’eau dans l’océan des travaux de son hôtel particulier. Ils s’élèvent à plus de 250.000 Frs, décoration non comprise. Il n’a plus un sou devant lui, mais tous les espoirs lui sont permis : le sous-secrétaire d’Etat aux Beaux-Arts, M. Dalimier, a fait chaleureusement son éloge et on parle, dans les sphères influentes, de lui accorder la Croix de la légion d’honneur. Il est considéré comme « l’architecte-décorateur le plus apte à résoudre, sur les plans technique et artistique, les problèmes d’installation d’intérieurs de haut-goût qui peuvent se poser pour des amateurs riches ou très aisés » (3 juillet 1914).
La vogue des grandes rétrospectives commence à prendre de l’ampleur et l’Etat projette une Exposition internationale urbaine, à Lyon, autour du thème : « Aménagement du cabinet d’un président du Conseil municipal parisien », dont Follot serait le responsable avec son ami Selmersheim. Meubles, tentures, cheminées, objets d’art… sont les nouveautés sur lesquelles les artistes français sont invités à plancher : « sans plagiat, ni pastiches des siècles passées », comme le précise le règlement du concours. D’autre part, la section des arts appliqués* P1000719de l’Exposition Triennale du Grand Palais veut exposer, du 1er mai au 30 juin, dans la Salle du jeu de paume sur la terrasse nord-ouest des Tuileries. Ses promoteurs tiennent à ce que la manifestation ait un éclat particulier, et Follot a été choisi pour en être le président. Enfin, une grande exposition des Arts Décoratifs, sorte de rétrospective des tendances nouvelles dans le domaine des arts appliqués, est prévue dans les premiers jours de décembre au Musée Galliera. Là encore, le décorateur devrait conduire le projet… Paul, P1000715qui vient d’effectuer ses trois semaines d’entraînement militaire, est au courant de l’imminence d’un conflit avec l’Allemagne. Les cadres de l’armée française ont été plus ou moins officieusement informés de se tenir prêts. Il écrit à Sir Cecil Wedgwood : « Je tremble que mes travaux ne soient interrompus par des événements tragiques! » En tant qu’officier de réserve, il sait qu’il fera partie des premiers appelés.

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La suite le 27 septembre : L’hôtel particulier des Follot…


Fiche technique :

Expositions et œuvres de l’année

Les expositions de l’année 1914

*Le IXe Salon du Pavillon de Marsan, (du 26 février au 29 mars 1914, au Musée des arts décoratifs).

Mobilier de Paul Follot :

* Une salle à manger en palissandre sculpté de fruits, soit :
– Une table ovale avec ceinture sculptée de fruits (130 x 170) et trois rallonges….. 1.900 Frs (1914)…
– Quatre chaises du même modèle….. 300 Frs. chacune (1914)…
– Une desserte aux portes sculptées de guirlandes de fruits avec dessus en marbre….. 2.200 Frs. (1914)…
– Un tapis au point noué de moyenne gamme….. 1.500 Frs. (1914)…
– Un lustre avec des vitraux très fins sur monture en bronze ciselé et doré….. 1.200 Frs. (1914)…

* Une salle à manger en chêne clair et citronnier verni (avec filets et marqueterie d’ébène, d’amarante, d’érable, de poirier et de buis, soit :
– Une table à 4 rallonges….. 950 Frs. (1914).
– Deux fauteuils garnis en blanc….. 270 Frs. chacun (1914)…
– Un grand dressoir à huit pieds….. 2.500 Frs. (1914).
– Un lustre avec une vasque de Daum et vitraux de couleurs, sur monture en bronze ciselé et doré….. 1.200 Frs. (1914)
– Quatre panneaux en vitraux de Champigneulles….. 400 Frs.


* Le Salon des Arts Décoratifs au Musée Galliera (de mai à juin 1914).

Organisateur : Eugène Delard, conservateur du Musée Galliera – 10, Rue Pierre Charon – Paris VIIIe.

Le mobilier de Paul Follot :

– Un grand lustre, semblable à celui que l’Etat vient de lui acheter au Salon du Pavillon de Marsan :
– Un lustre en bronze ciselé avec vasque centrale en pâte de verre, entourée de panneaux en vitrail, suspendu par huit cordelières, le tout à motifs de fruits et de feuilles (PF à ED – 1er avril 1914).

Les réalisations de Follot en 1914

Le mobilier :

– Janvier 1914 – un chiffonnier en amarante avec intérieur des tiroirs en sycomore (160 frs.)

– Mars 1914 – Pour Edmond Meunier : un cadre de miroir en acajou marqueté (coût de fab. 190 frs) – Une table en acajou ovale (150 frs.) – Une glace (10 frs.) – Une table pour téléphone avec glace (215 frs.) – Une planche de cheminée et diverses réparations et vernissage (coût total : 1.121 frs. Qui ne seront réglés qu’en mars 1919, à la fin de la guerre ).

Les bijoux :

– Juillet 1914 – avec Feuillâtre : 1 bague au modèle en platine, pierre de lune 1er choix, brillants et émail à reflet bleu – 1 pendentif à motif façon « camée » en biscuit de Wedgwood orné de saphirs Birmans calibrés et d’une opale poire en pendentif (commande